CHAPITRE II
LES INDIGÈNES
Canaques. — On appelle les Calédoniens Canaques. Ainsi que la plupart des indigènes des îles de l’Océanie, ils ont la peau couleur chocolat. Les pommettes sont plus saillantes que les nôtres, mais moins que celles des nègres. Ils ont les yeux noirs et la. conjonctive oculaire rougeâtre, ce qui leur donne une expression farouche. A voir leurs grandes dents blanches proéminentes, ils paraissent toujours disposés à dévorer un membre humain. Ils diffèrent beaucoup des indigènes australiens, auxquels ils sont bien supérieurs.
Popiuces. — Les femmes, qu’on appelle « popinées », sont très laides en général. Leur chevelure courte et crépue comme la chenille d’un casque de carabinier, leurs oreilles déchiquetées, leurs traits déformés, présentent un aspect peu séduisant. Souvent elles blanchissent leur chevelure avec de la chaux. Elles sont flétries de bonne heure, par suite tant des privations qu’elles endurent que des rudes travaux auxquels elles sont soumises.
Costume. — Le costume des Canaques est un pagne en étoffe, retenu par une ceinture. A Nouméa, ils portent en général le pantalon.
Le sauvage aime à alterner le costume d’Adam avec celui des Européens. Dans l’intérieur, on le rencontre vêtu d’un gilet avec un chapeau haut de forme, sans pantalon. L’absence de bas est compensée par des jarretières garnies de coquilles aux genoux. Des bracelets au gras des bras, des colliers en poil de roussettes *, des pendants d’oreilles, en bois ou en écorce, gros comme un bouchon et passés dans le lobe de l’oreille, sont les parures ordinaires des chefs ou des guerriers et des élégants. Ils ornent leur chevelure de verdure ou d’aigrettes de plumes, ou ils l’enveloppent dans une étoffe nouée en turban avec la corde de leur fronde.
Les femmes ne portent ni jarretières, ni bas. A Nouméa, elles sont vêtues d’un grand peignoir, sans taille, blanc ou de couleur brillante, ou à carreaux. Dans l’intérieur de l’île, elles n’ont qu’une ceinture frangée en fibres de cocotier, teintes avec
1. Espèce de grande chauve-souris . voyez pins loin, page 616.
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des sucs. Elles se parent de colliers en pierres polies et percées, en graines, en poils de roussettes, et de bracelets de coquilles.
Elles fument, comme les hommes, un tabac en feuilles, très âcre et très fort. Leur pipe et leur couteau ne quittent pas leur ceinture, et souvent leur pipe remplace dans le trou de leur oreille le rond de bois qu’elles y mettent ordinairement.
Les hommes portent la barbe comme attribut de la virilité. Mais après un deuil, après une réconciliation, après la rencontre d’un ami longtemps attendu, on casse une bouteille de verre, on prend un tesson et l’on se rase mutuellement.
Le tatouage n’est que partiel. Il est plus en usage chez les femmes que chez les hommes. Elles se piquent dans la peau des brins d’herbe sèche, y mettent le feu et se font ainsi des petites tumeurs rondes et gaufrées disposées par rangées.
i%limeiitatioii. — Le Canaque se nourrit d’ignames, de taros, de patates, de bananes, de cocos, de cannes à sucre, de papayes, de poissons et de coquillages. L’eau de mer et les coquillages ajoutent aux aliments le sel qui leur manque.
Il élève des volailles et des porcs, mais pour en faire trafic avec les caboteurs; il ne les consomme pas lui-même, parce que ces aliments ne suffiraient pas à toute sa tribu.
La récolte des ignames et des taros est dévorée dans de grandes fêtes que les tribus se donnent entre elles. Dans l’intervalle de deux récoltes, le Canaque, mourant de faim, s’emploie chez les Européens, qui le nourrissent, ou en est réduit à manger des fruits, des racines, des sauterelles ou de la terre. Cette terre est une stéatite molle en boulettes, se délitant avec la salive, ayant un goût légèrement sucré. Elle engourdit l’estomac, mais ne nourrit pas.
Cannibalisme. — Le Canaque vivant ainsi d’aliments végétaux, l’aliment azoté lui manquait. Son instinct lui disait que la viande enrichirait son sang, et voilà pourquoi, dans un pays dépourvu d’animaux et dé gros gibier, il trouvait bon de manger son semblable. C’est ce qui avait lieu surtout dans les guerres entre tribus.
Usages. — Les popinées vont à la pêche, aux champs, aux corvées, et portent les fardeaux, pendant que leur seigneur et maître marche en avant, sa hache ou sa lance à la main. Les usages défendent aux femmes de s’approcher des hommes, même de leur mari, autrement qu’en rampant. Il est îtrès impoli de demander à un 'Canaque des nouvelles de sa mère, de sa
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femme et surtout de sa sœur. Une femme se jette, avec son fardeau, dans les bois, si elle rencontre un homme, et surtout son frère, en chemin.
11 est prescrit par la civilité calédonienne de passer devant les chefs et les invités; de s’asseoir quand ils se tiennent debout * ; de ne pas ôter sa coiffure quand on a pris part à un enterrement; de montrer, à la façon des Gochinchinois, à son amphitryon, qu’on a le ventre plein jusqu’à l’excès.
Cases. — Les cases canaques sont construites en forme de ruches d’abeilles avec des bois, des écorces de l’arbre qu’on appelle niaoiili et un toit d’herbes. On fait du feu au milieu, entre des pierres. Il n’y a qu’une petite ouverture qu’on obstrue le soir, afin de se préserver du froid et surtout des moustiques pendant la saison chaude.
Les cases des chefs ou celles d’apparat, où se réunit le conseil des anciens de la tribu, sont plus grandes et mieux faites. La toiture se relie au poteau central par un inextricable réseau de perches enchevêtrées. Le plafond se compose de grosses planches de houp, aux extrémités desquelles sont sculptées des tètes grimaçantes. Il en est de même des piliers. Des amulettes, des étoffes, des nœuds sortilégiques sont suspendus aux parois.
Ustensiles. — Les poteries canaques, en terre vernissée, ont été remplacées par des marmites en fer et les calebasses par des bouteilles.
Leurs haches en pierre polie ont cédé le pas aux haches en fer ou en acier ; mais ils ont conservé comme armes la sagaie et le casse-tête en bois, engin terrible dans leur main. Ils se servent habilement de la fronde ; leurs projectiles sont des pierres ovoïdes. Ils marquent, au moyen de pierres tumulaires, à la place même où ils sont tombés, le nombre des guerriers tués dans les combats.
Les haches, les herminettes en pierre servaient à creuser des pirogues et à travailler le bois.
Les haches rondes étaient un attribut, un insigne de chef, et, lorsqu’on devait tuer un chef ennemi puissant, c’était avec une de ces haches de luxe qu’on lui faisait l’honneur de le frapper.
Les pirogues sont à balancier. Elles sont simples ou doubles
i. On voit que ces usages sont dictés par la défiance, car en marchant devant son invité ou en s’asseyant devant lui, on ne peut lu# asséner un coup de casse-tête.
France coloniale.
et sont creusées dans un seul tronc d’arbres. Elles sont manœuvrées à la pagaye et à la voile triangulaire en nattes.
Le seul instrument de musique est une flûte en roseau à deux trous. Les indigènes en jouent avec une égale facilité, tantôt par la bouche, tantôt par le nez en se bouchant l’une des narines avec le pouce.
Fêtes : niou-PIlou. — Les Calédoniens aiment les réunions et les réjouissances, connues sous le nom de piloupilou. Ce sont des fêtes à l’occasion des récoltes, de la mort d’un chef, de la naissance du fils d’un chef ou des marchés d’échange, mais toujours des fêtes guerrières.
Religion. — Les Canaques croient à la vie future, puisqu’ils honorent les morts et surtout les chefs par des fêtes funéraires ; ils croient aux esprits, aux revenants, aux sortilèges. Ils font aux esprits des offrandes d’ustensiles, d’étoffes, de fruits et de vivres. Leurs sorciers font la pluie ou la sécheresse, le vent ou le soleil. Les esprits de leurs aïeux vont tous dans une sorte de lieu de repos situé sous la mer. Quand il tonne, c’est que ces esprits reviennent irrités, et, afin de les éloigner, on promène sur le sommet des montagnes des torches allumées.
Ils ont les ablutions, les abstinences et la coutume du tabou.
Les femmes et les simples Canaques sont enterrés ; mais les corps des chefs sont exposés dans les montagnes, soit parmi les branches d’un arbre, sur un treillis de lianes ou sur des nattes, soit sur les rochers L
Fiaugage. — Les idiomes canaques, bien que dérivant d’une même origine, changent avec chaque tribu au point que deux tribus voisines se comprennent difficilement; mais les indigènes apprennent à parler un langage mélangé de français, d’anglais et de canaque; « le bichelamer », que tout le monde comprend en peu de temps.
Les Canaques aiment à veiller très tard le soir, et les conteurs racontent de longues et poétiques légendes. Ils n’ont pas d’écritures ni de livres, mais ils gravent sur des bambous les faits qui les intéressent et, au moyen de cette représentation figurée, ils racontent les faits dont le souvenir doit se perpétuer.
IVumératlon. — Un Canaque ne saurait compter jusqu’à
I. L’administration française cherche à amener les indigènes à enterrer tous leurs morts dans des cimetières, par mesure de salubrité publique.
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4 000. Il se sert de nœuds qu’on fait à une corde ou de coches qu’on fait à un bâton comme la taille des boulangers. Il a tiré de la nature une méthode aussi simple qu’ingénieuse, et qu’on peut appeler système vigésimal, puisque la base en est le nombre 20. On réalise ce nombre en comptant les doigts des mains et les doigts des pieds, et l’on appelle le tout « un homme » , 40 doigts font deux hommes, et ainsi de suite,
En outre, la numération des Canaques change selon qu’il s’agit : d’êtres animés, 20 oiseaux; d’êtres inanimés, 20 cocos; d’êtres très grands, 20 navires.
Monuaie. — Ils ne veulent accepter ni la monnaie de cuivre ni la monnaie d’or. Ils prétendent qu’on leur a donné des sous neufs pour de l’or, dont ils ne savent d’ailleurs pas la valeur. Il faut tout traiter en comptant leur numération, et s’il s’agit de payer 1 fr. 50, on dit : voilà trois dix sous. L’unité de monnaie est donc la pièce de 50 centimes.
La monnaie indigène consiste en perles faites avec la pointe diamantée de petits coquillages qu’ils usent jusqu’à ce qu’ils soient percés et qu’ils enfilent; un mètre de ce chapelet vaut 50 francs.
Décadence de la race indig:ène. — La race canaque est en proie à bien des maladies. De 70 000 qu’elle comptait avant l’occupation, elle est tombée à 23 000 sur la Grande Terre, en moins d’un demi-siècle. Les causes de ce dépeuplement sont multiples : la dissémination des villages, le peu de relations entre eux, la dure condition des femmes, l’abus des spiritueux, le mauvais emploi des vêtements, la mauvaise alimentation, les maladies mal soignées ou contagieuses, la phtisie pulmonaire, tels sont les motifs qui entraînent la disparition d’une race qui nous serait désormais fort utile. Nous ne traquons pas les indigènes, comme les Anglais, les Espagnols, les Américains et les Australiens l’ont fait au début de leurs occupations. La France, humaine pour tous les peuples chez lesquels elle s’est établie, n’encourra jamais le reproche d’avoir voulu coloniser sur les tombes.
Rapports des indlg;ènes avec les blancs. — Insurrections. — Parmi la population coloniale, il y a beaucoup de jeunes métis garçons et filles. On les élève dans les écoles, dans les familles, et ceux qui, ayant perdu leurs parents, étaient rentrés dans la tribu de leur mère pour retourner à la vie sauvage, vont être placés dans des ateliers européens. Les Canaques
voulant reprendre et garder les métis orphelins, il n’est que temps, au contraire, de nous les assimiler.
Il n’y a pas en Calédonie de préjugés de castes et de démarcation entre les sang-mêlés. Les jeunes filles métis font de bons mariages et ces unions sont généralement heureuses et fécondes.
Les Canaques sont comme de grands enfants, ils en ont aussi les révoltes, et c’est ainsi qu’éclata subitement une terrible insurrection.
La population blanche en se développant pénétrait de plus en plus dans l’intérieur, occupant les terres, amenant des troupeaux qui ravagaient les plantations canaques. Dans la nuit du 25 juin 1878, les massacres de colons commencèrent. Ils coûtèrent la vie à 200 personnes. La révolte ne fut apaisée qu’en mai 1879. Malgré d’aussi terribles épreuves, les colons montrèrent une énergique persévérance, et la colonie reprit son essor.