LES SAINTS MARTYRS DE LYON
L'an 477.
Une première persécution avait déjà fait couler le sang chrétien à Rouie , lorsqu'une colonie de Grecs et de Phrygiens, sortie des ports d'Antioche et de la mer Egée , vint débarquer à Marseille.
Cette colonie était chrétienne, et la mission qu'elle avait reçue du Ciel était de répandre la foi dans les Gaules.
Mais après un court séjour à Marseille , dont les habitants formaient un peuple à part , elle avança dans les terres et arriva à Lyon , le centre des Gaules, et le rendez-vous de soixante nations qu'y attirait son commerce. L'exemple et le zèle de ces premiers fidèles enfantèrent bientôt des prosélytes.
Eu peu de temps leur nombre se multiplia assez pour exiger la présence d'un évêque.
Saint Pothin fut alors immédiatement choisi par le pape Anicet, et ce généreux pasteur s'empressa
de venir au milieu de son troupeau , pour lequel il devait vivre , et pour lequel un jour il devait aussi mourir.
A son arrivée à Lyon , Pothin fixa sa demeure dans une petite île au confluent du Rhône et de la Saône , afin de se soustraire aux poursuites des païens. C'est là qu'il lit bâtir une crypte ou chapelle souterraine , dédiée à la Vierge et aux Apôtres.
11 y réunissait les fidèles en secret, célébrait pour eux les saints mystères , les exhortait à s'aimer les uns les autres , et entretenait dans leur cœur l'amour de cette foi divine pour laquelle plusieurs d'entre eux devaient bientôt , à l'exemple de leur saint pasteur, répandre tout leur sang.
Mais pendant que la foi chrétienne s'affermissait ainsi en un coin du monde , la persécution se rallumait à Rome. Les édits sanglants des empereurs furent publiés dans les Gaules. Le concours des fidèles de Lyon et de Vienne , qui se rendaient à l'oratoire de saint Pothin, éveilla les soupçons et excita la colère des gouverneurs de ces deux villes. Ils signalèrent au peuple la nouvelle religion comme un crime contre les lois. D'un autre côté , les prêtres païens, furieux du vide de leurs temples, poussaient la multitude à venger leurs dieux outragés. Elle ne se montra que trop docile à leurs violents désirs.
Les chrétiens furent alors chassés de tous les édifices , des bains , du forum et des marchés. On leur défendit de paraître en public. Lorsqu'on les reconnaissait, on les accablait d'injures et de coups. Bientôt on en vint à piller leurs maisons et à confisquer leurs biens. Les cachots de Lyon se
remplirent d'une foule de fidèles de tout rang et de toute condition. Parmi eux se trouvaient Févêque Pothin ; le diacre Sanctus , natif de Vienne ; Mature, néophyte; Attale de Pergame , illustre citoyen romain , et une jeune esclave , nommée Blandine. Autour de ces vaillants héros de la foi étaient venus se ranger un grand nombre d'autres chrétiens.
Enfin arriva le moment du sacrifice. Pothin, le chef du troupeau , eut l'honneur d'être choisi le premier et de marcher à sa tête vers le lieu sanglant où les victimes devaient être immolées.
Qu'il était beau le spectacle de ce vieillard presque centenaire , remettant entre les mains des gardes de l'empereur un corps usé par de longs et pieux labeurs , et conservant , dans toute sa noblesse et sa pureté, son âme vivifiée par le souffle de Dieu ! Il monte lentement de la prison au forum ; mais bientôt la fatigue l'accable , il ne peut plus se soutenir , il demande alors à être porté. Ainsi le disciple des apôtres , appuyant sa tête blanche sur les bras des soldats , s'achemine toujours calme et plein de dignité vers l'inique prétoire où il doit être jugé. Il prie ardemment , durant sa marche , et regarde la foule avec des yeux pleins d'amour.
Cependant on arrive au tribunal , situé dans Je lieu le plus élevé de la ville. Le vénérable Pothin y comparait environné de magistrats et d'une multitude immense qui l'accable d'injures et demande sa mort à grands cris. Le gouverneur l'interroge : « Quelle est votre patrie? lui dit-il » A cette question ? le saint demeura sans réponse. « Quel est le Dieu des chrétiens, poursuivit alors le juge ? »
Le vertueux vieillard , le regardant avec calme , répondit : « Vous le connaîtrez, si vous en êtes digne. » La populace, qui entourait le vieux martyr , s'irrite alors de tant de fermeté. Elle se précipite sur lui, le frappe des pieds et des mains.
S'acharnant ensuite avec une nouvelle fureur sur l'héroïque victime , elle la traîne au milieu des rués , et couvre le pavé des traces de son sang. Et lorsque enfin , le corps tout brisé par cette course affreuse , le vieil évêque ne conserve plus qu'un souffle de vie , il est reconduit en prison , et réservé pour de nouveaux supplices.
Mais Dieu , qui agréait ce pur sacrifice , voulut abréger la lutte de son serviteur. Quelques heures après son retour dans un sombre cachot , il l'avait appelé à lui ; le premier pasteur de Lyon était devenu son puissant protecteur dans la demeure des saints.
D'autres chrétiens, ses compagnons de foi et de souffrance, ne tardèrent pas à le suivre dans la cité céleste , où comme chef du troupeau il s'était élancé le premier sur les ailes de l'amour divin. Ces généreux athlètes , relégués en prison , soupiraient après le moment de leur délivrance. Enfin on désigna le jour où le cruel spectacle de leur mort devait servir de divertissement au peuple. Lorsqu'il fut arrivé , on amena Sanctus , Mature , Attale et Blandine , pour les exposer aux bêtes. Les deux premiers, après une horrible flagellation , furent livrés à la fureur des animaux féroces, qui les traînèrent autour de l'amphithéâtre. Us endurèrent ces tourments avec une force invincible. Cependant le peuple, indigné de leur cou-
rage , demandait à grands cris qu'ils fussent placés sur la chaise de fer toute rouge de feu. Après ce nouveau supplice , les deux généreux confesseurs , conservant encore un reste de vie , furent égorgés l'un et l'autre , et commencèrent ainsi leur héroïque sacrifice.
La jeune Blandine fut amenée ensuite dans l'amphithéâtre, pour être aussi dévorée par les bêtes. Cette pauvre esclave était si faible , que sa maîtresse , à la nouvelle de son arrestation , ne douta point que la rigueur des tourments ne lui fît abandonner la foi. Et pourtant, ô force merveilleuse de la grâce de Jésus-Christ ! c'était cette même Blandine qui , peu de jours après , lassait ses persécuteurs par son courage. Elle fut attachée à un poteau , et exposée ainsi à la fureur des bêtes. Mais comme dans l'ardeur de sa prière elle tendait les bras , en rappelant l'image du Sauveur crucifié , cette attitude sublime inspira un respect général. En vain les lions furent-ils lâchés contre elle : au lieu de la déchirer, ils rôdèrent autour d'elle, comme dominés par un pouvoir inconnu. Puis, après quelques tours , ils vinrent se coucher au pied du poteau. A cette vue, la foule étonnée fut saisie d'émotion , et ne voulant pas se montrer plus barbare que les lions eux-mêmes , elle demanda que la jeune esclave fût détachée , et vécut quelques jours encore.
Attale, le citoyen romain, parut ensuite dans l'amphithéâtre. Comme c'était un homme de marque , le peuple demandait à grands cris son supplice. 11 entra d'un air magnanime sur le champ de bataille. Il fut promené tout autour du cirque , précédé
d'un garde qui portait devant lui cette inscription : « C'est ici Attale , Je chrétien. » Mais le gouverneur, ayant appris qu'il était citoyen romain , le renvoya en prison et écrivit à l'empereur pour recevoir à son égard de nouveaux ordres.
Durant cet intervalle, les fidèles , renfermés dans les cachots de Lyon , donnèrent les marques les plus touchantes de leur charité et de leur humilité. Ils n'osaient point encore , eux qui avaient tant souffert , prendre le nom de martyrs. « Ce nom , disaient-ils , n'appartient qu'à Jésus-Christ, le premier-né des morts , ou tout au plus à ceux dont le Seigneur a scellé les souffrances par une fin glorieuse. Pour nous , c'est à peine si nous méritons le titre de confesseurs. » Ils s'exhortaient ensuite mutuellement à unir leurs prières pour obtenir de Dieu la grâce de la persévérance. On ne pouvait se lasser d'admirer leur patience , leur douceur , l'intrépidité avec laquelle ils parlaient aux païens , et ce courage surnaturel qui montrait bien que , supérieurs à tout sentiment de crainte , ils étaient prêts à souffrir tous les genres de torture. La tendre charité qu'ils avaient les uns pour les autres les faisait surtout travailler à la conversion de quelques âmes infortunées , qui avaient failli dans le combat. Loin d'insulter à leur faiblesse , ils avaient pour elles des entrailles de mère , et n'épargnaient rien pour leur obtenir du Ciel le don de la force dont ils se sentaient remplis eux-mêmes. Leurs efforts ne furent point superflus ; ces généreux athlètes eurent la consolation de voir revenir dans leurs rangs sacrés plusieurs de leurs frères qui s'en étaient séparés ; et l'Eglise , qui venait de pleurer sur leur
défaite , poussa des cris de joie en les voyant associés au triomphe de leurs frères.
Cependant les ordres de l'empereur arrivèrent. lis commandaient que Ton fît périr ceux qui persisteraient dans leur confession , et que Ton mît en liberté ceux qui auraient abjuré le christianisme. Le gouverneur , saisissant l'occasion d'une fête publique , qui avait attiré beaucoup de monde dans la ville, s'empressa de donner au peuple le spectacle du supplice des martyrs. Il les fit paraître devant son tribunal et les interrogea de nouveau. Les trouvant inébranlables, il condamna ceux qui étaient citoyens romains à avoir la tête tranchée, et tous les autres à être exposés aux bêtes.
Ce fut alors que la grâce de Jésus-Christ brilla dans ceux qui auparavant avaient renié leur foi. Ces hommes ayant déclaré , avec des larmes de repentir , qu'ils étaient chrétiens , on les condamna à souffrir avec les autres. Alexandre , Phrygien de naissance , et médecin de profession , était présent à ce nouvel interrogatoire. C'était un homme rempli d'un esprit apostolique. Il vivait depuis plusieurs années dans les Gaules , où il s'était acquis une grande vénération par son amour pour Dieu , et par la liberté avec laquelle il prêchait l'Evangile. Se trouvant donc en ce moment critique auprès du tribunal , il faisait signe à ses frères , de la tête et des yeux , afin de les animer à confesser Jesus-Christ. Son agitation fut bientôt remarquée ; les païens, furieux des réponses pleines de fermeté de ces nouveaux chrétiens , s'en prirent à Alexandre , et s'écrièrent tout d'une voix qu'il était l'auteur de ce changement. Alexandre , inter-
16 LA FRANCh CHRÉTIENNE.
rogé à son tour répondit , sans hésiter , qu'il était aussi chrétien. Ses paroles irritèrent tellement le gouverneur , que , sans autre information , il le condamna aussitôt à être dévoré par les bêtes. Il fut donc conduit le lendemain dans l'arène avec Attale , que le gouverneur , pour réjouir les yeux du peuple , livrait une seconde fois au supplice de l'amphithéâtre. Après y avoir enduré divers tourments avec une patience admirable, ils consommèrent tous deux leur sacrifice par le glaive.
Enfin , le 2 août 177 , fut le dernier jour des combats , Blandine et un jeune homme de quinze ans , nommé Pontique , après avoir assisté au supplice de leurs frères , sont amenés dans l'arène , pour y être immolés à leur tour. Pontique devant mourir le premier , Blandine l'exhorte à souffrir avec courage , et lui rappelle le souvenir de Pothin , d'Attale , de Mature , d'Alexandre , qui lui tendent les bras et lui tressent d'immortelles couronnes.
Les paroles de la pauvre esclave enflamment d'ardeur le jeune athlète ; c'est une sœur qui l'invite au martyre , une sœur par les liens spirituels et ceux du sang ; car le sang va se confondre, et consacrer pour toujours entre eux une alliance sainte. Aussi Pontique se montre-t-il vaillant dans le combat , et les anges du ciel entonnent-ils bientôt les chants de son triomphe.
Alors le tour de Blandine arrive. On l'asseoit sur la chaise de fer , et à l'instant des tourbillons d'une fumée blanche , comme un voile de lin , l'enveloppent de toutes parts. On la retire peu après , et enlacée dans un filet , elle est roulée sur l'arène
et déchirée par un taureau furieux. Puis, comme elle vivait encore après ce terrible combat, des gladiateurs la frappent et achèvent son supplice. Cependant un bruit confus courait en ce moment dans rassemblée. Les païens étonnés s'écrièrent : « Jamais une femme n'a supporté avec autant de courage des tourments aussi affreux. Certainement son Dieu la soutient et la console. i> Et ils disaient vrai; car la jeune victime , que le Roi du Ciel avait fortifiée dans ses rudes épreuves, était déjà couronnée de ses mains , et d'ineffables délices lui avaient fait perdre le souvenir de ses récentes douleurs. Hist. de la Vie des saints.