‹ La France chrétienne;Chapitre 16 sur 48 · PIÊTÉ , CHARITÉ , INGÉNIEUSE CLÉMENCE DU ROI ROBERT · texte numérisé non relu

PIÊTÉ , CHARITÉ , INGÉNIEUSE CLÉMENCE DU ROI ROBERT

Le bon roi Robert , surnommé le pieux , a laissé dans notre histoire des souvenirs de sa piété , de sa charité et de sa clémence , qui ne s'effaceront

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jamais , tant qu'il y aura des cœurs dignes de les apprécier et de les comprendre. Ce vertueux monarque, jaloux de témoigner son respect profond pour la religion et ses ministres, fonda une grande quantité de monastères et d'églises : on a même plusieurs hymnes composées par lui, et que Ton chante encore dans nos temples. Il aimait lui-même à chanter avec le chœur à l'office divin , où il assistait régulièrement, et souvent on l'y voyait portant la chape, la couronne en tête et le sceptre à la main. Gardons-nous de blâmer, avec quelques historiens modernes , cette piété simple et naïve. Non , le bon roi en agissant ainsi n'abaissait point sa majesté royale ; il n'en était que plus grand , plus vénérable aux yeux de son peuple , qui l'honorait à l'égal d'un saint. On voyait souvent, en effet, au rapport des chroniques, des malades, des infirmes , venir se faire bénir et toucher par leur souverain (tant était grande l'opinion qu'ils avaient de ses vertus), et s'en retourner ensuite certains d'une prochaine guérison. Naïfs et précieux souvenirs d'un autre âge, et du règne d'un bon prince , l'histoire , qui a laissé dans l'oubli tant d'autres faits de nos annales, n'a eu garde de vous passer sous silence ; elle vous a accueillis avec soin, et vous vivrez toujQurs, quand les récits d'actions plus éclatantes seront effacées de la mémoire des hommes !

La charité du roi Robert était admirable. « Dans chacune des villes où il résidait , dit son vieil historien Helgaud , à Paris, à Senlis, à Compiègne , à Etampes , etc., il avait coutume de fournir en abondance du pain et du vin à trois cents, ou pour

parler plus vrai, à plus de mille pauvres.... Au jour de la Cène du Seigneur, (charité incroyable pour quiconque n'en était pas témoin , mais admirable aux yeux des serviteurs qui l'aidaient dans ces pieuses fonctions) , le même prince rassemblait dans son palais plus de trois cents pauvres, et là on le voyait, à genoux devant eux, distribuera chacun, de sa main vénérable, des légumes, du poisson , du pain et un denier... A la sixième heure de ce même jour il distribuait à cent pauvres clercs de semblables aumônes , ajoutant pour chacun douze deniers ; et après leur repas ceignant un cilice , il leur lavait les pieds qu'il essuyait avec ses cheveux, en chantant du cœur et de la voix les cantiques du prophète- royal l, » De là est venu l'usage, où naguère encore étaient nos rois, de laver les pieds à douze pauvres au jour du jeudi saint. Pieux et touchant usage , qui relevait la dignité royale, loin de l'avilir, et qu'on doit regretter de voir disparu, hélas ! sans doute pour toujours.

La compassion du bon roi Robert pour les malheureux allait quelquefois si loin , qu'elle l'entraînait en d'étranges excès. Ainsi, lorsque l'argent lui manquait, il leur permettait de le voler, et trouvait très-mauvais qu'on voulut les en empêcher. On rapporte que maintes fois les filous, sous prétexte de lui demander l'aumône , le suivaient jusque dans son appartement , et lui prenaient impunément tout ce qu'il avait de plus précieux dans ses poches et sur ses habits. Un jour qu'il faisait sa prière à l'église , il s'aperçut qu'un voleur avait

1 Helgaldus. — Vita Roberti.

déjà coupé la moitié de la frange d'or de son manteau , et qu'il continuait pour l'avoir tout entière : « Mon ami, lui dit le roi avec bonté, retirez-vous maintenant , contentez-vous de ce que vous avez , le reste pourra servir à quelque autre de vos camarades.» La reine Constance, sa seconde épouse, le gênait dans cette noble inclination de donner partout et sans cesse ; aussi , quand il faisait quelque don à ses serviteurs pour les récompenser , leur disait-il d'ordinaire : « Prenez garde que Constance ne le sache. »

On rapporte de Robert-le-Pieux un trait d'ingénieuse clémence , qui semble laisser bien loin derrière lui tout ce qu'on raconte d'Auguste et de Trajan. Il fut averti , étant à Compiègne, que douze scélérats avaient formé le dessein de l'assassiner. On les arrêta , et leur procès fut instruit. Leur crime étant reconnu , ils allaient l'expier par le supplice. Le bon roi, cherchant à les sauver, leur envoya son confesseur, et les fit préparer par la pénitence au banquet eucharistique. Puis, les faisant venir en sa présence , il leur pardonna et les renvoya libres, en disant aux juges qui les avaient condamnés : « Vous conviendrait-il d'envoyer à la mort ceux que Jésus-Christ vient de recevoir à sa table ?

FONDATION DE L ORDRE DES CHARTREUX. L'an 108/1.

L'une des gloires de la France chrétienne est d'avoir vu naître dans son sein plusieurs de ces institutions monastiques qui excitent l'admiration des anges et des hommes. Une des premières en date , comme en sainteté , est Tordre vénérable des Chartreux. Son origine est singulièrement poétique et touchante. Le doigt de Dieu s'y montre clairement, comme à l'origine de toute œuvre appelée à poursuivre ici-bas une sublime destinée.

Bruno, le savant disciple des écoles de Cologne et de Reims , chanoine et chancelier de l'église de cette dernière cité , fut l'instrument dont Dieu se servit pour cette merveilleuse création. Après plusieurs années passées dans la retraite et dans de profondes méditations à Sèche-Fontaine, près d'Auxerre, Bruno soupire avec ardeur vers la solitude, et se met en devoir de fonder un nouvel ordre religieux, d'après un plan qu'il a conçu. Incertain du lieu où il dirigera ses pas , il consulte l'abbé de Molesme, qui lui conseille de s'adresser à Hugues, évèque de Grenoble , grand serviteur de Dieu , et plus propre qu'aucun autre à lui faciliter les moyens d'accomplir son dessein. Bruno, docile au conseil, se met en marche , et suivi de six compagnons il parvient quelques jours après dans la province du Dauphiné, où le Ciel l'envoyait ainsi pour réaliser une admirale merveille.

Or, vers ce temps-là, Hugues, le saint patron de l'église de Grenoble, eut une vision singulière;

il fut transporté en esprit, pendant les ténèbres de la nuit, au milieu des montagnes delà Chartreuse, g Là, dit un historien moderne de la vie de ce digne prélat, dans les clairières entourées de sombres forêts et surmontées de rochers menaçants, au sein d'un désert jonché de pierres brisées et sillonné par des avalanches , il lui sembla que le Seigneur se construisait un temple magnifique, érection vraiment divine au milieu de cette espèce de chaos. En même temps il crut voir sept étoiles brillantes s'arrêter sur le faîte de cet édifice, et se revêtir d'une pure et mystérieuse lumière.

» Le lendemain Bruno et les six pèlerins qui raccompagnaient vinrent se jeter aux pieds de saint Hugues. «Nous avons été attirés vers vous , s'écrièrent-ils, par la bonne renommée de votre sagesse et par la bonne odeur de vos vertus. Nous venons , à l'exemple des Hilarion , des Antoine et des anachorètes des premiers temps, chercher un désert où nous puissions fuir les fausses joies du monde et les orages d'un siècle pervers. Je reconnais en vous, ajouta le chanoine de Reims, la ligure d'un ange qui m'a apparu dans le cours de mon voyage , et à qui Dieu m'a ordonné de confier Ja conduite de ma vie. Recevez-nous dans vos bras, conduisez-nous à la retraite que nous cherchons.»

» Hugues, ému d'un pareil spectacle, releva e* embrassa ces pieux étrangers. Il leur lit une réception pleine d'affection et de charité , et leurs larmes d'attendrissement se confondirent avec les siennes. Il comprit alors que l'apparition des sept étoiles était le présage divin de leur arrivée , et qu'elle indiquait le lieu où ces mages chrétiens

devaient arrêter leurs pas... Bruno resta quelques jours à Grenoble, avec saint Hugues ; il conféra avec lui de la règle qu'il avait projetée pour la fondation de son ordre. Qu'ils durent être élevés et sublimes les entretiens de ces hommes de Dieu , méditant ensemble les bases de Tordre des Chartreux , qui font depuis huit siècles la gloire de la catholicité ' ! »

Bruno et ses compagnons, conduits par leur guide dans ce lieu désigné par l'apparition mystérieuse des sept étoiles , traversèrent des forêts , des rochers , des précipices ; et s'arrêtèrent dans la sombre solitude où se voit maintenant la chapelle du saint fondateur des Chartreux. Les nouveaux solitaires ne furent effrayés ni par l'aspect sauvage, ni par le silence affreux du désert ; ni par la crainte des frimas presque continuels. Pleins de courage et de confiance en la bonté divine, qui les menait jusquelà pour les mieux éloigner du monde en les rapprochant du ciel , ils acceptèrent ce séjour avec son âpreté et toutes ses rigueurs , comme le digne théâtre de l'austère pénitence à laquelle ils allaient consacrer leur vie (1084).

Telle fut l'origine de l'ordre des Chartreux , ainsi appelé du désert de Chartreuse. Cet ordre a mérité de tout temps l'admiration générale. Les plus beaux génies de l'Eglise se sont plu à l'envi à l'exalter par leurs éloges : « Les Chartreux , dit le pieux et savant cardinal Bona, sont les miracles du monde. Ils vivent dans la chair comme n'en ayant pas ; ce sont des anges sur la terre qui représentent

!^. Du Boys, Vie de saint Hugues.

Jean-Baptiste dans Je désert ; ils font le principal ornement de l'Epouse de Jésus-Christ ; ce sont des aigles qui prennent leur essor vers le ciel ; leur institut est préféré avec raison à celui de tous les autres ordres religieux. »

Lorsque Bruno et ses disciples furent établis dans le désert, ils construisirent pour leurs demeures d'humbles cabanes , séparées les unes des autres par l'espace de cinq coudées , et adossées à d'énormes fragments de roc détachés des montagnes supérieures. Ils bâtirent aussi une église, où ils se réunissaient pour prier. On vit dès lors tous ces nouveaux solitaires , retirés dans leurs cellules, comme autrefois les cénobites d'Orient dans leurs laures , mener une vie angélique au sein de ces affreux déserts. Le pieux chef de cette sainte colonie avait sa cellule avec un oratoire dans l'endroit même où est la chapelle qui porte encore son nom. Mais il avait coutume, dit-on, de s'éloigner pendant une partie de la journée du lieu où étaient sa cabane et celle de ses compagnons , de s'enfoncer dans la forêt , et d'y chercher les sites les plus âpres et les plus sauvages, pour s'y livrer à ses saintes et mystérieuses contemplations...

La grande Chartreuse près de Grenoble , berceau de cet ordre céleste, qui, comme un beau lac toujours pur et tranquille, a poursuivi de siècle en siècle sa carrière bienfaisante , sans qu'une main nouvelle ait eu besoin de reformer son cours, existe encore aujourd'hui, après de nombreuses destructions , après bien des orages. Le voyageur qui parcourt l'antique province du Dauphiné ne manque guère de s'écarter de sa route , pour

aller visiter à travers les bois et les précipices l'ancienne solitude de saint Bruno. A la vue des nouveaux disciples de cet illustre religieux , son âme s'ouvre à de salutaires émotions. Il apprend à juger le monde tel qu'il est dans sa froide réalité, et bien souvent , de vaines pensées , de mensongères illusions, de faux rêves d'ambition, d'amour ou de gloire , s'évanouissent au soleil de justice et de vérité qui reluit sans cesse au sein de ces horribles montagnes K »

PlERRE L'ERMITE, PRÉDICATEUR DE LA CROISADE.

Fin du xie siècle.

Parmi les chrétiens qui vinrent à la fin du onzième siècle visiter Jérusalem, se trouvait un pauvre ermite nommé Pierre. Issu d'une famille noble de Picardie, il avait reçu du Ciel une âme ardente , une imagination prompte à s'enflammer, une sensibilité facile à émouvoir. Sa taille était difforme ; et ses traits repoussants au premier aspect ; mais lorsqu'il levait les yeux au ciel, sa figure devenait rayonnante, et tout en lui s'embellissait d'un éclat presque divin. C'était un de ces êtres mystérieux, dont les vagues désirs ne sont jamais satisfaits icibas , et qui aspirent sans cesse vers un bonheur idéal dont la source est ailleurs que sur la terre. Pierre , selon quelques historiens , avait été guer-

» Extrait d'une Hist. de saint Bruno.

rier , époux et père. Mais ni la gloire des armes , ni l'amour de sa fidèle compagne , ni la tendresse de ses enfants , n'avaient pu combler le vide de son cœur.

Sombre , rêveur, et toujours haletant vers d'autres biens, il dédaignait comme impuissants et vains tous ceux que lui offrait le monde. Enfin , les foulant aux pieds un jour, il prit l'habit religieux et s'enfonça dans la solitude , où son âme agitée espérait trouver le repos qu'elle avait, perdu.

Séparé des hommes, et livré tout entier aux pensées du Ciel , l'ardent cénobite , caché dans sa cellule , semble d'abord avoir rendu le calme à son esprit. Mais bientôt \es austérités, les veilles , la prière enflamment sa pieuse imagination, il sent en lui un feu dévorant qui le tourmente sans cesse , et l'entraîne à travers des voies singulières vers une destinée inconnue. Convaincu qu'il est un instrument des volontés célestes, il attend leur manifestation avec la ferveur d'un apôtre et le courage d'un martyr. Mille projets confus roulent chaque jour dans sa tête brûlante ; tout-à-coup il quitle sa grotte , se joint à quelques pauvres pèlerins qui se rendaient en Palestine , et il arrive avec eux à Jérusalem.

La cité sainte de David n'était point alors glorieuse et brillante . comme elle avait été jadis au temps des rois d'Israël. Veuve et délaissée, elle gémissait depuis plusieurs siècles, courbée sous le joug du farouche Musulman. A la vue de la tristesse, des souffrances et de la profonde humiliation qui désolaient les chrétiens d'Orient , l'ermite Pierre ne put retenir ses larmes : elles coulent en abon-

dance de ses yeux sur le tombeau de Jésus-Christ. Rempli de piété, de terreur et d'indignation , il sent bientôt un pieux enthousiasme tressaillir en ?on cœur. Une pensée généreuse vient d'y surgir, ot ie domine dès lors tout entier. Ses entretiens ivec le vieillard Siméon , vénérable patriarche de Jérusalem, exaltent encore son imagination ardente. Hs pleurent ensemble sur les maux de leurs frères. « Eh quoi ! lui dit Termite , n'y aura-t-il point le terme à tant de calamités? — Oui , sans doute , réplique le patriarche ; quand Dieu touché de nos misères en aura tari la source , il amollira le cœur des princes d'Occident , et les enverra au secours de la ville sainte. » A ces mots , Pierre et Siméon tressaillent d'espérance , et s'embrassant en versant des larmes de joie , ils se promettent d'agir de concert pour hâter une si heureuse délivrance.

Or , un jour , rapportent les chroniques , cet homme extraordinaire, étant prosterné devant le saint sépulcre, entendit une voix céleste qui lui parlait ainsi : « Pierre, lève-toi, cours annoncer les tribulations de mon peuple • il est temps que mes serviteurs soient secourus , et les saints lieux délivrés. » A ces paroles , qu'il croit sorties de la bouche de Jésus-Christ lui-même, le pieux ermite est saisi d'un nouvel enthousiasme; ne doutant plus qu'il ne soit élu du Ciel pour accomplir les volontés divines , il part , traverse les mers, aborde l'Italie , et court se jeter aux pieds du souverain pontife.

Urbain n occupait alors la chaire de saint Pierre. Il avait été le disciple de ses prédécesseurs, Gré-

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goire et Victor , et le confident de leurs généreuses pensées. Il accueille donc avec joie le prophète nouveau qui fait brillera ses yeux l'espoir consolateur d'un meilleur destin pour les chrétiens d'Orient. Il encourage ses vastes desseins , et lui ordonne d'annoncer aux peuples la prochaine délivrance de Jérusalem.

Un grand et singulier spectacle fut alors offert à la terre ; un pauvre ermite traverse l'Italie, passe les Alpes, parcourt la France et la plupart des contrées de l'Europe , en s'efforçant d'embraser tous les cœurs du zèle ardent dont le sien est dévoré. On aime à lire dans nos vieux historiens le récit de cette mission gigantesque , entreprise et réalisée par un seul homme , sans autre appui que la simple éloquence d'une âme pleine de confiance dans le Dieu qui l'inspire. Un crucifix à la main , monté sur une mule, les pieds nus, la tête découverte , et revêtu d'un grossier manteau d'ermite , Pierre parcourait les villes et les campagnes , prêchant partout la croisade, soit dans les chaires des églises, soit dans les chemins ou sur les places publiques. Il racontait la profanation des saints lieux; il dépeignait en d'affreux tableaux les souffrances des chrétiens de Jérusalem , prenant à témoin de la vérité de ses discours la montagne de Sion , le rocher du Calvaire ou le mont des Oliviers. Parfois il montrait à ses auditeurs quelques chrétiens d'orient , bannis de leur patrie , qu'il avait rencontrés dans ses courses , et dont la misère et les haillons fortifiaient d'un nouveau poids la sincérité de ses récits. Sa parole vive et entraînante , ses gestes expressifs et pleins de feu , ses larmes ,

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sa ligure austère , et l'air inspiré qui brillait dans toute sa personne, lui gagnaient partout l'admiration des peuples. On ne doutait point qu'il ne fût réellement un envoyé du Ciel. Plus on l'écoutait, plus on voulait l'écouter encore; on baisait ses vêtements , on jonchait de verdure la terre qu'il foulait aux pieds , on conservait comme une relique le poil arraché à la mule qui le portait; les mots de saint , dejrrophète , retentissaient de toutes parts; et tous, déplorant avec lui les malheurs et la honte de Jérusalem , promettaient de donner leurs biens et leur vie pour concourir à sa délivrance.

Le succès de la prédication de Pierre Termite paraîtrait incompréhensible à notre faible raison , si nous jugions la société de cette époque sur la mesure de la nôtre, telle qu'elle est au dix-neuvième siècle. Qu'on se ligure aujourd'hui un pauvre moine, parcourant l'Europe pour y prêcher une croisade en Palestine. Sans doute , l'indifférence ou le mépris suivraient partout ses pas; une froide pitié accueillerait ses discours , et ses pénibles labeurs demeureraient stériles. Mais , dans le onzième siècle, l'état des esprits était différent de celui de nos jours. On ne se piquait point alors de scepticisme et de philosophie. La foi, vivante dans tous les cœurs , s'exaltait au seul nom de Jérusalem , la ville sainte où chacun reportait amoureusement ses pensées et ses chers souvenirs. Un froid égoïsme ne glaçait point alors les âmes , et l'orgueilleuse raison ne discutait point si elle devait résister ou obéir à l'élan subit qui les entraînait vers une entreprise généreuse. Cette surabondance de foi qui

débordait au sein des peuples du moyen-âge en superstitions, en traditions pieuses, en naïves légendes, ne leur permettait point de douter des miracles qui leur étaient promis au nom du Ciel. L'espoir d'arracher les saints lieux aux mains des infidèles , et de mourir martyrs aux lieux où Jésus-Christ était mort lui-même pour le salut des hommes -, offrait aux chrétiens d'Occident une double palme à conquérir. Ce beau destin flattait leur vive imagination et leur enthousiasme guerrier. Ils juraient donc en foule de voler au secours de leurs frères d'Orient , tandis que la Providence, souriant à leurs desseins, disposait tout pour leur merveilleux accomplissement. Les guerres saintes d'outre mer.

LE BIENHEUREUX ROBERT D"ARBR!SSEL.

Durant la seconde moitié du onzième siècle et les premières années du douzième, plusieurs provinces de la France furent témoins de l'un de ces spectacles singulièrement touchants et sublimes que Ténergie de la foi chrétienne fait naître , et dont la charité des saints peut seule être l'auteur. Un prêtre , à l'àme ardente et chevaleresque , parcourait, les bourgades et les villes pour accomplir l'œuvre immense qu'il avait entreprise , la régénération de la femme , c'est-à-dire son rétablissement dans la noble dignité où l'avait élevée Je christianisme, par son dogme si fécond d'une Vierge,

mère d'un Dieu; mais d'où l'avait fait descendre la grossièreté, la brutalité des passions, sous l'ère féodale, « Sa pensée, ses efforts, dit un récent biographe de ce saint, se résument admirablement dans Tordre de Fontevrault , institué et placé par lui sous le patronnage de Marie et de saint Jean , le disciple de la charité. S'il est vrai que chaque saint représente plus spécialement dans sa vie un côté de la vie du Sauveur, le bienheureux Robert , bon pasteur de tant de pauvres brebis errantes , rappelle la miséricorde sublime et tendre de Jésus , instruisant la Samaritaine au puits de Jacob , pardonnant à la femme adultère , ou bénissant Madeleine qui pleure à ses pieds , les arrose d'une huile de parfum et les essuie de ses cheveux.

Robert donc , poursuivant son œuvre , s'arrêtait dans les rues, sur les places, au bord des chemins et des fontaines, faisant entendre aux femmes, au milieu même de leurs travaux, des paroles de consolation et d'espérance : toutes accouraient à lui: pauvres et nobles, veuves et vierges, jeunes et vieilles, femmes de mauvaise vie, chacune voulait ouïr cet homme étrange et miséricordieux , qui pleurait sur toutes les fautes, sans jamais rudoyer personne , et qui ne renvoyait jamais au désert la pauvre brebis accourue à sa voix. Bien simples étaient cependant ses moyens de triomphe : une voix douce , pénétrante , des enseignements faciles , une charité et une patience inépuisables , et puis d'abondantes larmes dans les yeux et dans la voix. A ces armes puissantes Robert joignait cette ardente, cette héroïque détermination , vertu du prêtre comme du guerrier, qui est le gage assuré

de la victoire. Ce même homme , qui osa seul , au concile de Poitiers , résister à la violence de Guillaume , duc d'Aquitaine , lorsqu'il voulait empêcher les Pères de lancer l'excommunication contre Philippe ier , ravisseur adultère de Bertrade de Montfort ; il ne craignait point de pénétrer dans les châteaux crénelés, sous les sombres donjons, et d'y faire entendre aux tiers châtelains la voix libre du prêtre en faveur de la faiblesse ou de l'innocence. Il osait poursuivre le vice jusque dans son repaire, et entrer sous des murs qui se croyaient à l'abri de sa parole. Un jour, k Rouen, se trouvant entouré de femmes malheureuses et de mœurs dissolues, il leur peint avec tant de magniticence les miséricordes du Seigneur envers le pécheur repentant , que toutes ces créatures coupables f profondément émues , tombent soudain à ses pieds, lui promettant de se repentir et de mener meilleure vie. a Personne, depuis vingt ans, ne nous a ainsi parlé de Dieu , lui dit la plus âgée de ces femmes. » Robert relève ces nouvelles Madeleines, les console, les encourage, et les réunissant aux autres femmes qu'il a retirées du vice , il se prépare à les conduire dans le désert de Fontevrault.» Extr. d'une Vie de Robert d'Arbrissel.

UN TRAIT DE SUBLIME CHARITÉ DU BIENHEUREUX ROBERT D'aRRUISSEL.

L'an 1116.

« Malade, infirme, accablé sous le poids des fatigues et des ans, Robert, poursuit notre biographe , s'acheminait une fois encore à travers Je Berry , vers son monastère d'Orson. Monté à cheval , contre son ordinaire, il fait rencontre d'une bande de voleurs qui se précipitent sur lui, le renversent violemment, pillent ceux de sa suite et les accablent, d'injures. Un des compagnons du saint élève la voix : « Qu'osez-vous faire, malheureux? s'écrie-t-il indigné. Ignorez-vous quel est celui que vous venez de démonter et que vous traitez avec tant d'outrages ! Apprenez que c'est Robert d'Àrbrissel. » A ce nom vénéré, Jes voleurs, saisis de confusion , tombent à ses genoux, lui demandant miséricorde. Le bon vieillard les relève, Jes assure qu'il leur a pardonné, et Jeur donne pour gage le baiser de paix. Puis , non content de les bénir , il demande à Dieu Jeur conversion , et pour l'obtenir, il Jeur accorde une grâce insigne réservée à d'illustres bienfaiteurs; il veut qu'ils deviennent participants des prières et des bonnes œuvres de l'ordre entier de Fontevrault. 0 charité des saints ! qui peut résister à vos sublimes intentions ? »

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