‹ La France colonialeChapitre 121 sur 180 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CONCLUSIONS

Aventr politique. — La possession de l’Indo-Chine par la France modifie l’échiquier politique, militaire et commercial de l’extrême Orient. Elle nous donne un prestige colonial, une puissance que nous avions perdue depuis le traité de Paris en 1763. Elle engagera nécessairement les puissances maritimes occidentales à compter avec nous, car nous sommes désormais les voisins des Anglais de l’Inde, des Hollandais de Batavia et des Espagnols des Philippines.

Pour donner à notre nouvel empire toute la portée politique et militaire qu’il doit avoir, il ne faut pas hésiter à faire les dépenses nécessaires pour assurer sa sécurité dans le cas d’une grande guerre maritime, faire profiter notre marine des gisements de houille du Tonkin et nous donner une base d’opérations sur l’océan Pacifique et sur l’océan Indien. Saigon doit devenir un des grands ports militaires de la France.

Nos relations avec le Siam doivent être dirigées de telle façon que nous assurions à cet Etat voisin sa pleine autonomie et que nous établissions ainsi entre l’Indoustan et l’Indo-Ghine une puissance indépendante aussi nécessaire pour nous que l’Afghanistan peut l’être pour les Anglais contre les entreprises de la Russie dans l’Asie centrale.

JLes Indu-Chinois et la conquête française. — Il

est intéressant d’étudier la situation de la France en présence des peuples divers qui habitent cette vaste contrée. Nous ne rencontrons pas, comme au début de la conquête de l’Algérie, une race foncièrement ennemie, attachée jusqu’au fanatisme à sa croyance religieuse, à une législation basée sur un livre sacré, interprétée par des prêtres hostiles à toute réforme, tournant sans cesse les yeux vers un chef étranger, incarnant en lui l’autorité théocratique. Jamais une révolte n’a été présentée aux indigènes comme une guerre sainte entreprise

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pour la défense de la foi. Les idées religieuses des Annamites et des Cambodgiens sont trop peu sérieuses pour nous faire craindre une action hostile, une guerre de croyance. Si nous savons respecter, chez les Annamites, non pas des dogmes qui n’existent pas, mais les usages ou les superstitions du culte des ancêtres, suites logiques du fétichisme naturaliste et causes du collectivisme familial, protéger les tombeaux, les pagodes, assurer la perpétuité des huong-hoa, nous n’aurons rien à craindre au point de vue religieux. Chez les Cambodgiens, plus attachés au bouddhisme que leurs voisins du sud et de l’est, habitués à l’action des bonzes, qui constituent une sorte de clergé national, nous ne rencontrerons pas davantage une hostilité systématique.

Plus difficile sera la surveillance des anciens mandarins et des lettrés, imbus des doctrines chinoises. Nous aurons longtemps en eux de secrets ennemis, car ils sentent instinctivement que la présence des Européens amènera fatalement, dans un avenir plus ou moins éloigné, la ruine de leur influence.

Leur résistance ne sera cependant pas invincible et les fonctionnaires que nous choisirons nous seront dévoués parce que le rêve de tous les indigènes est de participer au gouvernement et à l’administration. Il s’agira seulement de protéger nos adhérents contre la vengeance de leurs anciens chefs. Au Tonkin, ces derniers sont d’ailleurs détestés, car ils viennent de Hué et enlevèrent aux provinciaux toutes les positions élevées et lucratives.

Nos premiers alliés, dans la Basse-Cochinchine comme au Tonkin, furent les chrétiens, surtout ceux qui avaient été évangélisés par les prêtres des Missions étrangères. Malheureusement la plupart de nos coreligionnaires appartiennent aux classes pauvres de la société. Nous regrettons ce fait, car il nous sera difficile de tirer un grand nombre de fonctionnaires du rang de ces fidèles de la première heure : leur situation sociale les a tenus à l’écart de l’administration et des études qui préparent les lettrés.

Au point de vue politique, nous ne devons d’ailleurs faire aucune distinction entre les indigènes, catholiques ou païens, parce que la protection spéciale accordée aux chrétiens serait un privilège dans un pays presque entièrement païen. Bienveillants pour les catholiques, nos premiers adhérents, nous serons justes pour tous. Nous devrons sans doute négocier avec le Vatican la substitution de missionnaires français aux

dominicains espagnols, dans les provinces tonkinoises soumises à l’influence de ces religieux étrangers.

Au début de notre établissement ils s’étaient montrés sinon hostiles à notre action, au moins fort réservés. Ils comprennent mieux la situation actuelle, mais ils ne peuvent naturellement pas nous regarder du même œil que font nos prêtres français des Missions étrangères.

Avenir du commerce. — Les faits constatés en Gochinchine, où le commerce se développe tous les jours, permettent de bien augurer de l’avenir économique de nos possessions indo-chinoises. Jusqu’à notre arrivée à Saïgon et jusqu’après l’occupation des provinces occidentales par l’amiral de la Grandière en 1867, la plupart des indigènes, pressurés par les autorités du pays, se contentaient de cultiver les produits nécessaires à leur subsistance. Ils ne pouvaient, dans ces conditions, rechercher les avantages qu’aurait pu leur procurer l’exportation. Seuls, les Chinois, qui parcouraient la Cochinchine et le Cambodge, achetaient des lots sans importance suffisante pour que la' demande extérieure pût s’établir; souvent même les entreprises d’exportation ne furent que des essais, parfois onéreux ou ruineux. Le commerce fut paralysé également pendant la période de la conquête.

Plus tard, quelques maisons européennes ou chinoises se fondèrent dans la colonie et lui donnèrent une vitalité nouvelle par leurs connaissances pratiques et leur esprit de suite dans les affaires. Des relations régulières s’établirent alors avec les marchés voisins; les navires fréquentèrent plus souvent le port de Saïgon, et le commerce profita de ces occasions pour expédier de petits lots comme échantillons; mais les frets étaient très élevés et ne permirent pas de donner aux transactions un essor suffisant.

La concurrence maritime amena bientôt la baisse dans les prix de transport; il parut possible de faire de nouvelles tentatives; le commerce trouvait déjà plus de sécurité dans ses opérations, et, par la fréquence de ses communications, il lui fut aisé de se rendre un compte exact de ce qui se passait sur les marchés extérieurs. D’ailleurs les indigènes, voyant la facilité d’augmenter les bénéfices par une plus grande production, apportèrent de nouveaux soins à leurs cultures; c’est alors que les échanges eurent lieu avec le Tonkin, Hong-Kong et surtout Singapour.

Le traité de commerce signé avec la Chine développera le

L’INDO-CHINK FRANÇAISE

trafic avec les contrées méridionales du Céleste-Empire. Nous nous emparerons de ce marché si nous savons nous plier aux goûts et aux habitudes des Asiatiques et ne pas vouloir imposer nos coutumes et nos modèles. Le producteur doit toujours avoir en vue la satisfaction du consommateur : c’est la meilleure chance de succès.

A. Boüïnais et A. Paulus.

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