‹ La France chrétienne;Chapitre 17 sur 48 · LA FUREUR DÉSARMÉE PAU L'INTRÉPIDITÉ ÉPISCOPALE · texte numérisé non relu

LA FUREUR DÉSARMÉE PAU L'INTRÉPIDITÉ ÉPISCOPALE

L'an 1114.

Guillaume ix , duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, était un prince Violent et dissolu, sans décence dans sa conduite comme dans ses discours. Un saint prélat, nommé Pierre , était alors évoque de Poitiers. Il employait inutilement tous les moyens pour ramener le comte à de meilleurs sentiments. Loin de l'écouter, celui-ci s'enfonçait de plus en plus dans ses honteux dérèglements, il répudia publiquement Hildegarde, sa seconde femme, pour en épouser une autre qu'il aimait. L'évêque ne put dissimuler un si grand scandale. Après avoir vainement tenté tous les moyens de douceur et de paix pour le faire cesser, il crut devoir excommunier le prince. Debout dans son église, il commençait donc à prononcer à haute voix f anathème , quand tout-à-coup Guillaume, furieux , entre dans le lieu saint , se jette sur Pierre , l'épée à la main , en s'écriant : « Tu es mort, si tu oses poursuivre, a Le saint évéque, feignant d'être effrayé, lui demande quelques instants pour penser à ce qui est le plus expédient. Le duc les lui accorde. Le pontife achève alors courageusement et avec calme le reste de la formule d'excommunication. Après quoi, tendant sa tête : « Frappez , à présent , lui dit-il , me voici tout prêt. » Guillaume, interdit par une telle intrépidité , sentit désarmer sa fureur , et passant à l'ironie : « Je ne t'aime point assez, dit-il à l'évêque , pour t'envoyer au ciel. » Il se contenta de l'exiler.

RËNAU) DE CïUTJLLON ET SES COMPAGNONS, MARTYRS DE LA CHOIX.

L'an 1187.

Le roi Guy de Lusignan et les principaux seigneurs tombés au pouvoir des Musulmans , après la funeste bataille de Tibériade , furent par Tordre de Saladin amenés dans sa tente. Le sultan traita avec bonté le roi des Latins ; il le lit asseoir à ses côtés , et comme ce prince était pressé par la soif, il lui fit servir un breuvage rafraîchi dans la neige. Le roi prit la coupe et, après avoir bu, il la présenta à Renaud de Châtillou. Mais Saladin l'arrêta aussitôt, en disant : a Ce misérable ne doit point boire en ma présence ; je ne suis point lié avec lui l. n Deux fois en effet Saladin avait fait le vœu cTôter la vie â Renaud , s'il tombait jamais entre ses mains. Se tournant donc vers le chevalier captif, il lui reproche d'une voix terrible sa violation des traités , ses attentats sacrilèges , et le menace de la mort s'il n'embrasse à l'instant la religion du prophète. Mais Renaud , bravant les menaces du sultan , lui répond en héros chrétien. Alors Saladin , s'avançant vers lui , le frappe de son épée. Soudain, au signal de leur maître , des soldats musulmans lui tranchent la tête. Le tronc vient tomber aux pieds du roi qui frémit à cette vue. Le sultan le rassure et lui promet de respecter ses jours.

Ainsi mourut Renaud de Châtillon en vrai martyr

i C'était chez les Arabes une coutume antique et sacrée , de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire et à manger.

de la croix. D'autres captifs partagèrent la glorieuse couronne de l'illustre chevalier. Saladin assis sur son trône ordonna d'amener en sa présence les chevaliers du Temple et les hospitaliers. On rapporte qu'en les voyant passer devant lui , il s'écria : « Je veux délivrer la terre de ces deux races immondes. » Puis il leur proposa d'embrasser l'islanisme , ou de se préparer à mourir. Ces pieux guerriers, fidèles à leurs serments, répondirent tous qu'ils préféraient la mort, et ils reçurent avec joie la palme du martyre, a 0 zèle de la foi! 6 ferveur des âmes pieuses! s'écrie un vieil historien. Un grand nombre de guerriers qui n'appartenaient point à ces deux ordres de chevaliers , en ayant pris les marques , coururent à i'envi au-devant des bourreaux , et sous l'apparence trompeuse de leur nouvelle profession , ils tendirent joyeusement le cou au glaive exterminateur... Pendant les trois nuits suivantes, poursuit le chroniqueur, lorsque les corps des saints martyrs restaient encore sans sépulture, un rayon du feu du ciel brilla sur eux d'une manière manifeste. » Extr. d'une Hist. des Croisades.

CROISADE d'eNFAMS.

L'an 1212.

Les premières années du treizième siècle furent témoins d'un étrange spectacle qui montre quelle était la puissance entraînante de ta foi , même chez les âmes les plus tendres, dans un temps où le nom

seul de Croisade remuait encore toutes les populations chrétiennes. Il y a dans cette croisade d'enfants une sorte de mouvement sublime, bien qu'inconsidéré , que l'histoire doit constater, et livrer à notre admiration.

« Vers cette époque , dit l'historien déjà cité , (1212), certaines contrées furent témoins d'un spectacle étrange , qu'on aurait peine à croire , si la vérité n'en était garantie par plusieurs chroniques contemporaines. Plusieurs milliers d'enfants de France, d'Allemagne ou d'Italie, quittèrent la maison paternelle , pour aller combattre sous les drapeaux de la croix. Vainement les parents s'efforçaient-ils de les retenir, ils brisaient portes et serrures, franchissaient les murailles, et réunis par bandes ils parcouraient les villes et les campagnes. Lorsqu'on leur demandait quel était le but de leur voyage, ils répondaient : Nous allons à Jérusalem ; nous allons conquérir la Terre- Sainte* Ces jeunes pèlerins , précédés de pieux étendards , cheminaient joyeux en disant : « Le Seigneur nous donnera la Terre-Sainte comme l'obtinrent jadis les enfants d'Israël, après leur sortie d'Egypte. » « Dans quelque ville qu'ils arrivassent, dit une chronique, les habitants les recevaient au nom de Dieu , comme des pupilles et des orphelins qu'ils étaient; ils leur fournissaient des provisions et les laissaient partir. « C'est là une inspiration du Ciel , s'écriaient les fidèles en les voyant passer; Jésus- Christ, pour confondre l'orgueil des puissants et des sages de la terre , a remis sa cause aux mains de la simple et timide enfance. » On rapporte qu'à ia nouvelle de ce singulier événement, le souve-

rain pontife lui-même ne put retenir ses larmes , et qu'il s'écria en gémissant : « Ces enfants nous font honte; pendant que nous sommes endormis, ils partent avec joie pour recouvrer la Terre-Sainte.» Ces nouveaux pèlerins, ayant traversé les Alpes et Ja Lombardie , se répandirent dans les villes maritimes d'Italie, espérant y trouver des vaisseaux pour passer en Palestine. Quelques marins se mirent en mer, chargés d'une partie de ces enfants, mais ils échouèrent non loin du rivage. Ln grand nombre de ceux qui restèrent s'égarèrent dans les déserts, où ils périrent de chaleur, de fatigue ou de misère; d'autres furent emmenés en Afrique et vendus aux Maures par d'infâmes trafics. Quelques-uns , plus âgés et plus raisonnables , se dispersèrent dans les contrées voisines , et s'offrirent pour labourer la terre ou pour le service des maisons. D'autres enfin revinrent dans leurs foyers, en disant quils ne savaient pas pourquoi ils étaient partis. Telle fut l'issue de cet événement, ajoute la chronique , et nous ignorons encore ce qu'annonçait un mouvement si extraordinaire. »

JEAN DE MATH à ET LES TRÎNITAIRFS.

Fin du douzième et commencement Hu treizième siècle.

La religion , fille du Ciel , s'est occupée , comme une tendre mère, du soulagement de toutes nos douleurs. « Le père de la Rédemption, dit un illustre écrivain, s'embarque à Marseille : où va-t-il seul ainsi avec son bréviaire et son bâton? Ce conque-

rant marche à la délivrance de l'humanité, et les armées qui l'accompagnent sont invisibles. La bourse de la charité à la main , il court affronter la peste, le martyre et l'esclavage. Il aborde le dey d'Alger ] ; il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l'ambassadeur. Le barbare s'étonne à la vue de cet Européen, qui ose seul , à travers les mers et les orages, venir lui-même redemander des captifs. Dompté par une force inconnue, il accepte Tor qu'on lui présente ; et l'héroïque libérateur, satisfait d'avoir rendu des malheureux à leur patrie, obscure et ignorée, reprend humblement à pied le chemin de son monastère fl.

Un jour ( c'était vers la fin du douzième siècle), deux hommes vénérables s'entretenaient au bord d'une fontaine, dans la forêt de Cerfroid , des dangers de ces malheureux captifs que les vaisseaux barbaresques surprenaient au milieu des mers. Deux pauvres religieux, \ivant d'aumônes, se consultaient sur les moyens de les arracher des mains des infidèles. L'un d'eux , Jean de Matha, gentilhomme de Provence , qui avait tout sacrifié pour servir Dieu et ses frères , s'ouvrit à Félix de Valois, son compagnon , sur la pensée qui lui était venue, en célébrant sa première messe, de se consacrer à la délivrance des chrétiens captifs chez les Maho-

i Oq sait ce qu'est aujourd'hui le dey d'Alger, grâces aux armées françaises... Depuis le jour où l'illustre écrivain traçait ces lignes, les temps sont bien changés. La piraterie n'existe plus guères aujourd'hui... Mais il y a encore des chrétiens captifs chez les infidèles , et les frères delà Merci, ou les Trinilaires, peuvent encore exercer leurs œuvres de sublime charité.

s Chateaubriand , Génie du christianisme.

TREIZ1È3ÏE SIÈCLE. 87

métans. Félix loua ce dessein qu'il reconnut venir du Ciel, et s'offrit lui-même pour y concourir de tout son pouvoir. Les deux amis recommandent alors ]eur noble projet à Dieu, et ne songent plus qu'aux moyens de le mettre à exécution.

Les voici donc, Je bâton de pèlerinage à la main, s'acheminant vers la ville éternelle , où Innocent ni occupait )a chaire de saint Pierre. Les cardinaux se rassemblent au palais de Saint-Jeande-Latran. L'approbation est donnée au nouvel institut. Un nouvel ordre est fondé ; c'est celui des Trinitaires, dit plus tard des Maîhurins. Jean de Matha en est déclaré le premier général, et Eudes de Sully, évêque de Paris, est invité d'en dresser la règle , avec l'abbé de Saint-Victor. Les deux saints, ayant obtenu du pape ce qu'ils désiraient, reprennent le chemin de la France, où Philippe-Auguste approuve l'ordre et le comble de bienfaits.

On connaît les progrès merveilleux de cet ordre vénérable de la Trinité , pour la rédemption des captifs, qui n'eut point d'enfance, et réalisa des prodiges au temps même de sa création. Un monastère, fondé dans la forêt de Cerfroid , en Brie, au lieu même où les deux amis s'étaient consultés sur leur projet , fut la source féconde d'où s'épanchèrent les premiers bienfaits. Or , tandis que quelques-uns de ses disciples , embarqués pour la Palestine, avec les comtes de Flandre et de Blois, travaillaient à racheter les captifs de la Terre- Sainte , et que d'autres , envoyés dans le Maroc, traitaient avec le roi de la rançon de cent quatrevingt-six esclaves chrétiens, Jean de Matha s'étant rendu à Tunis, rachetait lui-même cent dix de ces

malheureux. Revenu en Provence , il y recueillit des sommes considérables qui lui servirent à rendre la liberté à une foule de malheureux gémissant sous les fers des Maures d'Espagne.

Mais à la joie de notre saint , quand il rachetait des captifs , se mêlait toujours la douleur amère de laisser dans les fers plus de malheureux qu'il n'en délivrait. Lors donc que ses quêtes en Provence lui eurent fourni des sommes suffisantes, il repartit pour Tunis , vers Tari 4210. Il avait racheté 120 nouveaux esclaves, et après avoir exhorté les autres à supporter leurs maux avec patience, et à mourir plutôt que de renoncer à la foi, il songeait à se rembarquer, lorsque les intidèles, irrités de son zèle ardent à exhorter leurs prisonniers, cherchèrent à lui ôter la vie par une mesure barbare. Ils dépouillèrent de tous ses agrès le vaisseau qui devait Je reconduire, a(in qu'il pérît au milieu des flots. Jean, plein de confiance en Celui qui commande à la mer, et qui veille sur les cœurs droits, ne perdit point courage. Il pria le roi du Ciel de prendre lui-même la conduite du vaisseau ; puis, ayant tendu sur les cordages qui restaient les manteaux de ses compagnons, en forme de voiles, il se mit à genoux sur le tillac , le crucifix à la main , chantant des psaumes durant tout le trajet. La navigation fut très-heureuse , et l'on arriva ainsi au port après quelques jours d'une miraculeuse traversée.

SI3Î0N DE MONTFORT A LA BATAILLE DE MURET. L'an 1213.

Simon de montfort, le noble chef de la croisade languedocienne contre les Albigeois , sera toujours, par l'admiration qu'il inspira à ses contemporains et les services qu'il rendit à l'Eglise, l'un de ces caractères héroïques, l'un de ces hommes à forte trempe , qui apparaissent de loin en loin sur la scène du monde, préparés par la Providence pour de vastes desseins. La bataille de Muret fut son plus beau triomphe. Heureux s'il y eût trouvé une mort glorieuse , et s'il eut su , en refusant sa part dans les dépouilles des vaincus, préserver de tout soupçon malveillant le souvenir de ses victoires !

Simon de Montfort était à Fangeaux , lorsqu'il apprit que l'armée confédérée de Raymond , comte de Toulouse , et de Pierre , roi d'Aragon , à laquelle s'étaient joints les comtes de Foix et de Comminges, s'était avancée vers Muret, place importante sur la Garonne, à trois lieues au-dessus de Toulouse. Cette armée était grosse de quarante mille fantassins et de deux mille cavaliers, l'élite de la chevalerie d'Aragon et d'Aquitaine. Montfort n'avait à son service qu'environ huit cents chevaux et un petit nombre de gens de pied. Mais comme un autre Judas Machabée, il comptait sur l'assistance de Dieu. Ce vaillant capitaine partit aussitôt pour Muret , à la tête de ses hommes d'armes , accompagné des évêques de Toulouse, deNismes, d'Uzès, de Lodève, de Béziers, d'Agde, de Comminges, et de trois abbés de Cîteaux. Arrivé le même jour au monas-

tère de Boibonne , il entra dans l'église , y pria long-temps , et ayant posé son épée sur l'autel , il la reprit en disant à Dieu : « 0 Seigneur, qui m'avez choisi , tout indigne que j'en étais , pour faire la guerre en votre nom , je prends aujourd'hui mon épée sur votre autel, afin de recevoir mes armes de vous , puisque c'est pour vous que je vais combattre. » Il marcha ensuite à Saverdun, et y passa la nuit. Le lendemain il se confessa, écrivit son testament, et l'envoya à l'abbé de Boibonne, avec prière de le transmettre au souverain Pontife , s'il venait à périr. Le soir, il franchit la Garonne, et se trouva derrière les tours de Muret, gardées par une trentaine de chevaliers. C'était le mercredi 12 septembre 1213.

Le lendemain fut le jour de la bataille. Montfort donna l'ordre aux siens de se ranger en ordre de combat dans la partie basse de la ville ; lui-même revêtit son armure, après avoir prié dans une église où l'évêque d'Uzès offrait le saint sacrifice. Il y retourna de nouveau quand il se fut armé , puis il descendit vers ses troupes, suivi de Foulque, évêque de Toulouse, qui portait dans ses mains le crucifix. Les cavaliers mirent pied à terre pour adorer leur Sauveur et en baiser l'image. Mais l'évêque de Comminges, voyant que le temps s'écoulait , prit la croix des mains de Foulque, et, d'un lieu élevé, harangua l'armée en peu de mots et la bénit. Alors tous les ecclésiastiques présents se retirèrent dans l'église pour y prier , et Montfort sortit de la ville à la tête de huit cents cavaliers, sans infanterie.

La bataille s'engagea, et malgré l'énorme inégalité des forces, la victoire fut complète du côté

de Montfort. Un coup qui renversa le roi d'Aragon décida de la journée. Les cris et la fuite des Aragonais entraînent tout le reste. Les évêques qui priaient avec angoisse dans J'église de Muret, les uns prosternés sur le pavé , les autres levant leurs mains vers Dieu , sont bientôt attirés sur les murs par Je retentissement de la victoire, et voient la piaine toute couverte de fuyards sous la main terrible des Croisés. Cependant Montfort, qui s'était signalé par sa vaillance, revenait de la poursuite des vaincus, Jorsqu'en traversant le champ de bataille, il rencontra gisant par terre le corps du roi d'Aragon, déjà dépouillé et nu. Il descendit de cheval , et baisa en pleurant les restes meurtris de ce prince infortuné. Montfort, après avoir pourvu à sa sépulture, rentra dans Muret, pieds nus, monta à l'église remercier Dieu de sa protection, et donna aux pauvres le cheval et l'armure avec lesquels il ayait combattu. « Cette bataille mémorable, dit un célèbre écrivain , fruit d'une conscience qui se croyait certaine de combattre pour Dieu, comptera toujours parmi les plus beaux actes de foi qu'aient faits les hommes sur la terre l.

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