SAINT VINCENT DE PAUL ESCLAVE A TUNIS
La vie de Vincent de Paul , depuis le jour où , consacré à Dieu par Fonction du sacerdoce , il se dévoua entièrement à son service , ne fut qu'une suite non interrompue de bonnes œuvres , dictées par la, plus ardente charité. Ces bonnes œuvres sont connues de tous. S'il est un nom populaire et béni de toutes les bouches ici-bas , c'est bien celui de cet homme incomparable , véritable apôtre bien-aimé du Christ, dont l'âme aimante, dilatée au souffle de la charité , s'étendit , s'élargit encore , et devint ainsi comme un voile immense , qui servit pour essuyer les pleurs de tous les infortunés. Rappelons cependant ici , d'après un moderne biographe , quelques-uns de ces traits qu'on aime toujours à relire et à admirer.
a Quelques affaires avaient appelé le jeune prêtre à Marseille. 11 logea chez un gentilhomme qui lui proposa de retourner par mer dans sa ville natale. Vincent y consentit. La navigation fut d'abord heureuse, tout présageait un voyage tranquille; mais la Providence avait d'autres vues. Laissons ici Vincent raconter lui-même, dans son vieux et simple langage , les périls et les souffrances d'une pénible captivité ! « Je m'embarquai pour Narbonne , afin » d'arriver plus tôt, et pour épargner quelque chose
r> que je destinais aux pauvres. Le vent nous était » tellement favorable que nous devions arriver ce » jour-là même à bon port , si Dieu n'avait permis d que trois brigantins turcs , qui côtoyaient le » golfe de Lyon, pour attraper les barques qui ve- » naient de la foire de Beaucaire , ne nous eussent » attaqués si vivement, que deux ou trois des » nôtres étant tués , tout le reste blessé , et moi— » même ayant reçu un coup de flècbe qui me » ser\ ira d'horloge (de souvenir) tout le reste de » ma vie , nous n'eussions été contraints de nous » rendre à ces félons. Les premiers éclats de » l'orage tombèrent sur notre pilote , ils le lia- » chèrent en mille pièces : cela fait, ils nous en- » chaînèrent ; et , après nous avoir grossièrement » pansés, ils poursuivirent leur pointe, faisant mille » voleries. Ils prirent enfin la route de Barbarie, » tanières et spélonques de voleur.
Arrivés à Tunis , les chrétiens captifs , couverts de méchants liabils , furent menés au marché public ; et , attachés deux à deux à de longues chaînes, ils furent exposés en vente. On les reconduisit ensuite sur le navire , où des marchands vinrent les voir pour les acheter. c< Ils nous visitèrent, poursuit » saint Vincent de Paul , tout de même que Ton » fait de Tachât d'un cheval ou d'un bœuf, nous » faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents , » palpant nos côtes , sondant nos plaies en nous » faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis » lever des fardeaux, puis lutter, pour voir la » force d'un chacun. Je fus vendu à un pêcheur, » qui, contraint de se défaire de moi, parce que » je ne pouvais supporter la mer, me céda ensuite
» à un vieillard médecin, qui avait travaillé , disait- » il, pendant cinquante ans à la recherche de la » pierre philosophai. Il m'aimait et voulait m'at- » tirer à sa loi ; mais Dieu m'avait inspiré la ferme » conviction que ma captivité serait bientôt bri- » sée, et je crois que l'intercession de la Vierge d contribua puissamment au succès de mes vœux. » Le vieillard médecin étant mort, je fus vendu à un » renégat de Nice, qui me mena en son thémat » (nom d'un fief tenu du grand-seigneur); il était o situé dans la montagne et non loin des déserts. » Le renégat avait trois femmes , deux grecques » schismatiques, et la troisième turque, qui servit » d'instrument à l'immense miséricorde de Dieu , » pour retirer son mari de l'apostasie. Curieuse » qu'elle était de savoir notre façon de vivre , elle » me venait voir tous les jours aux champs , où je » fossoyais, et un jour elle me commanda de chanter » les louanges de mon Dieu. Le souvenir du Qw- » modo cantabimus in terra aliéna , des enfants » d'Israël , me fit commencer , la larme à l'œil , le » psaume Super flurnina Babylonis , et le Salve » Regina, à quoi elle prenait tant de plaisir , que » c'était merveille. Elle ne manqua pas de dire à » son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter » sa religion, qu'elle croyait très-bonne, par les louanges que j'avais chantées en sa présence : en » quoi elle disait qu'elle avait ressenti un tel plaio sir, qu'elle ne croyait pas que le paradis de ses » pères et celui qu'elle espérait fût si glorieux , ni » accompagné de tant de joie que le contentement » qu'elle avait ressenti, pendant que je louais mon » Dieu , concluant en cela qu'il y avait quelque
j> merveille. » Ces paroles firent une vive impression sur le renégat. Confus, et le cœur plein de remords , il eut un entretien avec Vincent qui parvint à lui dessiller les yeux. Quelques jours après, le jeune apôtre et son disciple traversèrent le désert, montèrent dans une petite barque, et franchirent la Méditerranée. Ils arrivèrent à Aiguës- Mortes, d'où ils se rendirent à Avignon. Le vicelégat les accueillit avec la larme à l'œil et le sanglot au cœur, et, plein d'un saint enthousiasme, il réconcilia avec l'Eglise la brebis égarée. Le pieux esclave rapporta de la servitude un esprit de compassion , qui se développa chaque jour de plus en plus; et le souvenir de ses propres douleurs le rendit plein de miséricorde pour celles de ses frères. Extrait d'une vie de saint Vincent de Paul.