CHAPITRE IV
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Flore et fauue. — On rencontre, à côté de quelques plantes d’Europe, de nombreux spécimens de la puissante végétation des tropiques. C’est d’abord le baobab, l’arbre géant, de la famille des malvacées, qui est d’ailleurs assez rare dans les différentes îles; ce sont les palmiers, qui se divisent en une foule de variétés, depuis l’immense palmiste jusqu’au gracieux latanier; ce sont les fougères, qui croissent partout dans les
montagnes, et dont quelques-unes y atteignent les proportions de véritables arbres.
Dans les forêts s’élèvent de grands arbres propres à la construction ou à la menuiserie, le courbaril, le gdiac, le maliogani, ou acajou du pays, le bois de fer, le fromager, etc.
Le sablier, ou arbre du diable, une euphorbiacée, et le flamboyant, tout rouge à l’époque de la floraison, décorent les places publiques.
Sur les bords de la mer pousse le mancenillier, de la famille des euphorbiacées, ' dont les romanciers ont dit tant de mal, mais qui rachète les fâcheuses propriétés de son suc corrosif, en fournissant un très beau bois d’ébénisterie.
Parmi les arbres fruitiers, on remarque : le manguier, de la famille des térébinthacées, l’abricotier du pays, des orangers, le pommier-cannelle, le pommier-liane, le pommier-rose, la barbadine, le corossolier, le sapotillier, des prunes de diverses espèces exotiques, etc.
La plupart de ces plantes atteignent de grandes proportions et n’ont rien de commun, quant à l’aspect, avec celles des vergers de France.
On trouve, dans les parties élevées de l’île, le fraisier, le framboisier, quelques pommiers. La vigne vient assez bien dans quelques terrains, et produit, notamment aux Saintes, d’excellents muscats.
Au nombre des plantes qui sont utilisées par l’industrie locale, il faut citer d’abord la canne à sucre, la principale source de la richesse coloniale; puis le caféier, le cacaoyer, le cotonnier, le vanillier, le rocou, le tabac, les agaves, la ramie, le ricin, etc.
Les plantes vivrières comprennent : les racines, comme le manioc, la patate douce, Vigname enfin Varbre à pain, la banane, les légumes divers.
La faune terrestre est peu variée. Elle comprend, parmi les mammifères, Y agouti, un rongeur dont la chair est très recherchée des gourraots, le racoune, un plantigrade aussi pillard que le renard,* dont.il a l’aspect physique; le rat, qui ravage les plantations dé cannes; parnii les oiseaux, des tourterelles, des ramiers, une soçte de pigeon appelé perdrix, des oiseaux de mer et de marécage en assez grande abondance, de rares oiseaux de proie; parmi les reptiles, d’inoffensives couleuvres, à côté desquelles on ne voit pas de serpents venimeux. Les animaux de mer, poissons, chéloniens, crustacées, sont abon-
LA GUADELOUPE ET SES Dl'PENDANCES
dants et d’espèces multiples. Le requin est trop répandu dans les eaux de la colonie. On y rencontre aussi, à certaines époques, un assez grand nombre de baleines.
Cultures. — La Guadeloupe est un pays essentiellement agricole. La principale source de richesse de cette colonie est la culture de la canne à sucre. Au janvier 1891, elle occupait une superficie de 23 914 hectares et employait 40 026 travailleurs. Le nombre des plantations grandes et petites était de 507. C’est dans les terrains plats de la Grande-Terre que se trouvent les plus belles de ces plantations. La production du sucre, pendant les années 1880 à 1891, a varié entre 50 et 59 millions de kilogrammes. Il a été de 65495 700 en 1889 et seulement de 40124 826 en 1890.
Immédiatement après la culture de la canne à sucre, il faut placer celle du café qui, au l®*" janvier 1891, occupait une superficie de 2699 hectares, divisée en 6 711 plantations, et emploie un nombre de 5 276 travailleurs. La récolte du café en 1890 a été de 510000 kilogrammes.
Les autres cultures ont fourni, pour la même année, les quantités suivantes: cacao, 145 643 kilogrammes; vanille, 15 451 kilogrammes; roucou, 327157 kilogrammes; coton, 2 718 kilogrammes. Ces ditïérentes denrées forment le principal aliment du commerce d’exportation.
La colonie produit en outre : des vivres, dont la culture s’étend sur une surface de 13 158 hectares, divisée en 6 208 petites propriétés, et occupe un nombre de 22 612 travailleurs; le tabac, trop négligé pendant longtemps, et qui fait l’objet, depuis quelques années, d’utiles et persistants essais de préparation; les ananas, le ricin, le campêche. L’indigo, le gingembre, la casse, les agaves, viennent très bien dans toutes les terres, mais ne sont pas sulïisamment exploités. Des essais concluants permettent d’en dire autant de la ramie, dont la culture pourra devenir très avantageuse, le jour où de bons procédés de décortication de ce textile auront été introduits dans le pays. ' :
Tous les produits autres que le sucre sont désignés sous le nom de denrées secondaires, parce qu’en effet ilâ occupent une assez petite place dans la production locale. Les ‘habitants de la Guadeloupe sentent la nécessité d’agrandir cette place le plus possible, et de se soustraire par là aux dangers de la monoculture, représentée par les plantations de canne à sucre. Le travail métropolitain et le travail colonial y trouveraient
également leur compte. Les savanes et pâturages occupent une superficie de 12 200 hectares. Des efforts ont été faits, non sans succès, pour encourager le développement de l’élève du bétail. La Guadeloupe reste encore, néanmoins, dans une grande mesure, pour la fourniture des animaux de boucherie et des chevaux, tributaire de l’île espagnole de Porto-Rico.
Les forêts, qui ne sont pas régulièrement exploitées, s’étendent sur une surface de 55 984 hectares. Les terres en friches comprennent 33 323 hectares.
Le travail des champs est partagé entre les cultivateurs du pays et des immigrants recrutés au loin. Cette immigration, pour le fonctionnement de laquelle l’Etat et la colonie ont alloué longtemps de fortes subventions, a été alimentée par des Européens, puis par des Africains, par des Chinois, des Annamites, et enfin par des Hindous provenant de l’Inde anglaise. Ce dernier recrutement, qui vient d’ailleurs d’être suspendu, a subsisté après la suppression des précédents, et a fourni à la colonie le plus grand nombre des immigrants qui s’y trouvent encore.
L’engagement de travail des Hindous est de cinq années, à l’expiration desquels ces étrangers ont droit à leur rapatriement, à moins qu’ils n’obtiennent de l’administration locale • l’autorisation de séjourner dans le pays. Ils reçoivent, suivant les sexes un salaire de 12 fr. 50 ou 10 francs par mois, auquel il faut ajouter la nourriture, le logement, l’habillement, les soins médicaux.
Le total de ces prestations forme un chiffre qui n’est certainement pas inférieur au salaire des cultivateurs du pays, lequel est, en moyenne, de 1 fr. 50 par jour.
Le capital affecté aux cultures est de 144875 230 francs, dont 62191 500 représentent la valeur des terres, 70000 000 celle des bâtiments et ustensiles, et 12 683 730 celle des animaux de trait et du bétail.
Au 1er janvier il y avait dans la colonie 7607 chevaux,
3 601 ânes, 6 275 mulets, 21 772 bêtes à cornes, 11 646 moutons, 11 203 boucs ou chèvres, 22 927 porcs. Tous ces chiffres sont fort en progrès sur les années précédentes.
Industries. — La fabrication du sucre est la principale industrie de la colonie. Elle a fait, dans le passé, la fortune des grandes habitations et elle a pris, depuis quelques années, grâce à la création des usines centrales, une importance plus considérable que jamais.
Les usines centrales, dont les produits sont bien supérieurs, en quantité et en qualité, à ceux des anciennes habitations, représentent un capital considéral)le, à la formation duquel les obligataires ou actionnaires de la métropole ont contribué pour une bonne part. Elles sont au nombre de vingt, parmi lesquelles il faut citer : l’usine à' Ai'bousier , située à la Pointeà-Pitre, et qui peut, certainement, être mise au nombre des plus belles fabriques de sucre existantes ; l’usine Blanchet^ placée dans la commune du Morne-à-rEau ; les usines Beauport, au Port-Louis, Duchassaing, au Moule, de Retz, au Grand-Bourg, etc.
La fabrication du tafia a produit, pour l’année 1890, 4 025 243 litres, accusant une diminution de 1 804 757 litres, par rapport à la production de 1889. Cette industrie est aujourd’hui concentrée tout entière dans les distilleries agricoles, par suite d’une décision du conseil général qui a accordé une forte prime à ces établissements. Les distillateurs agricoles, sous le bénéfice d’un boni de fabrication indépendant de la prime, sont soumis à l’exercice, dont le contrôle s’opère, dans la plupart des cas, au moyen d’un compteur automatique.
La préparation des autres produits de l’agriculture, café, cacao, rocou, vanille, quoiqu’elle ait une importance beaucoup moins grande, doit être également eomprise dans le travail industriel de la colonie.
Saint-Martin exploite le sel et utilise la terre à poterie pour quelques travaux de céramique commune.
La pêche occupe, un peu partout, les populations du littoral. Celle de la baleine a pris, depuis quelques années, un assez grand développement. Aucune compagnie française ne s’est encore formée pour cette exploitation qui n’a profité, jusqu’ici, qu’à des marins des Etats-Unis.
Enfin, sur plusieurs parties du littoral des îles, se trouvent, en abondance, des sables ferrugineux, pour l’exploitation desquels une eoncession a été faite il y a quelque temps, sans qu’elle ait été suivie d’une appropriation effective.
TVavisation* commerce. — Le mouvement maritime de la Guadeloupe s’exprime, pour l’année 1890, par un nombre de 623 navires de toutes dimensions et de toutes provenances, avec un tonnage de 331 726 à l’exportation, et de 625 navires et 332 279 de tonnage à l’importation. Dans ces chiffres, la marine française était représentée à l’exportation par 265 navires et 214 080 tonneaux, à l’importation par 262 navires
et 210 842 tonneaux. Les marchandises importées constituaient une valeur de 23248990 francs, dont 12 428642 francs de marchandises françaises.
L’exportation totale a été de 21 369 740 francs, sur lesquels l’exportation en France a été de 20 572 204 francs.
Les nations étrangères avec lesquelles la Guadeloupe entretient le plus de relations sont, après les États-Unis : l’Angleterre, la Suède et la Norvège, l’Autriche, l’Italie.
La colonie reçoit de France : des animaux vivants, chevaux et mulets, des machines, des engrais, des vins et liqueurs, des tissus, de la mercerie, des articles de Paris, bijouterie, sucre raffiné, des conserves et autres objets d’alimentation, etc. Elle envoie en France du sucre brut ou poudre blanche, du cacao, du café, du rocou, du rhum et du tafia, etc.
Elle reçoit des Etats-Unis : des bois, des animaux vivants, des viandes salées, de la farine, du tabac, des meubles, etc.
Le régime douanier de la colonie est resté, jusqu’à ces derniers temps, subordonné aux délibérations du Conseil général. Peu après la mise en vigueur du sénatus-consulte du 4 juillet 1866, les droits de douane avaient été supprimés, à l’exception de ceux qui s’appliquaient aux denrées similaires de celles du pays. Toutes les marchandises, sans distinction de provenance, restaient soumises à un tarif d’octroi de mer. A ces droits d’octroi sont venus s’ajouter, en 1885, suivant une délibération du Conseil général, des droits de douane frappant quelques produits étrangers, notamment les tissus, dans la limite de 5 à 10 0/0 ad valorem.
La récente loi de douane votée par le Parlement a supprimé la prérogative de l’Assemblée locale, et décidé que le régime douanier de la colonie sera désormais le même que celui de la métropole, sous la réserve des exceptions qui pourront être apportées aux tarifs de France par des décrets rendus en Conseil d’Etat. Pour la détermination de ces exceptions, le Conseil général doit être préalablement consulté. La nouvelle législation n’est pas encore entrée en vigueur à la Guadeloupe.
La plupart des droits de navigation et de port en vigueur en France existent également à la Guadeloupe, mais avec des tarifications différentes.
Un droit de tonnage de 2 francs par tonne était perçu, depuis 1869, pour les besoins spéciaux du port de la Pointc-à- Pitre. Il a été supprimé en 1882.
Les relations entre la Guadeloupe et l’Europe sont assurées,
d’une part, par les paquebots de la Compagnie transatlantique, qui ont un point d’attache à la Pointe-à-Pitre et une escale à la Basse-Terre, et, d’autre part, par les bateaux de la Compagnie anglaise le Royal Mail, qui touchent seulement à la Basse- Terre. Au moyen de ces deux services, les échanges de correspondances peuvent se faire, à peu près, tous les huit jours.
La colonie correspond en outre avec l’Europe, les Etats- Unis et les îles voisines, par le moyen d’un câble télégraphique sous-marin qui est exploité par la Compagnie anglaise West India and Panama Telegraph. Le budget local fournit à cette Compagnie une subvention de 50 000 francs par an.
Le tarif des dépêches pour la France est de 10 fr. 85 par mot.
Des services réguliers de bateaux à vapeur relient les deux villes principales, la Basse-Terre et la Pointe-à-Pitre, à la plupart des localités du littoral et a la dépendance de Marie- Calante. Les voyages entre la Guadeloupe et les autres dépendances se font, régulièrement aussi, par des bateaux à voiles appartenant à des entrepreneurs subventionnés.
Les routes coloniales sont belles et, en général, bien entretenues. Elles sont au nombre de 12 et mesurent une longueur de 339 700 mètres. Les chemins vicinaux ont une longueur totale de 634 424 mètres.
Il est question, depuis un certain nombre d’années, de construire un chemin de fer d’intérêt public entre la Pointe- a- Pitre et le Moule. Mais ce projet n’est pas encore entré dans les voies de l’exécution.
Les deux seuls établissements de crédit sont la Banque coloniale, fondée en 1831 avec un capital de 3 millions, et l’agence du Crédit foncier colonial. Le premier de ces établissements rend de grands services à la colonie. Il prête sur effets de commerce à deux signatures, et réalise, par ses avances à l’agriculture, le crédit agricole, si ardemment recheixhé en France. Le second établissement a largement contribué, à une époque déjà lointaine, à la création des grandes usines centrales.
Les lois relatives à la limitation du taux de l’intérêt de l’argent n’ont pas été promulguées à la Guadeloupe. Les cours de la Banque servent, en général, de règle aux opérations commerciales. L’intérêt, en matière civile, est le plus ordinairement de 8 à 10 0/0.