Dépêche de l'amiral Dupré, 29 avril
3. Lettre de Francis Garnier à. M. Levasseur, professeur au Collège do France.
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le 23, au Tonkin après s’ètre arrêté à Tourane pour se mettre eu rapport avec la cour de Hué. La petite expédition française se composait de deux canonnières et de 175 liommes, marins et fantassins de marine. Le 5 novem])re, Garnier mouillait à Hanoï, où il était reçu par M. Dupuis. Par une insigne maladresse, Nguyen-Ti'i-Phuong n’avait envoyé aucun officier pour assister au débarquement. Il fallut que notre lieutenant de vaisseau usAt d’intimidation afin d’obtenir un logement convenable pour son escorte.
Les mandarins annamites ne tardèrent pas à contester les pouvoirs du commandant français. Suivant eux, son rôle devait se borner à expulser M. Dupuis du Tonkin. Garnier, sans se laisser arrêter par ces prétentions, prit, le 15 novembre, une décision qu’il fit notifier aux autorités indigènes et aux consuls des colonies voisines et des ports orientaux ouverts au commerce européen. Il déclarait ouvrir le Song-Koï aux navires français, espagnols et chinois, et fixait les droits de douane à acquitter par les trafiquants.
Cependant le maréchal Nguyen-Tri-Phuong prenait une attitude hostile. Il se fortifiait dans la citadelle de Hanoï et réunissait des troupes. Le 19 novembre, Garnier, ayant reçu quelques renforts, adressa au chef annamite un ultimatum demandant le désarmement du fort. Il ne reçut aucune réponse.
Prise de Hanoï par Garnier. — Le 20 novembre 1 873, à six heures du matin, trois colonnes françaises, soutenues par les Chinois de M. Dupuis, s’avancèrent sur la citadelle, que M. Balnj^ d’Avricourt bombarda avec deux canonnières. A huit heures, la place, occupée par sept mille hommes environ, était entre nos mains, et Nguyen-Tri-Phuong, frappé d’un coup de mitraille dont il devait mourir, était prisonnier.
Garnier prit aussitôt le gouvernement de la province. II ne fut nullement embarrassé, car, en prévision de cette éventualité, il avait précédemment organisé en secret le pays, formé les cadres d’une milice et établi des courriers pour correspondre avec les différentes villes.
CoïKfuctc €lu Hcita. — Alors commença une merveilleuse campagne, comparable aux expéditions de Cortez et de Pizarre au Mexique et au Pérou. Successivement Garnier et ses compagnons^ s’emparèrent de Phu-Ly, Hdi-Dzuong, Ninh- Binh, Nam-Dinh et dominèrent tout le Delta.
1. Les lieutenants de vaisseau Balny d’Avricourt, Esmez, Bain de la Coquerie, le docteur Harmand, le sous-lieutenant Edgard de Trentinian, les aspirants Hautefeuille, Perrin et Bouxin, l’ingénieur Bouillet.
Tu-Diic, effraye, envoyait des négociateurs à Hanoï et à Saïgonpour essayer de traiter. Mais les autorités annamites du Tonkin, impuissantes devant une poignée de Français, faisaient en môme temps appel aux HéJds ou Pavillons-Noirs, débris des anciennes bandes de rebelles chinois désignés sous le nom de Taïpings, et commandés par Luu-Vinh-Phuoc. Dès lors les succès de nos soldats furent moins rapides; sur quelques points nous étions réduits à la défensive, et le chef de l’expédition attendait avec impatience des renforts envoyés de Saïgon par l’amiral Dupré.
Mort de Garnier. — Le 21 décembre, Francis Garnier était en conférence dans la citadelle de Hanoï avec les plénipotentiaires annamites pour arrêter les préliminaires du traité, quand on lui annonça une attaque des Pavillons-Noirs. Pendant que nos marins se portent aux remparts et tirent quelques obus qui éloignent l’ennemi, Garnier fait une sortie vei’s le village de Thu-Lé, Balny se dirige sur Phu-Hoaï. Nos hommes se déploient en tirailleurs, Garnier est à leur tête. Tout c\ coup il tombe dans une embuscade et est massacré pendant que, sur un autre point, Balny trouve aussi la mort.
La perte de Garnier fut vivement ressentiepar lepetitcorps expéditionnaire qui avait appris à connaître son chef; tous les hommes avaient foi en lui et il exerçait sur eux le triple ascendant de la science, de la volonté et de l’héroïsme. Ironie du sort, trois heures après la mort du chef, les renforts attendus étaient annoncés et ils arrivaient à Hanoï quatre jours plus tard. La disparition de Francis Garnier était un malheur irréparable. Lui seul, réussissant dans ses négociations avec les ambassadeurrs annamites, pouvait dénouer la situation créée par son expédition et par la prise de possession du pays.
Les officiers survivants firent bravement face au péril. D’après les ordres posthumes de Garnier, trouvés dans ses papiers, M. Bain de la Goquerie prit le commandement militaire, M. Esmez la direction politique. Une convention allait être signée par ce dernier avec les plénipotentiaires annamites, quand un courrier remit à ceux-ci une lettre de la cour, mettant fin A leur mission, et, bientôt après, M. Esmez reçut du lieutenant de vaisseau Philastre l’ordre de cesser les pourparlers.
lia politique (l’aliaudoii. — M. Philastre, inspecteur des affaires indigènes, chef de la justice indigène à Saïgon, avait reçu de l’amiral Dupré l’ordre d’accompagner les mandarins annamites envoyés à Saïgon pour traiter avec le gouverneur et
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obtenir de lui l’expulsion de Dupuis du TonUin. Ces ambassadeurs étaient Lé-Tuan et le futur régent du royaume, Nguyen- Van-Tuong. Jusqu’au moment où ils apprirent la prise de la citadelle de Hanoï par Francis Garnier, les négociateurs prétendaient ne pas avoir les pouvoirs nécessaires pour traiter de la cession des trois provinces occidentales de la Basse-Gocbincbine à la France, bien que cette clause fût la première d’un projet de traité débattu dès le gouvernement de l’amiral de la Grandière. A la nouvelle du coup de force de Garnier, Nguyen- Van-Tuong, accompagné de M. Philastre, se rendit à Hué pour demander de nouvelles instructions. Il revint à Saigon et partit pour Hanoï, toujours avecM. l’iiilastre, pour régler sur place la question du Tonkin.
Dès que M. Philastre apprit la mort de Francis Garnier, il prit la direction des affaires politiques.il savait que le cabinet de Versailles, présidé alors par M. de Broglie, s’opposait à l’occupation militaire du Tonkin. Arrivé le 2 janvier 1874 à Haï-Dzuong, M. Philastre donna l’ordre au lieutenant de Trentinian d’évacuer la place, rappela successivement à Hanoï les compagnons de Garnier et signa une convention avec Nguyen- Van-Tuong pour l’abandon du Delta parles forces françaises. Il spécifiait, il est vrai, qu’une amnistie serait accordée par Tu- Duc à ceux des indigènes qui s’étaient compromis pour notre cause. On ne sait que trop comment cet engagement fut tenu par la cour de Hué. Bientôt après une nouvelle convention faisait abandonner Hanoï par nos soldats et par M. Dupuis. Seul, un résident français, le capitaine IHieinart, de l’infanterie de marine, devait rester dans la capitale du Tonkin avec une faible escorte.
IjC traite «ie ïS'>'4. — M. Philastre et Nguyen-Van- Tuong retournèrent alors à Saïgon pour négocier un traité définitif sous la direction de l’amiral Dupré. Telles furent les origines du traité de Saïgon, signé le 15 mars 1874 et ratifié par l’Assemblée nationale, le 1®’’ août de la même année. Ce traité remplaçait en le complétant celui du 5 juin 1862. Il déclarait qu’il y aurait paix, amitié et alliance perpétuelle entre les deux hautes parties contractantes. Le président de la Bépublique française reconnaissait la souveraineté du roi d’Annam et son entière indépendance vis-à-vis de toute puissance étrangère, quelle qu’elle fût, et s’engageait à lui donner, sur sa demande, et gratuitement, l’appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats Tordre et la tranquillité, pour le défendre contre toute
attaque et pour détruire la piraterie qui désolait une partie des côtes du royaume. En reconnaissance de celte protection, Tu- Duc s’engageait à conformer sa politique extérieure à celle de la France et à ne rien changera ses relations diplomatiques, telles qu’elles existaient au moment de la signature du traité. Cet engagement politique ne devait pas s’étendre aux traités de commerce. Mais, dans aucun cas, le roi d’Annam ne pourrait faire avec une nation un traité en désaccord avec celui qu’il avait conclu avec la France et sans en avoir préalablement informé le gouvernement français.
Le président de la République faisait don gratuit au roi Tu- Duc de cinq bâtiments à vapeur, cent canons et de mille fusils à tabatière. Des instructeurs militaires, des capitaines de navire, des ingénieurs, etc., devaient être mis à la disposition de l’Annam pour réorganiser les différents services de l’administration. La cour de ITué reconnaissait la pleine souveraineté de la France sur les six provinces de la Gocbinchine, cédées en 1862 ou annexées en 1867. Il était fait remise à l’Annam du reliquat de l’indemnité de guerre, impayée depuis 1867, mais l’Espagne devait être désintéressée de sa créance, par les soins du Trésor public de Saïgon, sur le produit des douanes de Qui-nhon, Haïphong et Hanoï, ouverts au commerce européen. Une amnistie générale devait être accordée par la France et par l’Annam à ceux de leurs sujets respectifs, qui s’étaient compromis antérieurement à la conclusion du traité. La liberté religieuse était spécifiée pour les missionnaires européens et les chrétiens indigènes.
Le transit entre la mer et le Yunnan, par le fleuve Rouge, était déclaré licite. Dans chacun des ports ouverts, la France nommerait un consul, avec une escorte de cent hommes, chargé de faire la police des étrangers et de rendre la justice à tous les sujets français ou européens. Les crimes ou délits commis par ceux-ci devaient être jugés à Saïgon parles tribunaux compétents.
Le traité politique fut complété par le traité de commerce du 31 août 1874, signé par l’amiral Krantz, successeur de l’amiral Dupré, qui assura certains avantages aux bâtiments français dans les ports, et un traitement privilégié pour nos marchandises.
Les conventions de 1874 avaient prévu le cas où l’Espagne n’accepterait pas les modifications apportées au traité du 5 juin 1862. Il avait été entendu que, dans ce cas, la France se chargerait du remboursement de l’indemnité espagnole et se
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siibstiliicrnit ou c<iljin6t tic l’Escurifil coniniG crcancièrc tle rAnnam, pour être dédommagée sur le produit des douanes des ports ouverts.
Nous nous sommes longuement étendus sur les enga"-ements pris alors par la France et la cour de Hué. C’est que°la violation de la signature de l’Annam et l’intervention de la (ihine dans les affaires du Tonkin ont été les causes premières des opérations commencées par le commandant Rivière le 26 mars 4882 et terminées par le second traité de Tien-Tsin le 9 juin 1885.
Si nous résumons les clauses principales du traité du 45 mars 1874, nous y trouvons spécifié : la cession complète de la Basse-Cocliinchine à la France; 2“ le protectorat de la République sur l’Annam et, par suite, la rupture des liens de vassalité qui unissaient le gouvernement de Hué à l’Empire du Milieu, — liens de pur souvenir historique, qui n’avaient d’autre sanction que des ambassades de courtoisie, envoyées k Pékin par les monarques annamites.
Sur ce dernier point, la politique du cabinet français s’attacha sans cesse à prévenir et ensuite à combattre l’intervention des Chinois dans le Delta du Song-Koï, tandis que Tu-Duc et, après la mort de ce prince, le premier régent, Nguyen-Van- Tuong, d’une part, et le Tsong-li-Yamen (ministère des Affaires étrangères chinois), d’au-tre part, s’efforcèrent de combattre les droits acquis par la France.