TN ÊVÊQUK FRANC; AU SEPTIEME SIÈCLE
Saint Léger, évêque d'Autun au septième siècle, fut aussi l'un de ces pontifes d'illustre mémoire, iont le nom brille avec éclat dans les premiers âges Je notre monarchie , et qui, admis dans le conseil les rois francs, travaillèrent efficacement au bien .les peuples, accoutumés dès lors à voir dans ces îommes de Dieu leurs bienfaiteurs et leurs saluîaires appuis.
La reine Bathilde, chargée à la fois du double fardeau de la régence du royaume et de la tutelle de ses trois fils Clotaire , Childéric et Thierry, avait appelé à son aide plusieurs hommes vénérables, dont elle aimait à prendre les avis et à suivre les sages conseils : c'étaient saint Eloi , saint Ouen , et surtout saint Léger, qui soutenaient la pieuse reine, et dirigeaient dans des voies sûres les efforts de son zèle et de sa charité. Nommé évêque d'Autun en 659, saint Léger devint le consolateur, le soutien des pauvres, et le flambeau qui éclaira le clergé et le peuple. Sa présence ramena la paix dans une contrée déchirée cruellement par des factions opposées. La mort de Clotaire m, fils aîné de Bathilde, vint encore livrer la France au déchirement intérieur des factions (669) : la noblesse se déclarait pour Childéric , le sage roi d'Austrasie ; mais Ebroïn embrassait le parti du jeune Thierry, et le faisait proclamer roi, afin de gouverner luimême le royaume, sous le titre de maire du palais. Son triomphe ne fut qu'éphémère : Childéric , appuyé du suffrage de saint Léger, monta sur le trône,
tandis que le faible Thierry et son odieux ministre, déchus des grandeurs, se voyaient tous deux confinés dans un cloître.
Gouvernant son peuple d'après les conseils de saint Léger , Childéric fut heureux et sage au commencement de son règne. Mais secouant le joug salutaire de la vertu, il préféra l'esclavage des plaisirs illicites , et se livra à une conduite criminelle. Saint Léger l'en reprit d'abord en secret ; puis, voyant que c'était sans fruit, il condamna publiquement les désordres de ce prince. La sainte hardiesse de son langage déplut au roi , aigri encore contre le courageux évêque, par les pernicieux conseils deWulfoad , maire du palais. Saint Léger fut chassé de la cour, et envoyé en exil.
Mais quand Bodillon , outragé par Childéric , eut tramé contre le monarque cette conspiration dans laquelle il fut assassiné avec la reine et son fils Dagobert , iils de Sigebert n, rappelé d'Irlande, eut été proclamé roi, saint Léger fut rendu à la liberté et à son troupeau. Cependant Ebroïn , sortant aussi de sa retraite, vient assassiner traîtreusement Leudèse, maire du palais, faisant reconnaître pour roi un certain Clovis , prétendu fils de Clotaire ht, et dirige son armée contre la ville d'Autun.
Le pieux évêque pouvait trouver son salut dans la fuite; mais jugeant sa présence nécessaire , la mort n'ayant rien d'ailleurs qui l'épouvantât , il ne voulut point se séparer de son peuple. Il distribua ce qu'il possédait aux pauvres ; il laissa partestament le reste à son église; il ordonna ensuite un jeune de trois jours et une procession générale , dans laquelle on porta autour des murs de la
ville les reliques des Saints. Léger , se prosternant la face contre terre , conjurait Dieu avec larmes d'épargner le troupeau , d'appeler seul le pasteur au martyre. Ayant demandé pardon à ceux qu'il pouvait avoir offensés, il défendit au peuple de combattre plus long-temps : « Si c'est à cause de moi, s'écriait-il, que les ennemis sont venus, je suis prêt à leur donner satisfaction ; envoyons seulement quelqu'un de nos frères savoir ce qu'ils demandent.»
Le messager partit , et revint bientôt , apportant pour réponse que la ville serait ruinée si on ne livrait Léger, son évêque. A cette nouvelle le peuple, se pressant autour de son bien-aimé pasteur, promet d'obéir à Clovis, sur l'assurance qu'on lui donne de la mort de Thierry : mais le saint prélat, jurant qu'il souffrirait tout, plutôt que de mentir à la fidélité qu'il doit à son prince, prend congé de ses chères ouailles qui s'efforcent en vain de le retenir; il reçoit la communion, et, sortant de la ville, il va se livrer lui-même aux ennemis, qui lui crevèrent les yeux. Le saint chanta des psaumes pendant tout le temps de son supplice, et ne souffrit pas qu'on lui liât les mains. Vaimer, un des chefs de l'armée, le traîna à sa suite en Champagne, après avoir reçu l'acte de soumission du peuple d'Autun.
A cette époque de notre histoire, époque de lugubre et sanglant souvenir, les haines étaient vives , féroces, et souvent un vainqueur assouvissait la sienne avec une barbare fureur sur son ennemi Vaincu. Ebroïn , parcourant la Neustrie à la tête d'une armée, donne l'ordre secret d'égarer Léger au fond d'une forêt, et de publier , après l'y avoir
laissé mourir de faim , qu'il s'était noyé. Vaimer en eut pitié , le lit transporter dans sa maison , et , vivement touché de ses paroles, lui rendit l'argent dont il avait dépouillé l'église d'Autun. Le saint évêque l'envoya pour être distribué aux pauvres de cette ville.
Ebroïn , jaloux de la puissance de Vaimer, et indigné de sa commisération , lui arracha le pouvoir avec la vie, et reporta ensuite toute sa rage sur saint Léger. Après lui avoir coupé les lèvres efc une partie de la langue , on le traîna par des chemins rudes et difficiles, où il laissait aux cailloux des lambeaux de sa chair. Un seigneur, nommé Yaneng , entre les mains duquel il fut ensuite remis , touché de sa vertu , le plaça au monastère de Fécamp, où le saint, guéri dit-on miraculeusement, demeura trois années, offrant chaque jour le saint sacrifice , et annonçant la parole de Dieu aux habitants de ce pieux asile.
La barbare fureur d'Ebroïn n'était pas assouvie : il accusa, devant Thiery , Léger et Guérin , son frère, de la mort de Childéric. Guérin, attaché à un poteau et massacré à coups de pierres , reçut la couronne du martyre. On différa le supplice de Léger, jusqu'à ce qu'il fût déposé dans un synode. Mais désespérant de le convaincre d'un crime dont ils le savaient innocent , ses ennemis lui déchirèrent sa tunique du haut en bas , comme une marque de déposition convenue entr'eux , et le livrèrent ensuite à Chrodobert , comte du palais, pour qu'il le mît à mort. Le pieux évêque, durant ce temps, supportait tous ses maux avec une sérénité céleste et une patience inaltérable. Dans des lettres pleines
de l'effusion d'un cœur brûlant de charité, il consolait Sigrade, sa mère, l'entretenant du bonheur de son frère martyr, et de celui qu'il aurait bientôt aussi lui-même d'endurer la mort pour le nom de Jésus-Christ.
Il arriva entin ce moment vers lequel il soupirait. La haine infernale d'Ebroïn, qui poursuivait le saint jusqu'au delà de la tombe , lui faisant craindre qu'on ne l'honorât comme un martyr, il ordonna que l'on cachât au fond d'un bois son supplice et le lieu de sa sépulture. Chrodobert, touché des discours de son prisonnier, ne put se résoudre à le mettre à mort, et chargea quatre soldats de l'exécution de la sentence. Saint Léger, après avoir consolé la femme du comte , qui pleurait sur son sort, s'avança courageusement au lieu du supplice. C'était dans la forêt d'ïvelines , nommée aujourd'hui foret de Saint-Léger , non loin d'Arras. Lorsqu'il y fut arrivé, trois des soldats se précipitèrent à ses pieds , et le conjurèrent de leur pardonner. Le saint pria pour eux, les bénit, puis, disant qu'il était prêt , il tendit sa tête au quatrième soldat qui consomma son glorieux martyre (678).
C'est ainsi que vivaient et mouraient souvent ces vieux évêques francs , vénérables pères et fondateurs de notre monarchie chrétienne. Leurs vertus et leur sang versé ponr le nom du Christ sur la terre gauloise, contre-balançant les crimes de cette barbare époque , appelaient dans son sein les rosées du ciel , et l'ouvraient aux divines semences de foi et de civilisation qui devaient préparer notre pays à ses mémorables destinées.