‹ La France chrétienne;Chapitre 34 sur 48 · LE BON PÈRE DE MATTAINCOURT · texte numérisé non relu

LE BON PÈRE DE MATTAINCOURT

Le bienheureux Pierre Fourrier , dit le bon père de Mattaincourt , dont le procès de canonisation est aujourd'hui pendant en cour de Rome , fut l'une des plus pures gloires du xvne siècle. Il figure dignement au milieu de cette aimable famille de saints de cette époque, dont saint François de Sales et saint Vincent de Paul sont les plus illustres enfants. On le vit , durant quarante années , curé de l'humble paroisse de Mattaincourt, en Lorraine, vivre heureux et béni , au milieu de ses paroissiens, comme au sein d'une famille bien-aimée.

« S'il retournait de quelque voyage , dit un vieil historien , son disciple et son ami, ils sortaient la plupart au-devant de lui de fort loin , le recevaient avec mille allégresses , particulièrement les pauvres, qui l'environnaient de plus près, comme ses plus proches parents; et lui, au milieu d'eux, tout transporté de joie , les saluait chacun par leur nom , se faisant simple avec les petits; pauvre avec les pauvres, et Je plus humble entre tous les pauvres, »

Son dévouement , et sans doute aussi les succès de son ministère , venaient de la singulière affection qu'il portait à ces braves gens. « Vous ne pouvez jamais savoir , écrit-il à un ami , comme un curé aime ses paroissiens , si vous ne Têtes vousmême. Toutes les comparaisons qu'on allègue d'une mère envers son enfant , d'une poule pour ses petits , ne l'expliquent pas assez , et tous les livres qui en parlent, n'en disent pas la moitié; il faut l'expérience pour comprendre cette vérité.

Laissons le père Bédel , disciple et ami du bienheureux , nous retracer son genre de vie , dans son langage naïf et souvent, plein de charme.

« Jamais on ne faisait de feu chez lui , non pas même en temps d'hiver, sinon en cas de maladie

ou de quelque visite honnête Pour cuire ses

pois et son pain , il louait quelque grange de la maison de cure à un particulier, qui , pour tout loyer, lui rendait ce petit service.... On n'y voyait aucun meuble , sinon un lit duquel il se servait seulement pour parade, c'est-à-dire pour cacher aux hommes l'austérité de sa vie : car, au lieu de prendre son repos sous ces courtines , il

couchait tout vêtu sur un banc large d'un pied et demi.... Et, afin que ceux qui avaient besoin de lui , le rencontrassent sans peine , il se tenait tous les matins devant la porte de son logis , et demeurait là quelquefois deux heures en plein hiver; un le consultait sur un procès ; l'autre , sur un voyage qu'il avait à faire ; chacun selon ses nécessités ; et pendant qu'il leur donnait ce contentement, il souffrait les plus âpres rigueurs du froid , en sorte que les pieds lui en furent tout gelés , et l'incommodèrent bien fort le reste de ses jours.... Excepté le peu de blé qu'il fallait pour un si maigre entretien , il donnait toutes ses rentes aux pauvres , en les exhortant tout haut de n'être point honteux à

lui demander; que ses biens étaient les leurs

à quoi ces bonnes gens s'apprivoisaient si bien , qu'ils lui demandaient librement tout ce qui leur était de besoin : tantôt un peu d'argent pour avoir du beurre , celle-ci pour avoir du lait à son enfant ; et jamais il n'a refusé personne, Dieu multipliant

ses biens 11 s'informait par quelle voie chacun

gagnait sa vie , le profit qu'ils faisaient en leur commerce et voyages, afin de reconnaître les pauvres honteux ; et aussitôt qu'il en découvrait quelqu'un, il faisait sur le soir porter du blé en quelque coin de leur maison , tantôt du bois ou autre chose, et, les allant visiter, il cachait quelque somme d'argent sous une salière, une couverture

délit ou quelqu'autre ustensile Que si le défaut

de santé, se joignant à celui des richesses, affligeait quelqu'un d'une. double pauvreté, il était doublement soigneux de les soulager ; car il n'épargnait ni or ni argent pour avoir la plus belle

viande qui fût en la boucherie , pour faire des bouillons à ses malades.... Aussi aimait-il ses pauvres jusqu'aux délicatesses , les rafraîchissant par des confitures, qu'il amassait de toutes parts à ce dessein ; il les consolait de ses visites , veillant des nuits entières auprès d'eux , les levant pour raccommoder leur lit Il avait dressé un catalogue

des plus disetteux , lesquels il amassait deux fois la semaine et leur distribuait du pain pour trois jours, donnant ordre qu'au dimanche il fut plus blanc , et y ajoutait quelque peu de lard pour faire du potage , et quelquefois du vin pour les vieillards.

» Aux fêtes solennelles de Pâques , Noël et Pentecôte , il amassait de grandes provisions pour faire bonne chère à cette noblesse, parmi laquelle se trouva une fois un pauvre soldat retournant de la guerre avec plus d'appétit que de rente. Le Père l'abordant , lui demanda quelle aumône lui serait propre? « C'est aujourd'hui Pâques , dit-il , pour bien faire, il me faudrait quelques œufs.» Il lui en donna deux. « Hélas ! dit ce passant, je croyais qu'un homme de votre sorte n'en donnerait pas moins qu'une demi-douzaine. » Le Père , se donnant le tort , y en ajouta quatres autres , et lui demanda s'il était content? « Il me faudrait encore un morceau de pain pour les manger. — Oui , oui , dit le Père , vous en aurez, » et il courut vite à un morceau du plus blanc et meilleur; et , s'informant s'il ne lui fallait plus rien , ce camarade , voyant qu'il avait un bon hôte , lui dit hardiment : « Monsieur , il me faudrait un petit verre de vin pour une bonne fête. » Le père , tout rempli de joie d'avoir trouvé

cette occasion non espérée d'exercer la charité, lui alla quérir du vin , et lui versa lui-même à boire , ne voulant le quitter qu'il n'eût dit qu'enfin il était content , et qu'il prierait Dieu de bon cœur pour l'honneur de son église et le soulagement des pauvres , que tous les curés lui ressemblassent. »

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