De la colonisation chez les peuples modernes, p
CONCLUSION
l’Allemagne, l’Italie, môme la Belgique, pour s’assurer les marchés de l’Afrique.
On a raison d’attacher un haut prix aux anciennes colonies, comme le Canada, la Louisiane, la Dominique, Saint-Domingue, l’île Maurice, ou aux colonies spontanées, comme les groupes français de la République Argentine, des États-Unis, etc. Cependant elles ne remplacent pas complètement les colonies placées sous les lois de la mère patrie. Les anciennes colonies peuvent être régies par des gouvernements qui ont intérêt à éloigner notre commerce par des droits excessifs; tel est le cas du Canada et des États-Unis. Les colonies spontanées, ne formant pas corps, sont destinées à se fondre et à s’absorber dans la masse environnante; au bout d’une génération, les Français de la République Argentine deviennent des^ Argentins et les Français des États-Unis des Américains; ils oublient la langue maternelle, ceux-là pour l’espagnol, ceux-ci pour l’anglais.
Notre commerce ne peut donc espérer une situation vraiment privilégiée, nos colons ou nos industriels ne peuvent espérer d’avantageuses concessions de terres, de mines, d’exploitations de tout ordre, que là où les protègent les lois françaises*, où les lois de douanes, les lois sur les mines et sur l’industrie, les lois sur le régime des terres sont tout en leur faveur, là où ils sont vraiment
i. The chamber of commerce Journal, du 3 avril 188o, n° 38, p. 84, donne des chiffres qui montrent que les colonies de la Grande-Bretagne, étant donné leur population relativement faible, sont cependant pour elle de meilleurs débouchés que les pays indépendants les plus riches et les plus liés avec elle :
« Dans l’Amérique anglaise du Nord, les chiffres de la consommation de produits anglais s’élèvent, en dépit des tarifs, à 2 livres sterling par tète et par an, ou quatre fois autant que les Etats-Unis. Aux Indes occidentales elle est comme au Canada de 2 livres sterling par tête. Dans les établissements des Détroits et à Hong-Kong, cette consommation arrive à fO et même jusqu’à 14 livres sterling et par tête. En Australie de 8 à 10 livi-es sterling. En Afrique (Gap et Natal) 3 à 6 livres sterling par tête.
« La valeur relative de ces marchés est indiquée par ce fait que les États-Unis, avec 50 millions dames, reçoivent à peine plus de nos exportations que le Canada et l’Australie qui n'ont que 7 1/2 millions d’habitants. — Voilà, ajoute ce journal, une preuve palpable que le commerce suit le drapeau (trade follow the flag).
« Pendant les trente dernières années nous avons perdu 4 millions d’êmigrants qui, ouæ Étals-Unis.n'oni consommé que pour 3 millions de livres sterling d’articles manufacturés anglais par an, tandis que, si nous les avions attirés sous le drapeau anglais, non seulement ils seraient restés nos concitoyens, mais ils auraient acheté chaque année pour 18 à 20 millions sterling de nos marchandises. Ainsi le manque d’initiative du bureau d’émigration nous a fait perdre 13 à 17 millions de vente par année. » Or, si cette loi est constante dans les rapports de la Grande- Bretagne avec ses colonies, elle doit produire également ses effets dans les rapports de la France avec ses colonies.
CONCLUSION
chez eux, où leur sécurité, leurs intérêts, même leur amour-propre national trouvent pleine satisfaction.
Les colonies vraiment françaises, fussent-elles des colonies non agricoles, nous rendent des services qui ne peuvent pas s’évaluer par les chiffres des importations ou des exportations. Croit-on que le commerce français serait aussi florissant qu’il l’est relativement, au Mexique, dans les Antilles, dans l’Amérique du Sud, si, en 1814, nous avions perdu la Guadeloupe et la Martinique; aux bouches du Saint-Laurent, si nous n’avions pas conservé deux petits îlots sur lesquels flotte le drapeau tricolore ; dans la Méditerranée, si nous n’avions pas occupé le littoral algérien ; dans l’Afrique de l’Ouest, si, après le naufrage de la Méduse, nous avions renoncé à reprendre pied sur les rives du Sénégal; dans l’océan Indien, si la Réunion avait suivi les destinées de Maurice; dans l’Indoustan, si nous n’avions pas gardé les cinq villes et de nombreuses loges; dans les mers de Chine, si, depuis 1860, nous ne dominions pas à l’embouchure du Mékong; dans le Pacifique, si nous avions montré la même négligence pour Tahiti ou la Nouvelle-Calédonie que pour la Nouvelle-Zélande?
Il n’y a pas de commerce sans une marine marchande; pas de marine marchande, si celle-ci n’est pas protégée par une marine de guerre, et on l'avait bien vu, au temps de Henri IV, sur les côtes de rindoustan; pas de marine de guerre, si celle ci n’a point des points de relâche, de refuge, de ravitaillement. Ce qui nous a obligés à occuper Obock, c’est que, dans la guerre de 1870-71, l’Angleterre, pour faire acte de neutralité entre la France et l’Allemagne, nous avait fait fermer son port d’Aden; de même que, récemment, pendant la guerre de Chine, à la suite d’un nouvel acte de neutralité, elle nous a fermé ses ports de Singapour et de Hong- Kong.
L’Amérique, dit-on, n’a pas de colonies, et elle fait un grand commerce. Mais d’abord elle s’est assuré des établissements sur la côte ouest d’Afrique et dans les archipels océaniens; ensuite est-ce que nous présentons comme elle, sur les deux océans Atlantique et Pacifique, cet immense développement de littoral, avec ces ports de guerre et ces arsenaux qui menacent, d’une part la Chine et tout l’Extrême-Orient, d’autre part les Antilles et toute l’Amérique du Sud.
L’Allemagne n’a pas de colonies (ou plutôt n’en avait pas, car elle s’est montrée assez ardente récemment à la curée coloniale), et elle fait cependant un grand trafic avec l’Amérique du Nord; mais avons-nous comme elle, dans cette dernière région, deux millions d’Allemands nés en Allemagne, sans compter plusieurs millions de fils d’Allemands, tous électeurs, imprimant à la politique américaine une direction favorable aux intérêts de la mère patrie, développant dans la patrie adoptive le goût des produits de l’indusfrie allemande et assurant à celle-ci, par eux seuls, un marché considérable? Nous émigrons moins que les Allemands; est-ce une raison
CONCLUSION
pour renoncera nous assurer par d’autres moyens les avantages que leur procure le flot croissant de leur émigration?
C’est grâce aux colonies fondées par l’État français que nous faisons encore figure dans le monde. On prétend qu’en dispersant nos établissements nous dispersons nos forces : en réalité, nous ne faisons qu’étendre le théâtre de la guerre. Au xviii® siècle, puis pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, est-ce que l’Inde française, le Canada, les Antilles, les îles Maurice et de la Réunion n’ont pas contribué de loin à la défense de la métropole? Les vingt mille hommes que l’Angleterre a dû pousser contre Québec, ceux que Lally-Tollendal et Bussy retenaient entre Madras et Pondichéry n’ont ils pas manqué aux champs de bataille de la guerre de Sept Ans? i . es forces que Victor Hugues, le commissaire de la Convention, tenait en échec dans les Antilles, celles que les milices et les corsaires des deux îles-sœurs tenaient en échec dans l’océan Indien, ces régiments anglais que commandèrent Wellesley et Wellington et qui, dans leurs batailles contre Tippo-Saïb et les Mahrattes, croyaient encore combattre les Français, ne seraient-ils pas venus ajouter leur effort à cette poussée des grandes coalitions sous laquelle fléchissaient les frontières de France!
Grâce à nos colonies dans toutes les parties du monde, à nos escadres des mers de Chine, du Pacifique, des Antilles, les flottes ennemies, dans une nouvelle guerre, seront obligées, elles aussi, de s’éparpiller, d’emmener des troupes de débarquement aux quatre points du monde; car, avant de rien tenter contre nos côtes, il leur faudra pourvoir à la sûreté non seulement des nouvelles acquisitions, mais de ces centaines de navires marchands que le droit de la guerre mettrait, sur toutes les mers, à la discrétion de nos cuirassés. Voilà pourquoi on a pu dire que ce n’est peut-être ni dans la Manche, ni dans la Méditerranée, mais dans l’océan Indien ou dans les aners de Chine que se livreront les grandes batailles navales.
Nos colonies n’ajoutent pas seulement, loin d’y rien ôter, à notre force défensive : elles ajoutent aussi à notre force offensive. Le souvenir de la guerre du Mexique est encore, avec raison, impopulaire chez nous; mais ne le considérons qu’au point de vue purement militaire : M. de Mahy rappelait récemment au Parlement que la possession de la Guadeloupe et de la Martinique a seule permis de concentrer nos forces et de préparer la campagne. Dans «ne guerre plus juste, aurions-nous pu faire aussi facilement reconnaître nos droits sur Madagascar si notre flotte n’avait eu un point d’appui à la Réunion et notre armée le concours des volontaires de d'île? Sans l’arsenal, le port, les milices de Saigon, l’expédition du Tonkin n’aurait-elle pas coûté plus d’efforts et de sacrifices? Que de fois, dans la guerre du Mexique, la guerre de France, celle du Tonkin, les volontaires de nos colonies sont venus combattre à nos côtés M
4. L’Angleterre est très Gère du concours que, dans des circonstances Analogues, par exemple dans la guerre du Soudan, lui prêtent les volon-
FuASCE COLO.'ilALE. -tli*
CONCLUSION
Si le Parlement français vote celte loi sur le service militaire qui est réclamée avec instance par les populations de nos îles, quels admirables éléments de recrutement trouvera dans les citoyens de couleur, surtout pour les guerres intertropicales, notre future armée coloniale. Et c’est pour d’autres champs de bataille aussi qu’on peut compter sur eux. Et quand cette grande Afrique française, qui s’étend maintenant de l’Algérie aux rives du Congo et des bouches du Sénégal au lac Tchad, sera enfin organisée, pourvue d’un système de communications rapides, quand, avec ses immenses reserves d’hommes de guerre, elle sera devenue .vraiment une France du pays du soleil, qui sait de quel poids la mère patrie pourra peser même dans la vieille Europe?
La France ne doit donc pas désespérer de Tutilité et de l’avenir de son œuvre coloniale. Elle est presque la seule nation qui se soit approchée de la solution pour le problème de l’administration des races étrangères; elle ne les détruit pas, comme ont fait trop souvent les autres peuples; elle sait mieux que personne se les assimiler. Depuis qu’elle a des troupes algériennes, sénégalaises, soudanaises, gabonaises, malgaches, tonkinoises, annamites, leurs fastes, militaires ont déjà de glorieux souvenirs, sans qu’une seule révolte les ait ternis. Du jour où elle a proclamé la liberté politique pour elle-même, elle l’a donnée aussi à ses colonies. Elle seule, jusqu’à présent, a osé concevoir la métropole et les colonies comme formant une seule patrie, un seul État; non seulement elle a doté la
taires de ses colonies. Voici ce qu’on lit dans le Graphie du 7 mars 1885, page 238 :
« Le contingent australien de l’expédition envoyée par la Nouvelle- Galles du Sud a quitté Sydney mardi. — Samedi les troupes ont été passées en revue par le gouverneur, lord Augustus Loftus, et dimanche des services spéciaux ont été célébrés dans la cathédrale anglicane et dans la cathédrale catholique romaine. — Mardi a été observé comme un jour de fête général. Les rues par lesquelles devaient passer les troupes étaient encombrées de monde. — Les troupes ont été escortées par un corps de 60J marins et hommes de troupe de la marine appartenant aux navires de la station. Sur le quai, le gouverneur a fait aux troupes un discours entraînant, faisant allusion à ce que, pour la première fois dans la grande histoire de l’empire britannique, une colonie éloignée envoyait avec enthousiasme, à ses propres frais, un contingent de troupes entièrement équipées pour aider les forces impériales^ dans la rude guerre qu’elles font pour supprimer des cruautés inénarrables et pour l’établissement de l’ordre et de la justice dans un pays injustement gouverné. — « Ce que vous faites, continua-t-il, c’est pour « prouver au monde l’unité de ce puissant et invincible empire dont «vous êtes membres... Notre sérieux espoir, c’est que vous aurez le glo- « rieux privilège de partager le triomphe, comme les travaux, et que- « vous reviendrez vers nous couronnés de la reconnaissance de l’Angle- « terre, comme vous êtes maintenant entourés de ses sympathies. • L’enthousiasme public de la colonie se maintient à l’état de fièvre; le nombredes volontaires a atteint six fois la force demandée, et il y a eu un flot continu de contributions en argent et en nature. »
CONCL’JSION
plupart de ses dépendances de représentations locales, mais, par une politique qui remonte au décret du 22 août 179-, ede leur a assuré une représentation dans son Parlement. Français de France ou Français d’Afrique, des Antilles, de l’océan Indien, de 1 Indochine, et, aussi bien, ceux des Indous, Sénégalais, Océaniens, qui ont été élevés à la cité française, tous, sous les lois délibérées en commun, ont les mêmes devoirs et, tous, les mêmes droits. Suivant un mot de M. le sénateur Lenoël, « la France considéré ses colonies comme partie intégrante de son territoire, tandis 9^6 1 Angleterre les considère presque comme des pays étrangers; 1 homme d Lt anglais s’attend à ce que la séparation ait heu quelque jour; homme d’État français s’efforce d’arriver à l’assimilation »,