CHAPITRE IV
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
lia Faune. Animaux sauvages. Quadrupèdes.
Placée aux confins de trois régions zoologiques distinctes, la région indienne, la région malaise et la région chinoise, la faune de l’Indo-Chine emprunte aux animaux de ces trois régions des caractères qui leur sont propres, et tandis que ceitaines espèces, paraissant nettement distinctes, s’y trouvent réunies, comme les races humaines du type chinois et du type indien, d’autres espèces, moins bien délimitées, présentent des caractères de transition marquant le passage insensible d’une race à l’autre * .
On trouve dans l’Indo-Chine française un assez grand nombre de quadrumanes très respectés des Cambodgiens, entre autres le doue (simia nemoris), le gibbon (con giuong) et des galéopithèques; les chéiroptères sont représentés par plusieurs espèces fort utiles pour la destruction des insectes, mais dont l’une, la grande roussette, ravage les bananiers dont elle dévore
1. Dr Gilbert Tirant, Annales du Jardin botanique, 3e fascicule, p. 43.
les fruits ; les Cambodgiens et les Annamites apprécient beaucoup la chair de cet animal. La taupe, le hérisson représentent l’ordre des insectivores. Parmi les plantigrades, il convient de citer le blaireau et une espèce assez rare, l’ours malayanus (ours des cocotiers ou plus généralement ours à miel), grand amateur d’aliments gras ou sucrés ; on l’apprivoise facilement. Les digitigrades présentent la loutre, le chien, le renard, le tigre, la panthère, le léopard, le chat-tigre, la mangouste, le chat. La loutre est dressée pour la pêche, mais elle est surtout nuisible à cause de son goût prononcé pour le poisson. Une espèce de chiens est comestible; le chien indo-chinois a la tête du renard et le poil rougeâtre; les chiens de chasse (cho-san), trapus et musculeux, courent le cerf, le sanglier, même le bœuj et le buffle sauvages. Le renard musqué vit à l’état sauvage dans le nord du Tonkin, quelques individus sontélevés àl’état domestique dans les provinces de Nam-Dinh et de Ninh-Binh. Le chat présente au Cambodge une particularité curieuse, sa queue est tordue et appliquée sur l’arrière-train.
Les*tigres sont très nombreux dans les forêts marécageuses et sur le bord des fleuves, dans les montagnes boisées de la chaîne annamitique et dans les hautes régions du Tonkin. Leur audace les a rendus fort redoutables pour les indigènes. Deux espèces de ces félins se partagent l’habitat indo-chinois, te tigre royal, long de deux mètres, à la peau rayée de grandes bandes noires et jaunes, et le tigre étoilé, plus petit que le précédent; il a la peau jaunâtre marquée de taches noires.
De nombreuses superstitions ont cours sur le tigre chez les Annamites, surtout chez ceux des villages forestiers menacés chaque jour. Il est interdit de murmurer le nom de l’animal, l’imprudent qui le prononcerait verrait enlever quelques-uns de ses porcs. Dans les premiers mois de l’année, les villages situés près des bois lui font le sacrifice d’un porc cru, qu’ils abandonnent sur un plateau avec un acte d’offrande scellé du cachet des notables. Ce papier, disent les indigènes, est emporté avec l’offrande par le tigre qui laisse en échange l’acte de l’année précédente. Si l’offrande était dédaignée par le grand-père (ong) tigre, ou s’il ne rendait pas cet acte, ce serait un très mauvais présage pour le village qui perdrait quelquesuns de ses habitants. Au xviii® siècle, un missionnaire, le P. Adrien de Sainte-Thècle, signalait des sacrifices humains au seigneur tigre.
Le gouvernement de la Cochincliine paye une prime pour la destruction des bêtes fauves, tigres et panthères, et a fait
L’INDO-CHINK FRANÇAISE
placer des pièges sur certains points *. Pour aborder un tigre acculé, les Annamites s’avancent sur lui, portant à la main une claie de bambou destinée à leur servir de bouclier et à leur permettre de le frapper à coups de lance. Lorscpi’ils sont plusieurs réunis et exercés à cette chasse, ils attaquent le tigre sans grande appréhension et le tuent une fois sur deux. Ils déploient, dans ces occasions, un véritable courage, beaucoup de sang-froid et d’adresse. La cour de Hué aime beaucoup faire combattre des tigres contre les éléphants. Un spectacle de ce genre devait être donné à notre ambassadeur M. Patenôtre, mais le félin avait été tellement maltraité lors de sa capture qu’il fallut y renoncer.
Les chats-tigres et les mangoustes sont le fléau des bassescours.
Les rongeurs sont nombreux : rats musqués, surmulots, rats noirs, écureuils, rats palmistes et plusieurs espèces non dénommées ravagent les aréquiers et les plantations, ou hantent les maisons où ils se trouvent avec l’inévitable souris.
Le pangolin, de l’ordre des édentés, revêtu d’une ‘armure écailleuse, détruit une quantité de fourmis. C’est un animal à protéger.
Parmi les ruminants, plusieurs espèces de cerfs et de bœufs sauvages L
Les pachydermes sont assez nombreux ; ce sont l’éléphant, le rhinocéros, le sanglier, le porc, le cheval.
L’éléphant existe à l’état sauvage au Cambodge, dans les arrondissements cochinchinois de Bien-Hoa et de Baria. On le capture en l’attirant, à l’aide d’éléphants apprivoisés, dans des parcs préparés à l’avance. Cette chasse est fort dangereuse; l’animal blessé se précipite avec fureur sur ses ennemis; ceuxci n’ont d’autre ressource que de monter rapidement sur un
1. En 1880, année moyenne, il a été tué 48 tigres et 22 panthères. Le crédit pour la destruction des animaux nuisibles était de 2 500 piastres au budget de 1884. Le Tonkin a adopté cet usage par un arrêté du 10 novembre 1888 : vingt piastres pour un tigre, dix pour une panthère.