‹ La France chrétienne;Chapitre 36 sur 48 · LA VEUVE DE MONTMORENCY, A MOULINS · texte numérisé non relu

LA VEUVE DE MONTMORENCY, A MOULINS

Marie-Félice des Urscïs , duchesse de Montmorency , prisonnière à Moulins , après la mort du duc, son mari, décapité à Toulouse, pour avoir pris les armes contre son prince (Fan 165:2), a donné un exemple sublime de résignation au malheur, et des plus hautes vertus de cette religion sainte, qui fit seule sa consolation et sa force. Rendant le bien pour le mal , elle ne témoignait que politesses à l'exempt chargé de la garder. Elle ne voulut jamais consentir à révéler un secret qui pouvait perdre le premier ministre dans l'esprit du roi. Le désir de la vengeance n'entra jamais dans son cœur. Elle avait défendu à ses domestiques de rien dire contre ceux que Ton regardait comme les causes de ses malheurs. La pieuse princesse , dont l'adversité avait accru encore la piété et la charité , avait repris à Moulins le cours de ses aumônes. Les hôpitaux, les prisons, les communautés pauvres recevaient tous les mois une somme fixe. Elle donnait en outre à tous les malheureux qui se présentaient , et soutenait plusieurs familles tombées dans l'indigence. Ayant obtenu sa liberté eu 1634 , elle refusa constamment de rentrer dans sa famille. Elle avait déjà choisi le lieu de sa retraite , et elle croyait que la Providence l'avait conduite à Moulins pour qu'elle y demeurât. Quittant le château de cette ville , elle vint donc loger dans une maison attenant au couvent de la Visitation. Elle suivait autant qu'elle le pouvait les exercices de

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la communauté, dont elle était devenue la zélée bienfaitrice.

Il serait trop long d'énumérer tous les actes de vertu et de sublime charité qui signalèrent le séjour de la pieuse duchesse , dans l'humble asile qu'elle s'était elle-même choisi. Son active charité se répandait au-dedans et au-dehors. Apprenant la mort d'un ennemi de son mari, elle pria pour lui et lit dire des messes à son intention. Un autre était tombé malade en passant par Moulins , elle lui envoya des secours , et le fit soigner pendant sa maladie. Puis, quand il fut mort, elle consola sa veuve et ses enfants , et leur donna de l'argent pour retourner en leur pays. Lui indiquer un malheureux à soulager, c'était pour elle comme un ordre de la Providence qui l'obligeait à déployer sa charité. Secourir par des envois d'argent des personnes mêmes éloignées, qu'elle savait être dans le besoin , retirer de prison d'honnêtes artisans détenus pour dettes, habiller et placer de pauvres filles, faire étudier des enfants qui montraient d'heureuses dispositions , consoler elle-même les affligés qui venaient se recommander à ses bontés : telles étaient quelques-unes des œuvres auxquelles elle consacrait ses loisirs et sa fortune. Deux pieuses dames de Moulins s'étant dévouées au service des pauvres , la duchesse les chargea de l'avertir des indigents, et elle leur donnait tout l'argent qu'elles lui demandaient. L'activité de ces deux dames , d'une part , et la générosité de la duchesse , de l'autre, séchèrent bien des larmes. Un gentilhomme protestant s'était retiré à Moulins , après avoir perdu une place importante. La duchesse, par sa

douceur et par l'exemple de sa vertu, plus encore que par ses bienfaits , le décida lui et toute sa famille à embrasser la religion catholique. Elle donna de fortes sommes pour l'entretien des missionnaires dans les Indes et au Canada. Elle aidait à la subsistance des Ursulines de Québec, et payait la pension de plusieurs filles de pauvres sauvages élevées dans leur maison. Son intendant calcula que depuis la mort du duc , jusqu'en 1657 , c'està dire en moins de cinq années , elle avait dépensé plus de quatre cent mille livres en bonnes œuvres.

L'attachement de la duchesse de Montmorency pour la retraite qu'elle avait choisie , sembla redoubler encore lorsqu'elle eut obtenu par ses persévérantes instances que le corps du duc , son époux , fût tiré de l'église de Saint-Sernin à Toulouse , et transporté à Moulins ( 164o). C'est alors qu'elle commença à faire construire en son honneur ce magnifique mausolée qui est encore aujourd'hui l'un des principaux ornements de cette ville. Il fut placé dans l'église de la Visitation , que la duchesse fit édifier à ses frais , et qu'elle orna ensuite avec beaucoup de magnificence. C'était là , dans cette église , et devant ce tombeau , auguste monument du néant des grandeurs humaines, et des dangers de l'ambition du prince , qu'elle venait souvent prier , pleurer , demander à Dieu la force et tous les secours dont elle avait besoin pour accomplir ses saintes volontés, et fournir dignement jusqu'à la lin une carrière abreuvée de tant de douleurs.

La renommée de vertu et de sainteté de l'illustre veuve s'étant répandue au loin , il ne passait aucun

voyageur distingué par Moulins qui ne l'envoyât saluer, ou qui. n'ambitionnât de voir et d'entretenir une femme tombée d'un si haut rang dans une vie pauvre et mortifiée. C'est la reine Anne d'Autriche qui l'envoie visiter par un de ses gentilshommes , l'assure de son affection , et lui demande ses prières. C'est Gaston d'Orléans , frère du roi , qui vient la visiter Jui-même, et ne peut contenir son admiration , au sortir d'une entrevue qui lui a rappelé toutes ses douleurs, mais qu'elle a soutenue avec un sublime courage. Plus tard, en 1642, Louis xin, passant par Moulins , l'envoie aussi complimenter. Richelieu charge également un de ses officiers d'aller la saluer. Au seul nom de l'inflexible ministre , elle éprouve un saisissement subit ; mais reprenant bientôt courage , elle lui fait une réponse honnête , pleine de noblesse et de dignité. Lorsqu'elle apprit, peu de temps après, la mort du cardinal , elle ne témoigna aucune émotion , et ne songea qu'à prier et à faire prier pour lui.

Mais d'autres visites , d'autres marques d'estime et d'amitié, plus douces à son cœur, venaient parfois aussi consoler et charmer la vertueuse duchesse. C'est Jeanne de Chantai , la sœur bienaimée en bonnes œuvres du grand saint François de Sales , qui , passant par Moulins , s'empresse de voir celle que déjà , sans la connaître , elle honorait de son admiration , et avec qui elle contracte bientôt une étroite amitié. Quand plus tard , à son retour à Moulins , l'illustre sainte tombe malade et meurt dans cette ville , la duchesse ressent vivement cette perte , et en renvoyant son corps à Annecy, elle retint à Moulins son cœur, la plus belle

portion d'elle-même. M. Olier, le saint prêtre, l'ami et le compagnon de saint Vincent de Paul , vint à son tour visiter la pieuse veuve , et se retira en admirant une si haute perfection. En 1556 , la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er, et sa tille Mme Henriette , visitèrent la duchesse et trouvèrent auprès d'elle de puissantes consolations dans leur infortune. Christine, reine de Suède, vint aussi au couvent , et voulut entendre de sa bouche le récit de ses malheurs'. Enfin, Tannée même de sa profession , toute la cour de France , étant à Moulins, voulut voir celle qui avait été autrefois l'un de ses ornements. Louis xiv , après avoir entendu la messe dans la chapelle du couvent, monta à la cellule de la duchesse , qui lui offrit, comme il le dit lui-même , un grand exemple du mépris du monde. Ce prince , s'excusant auprès de l'illustre veuve d'introduire chez elle les courtisans : « Je me persuade , dit-il , qu'il n'y aura aucun de nous à qui il ne soit utile d'être entré ici. » Tous les seigneurs de la cour se retirèrent en effet dans l'étonnement, regardant ce qu'ils venaient de voir comme le plus beau triomphe de la religion.

Marie Félice des Ursins , duchesse de Montmorency, passa à une vie meilleure le o juin 1666 , dans la soixante-sixième année de son âge, à la neuvième de sa profession au monastère de la Visitation de Moulins. Sa mort causa un deuil général dans cette ville ; sa mémoire y fut longtemps en vénération. On ne visite point aujourd'hui le monument érigé par ses mains, qui rappelle les grandes qualités et les malheurs du duc de Montmorency, sans donner aussi un souvenir à la piété

tendre , à la charité active et au dévouement généreux de sa noble et religieuse épouse.

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