EXEMPLE TOUCHANT D'UNE HÉROÏQUE CHARITÉ
Pendant ces jours de sinistre mémoire, dits jours de Ja terreur , où tant de traits de vertus brillèrent à côté de tant de crimes. M. Aurain , curé de Figeac, donna un exemple bien touchant de la plus héroïque charité. Il était à l'autel , il venait de prononcer les paroles de la consécration , la foule recueillie adorait en silence, lorsque le signal d'alarmes retentit tout-à-coup ; les femmes s'effraient, les hommes se lèvent, un enfant se précipite dans l'église , en criant : Les républicains sont arrivés , ils me suivent de près. — Le prêtre venait de déposer les ornements sacrés. Deux dragons de la république paraissent à la grande porte de l'église; le curé les voit, et descendant rapidement les degrés de l'autel , s'échappe par la sacristie : dans le cimetière , il rencontre deux autres soldats qui veulent le saisir ; il les évite , il franchit un mur et gagne la campagne. Arrivé sur le bord d'une petite rivière , il n'hésite pas, il s'y jette et la traverse à la nage. Parvenu au bord opposé , il se retourne et voit les deux soldats toujours acharnés à le poursuivre ; un d'eux se jette dans la rivière pour la traverser. A cette vue , M. Aurain reprend sa course , et gravit un coteau , il gagne de vitesse , il est hors de l'atteinte de ceux qui avaient juré sa mort, il est sauvé
Il entend soudain des cris de détresse , il revient sur ses pas. Du haut du coteau, il voit un des soldats se débattre dans les eaux et sur le point d'être englouti. Le prêtre, qui avnii enseigné la charité, prêché le pardon et recommandé de rendre le bien pour le mal, ne fut pas sourd à la voix d'un ennemi qui l'appelait à son secours : avec la même vitesse qu'il avait mise à se sauver , il descend la colline : parvenu au bord de la rivière, il s'y jette de nouveau; il plonge, il replonge encore , pour ressaisir le malheureux qui se noie. Enfin il reparaît sur l'eau , il ramène sur le rivage le soldat à demi mort et sans connaissance; il le réchauffe, il le rend à la vie. Cet homme, ayant repris ses sens, reconnaît le curé de Figeac . — Eh quoi î s'écriet-il, c'est vous qui m'avez sauvé, vous que je poursuivais , vous dont j'avais juré la mort ! On nous a donc trompés ! On nous répète sans cesse que les prêtres ne respirent que vengeance. — Mon ami , répond le curé, « vous voyez si on vous a dit vrai ; en vous sauvant , je n'ai fait que mon devoir ; tout prêtre, tout chrétien devait faire ce que j'ai fait. J'ai été heureux , voilà tout : j'en remercie le Ciel, remerciez-le aussi, et ne persécutez plus ceux qui servent Dieu et qui croient en lui. »
i/ APÔTRE DES PETITS SAVOYARDS.
M. l'abbé Salignac de Fénelon , né à Saint-Jeand'Estissac en 1714, a égalé et peut-être surpassé même en charité l'illustre archevêque de Cambrai, à la famille duquel il appartenait,
À la mort de la reine Marie de Leckzinska, épouse de Louis xv, dont il était l'aumônier, l'abbé de Fénelon se retira a»j prieuré de Saint-Sernin dans l'Àutunois. Lh , donnant l'essor à sa bienfaisance , il travailla efficacement au bonheur de tout ce qui l'entourait. Il secourut ia misère , consola les malheureux et soigna les malades. Portant plus loin ses vues , il encouragea l'agriculture , lit à ses fiais ouvrir une grande route avantageuse au commerce , et fonda plusieurs établissements utiles. Cependant plusieurs circonstances le forcèrent à sortir de sa retraite et à se rendre à Paris. Ses vertus y brillèrent d'un nouvel éclat. Il accepta la direction de l'admirable et modeste institution fondée par l'abbé de Pontbriand , en faveur des pauvres enfants Savoyards. 11 prend une maison qu'il remplit de tous les objets à leur usage. Il forme un magasin de chemises, de vêtements, de chaussures, et y joint les instruments nécessaires à l'exercice de leur profession; puis il distribue ces petits effets selon leurs besoins particuliers, et il y joint de bons conseils , alin que leur conduite soit toujours irréprochable. Bientôt le bruit de la chanté du vénérable abbé se répand parmi les enfants de la Savoie , et retentit jusque dans leurs montagnes. Dès qu'ils arrivent à Paris, les jeunes Savoyards s'informent de sa demeure. Sa porte leur est toujours ouverte ; et, quels que soient leur nombre et leurs besoins , ils sont toujours accueillis avec bonté et secourus. Dans les heures de la journée où leurs occupations sont suspendues , ou bien à certains jours marqués, il les rassemble chez lui, les interroge sur leur conduite , et leur donne des leçons
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de morale et de religion. Lorsqu'un certain nomd'entr'eux sont suffisamment instruits dans Ja Foi, il les réunit pour leur faire faire leur première Communion. II les prépare à cet acte solennel par une retraite spirituelle , et les réconcilie avec Dieu au tribunal de la Pénitence ; puis il les habille à neuf, afin qu'ils puissent se présenter avec décence à la table sainte. La cérémonie a lieu avec l'appareil le plus imposant ; elle est suivie du renouvellement des vœux du Baptême, et laisse dans le cœur de ces enfants des impressions qui ne s'en effacent jamais , et qui assurent leurs pas dans la bonne voie.
Tels étaient les soins paternels que prenait l'abbé de Fénelon en faveur des petits Savoyards. Son zèle lui inspira un nouveau moyen de les encourager à suivre le sentier de la vertu. Il fit faire un certain nombre de médailles dont l'inscription annonçait que c'était un prix de sagesse. On ne l'obtenait qu'après avoir donné des preuves multipliées de docilité et de bonne conduite. L'enfant possesseur de cette médaille s'en parait les jours de fête ; il ne manquait pas de la produire lorsqu'il avait besoin de recommandation ; il l'emportait dans son pays , et la conservait comme le bijou le plus précieux qu'il pût jamais posséder.
L'abbé de Fénelon était connu de tous ces pauvres enfants, et il les connaissait tous. Souvent, pour s'assurer de leur conduite , il parcourait les places et les carrefours où ils se tiennent ordinairemsnt en station. Il s'arrêtait pour causer avec eux , s'informer de leurs gains, et les consolait lorsqu'ils n'en avaient pas obtenu. Souvent il y suppléait de sa bourse , et il accompagnait ces bienfaits de quel-
ques leçons édifiantes. Il ne manquait jamais de s'informer de l'objet de leurs besoins les plus urgents , afin d'y satisfaire à la première occasion.
La fortune bornée de l'abbé de Fénelon ne pouvait suffire à tant de bienfaits. Quand ses moyens étaient épuisés, il faisait des quêtes à la cour et dans les maisons opulentes de la ville , en disant avec gaieté : « Qu'il avait un grand nombre d'enfants répandus dans tous les quartiers de Paris , et que c'était pour subvenir aux besoins de cette pauvre et nombreuse famille qu'il sollicitait des secours. »
La charité de l'abbé de Fénelon ne se bornait pas à secourir les petits Savoyards ; il se livrait avec le zèle le plus apostolique au soin de ramener à Dieu quelques brebis égarées; le nombre de celles qu'il a remises dans la voie du salut est incalculable.
Tant de vertus , tant de zèle , auraient dû soustraire l'abbé de Fénelon aux effets de la rage révolutionnaire ; mais ce fut au contraire ses titres de proscription. Il fut arrêté comme suspect, et conduit dans la prison du Luxembourg. Il avait alors quatre-vingts ans. Ce respectable ecclésiastique jugea bien du sort qui l'attendait; et comme il désirait ardemment de donner sa vie pour Jésus-Christ, il se prépara à la mort , et devint un modèle sublime de résignation pour tous les infortunés qui partageaient sa prison. Il entendit leur confession , et les disposa à mourir saintement. L'un d'eux lui dit un jour : « Je m'attends à paraître bientôt devant le tribunal révolutionnaire , parce que je suis dénoncé comme fanatique. — Ah ! que je vous en
félicite ! reprit sur-le-champ le vénérable Fénelon ; je voudrais bien être à votre place! quel bonheur de mourir pour avoir rempli ses devoirs de religion ! C'est mourir pour Jésus-Christ , qui est mort pour nous. Je crains de n'avoir pas ce précieux avantage ; je n'en suis pas digne.
A la nouvelle de l'arrestation de leur bienfaiteur, les petits Savoyards , répandus dans Paris , sont saisis de la plus grande douleur. Us se réunissent pour aviser aux moyens de le sauver. Ils se font rédiger une pétition , et décident qu'ils iront euxmêmes la présenter et solliciter la Convention de leur rendre leur père à tous. Ils s'acheminent vers l'horrible assemblée. On ne peut refuser de les introduire. L'un d'eux , nommé Firmin , parlant au nom de tous, réclame avec les plus vives instances la liberté du vertueux Fénelon , et dépose sur le bureau la pétition signée par lui au nom de tous ses camarades. Une démarche aussi touchante aurait fait une vive impression sur des cœurs sensibles ; mais il y en avait bien peu dans celte détestable assemblée, et la pétition fut renvoyée au comité de sûreté générale. C'était remettre la destinée du saint prêtre entre les mains de ceux qui voulaient sa mort. En entendant cette cruelle décision , un des Savoyards s'écrie avec l'accent de la douleur : « Au comité de sûreté générale ! Notre père est dono perdu ! Citoyens législateurs, vous avez annoncé la paix aux chaumières et déclaré la guerre aux châteaux , pourriez-vous ne pas pardonner au saint abbé de Fénelon d'être né dans un château , lui qui fut soixante ans le bienfaiteur et l'ami des chaumières ? »
L'abbé de Fénelon fut condamné par le tribunal révolutionnaire Je 28 juin 1794. Cette nouvelle remplit d'affliction un grand nombre des prisonniers que Je vénérable Fénelon avait ramenés dans la voie du salut. Parmi ceux que la douleur accable, est un guichetier nommé Joseph , Savoyard de naissance , et dont le bon abbé avait jadis soutenu l'enfance. Ayant aperçu son bienfaiteur parmi les victimes destinées à l'échafaud , il s'élance , hors de lui-même , dans ses bras , et le serre étroitement. « Mon père î mon père ! s'écria-t-il ; quoi ! vous allez à la mort , vous qui n'avez fait que du bien ! Et il continue de le serrer , l'empêche d'avancer, et veut le tirer des mains des gendarmes qui le conduisent. Console-toi , mon cher Joseph , lui dit le respectable vieillard ; la vie n'est plus un bien pour celui qui ne peut plus en faire. Adieu, mon ami; adieu , Joseph... pense quelquefois à moi. — Ah ! je ne vous oublierai jamais, reprenait le bon Joseph en versant d'abondantes larmes. t>
Un autre Savoyard, qui avait au vertueux Fénelon les mêmes obligations que Joseph , ayant été arrêté comme suspect parce qu'il était rempli de piété , se trouvait au nombre des prisonniers : « Eh quoi ! mon bon père , lui dit-il , vous allez aussi au tribunal î « L'abbé de Fénelon lui répondit d'un ton affectueux : « Ne pleurez pas , mon enfant , c'est la volonté de Dieu qui s'accomplit. Priez pour moi ; et si je vais dans le Ciel , comme je l'espère de la grande miséricorde de Dieu , je vous assure que vous y aurez un bon protecteur. »
Monté sur la fatale charrette qui le conduisait au martyre, le saint prêtre disait à ses compagnons de
supplices : a Mes cliers camarades , Dieu exige de nous un grand sacrifice, celui de notre vie; offronsla-lui de bon cœur, c'est un sûr moyen d'obtenir de lui miséricorde. Ayant confiance en lui, il vous accordera le pardon de vos péchés , dont je vais tout-à-l'heure, comme son ministre, vous absoudre. » Arrivé au pied de l'échafaud , il les exhorta à former de tout leur cœur un acte de contrition. Tous ayant incliné humblement la tête , il prononça sur eux les paroles de l'absolution; et l'on assure que le bourreau , pénétré dun respect involontaire, s'inclina, ainsi que les autres, comme s'il eût voulu être lui-même absous du crime dont il allait être l'instrument.
IN PARRAIN iXATTRNDL.
L'an 1818.
Àc mois de novembre 1818, Monsieur , comte d'Artois , était sorti de bonne heure , accompagné de M. le duc d'Escars et d'un seul valet de pied. Après avoir parcouru plusieurs quartiers de la capitale , étant arrivé à la rue saint Antoine , il entra , pour prendre un peu de repos et remercier Dieu de lui avoir fourni l'occasion de quelques actes de bienfaisance , dans l'église de Saint-Paul-Saint- Louis.
Les cris perçants d'un enfaut nouveau-né vinrent le frapper ; de suite il s'approcha d'un petit groupe formé autour des fonts baptismaux , d'où partaient ces cris.
Le comte d'Artois , s'adressant à une femme qui
portait cet enfant , lui demanda pourquoi elle restait dans l'église, où le froid était excessif.
« Hélas, monsieur, lui répondit- elle , nous sommes ici pour un baptême , et nous attendons le parrain qui ne peut venir qu'à deux heures. Il est ouvrier et pauvre ; c'est à cette heure qu'il prend son repas , il perdrait la moitié de sa journée , s'il sortait plus tôt de son atelier. »
Il y avait encore une heure à attendre. Monsieur ne put se résoudre à laisser aussi long-temps souffrir ce malheureux enfant , et demanda à la personne qu'on lui avait désignée comme la marraine, si elle voudrait bien l'accepter pour compère.
Ces bonnes gens , pénétrés de reconnaissance, acceptèrent l'offre généreuse qui leur était faite.
Le prêtre vint , et commença la cérémonie du baptême. Si la famille du nouveau-né fut sensible aux généreux procédés d'une personne qui leur était inconnue , quelles ne furent pas sa surprise et sa reconnaissance /lorsque le prêtre demandant le nom du parrain ; on reconnut en lui le frère du roi?....
Tous se précipitèrent aux genoux du prince , en le suppliant de leur pardonner de ne pas l'avoir reconnu.
« Relevez-vous , mes bons amis , leur dit Monsieur; j'en suis bien-aise , au contraire; peut-être n'aurais-je point eu l'occasion de vous être utile si vous aviez su qui j'étais. Je prends cet enfant sous ma protection et je doterai sa marraine. »
La cérémonie finissait quand le parrain arriva ; il devait, quelques jours plus tard, épouser celle qui avait donné son nom à l'enfant ; il l'épousait sans
dot ; mais monsieur en avait promis une , et il tint parole , le lendemain , il fit porter trois mille francs chez la marraine du nouveau-né par le même valet de pied qui raccompagnait.