BEAUX EXEMPLES DU MÉPRIS DES GRANDEURS
' L'an 747.
Quitter un trône pour un cloître , préférer le froc du moine à la pompe royale , c'est là sans doute un étrange spectacle , que le christianisme seul peut offrir à nos regards. On a vu plusieurs de nos rois gémir sous le poids de la couronne, et regretter vivement de ne pouvoir l'arracher de leur front, pour aller respirer le calme et la paix de la solitude. D'autres, plus heureux , ont pu réaliser leurs pieux désirs. Parmi eux notre histoire compte Carloman , fils de Charles Martel.
L'illustre vainqueur des Sarrasins , avant de
mourir, avait, du consentement des grands, partagé entre ses fils Pépin et Carloman Je vaste empire sur lequel il régnait en souverain. Carloman eut l'Australie et la Germanie ; Pépin , la Neustrie, la Bourgogne et la Provence (742). Les deux frères gouvernèrent leurs états avec un parlait accord , et poussèrent leurs entreprises contre leurs ennemis avec une sagesse et une vigueur qui les rendirent l'admiration de leurs peuples et la terreur des nations étrangères. Mais dans le temps même où ils semblaient n'avoir plus qu'à jouir des fruits de leurs travaux , Carloman donna au monde un mémorable exemple du mépris des honneurs souverains. Cette gloire des armes , que le fils de Charles Martel avait acquise à un si haut degré , était loin de remplir les besoins de son âme. Il aspirait à un héritage plus brillant que celui des enfants de Mérovée, à ce royaume impérissable promis par Celui qui estime davantage un verre d'eau donné pour son amour , que la conquête de tous les peuples de la terre. Carloman , laissant donc à Pépin , son frère , le gouvernement de tout le royaume, et la garde de son fils Drogon , renonça au monde , et partit pour Rome, où il prit l'habit clérical des mains du pape. 11 se retira ensuite au monastère du Mont-Cassin, soumis à la règle de saint Benoit, où il vécut saintement dans l'obéissance et le travail. On rapporte que Pétronne , alors abbé du Mont-Cassin , pour mettre son humilité à l'épreuve, avait confié la garde d'un vil troupeau au nouveau religieux , chargé naguère de la garde d'un si grand peuple , et que le fils de Charles Martel exerça long-temps avec patience cet humble office.
Vers ce même temps , un autre prince , de race franke , avait aussi quitté la cour pour la solitude du cloître : c'était Adélard ; cousin de Charlemagne. Ce jeune et vertueux prince , ayant vu Je monarque répudier Désidérate, fille de Didier, roi des Lombards , pour épouser Ildegarde , se dégoûta de la cour et vint se renfermer dans Je monastère de Corbie. Mais l'encens des louanges qui l'y suivit , troublant la paix de sa retraite , pour se dérober aux pièges de l'orgueil , il quitta son pays , et se réfugia en l'abbaye du Mont-Cassin , à l'exemple de son oncle Carloman. Plus tard, rappelé en France par Charlemagne, qui lui contia l'éducation de son fils Pépin , il vint aider de ses conseils son jeune élève, sacré roi d'Italie , et guider ses pas dans les sentiers de la vertu.
A cette époque de l'histoire, l'abbaye du Mont- Cassin était devenue un asile de prière et de paix , où d'autres rois , fatigués aussi du bruit qui retentit autour des trônes , venaient chercher le calme et le bonheur de la solitude. Carloman , tout en gardant son troupeau , pouvait voir auprès de lui le fier Ratchis , roi des Lombards , s'appliquant au travail des mains, prescrit par la règle de saint Benoît. Ce monarque , saisi au siège de Pérouse d'un grand amour de la vie monastique , s'était lui aussi retiré au Mont-Cassin. On lui avait donné un petit, champ à cultiver, situé sur la pente occidentale du mont , et qui , depuis , a porté le nom de Vigne de Saint -Ratchis... Quel spectacle! quels profonds enseignements! un roi de France, le fils du grand Charles Martel qui , sans souci d'une couronne dédaignée , se cache avec joie sous le
froc religieux, et fait paître un troupeau!.... Le chef d'un peuple guerrier, descendant de son trône , et venant cultiver en paix un petit champ de ses mains , qui naguères , armées de fer , s'efforçaient d'agrandir son royal domaine !... Il y a là de hautes leçons , de sublimes exemples.
l'êvêque goslin et les normands.
L'an 886.
Parmi les seize statues qui décorent la façade actuelle de l'hôtel-de-ville de Paris, érigées en mémoire de citoyens qui ont été dans leur temps l'honneur ou la protection de cette capitale , on aime à retrouver celle de Goslin , l'un de ces généreux évéques. Nul, mieux que ce grand prélat, ne méritait une telle marque de gratitude au sein de la cité , dont il fut l'insigne libérateur. Goslin , appartenant à la famille Carlovingienne, était cousin de Charles-le-Chauve , abbé de Saint-Germain-des-Prés ; puis, appelé à la cour des rois , il remplit avec distinction les fonctions les plus importantes. La mort de Charles-le-Chauve , celle de Louis-le-Bégue et de ses iils , ne firent que le confirmer dans ses emplois. Tandis que les rois passaient sur le trône, le pouvoir royal semblait, grâce à lui, se maintenir; et le peuple de Paris, se confiant en sa parole , conservait quelque sécurité au milieu des orages. C'était le temps où la France gémissait en proie aux ravages des farouches Normands. Déjà, en 858, leurs bandes féroces,
cantonnées entre Rouen et le Pont-de-1'Arche , ayant remonté la Seine avec un grand nombre de bateaux , ayant ravagé tout le pays , pillé les monastères et les églises , s'étaient saisies de Goslin lui-même et de Louis , son frère , abbé de Saint- Denis. Les barbares , les ayant emmenés tous deux prisonniers , ne les avaient relâchés ensuite qu'après en avoir tiré de grosses rançons. Après la mort d'Higolvin a évêque de Paris , vers Tan 885 , Goslin fut élu pour lui succéder. Jamais les temps ne furent plus difficiles.
Goslin , cédant à la nécessité , dut , pour sauver son peuple, s'armer à la fois du bâton pastoral et de Tépée. Un de ses premiers soins fut de fortifier la ville , pour la mettre à l'abri de l'invasion des Normands. L'événement ne tarda pas à justifier la sagesse de cette précaution. Les Normands, ayant épuisé l'or qu'ils avaient déjà obtenu pour la rançon de la ville, reparurent sous ses murailles. Sigefroi, l'un des chefs de ces pirates , était à leur tête , et sa puissante armée, inondant les bords de la Seine , investissait la capitale. L'infortunée cité manquait de vivres ; Charles-le-Gros avait paru un instant sur les hauteurs de Montmartre pour la secourir : mais la vue des barbares l'avait effrayé , et il s'était enfui jusqu'en Allemagne. Paris était désespéré et pensait se rendre. Vainement le comte Eudes, qui en avait le gouvernement, déployait les plus généreux efforts pour sa défense : c'en était fait sans doute de la nationalité française , si Goslin n'eût combattu la résolution des habitants , et rappelé le courage dans les âmes défaillantes. Il harangue les citoyens , leur promet l'appui du Ciel ,
et , une croix à la main , s'avance à leur tête sur les remparts , où il plante le signe du salut, qui doit être celui de la délivrance. La vue de la croix rend l'espoir au peuple ; l'intrépide exemple de son évêque le soutient : il combat avec ardeur à ses côtés, plein de confiance en la victoire.
Le siège fut long ; mais l'ardeur de Goslin et de ses braves compagnons ne se ralentit pas un instant. Un jour, Sigefroy avait commandé un assaut général et donné ordre de faire main basse sur tous les prisonniers. L'évêque l'apprend; il s'arme d'un arc , invoque Dieu à genoux , et au moment où le barbare s'avançait à la tête de ses sauvages guerriers , il lui décoche un trait du haut des remparts ; la flèche fend les airs , et dirigée par une main divine , elle vient frapper au cœur Sigefroy. Cette mort, où chacun reconnut un miracle, sauva Paris. Goslin mourut peu de temps après, avant même la levée du siège; mais son œuvre était faite , les Normands étaient vaincus , et la France sauvée. Paris pleura ce pieux et courageux évêque , que les chroniques gratifient du nom de pasteur bienfaisant et de héros plein de douceur.