UNE PROMENADE DE FÉNELON
« Victime de l'orgueil et de la calomnie , Et par un noble exil expiant son génie , Fénelon , dans Cambrai , regrettant peu la cour, Répandait les bienfaits et recueillait l'amour: Instruisait , consolait , donnait à tous l'exemple. Son peuple pour l'entendre accourait dans le temple ; Il parlait, et les cœurs s'ouvraient tous à sa voix.
» Quand du saint ministère, ayant porté le poids, Il cherchait sur le soir le repos , la retraite, Alors aux champs aimés du sage et du poète , Solitaire et rêveur , il allait s'égarer. De quel charme à leur vue il se sent pénétrer ! Il médite, il compose, et son âme l'inspire; Jamais un vain orgueil ne le presse d'écrire ; Sa gloire est d'être utile : heureux , quand il a pu Montrer la vérité , faire aimer la vertu !
» Ses regards animés d'une flamme céleste Relèvent de ses traits la majesté modeste ; Sa taille est haute et noble ; un bâton à la main f Seul , sans faste et sans crainte, il poursuit son chemin , Contemple la nature et jouit de Dieu même.
» Il visite souvent les villageois qu'il aime,
1 François de Salignac de la Mothe Fénelon , archevêque de Cambrai t précepteur des enfants de France , naquit au château de Fénelon , en Quercy, le 6 août 165-1 , et mourut à Cambrai le 7 janvier \7\b (Voir sa vie, un vol. in-12. lille). C'était un de ces hommes rares, doués de génie et de sagesse, nés pour inspirer et faire aimer la vertu , plus encore par leur exemple que par leurs discours. Parmi les nombreux traits de sa vie, dignes de souvenir, nous ne rapporterons que celui-ci. Et pour le retracer, nous emprunterons le gracieux récit qu'en a laissé, dans des vers heureusement inspirés, un écrivain poète de nos jours.
Et , chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux, Vient , sans être attendu , s'assied au milieu d'eux , Ecoute le récit des peines qu'il soulage, Joue avec les enfants et goûte le laitage.
» Un jour, loin de la ville, ayant long-temps erré, Il arrive aux confins d'un hameau retiré , Et sous un toit de chaume , indigente demeure , La pitié le conduit ; une famille y pleure. Il entre , et sur-le-champ , fesant place au respect , La douleur un moment se tait à son aspect : Oh ! Ciel ! c'est monseigneur !... On se lève , on s'empresse , Il voit avec plaisir éclater leur tendresse.
« Qu'avez-vous, mes enfants ? D'où naît votre chagrin ? » Ne puis-je le calmer ? versez-le dans mon sein ; » Je n'abuserai point de votre confiance. » On s'enhardit alors , et la mère commence : « Pardonnez , monseigneur , mais vous n'y pouvez rien ; » Ce que nous regrettons , c'était tout notre bien ; » Nous n'avions qu'une vache î hélas ! elle est perdue, » Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue; » Nôtre pauvre Brunon !..9 Nous l'attendons en vain !... » Les loups l'auront mangée , et nous mourrons de faim , » Peut-il être un malheur au nôtre comparable ! » — Ce malheur, mes amis, est-il irréparable, » Dit le prélat, et moi , ne puis-je vous offrir , » Touché de vos regrets, de quoi les adoucir? n En place de Brunon , si j'en trouvais une autre? » — L'aimerions-nous autant que nous aimions la nôtre ? » Pour oublier Brunon il faudra bien du temps! » Et comment l'oublier ! ni nous , ni nos enfants , » Nous. ne serons ingrats!... C'était notre nourrice I » Nous l'avions achetée étant encore génisse I » Accoutumée à nous , elle nous entendait , » Et même à sa manière elle nous répondait ; » Son poil était si beau , d'une couleur si noire 1
» Trois marques seulement, plus blanche? que l'ivoire ,
» Ornaient son large front et Ees pieds de devant.
» Avec mon petit Claude elle jouait souvent;
» Il montait sur son dos ; elle le laissait faire ;
» Je riais !... à présent nous pleurons au contraire!
» Non , monseigneur , jamais , il n'y faut pas penser ,
» Une autre ne pourra chez nous ia remplacer. »
Fénelon écoutait cette plainte naïve; Mais pendant l'entretien bientôt le soir arrive. Quand on est occupé de sujets importants , On ne s'aperçoit pas de la fuite du temps. Il promet , en partant , de revoir la famille. « Ah ! monseigneur ! lui dit la plus petite fille , » Si vous vouliez pour nous la demander à Dieu , » Nous la retrouverions. — Ne pleurez plus , adieu. »
« Il reprend son chemin , il reprend ses pensées , Achève en son esprit des pages commencées ; 11 marche , mais déjà l'ombre croit, le jour fuit ; Ce reste de clarté qui devance la nuit Guide encore ses pas à travers les prairies ; Et le calme du soir nourrit ses rêveries. Tout-à-coup à ses yeux un objet s'est montré; 11 regarde... Il croit voir... Il distingue en un pré Seule, errante et sans guide , une vache... C'est celle Dont on lui fit tantôt un portra't si fidèle ; Il ne peut s'y tromper !... Et soudain empressé , Il court dans l'herbe humide , il franchit un fossé , Arrive haletant ; et Brunon complaisante , Loin de le fuir, vers lui s'avance et se présente ; Lui-même satisfait la flatte de la main.
» Mais que faire ? va-t-il poursuivre son chemin ? Retourner sur ses pas ? ou regagner la ville? Déjà pour revenir il a fait plus d'un mille... « Ils l'auront dès ce soir , dit-il , et par mes soins. » Elle leur coûtera quelques larmes de moins.
« Il saisit, à ces mots, la corde qu'elle traîne, Et marchant lentement derrière lui l'emmène.
» Venez, mortels si fiers d'un vain et mince éclat, Voyez en ce moment le digne et saint prélat , Que son nom , son génie , et son titre décore , Mais que tant de bonté relève plus encore ; Ce que fait votre orgueil vaut-il un trait si beau ?
» Le voilà fatigué, de retour au hameau ; Hélas I à la clarté d'une faible lumière , On veille, on pleure encor dans la triste chaumière; 11 arrive à la porte : « Ouvrez-moi , mes enfants, « Ouvrez-moi , c'est Brunon , Brunon que je vous rends. »
« On accourt; ô surprise ï ô joie , ô doux spectacle ! La fille croit que Dieu fait pour eux un miracle : « Ce n'est point monseigneur, c'est un ange des cieux, » Qui sous ses traits chéris se présente à nos yeux ; » Pour nous faire plaisir il a pris sa figure ; » Aussi je n'ai pas peur... Oh 1 non , je vous assure; » Bon ange !... » En ce moment , de leurs larmes noyés , Père , mère , enfants , tous sont tombés à ses pieds. i< Levez-vous , mes amis ; mais quelle erreur étrange î » Je suis votre archevêque , et ne suis point un ange ; » J'ai retrouvé Brunon , et pour vous consoler » Je revenais vers vous , que n'ai-je pu voler ! » Reprenez-la , je suis heureux de vous la rendre. » — Quoi! tant de peine ! ô Ciel ! vous avez pu la prendre , » Et vous-même !... » Il reçoit leurs respects, leur amour , Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour , On lui parle : « C'est donc ainsi que tu nous laisses I... » Mais te voilà !... » Je donne à penser les caresses ! Brunon paraît sensible à l'accueil qu'on lui fait. Tel, au retour d'Ulysse , Argus le reconnaît. « Il faut, dit Fénelon , que je reparte encore; » A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore; » Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison.
» — Oui , dit le villageois , oui vous avez raison ;
» On pleurerait ailleurs , quand vous séchez nos larmes ,
» Vous êtes tant aimé , prévenez leurs alarmes ;
» Mais comment retourner , car vous êtes bien las ?
» Monseigneur , permettez... Nous vous offrons nos bras ;
» Oui , sans vous fatiguer vous ferez le voyage. »
« D'un peuplier voisin on abat le branchage. Mais le bruit au hameau s'est déjà répandu : Monseigneur est ici î... Chacun est accouru , Chacun veut le servir. De bois et de ramée Une civière agreste aussitôt est formée , Qu'on tapisse partout de fleurs , d'herbages frais ; Des branches au-dessus s'arrondissent en dais ; Le bon prélat s'y place , et mille cris de joie Volent au loin ; l'écho les double et les renvoie." Il part : tout le hameau l'environne , le suit; La clarté des flambeaux brille à travers la nuit ; Le cortège bruyant qu'égaie un chant rustique Marche-.. Honneurs innocents et gloire pacifique î Ainsi par leur amour Fénelon escorté , Jusque dans son palais en triomphe est porté. »
ANDRiEUX.
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