‹ La France chrétienne;Chapitre 38 sur 48 · SAINT VINCENT DE PAUL , APÔTRE DES GALÉRIENS · texte numérisé non relu

SAINT VINCENT DE PAUL , APÔTRE DES GALÉRIENS

La charité n'est jamais oisive, et pour un cœur dévoué au bien, les hasards de la vie sont autant d'occasions nouvelles d'essuyer les larmes des infortunés. M. de Gondi avait obtenu le commandement général des galères. Vincent de Paul , ayant accompagné plusieurs fois ce seigneur à Marseille , fut touché de l'état de détresse où se trouvaient alors les malheureux galériens. Son âme s'émut pour eux d'une immense compassion, et il résolut de travailler de tout son pouvoir à l'amélioration de l'état matériel et moral de ces pauvres condamnés. Laissons notre saint nous raconter lui-même

ses travaux évangéliques dans Jes galères : « Je vis » en arrivant, dit-il, un spectacle des plus pitoyables » qu'on puisse s'imaginer; des criminels doublement » misérables , plus chargés du poids impitoyable de » leurs fautes que de la pesanteur de Jeurs chai- » nés, accablés de tant de misères, qu'elles leur » étaient le soin et la pensée de leur salut, et » les portaient incessamment au blasphème et au » désespoir : c'était une vraie image de l'enfer, où » l'on n'entendait parler de Dieu que pour le renier, )) de la Providence que pour la maudire. Etant donc )) touché d'un sentiment de compassion envers ces » pauvres forçats , je me mis en devoir de les con- » soler et de leur attirer le mieux qu'il me fut pos- » sible, et surtout j'employai tout ce que la charité )> put me suggérer , pour adoucir leurs esprits et » les rendre , par ce moyen , susceptibles du bien » que je désirais procurer à leurs âmes ; j'écoutais » leurs plaintes avec patience, je compatissais à » leurs peines , j'embrassais leurs fers pour les » rendre plus légers ; j'employais tout ce que mes » prières et mes, remontrances avaient de force pour » que les ofliciers les traitassent avec plus d'humaï) nité. »

Yincent se présente donc au milieu des galériens comme un ange consolateur. A force de prévenances , de soins et de douceur , il gagna peu à peu leur confiance ; il parvint à faire luire dans leurs cœurs abattus quelques rayons d'espérance, et à leur prodiguer toutes les consolations que la religion procure à ses enfants. Marseille , Bordeaux et les autres villes où étaient réunis de misérables condamnés , furent tour-à-tour témoins

de la charité du pieux missionnaire. Il s'occupait en même temps , en s aidant du concours de personnes puissantes , de faire adoucir Jes souffrances corporelles de ces malheureux. Son zèle et sa persévérance furent couronnés du plus heureux succès. Bientôt on vit dans ces asiles du crime et de la corruption , la décence, la soumission et la résignation , succéder à la brutalité , aux blasphèmes et à la rage impie du désespoir. Le cardinal de Richelieu , frappé du bien produit par Vincent, obtint pour lui , du roi Louis xm , le titre d'aumônier général des galères. Mais l'humble prêtre n'ambitionnait que ceux de père et d'ami de tous les galériens. Quelques historiens rapportent que , par un héroïsme inoui de charité , on le vit un jour prendre la place d'un de ces infortunés , dont les larmes avaient singulièrement ému son cœur, et qu'il conserva pendant plusieurs années les traces honorables des fers qui avaient enchaîné ses pieds. » ( Même ouvrage ) .

— O-O^Os —

FONDATION DE i/OEUVRE DES KISFANTS TROUVÉS.

L'an 1640.

Les peintres , voulant représenter la charité sous quelque ligure sensible , la dépeignent sous l'image d'une femme avec plusieurs mamelles, et nombre de petits enfants qu'elle tient dans ses bras et sur son sein. Si on voulait faire un emblème de la charité de saint Vincent, il ne faudrait pas se servir d'autre peinture que de celle-là. Ce saint

homme fut comme le père nourricier d'un trèsgrand nombre de pauvres petits enfants délaissés , auxquels on peut dire qu'il a donné et conservé la vie.

Au milieu du dix-septième siècle , la capitale de la France présentait le triste spectacle d'une multitude d'enfants , fruit du libertinage , journellement abandonnés dans les rues et les places publiques , et exposés à mourir de froid et de faim. Le sort déplorable de ces infortunés émut d'une pitié immense le cœur de -Vincent. Il aurait désiré les recueillir tous , atin de les préserver de la mort certaine qui les menaçait. Mais que faire dans son impuissance? Il a recours encore une fois aux dignes messagères de sa charité : de concert avec elles , il recueille d'abord douze de ces petites créatures ., qu'il place dans une maison , sous le soin de madame Legras et de quelques tilles de la charité. On leur procure des nourrices, et à mesure que les ressources augmentaient , ces vertueuses femmes augmentaient aussi le nombre de leurs enfants adoptifs. Vincent était le mobile et l'âme de leurs pieux travaux. On voyait souvent l'homme de Dieu , au milieu des rudes nuits d'hiver, lorsque la neige et la glace couvraient les rues , parcourir les quartiers les plus écartés de la capitale , recherchant ces pauvres victimes délaissées, les réchauffant dans son sein , et arriver ainsi , courbé sous ce noble fardeau, sur le seuil de la maison hospitalière dans laquelle il devait le déposer.

On a conservé un petit livre , rédigé par ces femmes charitables qui se dévouaient ainsi à secourir les enfants trouvés : c'est en quelque sorte un

pieux journal où sont racontés jour par jour les nobles pèlerinages de Vincent pour recueillir les enfants délaissés. Nous en reproduirons ici quelques lignes. « 26 janvier. Le pauvre M. Vincent est transi de froid ; il nous arrive avec un enfant -, mais il est déjà sevré, celui-là : cela fait pitié de le voir : il a des cheveux blonds , une marque à sou bras, Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il faut avoir ie cœur dur pour abandonner ainsi une pauvre petite créature !... — L'air est bien vif; M. Vincent est venu \isiter notre communauté ; ce saint homme est toujours à pied. La supérieure lui a offert de se reposer ; il a couru bien vite à ses petits enfants. C'est merveille d'entendre ses douces paroles , ses belles consolations : ces petites créatures l'écoutent comme leur père. Oh ! qu'il le mérite bien , ce bon M. Vincent î J'ai vu aujourd'hui ses larmes couler : un de nos petits est mort. C'est un ange , s'est-il écrié , mais il est bien dur de ne plus le voir ! »

On raconte qu'un soir , dans l'une de ses courses bienfaisantes, ce digne ami des orphelins fut arrêté par des brigands, prêts à le dépouiller et à lui ôter Ja vie , Vincent prononça son nom , et soudain les voleurs , comme saisis d'une terreur panique , tombent à ses genoux, et lui demandent sa bénédiction. 0 puissant ascendant de la vertu sur les cœurs les plus barbares !

En l'année 1640 , Vincent de Paul assembla de nouveau les dames de la Charité. Il leur exposa le bien qu'elles avaient fait, et leur fit sentir l'importance de le continuer, en déployant un nouveau zèle et de nouveaux efforts. Son discours émut toute l'assemblée , des aumônes abondantes furent dé-

posées dans son sein , et l'institution des enfants trouvés, qui jouissait à peine alors d'un revenu annuel de 1400 livres , vit s'accroître ses ressources jusqu'au delà de 20,000 livres assurées.

Mais de nouveaux besoins appelaient sans cesse de nouveaux secours. Les dépenses sans nombre d'un vaste établissement augmentaient chaque jour ; les dames charitables , qui s'étaient chargées de le soutenir, semblaient prêtes à succomber sous ce poids onéreux. Vincent , le cœur ému, les rassemble encore. Il leur représente qu'elles sont libres d'abandonner l'œuvre dont leur ardente charité est l'unique soutien ; il ajoute que, parleurs soins, cinq ou six cents enfants avaient conservé la vie , que tous , par leur conduite et leur piété, donnaient les plus consolantes espérances , et qu'ainsi le bien qu'elles avaient déjà fait était immense et incalculable. Puis, élevant sa voix , que l'attendrissement avait affaiblie, il termine en ces mots : « Or sus, mesyy dames , la charité et la compassion vous ont fait » adopter ces petites créatures pour vos enfants ; » vous êtes leurs mères selon la grâce , depuis que » leurs mères selon la nature les ont abandonnées; » cessez d'être leurs mères pour devenir à présent » leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre )> vos mains ; je m'en vais prendre les voix et les » suffrages , il est temps de prononcer leur arrêt , » et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miï) séricorde pour eux. ils vivront si vous continuez )) d'en prendre un charitable soin ; mais ils péri- D ront, au contraire, infailliblement si vous les » abandonnez , l'expérience ne me permet pas d'en d douter. » Ces paroles de Vincent électrisent tous

les cœurs; une immense pitié pour ces pauvres enfants attendrit toutes les âmes. De nouveaux sacrifices sont résolus , et le sort de toutes ces infortunées créatures est dès ce moment assuré pour toujours. (Même ouvrage.)

LOUISE DE MAMLLAC , SERVANTE DUS PAUVRES. — FONDATION DES SOEURS DE CHARITÉ.

« Louise de Marillac , veuve de M. Legras , était l'une de ces âmes nobles et généreuses qui ressentent pour le bien les transports d'une sainte avidité. Placée d'abord sous h direction de saint François de Sales , Me avait puisé , dans les conseils de cet homme apostolique , toutes les sublimes inspirations de la vertu. Plus tard, ses entretiens avec Vincent de Paul n'avaient fait que réchauffer d'un nouveau feu le zèle qui la dévorait pour les bonnes œuvres. Cette vertueuse dame se sentit vivement touchée du désir de servir les malades. Eile fit part de ses desseins à Vincent , dans une lettre qui s'est conservée. Celui-ci lui répondit en ces termes : a Oui , certes , madame , je le » veux bien ; pourquoi non , puisque Dieu vous a » donné ce pieux sentiment? Je ne saurais vous » exprimer combien mon cœur désire ardemment » de voir le vôtre , pour savoir comment cela s'est » passé en lui. Je m'imagine que les paroles que » le Seigneur vous a fait entendre vous ont fort » touchée , car elles sont pressantes pour un cœur » brûlant comme le vôtre. Oh î que vous avez du » paraître aujourd'hui devant Dieu comme un bel

» arbre , puisque par sa grâce vous avez produit » un tel fruit ! »

Mme Legras , encouragée par ces paroles , se mit aussitôt en devoir d'exécuter son pieux dessein. Angélique messagère de Vincent, elle visitait toutes les confréries de charité que l'homme de Dieu avait fondées , réchauffait le zèle des femmes compatissantes qui les composaient , distribuait elle-même des chemises et du linge aux pauvres malades , et leur offrait avec une douceur inaltérable les bouillons et les remèdes qui devaient aider leur guérison. D'autres fois elle réunissait autour d'elle de pauvres petites filles , les instruisait des devoirs de la vie chrétienne , et leur faisait V école avec une patience admirable.

« Les diocèses de Senlis , de Beauvais , de Soissons , virent tour-à-tour cette héroïne de la charité. L'été se passait ainsi pour elle en de pieuses courses. L'hiver, elle revenait à Paris, où, sous la direction de Vincent de Paul , elle se livrait aux mêmes actes de dévouement. Un premier établissement de charité fut fondé par leurs soins dans la capitale , en 1629. Plusieurs nobles dames se consacrèrent, d'un consentement commun , au service des pauvres. C'était un bien touchant spectacle que celui de leurs admirables travaux. Il semblait que toute la charité de Vincent de Paul eût. passé dans leurs âmes. Elles bravaient dans les hôpitaux jusqu'aux maladies contagieuses; et les plus grands périls n'étaient point capables d'arrêter l'ardeur de leur zèle. Le nombre de ces dames se multiplia rapidement. Elles se réunirent, avec l'agrément des curés , dans la plupart des paroisses de Paris ; ces pieuses confréries , cou-

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vrant ainsi comme d'un réseau de charité la capitale de la France, signalèrent chaque jour leur existence par de nouveaux bienfaits, et le Ciel bénissant leurs efforts, elles opérèrent un bien immense là où elles avaient rencontré d'immenses douleurs.

» Mais le zèle de Vincent de Paul ne s'arrêta point sur la route du bien. Il méditait le perfectionnement de son œuvre , et il tenta de nouveaux efforts pour l'améliorer encore. Les dames de charité , quelqu'ardentes qu'elles pussent être pour le service des pauvres malades , tenaient au monde par des liens de famille, qui les forçaient d'interrompre fréquemment leurs soins précieux. Vincent établit donc , à côté de ces dames surveillantes et protectrices, une congrégation de saintes filles de la Charité , servantes des hôpitaux et entièrement dévouées au service des pauvres. Il les réunit en communauté , sous la direction de Mme Legras , et leur prescrivit des règles et des constitutions qui furent approuvées en 1642 , par l'archevêque de Paris. Le roi confirma ces statuts, et dès ce moment ces pieuses tilles consacrèrent leurs soins au service des malades. Le nombre de ces femmes admirables , véritables anges de paix , se multiplia rapidement. Vincent avait pensé , en instituant cette communauté , qu'elle ne serait composée d'abord que de jeunes personnes d'une basse extraction ; mais il se trompa , car il se présenta bientôt des demoiselles de la plus haute naissance pour y entrer. 0 puissance de la religion sur le cœur du sexe le plus faible ! Elle lui inspire un dévouement sublime dont l'idée seule effraie et rebute quiconque ignore sa puissance. C'est ce dévouement qui le porta à renoncer à toutes les dou-

ceurs de la vie , pour embrasser un état si.répugnant à la nature. Mais quelles magnifiques récompenses doivent un jour payer de tels sacrifices î « 0 bon » Dieu ! disait Vincent à cette occasion , quel bon- » heur pour ces bonnes filles d'aller continuer , » dans les lieux où elles sont envoyées , la charité » que Notre-Seigneur a exercée sur la terre! Oh ! » que le Ciel se réjouisse de voir cela , et que les » louanges qu'elles en auront dans l'autre vie seront » admirables ! Mais avec quelle sainte confiance pa- » raîtront-elles au jour du jugement , après tant )) de saintes œuvres de charité qu'elles auront exer- » cées î Certainement , il me semble que les cou- » ronnes et les empires de la terre ne sont que » de la boue , en comparaison du mérite et de la » gloire dont il y a lieu d'espérer qu'elles seront un » jour couronnées. » Même ouvrage.

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