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LA VENGEANCE DÉSARMÉE PAR LA RELIGION

François de lorraine , duc de Guise , à la tête de l'armée royale assiégeait Rouen , dont les calvinistes avaient fait la place d'armes de leur parti. Un gentilhomme huguenot , croyant ne pouvoir rendre un plus grand service à la cause de la réforme , que de la délivrer de son plus dangereux ennemi, s'était introduit furtivement dans le camp du roi , et épiait depuis quelques jours le moment de poignarder le général. Arrêté sur quelques indices, et amené devant le duc, il confessa son projet criminel. Guise , lui ayant demandé avec

douceur s'il lui aurait donné, sans Je savoir, quelque sujet de Je haïr et d'attenter à sa vie.

« Non , répondit-il , c'est Je pur intérêt de ma religion qui m'a guidé dans ce dessein.

» — Eh bien ! reprit Je duc , si ta religion t'ap- » prend à m'assassiner , bien que tu n'aies reçu » de moi aucune offense ; Ja mienne me commande » de te pardonner , tout convaincu que je suis que » tu as voulu me donner Ja mort. Va, je te rends » Ja liberté. »

De tels exemples de générosité chrétienne n'étaient point rares en France , même à cette triste époque de nos guerres civiles , où les haines de religion et de parti semblaient les plus vives, les plus acharnées. Le brave Crillon , l'ami, le compagnon d'armes de François de Guise, marchant sur ses traces , se distingua lui aussi par un mémorable exemple de modération et d'humanité, qui l'honore autant qu'une victoire.

Après la bataille de Moncontour gagnée par les catholiques, ce jeune et vaillant capitaine, attaché avec ardeur sur les pas d'un ennemi en déroute , immolait tout ce qui tombait sous ses coups. Un soldat calviniste avait reconnu Crillon ; jugeant à son tour que ce serait rendre un éminent service à son parti de le défaire d'un ennemi si redoutable, il se met en embuscade dans un endroit où le guerrier doit nécessairement passer, en revenant de la poursuite des fuyards , et s'apprête à le tuer d'un coup d'arquebuse : dès qu'il voit à sa portée le brave capitaine , il fait feu sur lui et l'atteint au bras. Crillon , quoique blessé , s'élance vers son ennemi , et tirant sa dague , il va le transpercer. Aussitôt

l'assassin , pâle et tremblant , tombe à ses genoux et lui demande la vie : « Rends grâce à ma religion, » lui dit Crillon , et rougis de n'en être pas. Va, » je te laisse la vie. Si la parole d'un homme re- » belle à son Dieu et à son roi pouvait être un » gage de fidélité, je te ferais jurer de ne prendre » les armes désormais que pour ton souverain et le » Dieu de tes pères; mais je te dispense d'un ser- » ment, dans la crainte d'un parjure. »

Etonné et touché de tant de grandeur d'âme , le soldat promit de quitter pour toujours le parti des rebelles et d'abjurer ses erreurs.

Admirons ici le pouvoir d'une religion qui , éteignant à l'instant dans une âme bouillante le feu de la colère , la remplit de douceur et de pardon envers un perfide meurtrier.

CN ÉPISODE Î>U SIÈGE d'àNGOULÊME.

L'an 1569.

Durant le siège d'Angoulême , entrepris par l'amiral de Coligny et d'Andelot, son frère, au temps des guerres de religion , sous le roi Charles n , un prêtre nommé Pierre Bonneau , et un simple religieux , Michel Grellet, gardien des Cordeliers de cette ville , se signalèrent tous deux par un dévouement héroïque , qui n'est point assez connu , et qui mérite pourtant une place honorable dans nos annales de cette triste époque.

Fatigués de la longueur du siège, Coligny et les siens songeaient à le lever, lorsqu'un habitant,

secrètement échappé , leur découvrit l'endroit faible de la place. Leurs batteries furent dirigées sur ce point et le foudroyèrent sans relâche ; on apercevait les tours et les clochers de l'église des Cordeliers brisés par leurs boulets, et cependant les assiégés se défendaient toujours avec un courage héroïque.

C'est qu'indépendamment de la force et des ressources de la place, dit un écrivain à qui nous empruntons ce récit , un homme puissant entretenait le courage des bourgeois par ses discours empreints du plus vif enthousiasme. Cet homme était un simple prêtre , Michel Grellet , gardien des Cordeliers ; il exerçait sur le peuple une immense influence , que les événements contribuèrent encore à accréditer. Les assiégeants ayant dirigé leurs attaques contre l'église des Cordeliers , les religieux effrayés s'empressèrent de l'abandonner. Quelques hommes courageux , entr'autres Pierre Bonneau , docteur en théologie , demeurèrent seuls auprès de Michel Grellet. Mais le feu de l'ennemi continuant, et plusieurs de ses compagnons étant tombés à ses pieds , il quitta enfin l'église. Il en fut à peine sorti , que la voûte s'écroula avec fracas derrière lui. Cet événement fut regardé comme un miracle, et une protection céleste parut l'avoir entouré. Michel Grellet n'en devint que plus ardent à exciter ses concitoyens à la défense de leurs murs. On le voyait à la fois prêcher la résistance, panser les blessés , confesser les mourants, et multiplier son irrésistible action.

Mais un jour que l'intrépide religieux était éloigné du lieu de l'attaque, un chef calviniste demanda

à être introduit dans Ja place. Interrogé publiquement par le marquis de Mézières , qui y commandait , il répondit qu'il venait sauver deux de ses neveux , parce que les assiégeants , grossis par de nouveaux renforts, et bien résolus à terminer le siège, passeraient les habitants au fil de l'épée, s'ils ne capitulaient aussitôt.

Cet artifice de Coligny eut tout l'effet désiré : les habitants effrayés s'écrièrent qu'il fallait se rendre. Le marquis de Mézières , ne voyant pas arriver l'armée du duc d'Anjou , penchait vers ce parti. Pierre Bonneau, qui vit celte disposition des esprits, en gémit , et dépêcha aussitôt vers le pore gardien. Vainement tous deux essayèrent-ils d'arrêter cette mesure. En vain le digne religieux, prévoyant les suites funestes de cette perfide ruse , prononça- t-il de sinistres prophéties : un traité fut conclu, et la garnison se rendit.

Les calvinistes ne gardèrent pas la foi promise. Tout ce qui appartenait à la religion romaine éprouva leur fureur ; ils démolirent les églises , déterrèrent le comte Jean , inhumé depuis un siècle , et dispersèrent ses ossements ; les prêtres furent passés au i\\ de l'épée. Le sire de Briquemaud , qui commandait la ville, était un protestant farouche ; renommé pour ses exécutions , il s'était fait, des oreilles de ceux qu'il avait massacrés, un collier qu'il portait comme un ornement. Il fit saisir Grellet et P. Bonneau , dont il connaissait l'influence sur la population , et les fit promener par les rues , à la suite d'une cohorte qui traînait à la queue d'un cheval la veuve du lieutenant criminel de la ville...

Les bourreaux , lassés de cette abominable promenade, s'arrêtèrent dans le jardin des Dominicains.

Là , sous un immense pommier , , on dressa avec quelques planches une estrade en guise d'échafaud.

Pierre Bonneau y monta le premier.

a Renie ta religion et maudis ton pape de Rome,» lui dit d'une voix menaçante le sire de Briquemaud , qui remplissait l'office de bourreau en chef. Et en même temps la poitrine de la victime fut entourée d'un triple rang de hallebardes ; Pierre ne fut pas ébranlé.

<c Courage, mon fils, lui cria Michel Grellet , courage, les cieux vont s'ouvrir pour nous ! »

La lance d'un soldat, irrité de tant de fermeté , blessa Pierre au visage ; son sang jaillit sur une femme agenouillée et en larmes , que la tradition appelle Jeanne de La Serve : elle l'essuya avec respect , et serra dans son sein le linge couvert de ce sang précieux.

Michel Grellet priait avec plus d'ardeur.

Le ton solennel avec lequel il prononçait les paroles saintes fit une profonde impression sur la multitude. Les calvinistes irrités frappèrent le disciple , tandis que le maître psalmodiait un verset des morts.

Quand son tour fut arrivé , il monta sur l'échaufaud d'un pas ferme; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire , sa face était rayonnante.

Le peuple attendait avec anxiété. Tout-à-coup on vit approcher Coligny , attiré par le concours de la foule. Tous les cœurs battirent d'espérance : l'amiral pouvait sauver le martyr; tous les regards

se tournèrent vers lui , tous semblaient lui demander grâce. Mais le père gardien l'eut à peine aperçu que, plein d'une nouvelle ardeur, il s'écria :

oc Amiral , vous combattez , et peut-être ne savez pourquoi. Vous prenez prétexte de religion , laissant celle en laquelle vous avez été baptisé. Vous me voyez , par votre ordonnance, sur le point de finir mes jours ; j'espère êlre cejourd'hui avec les anges; mais pour vous montrer que vous errez , vous qui avez laissé la vraie religion et pure doctrine , prêchée par les apôtres et leurs disciples jusqu'à nous, je prie Dieu , devant le tribunal duquel j'assiste , m'effacer du livre de vie pour me damner, si la religion que vous suivez et la doctrine que vous maintenez avec tant de cruautés n'est très-fausse, trèsméchante, très-malheureuse. Je sais bien que votre cœur, occupé d'autres choses , n'est capable de ma protestation. Mais vous expérimenterez l'effet de ce que je vous prédis, car vous serez comme Jézabel , jeté par une fenêtre , et serez traîné fort ignominieusement. Ainsi finirez vos jours '. »

Ce discours audacieux , celte menaçante prophétie, qu'accomplit plus tard à la lettre la vengeance des catholiques , frappa d'admiration et de stupeur toute la multitude , les calvinistes, et l'amiral lui-même. On s'étonnait de la fermeté de cet homme qui, sur l'échafaud , menaçait encore ses bourreaux au lieu de les implorer. Il semblait leur vainqueur et leur juge.

Coligny s'éloigna , son visage était plus sombre que de coutume. Le cœur de tous les catholiques se

i Annales des frères Mineurs d'Angoulême.

serra d'angoisse ; on vit que Michel Grellet était perdu. Tous étaient saisis de crainte pour lui ; lui seul restait impassible. Les bourreaux s'approchèrent en silence du prêtre , dont le noble courage leur avait inspiré le respect. .....

Michel Grellet porta un crucifix à ses lèvres et mourut en paix.

Quand le sire de Briquernaud et ses satellites eurent quitté le lieu du supplice , la foule s'approcha avec empressement et vénération des restes de ces deux martyrs; chacun voulait au moins toucher leurs vêtements. Ils restèrent tout le jour privés de sépulture , tant les calvinistes, même éloignés, inspiraient de terreur.

Mais le soir, à la faveur d'une nuit profonde , de pieuses femmes s'introduisirent en secret dans le jardin des Dominicains ; elles étaient guidées par la noble et fidèle Jehanne de la Serve , sanctifiée par le sang de P. Bonneau. Elles enlevèrent ces restes sacrés et leur rendirent les derniers devoirs. La sépulture de ces deux prêtres devint un lieu de vénération , où les fidèles se rendirent en pèlerinage. Le peuple, dans sa reconnaissance naïve, a conservé par tradition le souvenir de leurs bienfaits et de leurs vertus ; leur tombe , dit-on , a été témoin de plusieurs miracles.

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Le comte de Tendes, en Provence; Chabot- Charney , en Bourgogne; La Guiche à Mâcon ; le comte de Gordes, enDauphiné ; Tainegay-le- Veneur, dans la Haute-Normandie ; Matignon et Villeneuve en d'autres lieux , et d'autres , sans doute , dont l'histoire trop oublieuse n'a pas recueilli les noms , préservèrent du massacre les calvinistes de leurs provinces. A Lyon , le bourreau lui-même , sommé de prêter son ministère aux égorgeurs : ce Je ne travaille, dit-il, que juridiquement....» Dans cette même ville de Lyon, un asile bien naturel avait été ouvert aux malheureux proscrits , c'était le palais archiépiscopal : mais le peuple furieux força cet asile , et les généreux efforts du clergé de la ville , réuni pour les sauver , ne purent les soustraire à la mort.

Plus heureux fut Jean Hennuyer , évêque de Lisieux. Il avait aussi ouvert les portes de son palais aux calvinistes, et il sut les défendre par son courage contre leurs assassins : « Un bon pasteur , disait ce vertueux prélat, doit mourir pour ses brebis, bien loin de leur donner la mort. » On rapporte que les calvinistes furent si touchés de son zèle à les défendre , qu'ils revinrent tous à la religion catholique.

Terminons la revue de ces noms consolants pour l'humanité , par la noble réponse de Bertrand de Salignac , grand oncle de l'immortel Fénelon. Quelques jours après le massacre, Catherine de Médicis et son fils l'engagèrent d'écrire à la reine Elisabeth, dont il s'était acquis l'estime et la bienveillance pendant son ambassade en Angleterre , pour lui expliquer leurs raisons au sujet de cette horrible

exécution. «Sire, répondit Salignac, je deviendrais complice de cet odieux massacre, si je tâchais de le colorer ; votre majesté peut s'adresser à ceux qui lui en ont donné le conseil. » Le roi parut irrité : a Un roi, ajouta Salignac , peut accabler un gentilhomme de sa puissance, mais il ne peut jamais lui ravir l'honneur. »

HENRI IV , A LA BATAILLE D'iVRY.

L'an 4 590.

Les nombreux traits de bonté , de courage et de clémence de Henri iv , dit le Bon Henri , sont devenus trop populaires pour qu'il semble à propos de les rappeler encore ici. Contentons-nous de contempler ce prince dans l'un de ces moments solennels, où les grands monarques paraissent plus grands encore : c'est lorsque , mus par un sincère sentiment de justice chrétienne , et prenant le Ciel à témoin de la pureté de leurs intentions, ils mettent leur puissance au pied du souverain Roi , et le choisissent pour dernier arbitre de leur cause. Or , ce moment arriva pour Henri iv à la glorieuse journée d'Ivry. Monté sur son cheval de bataille , armé de toutes pièces , mais sans casque , atin de se faire mieux distinguer, il s'avance à la tête de ses troupes , et , joignant les mains , les yeux levés au Ciel : a Seigneur, s'écrie- t-il , daigne ré- » duire les rebelles à reconnaître celui que l'ordre » de la succession leur a donné pour légitime sou- » verain. Mais s'il t'a plu en disposer autrement ,

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» ou si tu vois que je doive être du nombre de ces » rois que tu donnes aux jours de ta colère , ôte- » moi la vie avec la couronne , agrée que je sois » aujourd'hui la victime de tes saintes volontés ; » fais que ma mort délivre la France des calamités » de la guerre, et que mon sang soit le dernier qui » soit répandu en cette querelle. »

S'il est , certes , un moment véritablement grand dans la vie de Henri iv, après celui où à genoux dans Ja vieille basilique de Saint-Denis , il jura fidélité à l'ancien culte de ses pères , c'est cette heure solennelle qui précéda la bataille d'Ivry. C'est aussi le soir de cette même journée , quand retiré à Rosny , il dit à ses capitaines, qui , tout fiers de la victoire, lui demandent quel nom il va donner à la bataille de ce jour : « C'est la journée du Tout- » Puissant; à lui seul en appartient là gloire. » Un sentiment chrétien animait alors Henri îv. Un prince qui adresse au Ciel la prière rapportée ci-dessus, et qui parle de la sorte , pouvait-il ne pas obtenir enfin de s'asseoir sur le trône de saint Louis?

DE THQU , NOBLE VICTIME DE l' AMITIÉ ET DE l'honneur CHEVALERESQUE.

L'an 1642.

François-Auguste DeThou, fils aîné du célèbre historien de ce nom , mourant jeune encore , victime de l'amitié et trahi par elle , donna un illustre exemple du pouvoir de la religion sur les cœurs , pour les fortifier et les consoler dans ces derniers

moments On sait que cet infortuné , innocent luimême de tout crime , fut arrêté , sur le soupçon de participer aux complots formés pour le renversement de Richelieu. Lié d'une intime amitié avec le grand écuyer Cinq- Mars, ennemi déclaré du cardinal , il avait eu des rapports fréquents avec Gaston d'Orléans , frère du roi , et le duc de Bouillon , ligués pour forcer Louis xm de renvoyer son ministre. Cette amitié et ces rapports lui furent imputés à crime. Arrêté et conduit au château de Tarascon , De Thou vit bientôt arriver dans cette ville Richelieu , qui , déjà malade , s'y fit transporter pour l'interroger lui-même , dans l'espoir d'obtenir de sa bouche quelques aveux. Une commission fut assemblée à Lyon pour juger les coupables. De Thou remonta le Rhône jusqu'à \alence , dans un bateau attaché à celui qui portait Richelieu mourant , et il fut ensuite transféré au fort de Pierre-Encise, où Cinq-Mars l'avait précédé. Leur procès était instruit ; mais les juges dévoués aux volontés de Richelieu, ne trouvaient pas de prétexte pour condamner De Thou. Cinq-Mars , à qui Laubardemont, l'indigne rapporteur de la commission , avait persuadé que c'était le seul moyen d'obtenir sa grâce . consentit enfin à charger son ami. Lorsqu'ils furent confrontés, De Thou convint qu'il avait eu connaissance du traité avec l'Espagne, mais il s'excusa de ne l'avoir pas révélé , comme il le devait , par le motif qu'il n'avait pu fournir aucune preuve d'une allégation compromettante pour le frère du roi. Malgré cette excuse plausible , il fut condamné à mort avec Cinq-Mars (\"± septembre 1642). Les deux prisonniers entendirent à genoux

la lecture de leur arrêt. A ce moment solennel , De Thou dit à Cinq-Mars : a J'aurais droit de me plaindre de vous , mais Dieu sait combien je vous aime; mourons courageusement; » et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Cinq-Mars voulait lui demander pardon de son indiscrétion, « II n'y faut plus songer , lui dit De Thou , en l'interrompant et le serrant dans ses bras plus fortement , il ne faut désormais songer qu'à bien mourir. » Il adressa des paroles de consolation aux gardes qui pleuraient , demanda ensuite à rester seul un instant , et en profita pour écrire deux lettres , qu'il remit au P. Mombrun , son confesseur. Le gardien des Cordeliers de Tarascon ayant rappelé à De Thou que , pendant qu'il était en prison dans cette ville , il avait promis de fonder une chapelle dans leur église , s'il obtenait sa délivrance ; il ne se crut point délié de sa promesse , et demandant du papier il écrivit une inscription latine , qu'il désirait être placée dans cette chapelle , pour éterniser son vœu. Un domestique, étant venu lui offrir les adieux de sa sœur, Mme la présidente de Pontac : « Mon ami , lui dit-il , va rapporter à ma sœur que je connais maintenant , mieux que jamais , combien le monde n'est que mensonge et que vanité : dis-lui que je meurs content , et , par la grâce de Dieu , avec les sentiments les plus vifs de la religion. » De Thou s'était tellement disposé à la mort pendant sa prison , qu'il ne désirait plus de vivre , dans la crainte de ne pas se trouver une autre fois si bien préparé pour ce dernier passage.

Les détails du supplice de cet infortuné, tels qu'ils sont rapportés dans nos historiens, semblent

DIX SEPTIÈME SIÈCLE. loi

être ceux de la mort d'un saint et d'un martyr. Placé dans le fond de la voiture avec son ami, chacun ayant devant lui son confesseur, il continua à s'entretenir tranquillement et à prier , jusqu'à la place des Terreaux , lieu (ixé pour leur supplice. Cinq-Mars fut exécuté le premier. De Thou , qui n'avait cessé d'exhorter son jeune compagnon . monta sur l'échafaud d'un pas ferme, tenant son manteau plié sur le bras droit ; il salua les spectateurs avec grâce, jeta son manteau et son chapeau dans un coin et courut embrasser le bourreau. S'étant mis à genoux, il reçut de son confesseur la dernière absolution, tandis qu'il récitait à haute, voix la paraphrase du psaume Crcdidi , propter quod locutus sum , etc., qu'il avait composée dans sa prison. Le billot était teint du sang de son malheureux ami , il le baisa ; mais ne pouvant en soutenir la vue y il demanda qu'on lui bandât les yeux. On lui jeta un mouchoir qu'il arrangea lui-même , puis il tendit tranquillement sa tête. L'exécuteur, ne l'ayant pas abattue du premier coup , en porta plusieurs autres sur la gorge , avant de pouvoir la séparer du tronc... De Thou était âgé d'environ trente-cinq ans.

On a plaint Cinq-Mars , on s'est apitoyé sur le sort de ce jeune homme de vingt-deux ans , qu'on a représenté comme victime de la haine ; mais Cinq-Mars fut à la fois assassin et traître. Sa condamnation semble bien méritée. Le sort qui frappa De Thou fut plus digne de pitié , le malheureux n'était coupable que de non-révélation, et c'était un crime que l'honneur chevaleresque lui avait pour ainsi dire imposé.

INGÉNIEUSE CHARITÉ. Dix-septième siècle.

Marie de Mornay , plus connue sous le nom de Melle de Buhy, fut Tune de ces belles âmes que Dieu appelle à ce genre de vie assez extraordinaire en apparence, qui est de vivre dans le monde sans être du monde, et dans les exercices des plus saints et des plus parfaits chrétiens. Dès son enfance , elle se voua au service de Dieu et aux œuvres de la charité la plus active. Malgré tous les obstacles qu'elle rencontra, surtout au sein de sa famille, elle persévéra sa vie entière dans cette carrière bénie, et lorsqu'au jour du vendredi saint de l'an 1f>64, elle la termina à l'heure même qu'expira sur la croix le divin Rédempteur ; on put dire d'elle , comme on avait dit du Sauveur Jésus : Elle a passé en faisant le bien.

Nous rapporterons ici quelques traits de son ingénieuse charité , tels que nous les a transmis avec simplicité un historien de son illustre maison.

Un jour , ayant deux petits orphelins à placer, et n'ayant pu rien faire d'ailleurs pour eux , elle s'adressa à sa mère , et lui en fit agréer un d'abord, par quelque pieuse considération et par ses instantes prières. Mais ne pouvant espérer que difficilement de faire recevoir l'autre , elle jugea à propos d'attendre la fête de sainte Catherine , patronne de cette dame , pour le lui présenter. Ce jour donc étant arrivé, elle s'approcha d'elle d'un air joyeux pour lui offrir ses vœux tilials et lui dit avec un tendre sourire , en lui présentant sa petite

orpheline : « Ma mère , voilà mon bouquet. Je ne puis, au jour de votre fêle vous en offrir un plus précieux : il servira sans doute à votre couronne dans le ciel , si vous voulez bien Pagréer avec votre bonté ordinaire. » Cette ruse ingénieuse lui réussit, et ces deux enfants entrèrent dans la maison.

Un autre jour elle usa d'une semblable adresse pour procurer quelques ressources à un homme de lettres , réduit à une grande pauvreté. Elle alla voir une princesse, qui était en exil, et lui témoigna qu'elle souhaiterait beaucoup distraire son chagrin, en lui faisant part de temps à autre des nouvelles du temps. « Si vous Paviez agréable , ajouta-t-elle , je vous les ferais donner toutes les semaines par une pièce de vers. » Voyant que cette offre était très-gracieusement accueillie : « Seulement, repritelle, celui qui prendra ce soin est un homme fort pauvre. Veuillez donc, je vous en supplie, lui faire quelques gratifications en récompense.» Le marché fut conclu, et le poète indigent put se procurer, par ce moyen , une honnête subsistance.

Un religieux , coupable d'une faute , avait pris la résolution de quitter son habit , de se faire huguenot. , et de passer en Angleterre. Mais en passant au village de Saint-Clair, il fut surpris dans un larcin et conduit dans les prisons de Buhy. On découvrit bientôt son pernicieux dessein. On en donna avis à Marie de Mornay , qui , après avoir imploré le secours du Ciel , vint trouver le pauvre prisonnier. Elle lui représenta avec douceur que ce qui lui était arrivé était un coup de la divine Providence, qui le voulait sauver en l'empêchant de poursuivre sa route. « Si vous vouliez, ajouta-

loi LV FRANCE CHRÉTIENNE.

t-elle, rentrer dans le bon chemin, je saurais bien vous tirer d'affaire. » A ces mots , le pauvre homme se sentit si vivement touché, qu'il répandit beaucoup de larmes, et protesta qu'il était prêta faire tout ce qu'on pouvait désirer de lui. Cette sainte fille pleurait aussi de joie en l'écoutant. Elle alla aussitôt supplier sa mère de garder cet infortuné quelque temps chez elle , pour l'éprouver et le fortifier dans ses bonnes résolutions. Ce qu'ayant obtenu facilement , elle disposa si bien toutes choses, que le religieux rentra dans son couvent , sans que ses confrères eussent connu sa fuite, excepté le supérieur, qu'elle crut devoir prévenir, mais dont elle implora et obtint le pardon pour son malheureux protégé.

Marie de Mornay visitait souvent les prisons , les hôpitaux , et y laissait toujours des traces de sa charité. Un jour, elle trouva un criminel condamné à mort , tombé dans un tel désespoir et dans une telle révolte contre Dieu , que personne ne pouvait le porter à la pénitence. Cette sainte fille s'approcha de lui, et s'efforça de lui faire entendre quelques douces paroles. Mais ce misérable se moqua d'elle avec mépris , et dans son emportement la couvrit de mille injures. La pieuse Marie ne se rebuta point. Laissant là cet homme au cœur endurci , elle s'adressa à Dieu , le maître des cœurs , et le conjura , dans une prière pleine de confiance , de prendre en pitié cet infortuné. Revenant ensuite à lui , pleine de foi et de zèle , elle se jette à ses pieds, le suppliant avec larmes au nom de Jésus- Christ , mort pour lui sur une croix , d'accepter la mort en pénitence de son crime , et de se con

vertir à Dieu, rassurant de sa part qu'il lui fera miséricorde. Ce pauvre homme, tout honteux de voir cette digne fille pleurant à ses pieds , et plus touché de l'état de son âme que lui-même , fut attendri d'une telle chanté. Son cœur se brisa de douleur, et il mourut dans de grands sentiments de pénitence.

Un sommeiller de Mm° de Buhy, ne voulant point pardonner à un méchant homme, qui lui avait donné un coup d'épée au travers du corps, s'écriait dans un accès de fureur et de rage , étant même à l'extrémité , que s'il guérissait , il se donnerait au diable , afin de pouvoir mieux se venger de son ennemi. Notre sainte fille cependant ne cessait d'exhorter ce misérable , et priait Dieu jour et nuit pour sa conversion. Ne pouvant rien obtenir, e\\^ se jette enfin à genoux , toute en larmes , au chevet du lit de ce désespéré, et lui parle ainsi : a Ah ! malheureux! pourquoi veux-tu perdre ton âme, ton salut et ton Dieu , aussi bien que ton corps ? Tu vas paraître tout-à-1'heure devant un juge redoutable ; si tu meurs, sans vouloir pardonner, tu seras englouti en un moment dans ces flammes qui ne s'éteindront jamais. Rentre donc en toimême ; et si tu es insensible à tes propres intérêts, laisse-toi toucher par l'amour que Jésus-Christ t'a porté en préférant ton saiut à sa propre vie. »

Ces paroles prononcées avec un zèle ardent pénétrèrent dans le fond du cœur de ce misérable , et changeant tout-à-coup ses dispositions , y portèrent enfin ce pardon envers un ennemi , que la pieuse fille avait si vivement demandé au Ciel.

Mûrie de Mornay avait un respect profond pour

156 LA FllÀINXE CHRÉTIENNE.

les ministres de l'Eglise. Un prêtre d'une de ses terres, ayant perdu la raison, avait été interdit de ses fonctions. Comme il n'avait pas de quoi subsister d'ailleurs, la pieuse fille conjura sa mère de le prendre chez elle par charité Ayant obtenu ce qu'elle désirait , elle aperçut qu'un jour le cuisinier du château faisait tourner la broche à cet infortuné; elle en fut indignée ; elle fit aussitôt entendre à cet homme que le malheur de ce pauvre ecclésiastique ne devait pas retomber sur son caractère ; et , par son exemple , elle montra qu'on ne devait rien diminuer du respect qui lui était djj. Elle ne le rencontrait jamais en effet qu'elle ne le saluât fort humblement, comme s'il eût été en son plein sens , ou même un personnage d'une haute dignité dans l'Eglise.

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