‹ La France chrétienne;Chapitre 21 sur 48 · GRANDEUR D-OJE DE SAINT LOUIS DANS LES FERS · texte numérisé non relu

GRANDEUR D-OJE DE SAINT LOUIS DANS LES FERS

L/aD 1250.

Louis , prisonnier à Mansourat en Egypte , présente à nos yeux ce beau spectacle , qu'un ancien sage disait le plus sublime et le plus digue des regards des dieux : l'homme juste aux prises avec V adversité ! Un roi , croisé pour briser les chaînes de ses frères d'Orient, est tombé lui-même captif entre les mains des infidèles. Mais s'il fut grand sur le champ de bataille , il se montra plus grand encore dans sa captivité. Ce que l'infortune a de plus amer ne sert qu'à faire éclater en lui les vertus d'un héros chrétien. Prisonnier et malade , il n'a à ses côtés qu'un seul serviteur et deux chapelains qui prient avec lui. De toutes ses richesses, il n'a sauvé qu'un livre de psaumes, et c'est là qu'il puise ses consolations. Un calme profond règne dans son âme , une douce sérénité brille sur son front. Les cieux et la terre admirent sa constance: les barbares eux-mêmes , témoins d'un tel courage, s'en retournent dans leur camp , avouant , dit Joinville, que cestoit le plus fer chrétien qu'ils eussent veu. La grandeur d'âme du pieux monarque ne se démentit point un seul instant. On lui proposait de briser ses fers , s'il voulait livrer Damiette , et toutes les places que les Francs occupaient dans la Palestine : « Les villes chrétiennes de la Palestine ne m'appartiennent point, répondit-il; quant à Damiette, Dieu Ta remise entre mes mains , je ne puis en disposer.» Almoadin ayant voulu l'intimider

en le menaçant du plus horrible supplice : a Je suis prisonnier du Sultan , répondit Louis , il peut faire de moi à son vouloir;» et, à l'exemple de leur prince , les barons français bravèrent toutes les menaces des Sarrasins, et se montrèrent aussi grands au sein de l'infortune , que sur le théâtre des plus glorieux combats....

Louis, au fond de sa prison , adorait les mystérieux desseins de la Providence. Elevant vers le Ciel ses mains chargées de chaînes : « Omon Dieu! s'écriait-il , vous seul méritez quon vous serve ainsi , et que votre Nom soit béni dans les fers ! » Almoadin , frappé de voir un prince plus grand dans un cachot, ,qu'il ne Tétait lui-même sur le trône, lui envoya des habits d'honneur. Le monarque refusa de s'en servir : a Je suis maître, dit-il , d'un royaume aussi vaste que celui du sultan , je n'ai nul besoin de ses présents. Invité à un festin par le prince musulman, il avait refusé de s'y rendre, ne voulant point être donné en spectacle aux infidèles. Enfin , Almoadin se montra disposé à traiter de la paix ; il demandait, pour la rançon du roi et celle des prisonniers français, un million de bezants d'or et la reddition de Damiette. Louis répondit qu'un roi ne se rachetait point à prix d'argent. Il fit dire au sultan qu'il lui rendrait Damiette pour sa rançon , et le million de bezants d'or pour la délivrance de son armée. Quand le sultan entendit cette réponse : « Par ma foi , dit-il , franc et loyal est le Français qui na voulu barguigner sur uns si grande somme de deniers ; or, allez lui dire que je lui donne sur sa rançon deux cents mille bezants.» On conclut une trêve pour dix ans , les deux princes

conférèrent ensemble, et l'on se prépara de part et d'autre à l'exécution du traité. Mais tandis qu'AImoadin montrait ces dispositions pacifiques , il périt dans un complot tramé contre lui par les Mamelucks, dont il s'efforçait de réprimer l'arrogance et l'insubordination. L'un des conjurés , fouillant dans les flancs entr'ouverts du malheureux sultan , en arrache le cœur 3 et, les mains toutes sanglantes, il vient l'offrir au roi , en lui disant : « Le sultan n'est plus ; que me donneras-tu pour t' avoir délivré de celui qui voulait te faire mourir? » Louis saisi d'horreur ne daigne pas lui répondre; alors ce barbare lui présentant la pointe de son épée : « Choisis , lui ditil , ou de mourir de ma main, ou de me donner à l'instant l'ordre de la chevalerie. — Fais-toi chrétùn, répond l'intrépide monarque , je te ferai chevalier.» Cette fermeté déconcerte le barbare qui se retire épouvanté. A peine est-il sorti que ses compagnons entrent en foule tenant dans leurs mains leurs épées fumantes encore du sang de leur maître. Louis les voit entrer sans émotion , et leur imprime le respect par la majesté de son regard. 0 sublime ascendant de la vertu ! ils se prosternent soudain à ses pieds, et au lieu de lui ôter la vie , ils délibèrent entr'eux s'ils ne l'éliront point pour leur sultan.

Cependant les séditieux courent de tous côtés clans le camp, ou sur les vaisseaux de la rade, pour massacrer les partisans d'Almoadin , et se livrer au pillage. Une bande de ces barbares se précipite vers les galères , sur lesquelles les barons et les seigneurs s'apprêtaient à descendre le Nil. A la vue de ces monstres affamés de carnage , les chevaliers français croient toucher à leur dernière

heure , s'agenouillant aux pieds d'un religieux de la Trinité, ils confessent brièvement leurs péchés, afin de se disposer à une mort chrétienne. Le sire de JoinvilJe , ainsi préparé, tend le col à un de ces infidèles, en disant avec candeur : « Ainsi mourut sainte Agnès ! » Mais le Ciel veilla sur les jours de ces braves paladins , aucun d'eux ne vit tomber sa tête sous le fer de ses bourreaux.

Les articles du traité étant ratifiés de nouveau , il ne s'agissait plus que d'en jurer l'observation. Mais on exigeait de Louis un serment dont la forme peu chrétienne indignait le monarque, qui refusa de le prononcer. Les émirs le menacent des tortures et de la mort, s'il ne fait le serment à l'heure même : « A Dieu ne 'plaise , répond Louis avec calme , que de telles paroles sortent jamais de la bouche d'un roi de France ! » puis , s'adressant à l'émir chargé de recevoir son serment : « Allez , lui dit- il , rapporter à vos maîtres quils en peuvent faire à leurs volontés ; pour moi, faime trop mieux mourir bon chrétien , que de vivre au courroux de Dieu, de sa mère et de ses saints. » Les émirs outrés de colère accoururent à sa tente , l'épée à la main , pour le forcer au serment ou le massacrer : « Je suis votre captif, répond Louis sans s'émouvoir, vous pouvez à votre gré disposer de mon corps, il est entre vos mains ; mon âme n appartient quà Dieu seul l. »

1 Extr. des Guerres saintes d'outre-mer.

Hl'MAMTÊ , PIEUSE RÉSIGNATION DE SAINT IOL1F.

Saint Louis , occupé à mettre eu état de défense les colonies de la Croix , employait des sommes considérables à fortifier Jaffa , Ptolémaïs et Sidon. Il encourageait les travaux: par sa présence : « Souvent même , dit Joinviîie , on le voyoit porter la hotte pour gagner les pardons.» Tandis qu'on relevait les murailles de Sidon , deux mille ouvriers furent surpris et massacrés par les Turcomans venus de Panéas. Louis, accouru de Jaffa , trouva la terre couverte de leurs cadavres dépouillés et sanglants. Personne n'osait en approcher pour les ensevelir. Le roi , indigné , descendit de cheval , et prenant lui-même un de ces corps déjà infects , il le transporta dans un terrain qu'il avait fait bénir. « Allons , mes amis , disait-il , allons donner un peu de terre aux martyrs de Jésus-Christ ! » Son exemple ranima le courage et la charité de ses compagnons d'armes : les chrétiens , égorgés par les barbares reçurent tous les honneurs de la sépulture.

Louis , durant son séjour à Sidon , apprit la triste nouvelle de la mort de la reine Blanche , cette pieuse et tendre mère , dont les sages conseils avaient protégé son enfance et guidé si heureusement son àme dans les routes du Ciel. Son premier mouvement fut de verser un torrent de larmes; mais revenu à lui, il se prosterna, la face contre terre, devant l'arbitre souverain de la vie et de la mort , et , les mains jointes , il s'écria : « Je vous rends grâces , ô mon Dieu , qui m'avez donné une mère chérie , et qui me l'avez conservée tant qu'il vous a plu de

ue point l'appeler à vous. Il est vrai, Seigneur, je l'aimais au-dessus de toutes les créatures; mais puisqu'ainsi est votre volonté , que votre saint Nom soit béni. » Telle était la résignation, telle était la tendresse de cet incomparable monarque.

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