LA FORMATION TERRITORIALE DE LA FRANCE
71. L.a féodalité. — Les Francs, maîtres de la Gaule, n'avaient pas changé les circonscriptions administratives et s'étaient en général contentés de confier à un comte le gouvernement de chacune des cités, souvent aussi à un comte subordonné au premier le gouvernement des pagi ; des centeniers administraient les subdivisions du pagus. Les comtes tendirent à
se rendre à peu près héréditaires et indépendants, comme les possesseurs de bénéfices, et finirent par obliger les hommes libres à se lier à eux par la recommandation : ce fut le commencement de la féodalité, dont le triomphe devint complet lorsque Charles le Chauve eut consacré l'hérédité des offices, grands et petits, parle capitulaire de Kiersi-sur-Oise (877).
La souveraineté se trouva alors presque confondue avec la propriété territoriale. Chaque seigneur régna dans son fief sur ses serfs et ses vassaux et fut lui-même subordonné par le lien delà vassalité au comte ; le comte à son tour, relevait soit du roi, soit d'un seigneur plus puissant, duc ou comte, que les Carlovingiens avaient établi comme officier royal dans chacune des principales provinces ou régions, et auquel le capitulaire de Kiersi avait donné la propriété héréditaire de ses offices. Les principaux domaines féodaux, dans la France septentrionale ou bassin géologique parisien (avec la Normandie), étaient, en 877, le comté de Flandre, le comté de Vermandois qui comprenait la Champagne, le duché de France, qui s'étendait de la Somme à la Loire, le comté d'Anjou et le duché de Bourgogne. Apres le traité de 911, le duché de Normandie devint un des principaux domaines et eut lui-même nominalement la suzeraineté de la Bretagne, réellement indépendante sous des seigneurs qui prenaient les titres de comtes, de ducs et même de rois. En général, sous le régime féodal qui présentait de grandes irrégularités et dont les circonscriptions politiques subirent de fréquents changements, les cadres de l'administration romaine disparurent en grande partie et ne subsistèrent que dans les divisions ecclésiastiques.
Au midi de la Loire, au contraire, c'est-à-dire dans /' Aquitaine, l'élément barbare ayant moins pénétré, le pays n'avait presque aucun rapport de subordination avec la France du nord, et l'organisation féodale y étant moins compliquée n'y avait pas effacé les traces de l'administration romaine.
Du dixième au quatorzième siècle environ, la nation française vécut sous le régime féodal, dnisée pour ainsi dire en autant d'états qu'il \ avait de canton- et de châteaux, attachée au sol par le servage ou parla propriété féodale, vivant surtout de la vie agricole, avec des industries locales et peu variées et un
commerce très-restreint. Les relations entre provinces et avec l'étranger n'avaient lieu qu'à l'aide de quelques grandes foires périodiques, comme les foires de Champagne, celle de Beaucaire, celle du Landit à Saint-Denis, etc. D'autres relations, malheureusement plus fréquentes, résultaient des guerres entre seigneurs ; les pèlerinages et les croisades offraient à peu près les seules occasions de voyages lointains. Les éléments divers que les invasions avaient juxtaposés sur un même sol se fondirent durant cette longue et quelquefois rude élaboration; mais en môme temps les différences locales et provinciales, causées par l'influence du milieu, durent s'accuser davantage.
72. La France sous les Capétiens direcls. — Le premier des rois delà troisième race, Hugues Capet (987), était, avant son avènement, le plus puissant des seigneurs féodaux. Comte de Paris et duc de France (d ), il avait ses domaines au centre ^lu bassin de la Seine et possédait la capitale de la France neustrienne, qu'avaient choisie, non sans raison (2), les rois mérovingiens et les rois francs depuis Charles le Chauve. V Ile-de- France, avec V Orléanais (3), formait son domaine particulier et c'est à l'étendue de ce domaine que fut limitée l'autorité des premiers rois de la troisième race. Les autres grands seigneurs,, ducs ou comtes, régnaient en souverains, chacun dans leurs domaines.
Aussi, pendant un siècle, l'histoire des rois de France a-t-elle pour théâtre les environs de Paris. Louis le Gros, qui s'efforce le premier de ramener à l'obéissance féodale les petits vassaux turbulents de l'Ile-de-France, va guerroyer contre des châteaux bâtis sur des collines à Montmorency, au Puiset (au sud-ouest
(1) Le nom de France, plus tard Ile-de-France, s'appliqua d'abord au pays presque entouré d'eau que bordent l'Oise , la Nonette , la lîeuvronne, la Marne et la Seine, et paraît avoir compris à peu près la même région que le Parisis.
(2) L'empereur Julien, qui gouverna plusieurs années la Gaule, avant d'être à la tête de l'empire Romain, avait déjà fait de Lutèce sa capitale.
(3) L'Orléanais propre a été apanage comme duché d'Orléans de 13H à 1498; réuni à la couronne par Louis XII, il fut plusieurs fois apanage nominal pour les branches cadettes de la famille royale de Bourbon.
d'Étampes), àMontlhéry, à Coucy (au sud-ouest de Laon), et les batailles les plus importantes sont celles qui furent livrées sur les frontières de l'Ile-de-France et de la Normandie, dans les guerres entre le roi et son plus puissant vassal, devenu roi d'Angleterre : à Brenneville (H 19), au pont de Gisors (1198) dont le château, bâti par Richard Cœur-de-Lion, défendait le passage de l'Epte, limite des deux États.
Philippe Ier avait acquis, dans l'intérieur même de l'Ile-de- France, le Gàtinais (1068) et le Vexin français (1082) ; car il s'en fallait de beaucoup que l'Ile-de-France fût tout entière aux mains du roi. Hors de l'Ile-de-France, Philippe Ier avait acheté la vicomte de Bourges (il 00) d'un seigneur qui partait pour la Terre-Saintô, et Philippe-Auguste acquit par héritage le Vermandais (1), l'Amiénois, le Valois (1185-1214) et l'Artois (M91); il est vrai" que ces trois dernières provinces furent plus tard aliénées.
Le roi d'Angleterre, Henri Plantagenet, maître de la Normandie et du Maine par sa mère, de l'Anjou et de la Touraine par son père, de l'Aquitaine (Poitou, Limousin, Bordelais, Agenoi.s, avec la suzeraineté de l'Aunis, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Périgord, de la Marche et de la Gascogne) par sa femme, et presque de la Bretagne par son fils Geoffroy, gendre et héritier de Conan IV, dernier ducnational, était beau coup plus puissant que le roi de France. Philippe-Auguste entra en lutte avec lui et son dernier fils Jean sans Terre, auquel il enleva la Normandie, le Maine, Y Anjou, le Poitou, la Touraine (1204) (2); il acquit aussi d'un autre côté la plus grande partie du comté d'Auvergne. Quoique ces provinces aient été plusieurs fois perdues ou aliénées, ces conquêtes furent le commencement de la puissance territoriale des rois de la troisième race; elles furent consolidées par la victoire que remporta Philippe- Auguste au pont de Bouvines (1214), au sud de Lille, contre les troupes confédérées des seigneurs du Nord et de l'empereur d'Allemagne, dans cette plaine de Flandre qui allait devenir si
(1) Comté en 880; uni au Valois en 107 7, à la couronne en 1186; donné temporairement comme douaire à Marie Stuart en 157G.
(2) Comté ixe siècle; uni à l'Anjou, 1044; confisqué en 1204 ; apanage nominalement plusieurs fois de I 3'28 à 1576.
souvent le tliéàtre des luttes de la France contre l'étranger.
Le fils de Philippe-Auguste recueillit les fruits des victoires de son père en enlevant encore aux Anglais le bas Poitou, l'Aunis et la Saintonge jusqu'à la Gironde (1224), et ceux de la guerre des Albigeois, en dirigeant lui-même une croisade dans le midi et en s'emparant du bas Languedoc (1220), où il établit les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne.
Ces conquêtes furent consacrées sous Louis IX (saint Louis , et la régence de sa mère, Blanche de Gastille, par le traité de Paris (1229), qui céda au roi le bas Languedoc avec le Gévaudan, une partie de TAlbigeois, et qui assura à Alphonse de Poitiers, frère du roi, la succession du comte de Toulouse ; elles furent sanctionnées de nouveau par les victoires de TaiUeboiuy et de Saintes, gagnées sur le bord de la Charente (1242), et par le traité d'Abbeville (1257). Toutefois Louis IX consentit à prendre la Charente comme limite des possessions anglaises et françaises ; il restitua au roi d'Angleterre le Limousin et tout le pays au sud du fleuve, connu plus spécialement depuis cette époque sous le nom de Guyenne, et assura à la France la possession légitime des pays situés au nord. Saint Louis acheta aussi en 1238 le comté de Màcon apanage par la suite; mais, en 1258, par le traité de Gorbeil, il renonça au droit nominal de suzeraineté que la France avait sur la Catalogne, le Roussillon et la Cerdagne.
Alphonse et sa femme étant morts sans enfants (t 271), leurs domaines, le comté de Toulouse, comprenant le Toulousain, le Quercy, le Rouergue, l'Agenois et l'Albigeois, et le comté de Poitou échurent au roi Philippe III le Hardi ; le comté de Toulouse conserva cependant une administration particulière et ne fut réuni au domaine de la couronne qu'en 1361 (t) ; TAaenois fut cédé à l'Angleterre. Ces agrandissements dans le Midi entraînèrent le roi de France à soutenir, par delà la limite
(t) En 778 création par Charlemagne de la Marche de Gothie dans l'ancienne Septimanie on bas Languedoc et du comté de Toulouse dans le haut Languedoc. Réunion de la Gothie au comté de Toulouse en 918- Démembrement à partir de 1229; annexion définitive à la couronne en 13G1, y compris le Quercy et le Rouergue qui ne furent rattachés que postérieurement au gouvernement de Guyenne.
naturelle des Pyrénées, des guerres peu favorables à sa puissance. Plus habile, Philippe IV le Bel porta son principal effort du coté de la Flandre (victoires de Fumes en 1297, et de Bruges en 1300; défaite de Courtrai en 1302; victoire navale de Zierikzée dans les eaux de l'Escaut oriental; victoire de Monsen-Pcièle au nord de Douai en 1304) et il se fit céder la Flandre française jusqu'à la LJs'(130o et 1312). Plus tard, Charles V abandonna cette importante province en la donnant en dot à son frère Philippe le Hardi, chef de la deuxième maison capétienne, qui épousait l'héritière du comte de Flandre. Philippe le Bel avait épousé Jeanne, comtesse de Champagne et de Blois (1) et reine de Navarre, qui lui apporta ces deux États en dot; le royaume de Navarre sortit de la maison de Fiance à la mort -de- Louis le Hutin, et la Champagne réunie au domaine, mais donnée quelque temps en douaire ou en apanage, lui revint définitivement en*1361 (2). Le même roi se fit céder par l'archevêque de Lyon la souveraineté de sa ville 1312) qui, depuis le onzième siècle,- relevait de l'empire Germanique (3). Beaugerfcy (1292),- le Bigorre (1292), la Marche. l'An go u m ois (1303)* la Soûle (1306), entrèrent aussi, mais momentanément, dans le domaine' noyai; le Barrois à l'ouest de l;< Meuse, ou Barrois mouvant, dut reconnaître la suzeraineté du roi de France (1302). A la fin des Capétiens directs, le domaine royal comprenait environ les deux tiers de lu France neustrienne, touchait à la Lys au nord, aux Pyrénées au sud. et à l'est possédait, avec Lyon, une portion de l'ancien royaume de Lothaire; la Franche-Comté ou comté de Bourgogne avail été pendant un temps réunie aux possessions de la
(1) Comté de Blois ou Blaisois érigé en 830, avec Chartres, Tours, etc.; uni ù la Champagne en 1019; à, la couronne en 1284; donné aux Valois- Orléans en 1391; réuni en 1492.
(2) La Champagne est érigée en comté héréditaire en 85 \ ; le comte Thibaut V hérite de la Navarre en 123 i ; réunion de la Champagne à la couronne en 1784-1301.
(3) Comté de Lyon érigé pour Gérard de Roussillon vers 8G0; augmenté du Forez et du Beaujolais en 870; réuni au royaume d'Arles en '•'.'). Les comtes abandonnent la ville aux archevêques en 1073 et prenant plus spécialement le titre de comtes de Forez. (Voir plus bas, >age 594 .
couronne par le mariage en 1295 de son héritière avec un fils de Philippe le Bel, devenu roi de France lui-même sous le nom de Philippe V (1316-1322) (voir fig. 68). Dans tout le reste du
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