Nous avons môme contribué à la répandre en Kabylie
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ment au sud par des escarpements gigantesques sur les fossés profonds où coulent l’ofted Isser et l’oued Sahel. Un enchevêtrement inextricable de talus verdoyants et de murailles nues, de vallées opulentes et de crêtes sinistres, de jardins ombreux et de blocs stériles, peu d’eaux courantes, peu de sources, partout des cultures et des villages, une population active, toute bourdonnante comme une immense ruche, telle est la Grande-Kabylie.
Lies Kabyles. — Le Kabyle, costume à part, ressemble à beaucoup de nos paysans du Massif central. Il est lourd de formes et d’allures, il a la tête carrée. Il s’habille misérablement : bras nus, jambes nues, il porte une calotte de laine, une chemise grossière et un ou deux burnous. Les femmes ont un capuchon serré à la tête par des mouchoirs; leur tunique flottante, agrafée sur chaque épaule, est retenue à la taille par une ceinture. Tous, sauf les plus riches, sont très malpropres. Ils se nourrissent de lait, de fruits, de pain grossier et de galettes arrosées d’huile, de figues sèches, et quelquefois de viande. Leur plat national est le couscoiis, farine granulée de froment, d’orge, de sorgho ou même de gland, que l’on place dans un vase de terre percé de trous et que cuit lentement la vapeur d’une sorte de pot-au-feu. Une sauce très pimentée accompagne toujours le couscous, que l’on sert sur un grand plat où chacun puise avec sa cuiller. La sobriété des Kabyles est extrême, mais à l’occasion leur gloutonnerie n’est pas moindre. Ils sont surtout pauvres ou économes jusqu’à la rapacité. Leurs maisons sans fenêtres et sans cheminées, où ils couchent sur des nattes à côté de leurs bestiaux, sont sordides et malsaines. Leurs rues étroites sont encombrées d’immondices. Mais leurs villages blancs, aux toits rouges à demi cachés dans une corbeille de verdure et de fleurs, sont, de loin, charmants et pittoresques.
Ag:rlculture et industrie des Kabyles. — Les
Kabyles sont des cultivateurs intrépides, ingénieux et têtus. Comme leur population est très dense, très serrée, ils ont soin de ne rien laisser perdre dans leurs montagnes. Ils profitent des moindres parcelles de terre, et l’on en voit, attachés avec des cordes, ensemencer ou moissonner le rebord de quelque précipice. C’est à la fois pour économiser le sol arable et par mesure de défense qu’ils ont construit leurs habitations sur les cimes rocheuses et stériles. Des chemins muletiers, tout juste assez larges pour le passage d’un animal chargé, suivent les crêtes ou les précipices, longent les flancs des vallées, unissent
entre eux tous les villages. Outre les diverses ce'réales, ils cultivent les courges, les melons, les tomates et divers légumes, tels que fèves, haricots, artichauts. Ils ont beaucoup de figuiers, des poiriers, pruniers, abricotiers, grenadiers. Ils fabriquent, mais par des procédés grossiers, une huile qui pourrait être excellente. Ils ne font pas de vin, mais cultivent et récoltent le raisin. Ils donnent à leurs bestiaux les feuilles des frênes. Ils élèvent des volailles, des abeilles. Ils sont habiles à irriguer leurs champs, à maçonner leurs murailles, à forger leurs outils, à préparer les peaux dont ils font des outres, des selles, des courroies, des tabliers de cuir. Leurs femmes tissent les vêtements de toute la famille. Ils fabriquent encore des bijoux, des poteries, des fusils, des sabres, de la poudre ; autrefois ils fabriquaient de la fausse monnaie. Gomme tous les montagnards, ils descendent volontiers dans la plaine, se font colporteurs, ou bien louent leurs bras pour les moissons, ou s’engagent comme soldats dans les corps indigènes.
Institutions des Kabyles. — Kbila, d’où nous avons fait le nom de Kabyles, signifie confédération. Une confédération embrasse un certain nombre de tribus (arch). L’élément essentiel de chaque tribu kabyle est le village {toufikouthaddert). C’était autrefois une sorte de petite république autonome, divisée en quartiers ou karouba, administrée par la djemâa, véritable conseil communal présidé par un amm, assisté de tamen, ou adjoints. Elle exerçait le droit de paix et de guerre. Elle jugeait, au civil et au criminel, d’après la coutume ou kanoun qui n’était point écrite, mais se conservait dans la mémoire des anciens. Un esprit étroit de solidarité unit les habitants de chaque village; le pauvre est secouru fraternellement. L’hospitalité est un devoir non moins sacré que la charité. La promesse de secours, la protection jurée même à un étranger, Vanaïa, n’a jamais été violée. Mais la vengeance est un droit, comme chez les Corses, et parfois elle s’exerce terriblement ; c’est la rekba. Les femmes jouissent d’une certaine liberté, se montrent à découvert, ont de l’influence dans la famille et Yaiidia qu’elles accordent à l’étranger engagent tout le village, toute la tribu.
Des dissensions perpétuelles troublent les communautés kabyles : il est rare que le moindre hameau ne soit point partagé en deux camps, en deux partis ennemis ou çof. Les chefs de ces çof sont d’ordinaire des chefs de familles d’origine noble, dont la clientèle est nombreuse et puissante. Les marabouts ou chefs religieux exerçaient aussi autrefois une grande
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autorité qui décline aujourd’hui, et dont la décadence profite malheureusement aux progrès des confréries religieuses. Il y a donc chez les Kabyles un bizarre mélange d’institutions disparates qui rappellent notre moyen âge et ne semblent avoir réussi jusqu’à ce jour qu’à organiser l’anarchie. La paix française est un bienfait nécessaire en Kabylie plus que partout ailleurs. Mais il faudra du temps avant que les Kabyles s’y soumettent de leur plein gré*.
iluires tribus sédentaires du Tell. — Les indigènes sont fixés au sol et manifestement de race berbère dans plusieurs autres régions du Tell : dans la Petite-Kabylie, amas de montagnes pittoresques (Biban, Babor) qui s’étendent entre Bougie, Philippeville et Sétif; dans le Dahra, fertile massif compris entre îe Ghélif et la mer, à l’ouest d’Alger et au sud deCherchel et Tenès; dans VOuarsenis, au sud du Ghélif, entre Boghar. Orléansville et Mascara; dans les Traras, au sud de Nemours, d’une manière générale, dans toutes les montagnes cultivables. Hors du Tell, les indigènes sont également sédentaires dans VAurès et dans les oasis du Sahara.
li’Aurès et les Aurasiens. — Au sud de Batna s’étendent obliquement les plis serrés de VAurès, le massif le plus élevé de toute l’Algérie. Là aussi habitent des Berbères que l’on peut considérer comme sédentaires, les Aurasiens. Bien qu’ils se nomment eux-mèmes Chaouïa ou gardeurs de moutons et qu’ils se déplacent volontiers, ils sont agriculteurs, comme leurs frères les Kabyles. Ils ont des jardins, ils cultivent des céréales dans leurs belles vallées, fertiles surtout dans l’Aurès septentrional. Ils construisent leurs villages, dont les maisons en pisé et à terrasses se confondent presque avec le sol par leur couleur rougeâtre, sur les flancs ou sur les sommets de la montagne. Jadis préoccupés avant tout de se garder et de se défendre, ils avaient élevé des guelda ou tours de guet, qui ne servent plus guère aujourd’hui que de lieux de dépôt et de magasins. Ils possèdent enfin, sur les plateaux, d’immenses pâturages qui sont leur principale richesse. Malheureusement, en dépit de la neige qui tombe chaque hiver, l’eau n’est pas très abondante, le pays s’assèche, et lentement les cèdres qui couvraient autrefois les pentes de l’Aurès dépérissent ou
1. Sur les populations si intéressantes de la Grande-Kabylie, voyez : Hanoteau et Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, 3 vol., 4873;
• — Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie, 1867 ; — E. Mosqueray, Eonnalioii des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, 1886.
meurent. La craie, l’argile apparaissent de plus en plus dans toute leur nudité. Les Chaouïa ont des institutions très semblables à celles des Kabyles. Ils ont conservé des usages et des fêtes qui rappellent les temps de Rome et du christianisme.
Ksouriens. — On appelle ksar au singulier, ksour au pluriel, les villages des oasis situées soit dans les vallées de la chaîne saharienne, soit dans les Dayas ou dépressions du Sahara proprement dit. Les habitants, de race berbère mêlée de sang nègre et quelquefois arabe, sont les Ksouriens. L’oasis, ceinte d’une muraille en terre, est divisée en jardins séparés de même. A l’ombre des palmiers dattiers, dont la tête s’étale dans l’air embrasé, verdoie toute une forêt d’arbres fruitiers, tandis que, plus bas, le sol est planté de légumes ou de céréales. Partout l’eau circule en canaux savamment distribués, répand la fraîcheur et la vie. Mais il faut un rude travail pour puiser l’eau, tantôt dérivée des réservoirs de la montagne par des conduites souterraines, tantôt péniblement atteinte à travers le sable, l’argile, le grès, par des puits profonds. C’est la tâche des Ksouriens, presque toujours métayers ou khammès de maîtres et seigneurs puissants, chefs de tribus nomades, qui viennent à époque fixe visiter leurs domaines. Pour ne pas empiéter sur le terrain irrigué et résister plus aisément aux hordes pillardes qui parcourent le désert, le ksar est construit sur une éminence, hors de l’oasis. Les murailles crénelées, les tours, les maisons couvertes de terrasses sont en pisé. Les rues sont étroites et sales. Les Ksouriens, affaiblis par un travail excessif et par un séjour continuel dans l’air humide et fiévreux de l’oasis, sujets à des ophtalmies causées par les sables qu’apporte le simoun ou vent du désert, sont d’ordinaire misérables et craintifs.
Tels sont, dans la province d’Oran, les habitants des monts des Ksour, sujets des Ouled-Sidi-Cheikh ; dans celle d’Alger, ceux du Djebel-Amour et de Laghouat; dans celle de Gonstantine, les indigènes des Ziban et de Biskra, de Voued Righ et de Tougourt, du Souf avec El-Oued, enfin d’Ouargla où les nègres du Soudan sont en majorité. Opprimés depuis des siècles, les Ksouriens sont en secret tous plus ou moins favorables à la France.
lies Mxabttcs. — Les indigènes du Mzab sont des Ksouriens aussi ; mais ils forment comme un petit peuple à part, et ils ne sont soumis que depuis 1882 à notre domination. Leurs oasis sont cachées en plein désert entre Laghouat et El-Goléa,
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dans cette région pierreuse et désolée située au sud de celle des Dayas et qu’on nomme la Chebkha. Les travaux qu’ils ont accomplis pour retenir les eaux des pluies et alimenter leurs palmiers sont vraiment incroyables. Rien n’égale leur énergie, leur patience, leur économie, leur discipline. Affiliés à une secte musulmane dissidente, celle des Ibadites, très attachés aux pratiques religieuses, ils sont gouvernés théocratiquement et forment une sorte de grande confrérie puritaine. Mais leur mysticisme s’allie à un esprit très pratique et à un remarquable instinct du négoce. Beaucoup d’entre eux, laissant leurs femmes et leurs enfants au village, émigrent dans les villes du Tell. Facilement reconnaissables à leur teint mat, à leur tète carrée, à leur regard doux et fin, à leur tunique qui ressemble à une chasubleavec des raies multicolores, ils vendent du charbon, des légumes, de l’épicerie, et, quand ils ont amassé un petit pécule, ils retournent avec joie dans leurs jardins et sous leurs palmiers. Ils se sont résignés sans grande difficulté à l’occupation française, qui a mis fin à leurs dissensions intestines. Ils pourront devenir des agents précieux de notre civilisation*.
lies nomades. — Le contraste est grand entre les indigènes sédentaires et les indigènes nomades. Rien ne ressemble moins à un village du Djurdjura ou à un ksar du Mzab qu’une tribu en marche dans le désert, avec ses chameaux portant les outres, les tentes, les ustensiles de ménage, avec ses troupeaux bêlants, harcelés dans la poussière par les chiens, avec son escorte de cavaliers sauvages aux burnous flottants et aux longs fusils, tandis que les femmes, portant leurs enfants sur le dos, suivent péniblement à pied. Arrivée auprès d’un puits ou d’une source, à portée de pâturages encore verdoyants, la caravane s’arrête. Chaque douar dresse ses tentes, et, le soir venu, on allume des feux pour écarter les fauves et les voleurs. Les hommes ne ferment pas l’œil de la nuit. A l’aube ils s’endorment; les enfants s’éveillent, ils se roulent nus et jouent sur le sable; les jeunes bergers s’écartent avec leurs bêtes; les femmes vont chercher de l’eau, du bois, tissent les cordes en poil de chameau, les étoffes de laine grossière, préparent le repas de leurs maris. Du lait, des galettes de farine, des dattes sèches, du couscous, plus rarement et dans les grandes occasions un mouton rôti, pour boisson de l’eau pure, tel est le régime des nomades. Toujours en marche, l’hiver dans le
1. Sur les origines des Mzabites, voyez la Chronique d' Abou-Zahharia^ publiée et traduite pour la première fois par E. Masqueray, 1879.
Sahara, l’été sur les hauts plateaux, ils ont horreur d’un toit, ils méprisent le citadin et tout leur est prison, hors la double immensité du désert et du ciel.
Parmi ces nomades, dont la race est très mélangée, on rencontre encore, surtout chez les grands chefs du Sud, le type pur sémite. L’Arabe véritable est aisément reconnaissable. Il est maigre, svelte ; il a le visage ovale et blanc, mais hâlé par le soleil, le nez aquilin, l’œil cave, le regard vif, les lèvres minces, les dents d’une blancheur éclatante, la barbe noire et frisée. 11 séduit par sa beauté, qui a quelque analogie avec celle des félins (lions, tigres ou chats), par l’aisance, la souplesse de ses mouvements, la gravité majestueuse et la noble simplicité de son maintien, l’ample élégance du burnous qui le drape, du hdik qui encadre sa figure. 11 a l’intelligence subtile, il est observateur patient, réfléchi, et il n’en a pas moins la passion du merveilleux. Il est terrible en sa colère, capable des plus basses hypocrisies comme des plus cruelles vengeances, et pourtant esclave de la foi jurée. Alors même qu’il est menteur effronté, voleur, pillard, assassin, il a une telle assurance, un tel mépris de la vie, qu’il n’est jamais vulgaire. Cavalier admirable et s’il le faut piéton infatigable, capable de supporter les plus dures privations, brave jusqu’à la folie, il est fait pour la guerre, et il peut être pour notre armée un auxiliaire excellent, à condition qu’on ne se livre jamais à lui et qu’on soit toujours prêt à réprimer ses velléités de révolte, car il obéit volontiers, mais seulement à plus fort que lui.
lies Touares. — Un type de la vie nomade non moins curieux que l’Arabe « de grande tente » est celui des Berbères Imôhgagh, vulgairement appelés Touareg \ trop connus chez nous par le massacre de la mission Flatters, et qui étendent leurs parcours jusqu’à ceux de nos grandes tribus sahariennes. Le Targui (singulier de Touareg) est grand, maigre, mais d’une rare vigueur de muscles. Il porte, comme nos pères les Gaulois, une longue blouse et un pantalon de cotonnade bleu foncé et lustré. Les chefs seulement ajoutent à ces vêtements un burnous de couleur noire ou rouge et un haïk blanc, empruntés à la mode arabe. Le voile est la pièce caractéristique du costume targui ; c’est une bande d’étoffe qui enroule
I. Touareg signifie apostats. C’est le nom donné aux Imôhgagh par les Arabes, qui ne leur pardonnent pas d’avoir renié plusieurs fois la religion musulmane. Voyez: Duveyrier, Les Touareg du Nord, 1865; Bissuel. Les Touareg de l’Ouest, 1889; Largeau, Le Sahara algérien, 1878.
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la tète et le visage de manière à ne laisser voir que les yeux ; elle sert de préservatif contre le sable, le vent et le soleil. La monture des Touareg est le méhari (plur. mahara) ou dromadaire de course, dont la rapidité et la sobriété sont extraordinaires. Les Touareg sont armés d’une longue épée, d’une lance, éénn poignard et d’un bouclier carré. Ils forment une aristocratie orgueilleuse et impitoyable ; ils ont des esclaves noirs, des tributaires et des serfs; ils possèdent d’immenses troupeaux; ils font payer des redevances aux caravanes et les rançonnent ou les pillent. Ils n’admettent pas la polygamie. Leurs femmes sont influentes, respectées; elles savent pour la plupart lire et écrire. Ils sont braves, rusés, patients, hospitaliers et féroces. La langue des Touareg est un idiome berbère ; ils se servent pour l’écrire d’un alphabet particulier dont les caractères rappellent ceux des anciennes inscriptions libyques.
£<es semi-nomades. — Entre les nomades purs et les sédentaires, il y a un grand nombre d’indigènes algériens qui sont à la fois, et suivant la saison, sédentaires ou nomades. Lorsque le froid et la neige les chassent des hauts plateaux, ils descendent avec leurs troupeaux dans le Tell et y prennent leurs quartiers d’hiver. Ils se construisent alors de misérables huttes ou gourbis, sorte d’intermédiaires entre la tente et la maison. Ils se hâtent de gratter le sol avec leur charrue au soc de bois et sans roues, contournant et évitant soigneusement d’arracher les buissons ou les palmiers nains qui les gênent. Ils sèment de l’orge, du blé. Dès que la moisson est faite, ils remontent vers les hauts plateaux. Ils suivent ainsi chaque année des parcours réguliers et parfaitement connus d’avance. Il arrive aussi que quelques familles se fixent définitivement auprès de nos colons, qui les emploient comme travailleurs de la terre. Alors leurs gourbis sordides, entourés de débris et d’immondices, blottis dans quelque pli de terrain, se dressent à l’écart de la ferme. Lorsque l’ordure et les parasites les incommodent par trop, ils abandonnent la place et vont s’établir un peu plus loin. Ainsi, même fixés au sol, ils conservent toujours un reste de leurs instincts vagabonds. On ne modifie pas en un jour des habitudes transmises de génération en génération par une longue hérédité. Le temps, l’exemple, l’instruction parviendront seuls à transformer en agriculteurs véritables tous les indigènes du Tell. Quant aux nomades sahariens, ils ne pourraient vivre sans leurs troupeaux, et leurs troupeaux ne peuvent subsister qu’en se déplaçant de pâturage en pâturage. Sauf dans les oasis, le désert n’admet que la vie nomade.
Orgfanisation sociale des indigènes : la trlDu. —
Les indigènes algériens, à part 47 000 juifs et quelques nègres à demi fétichistes, sont tous musulmans. On sait que le Koran n’est pas seulement la loi religieuse, mais aussi la loi civile des peuples islamiques L Toutefois, il n’a pas créé de toutes pièces l’organisation sociale des indigènes algériens; il n’a fait que la régulariser et la consacrer; et c’est peut-être parce qu’il répondait en grande partie à leur situation et à leurs tendances qu’ils l’ont si facilement accepté des conquérants arabes. Or, chez bs peuples primitifs, la division politique naturelle est la tribu, et le pouvoir y appartient, après Dieu, au père de famille. Ce régime patriarcal, auquel s’adaptent si bien les préceptes du Prophète, est encore aujourd’hui prépondérant chez nos indigènes algériens. La tribu se compose chez eux de 400 à 500 tentes. Chaque tente représente en moyenne quatre ou cinq personnes. Une réunion de dix à trente tentes forme le douar. On entend par tribu l’ensemble de tous les fils, cousins, neveux, petits-fils, petits-cousins, petits-neveux, parents, obéissant, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs clients, à un même père de famille. Ainsi conçue, la famille est une association pour la vie en commun ; c’est la famille biblique. Son chef, le caid, exerce à la fois tous les pouvoirs, et, bien qu’il soit devenu sous notre domination un simple fonctionnaire, il est toujours considéré par nous comme le représentant responsable de toute sa tribu. Lorsque la tribu est trop nombreuse, elle se divise en fractions qui sont commandées par des cheikhs (vieillards). Même chez les Kabyles, la tribu existe, avec cette différence que le douar, fixé au sol et devenu village, a pris par cela même une importance telle qu’il a fait perdre de vue les antiques liens unissant entre eux les membres de la même tribu.
lia famille. — L’autorité du père de famille est, en théorie, toute-puissante sur ses femmes et sur ses enfants. En réalité, les sentiments naturels et les conditions ordinaires de la vie tempèrent ce que cette tyrannie légale comporterait d’abusif. Si le père, soucieux avant tout d’assurer la perpétuité de sa race, professe un dédain visible pour ses filles, il a une tendresse marquée et souvent touchante pour ses garçons. Si le mari achète sa femme, il est rare que sa fortune lui permette la polygamie. La femme, assujettie aux plus durs travaux chez
1. Excepté chez les Kabyles et la plupart des Berbères, qui ont leurs Kanoun.
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le nomade, qui mene lui-mème une rude existence, a du moins une certaine liberté d’allures ; elle n’est ni enfermée, ni voilée. Il en est ainsi dans les villages. Au contraire, la femme des villes est condamnée à une réclusion presque continuelle et ne doit montrer son visage qu’à ses proches ; mais elle exerce dans sa maison une influence qui, pour être cachée, n’en est pas moins réelle. Elle est souvent écoutée de son mari, qui la consulte, et respectée de ses enfants. La corruption des mœurs, qui rend les divorces fréquents ou entraîne des abus de sensualité plus odieux, l’ignorance grossière ou la brutalité, bien plus que les lois ou les coutumes, telles sont les véritables causes de l’infériorité de la population musulmane.
E<a propriété. — Il y a chez les indigènes algériens plusieurs sortes de propriété. Les biens habous sont les biens de mainmorte, dont le revenu servait jadis à l’entretien des mosquées et des autres établissements religieux ; telles étaient chez nous les possessions du clergé avant 1789. Les terres du beylik ou beylikales, également inaliénables, appartenaient au prince qui en avait l’usufruit; elles sont l’équivalent de nos biens domaniaux. La propriété arch est la propriété commune à l’ensemble des familles de chaque tribu; elle est donc très analogue à nos biens communaux. Enfin les biens melk constituent de véritables propriétés personnelles et individuelles. Malheureusement, à l’inverse de ce qui existe dans nos sociétés civilisées, Varch est la règle, tandis que le melk est l’exception. La possession de la majorité des terres par les tribus à l’état de territoires indivis est un des principaux obstacles qui s’opposent au développement économique du pays.
liC» marabouts. — A côté de l’aristocratie des nobles d’épée qui sont d’origine arabe ou se disent tels, l’influence appartient dans le monde indigène aux descendants plus ou moins authentiques du Prophète, aux Cheurfa (ausing. chérif) et a.ux Marabouts (mrabet, lié, consacré à Dieu), dont l’origine remonte aux Almoravides. Comme il n’y a pas, à proprement parler, de clergé chez les musulmans, et que tout le monde peut être hnam, c’est-à-dire chef de la prière, les marabouts tiennent lieu de prêtres. Ce sont des hommes dont la famille se rattache à quelque saint personnage et qui, spéculant sur la vénération des fidèles, vivent de quêtes, d’aumônes et de dons prétendus volontaires. Ils dirigent les zaouia, sortes d’écoles et de séminaires, servant aussi de lieux d’asile pour
les voyageurs, d’hospices et de sanctuaires qui donnent lieu à des pèlerinages périodiques *.
lies ordres relis;ieux. — En outre, il existe, des ordres religieux composés de khouan, ou frères, et même de khouatates, sœurs. Ils se distinguent entre eux par certaines pratiques, certaines formules de prières (dikr), la forme même de leur chapelet, et obéissent chacun à une règle (ouerd).
Les ordres les plus répandus en Algérie sont : 1° celui de Moulai- Jdieb ou des Tdibia, dont le chef Si Abd-es-Sclem, chérif d’Ouezzan, est' favorable à la France; 2° celui de Tidjany, dont le centre est dans l’oasis d’Aïn-Madhi, à 50 kilomètres à l’ouest de Laghouat, et qui a une succursale très importante à Temacin dans l’Oued-Righ; il est prépondérant en Tunisie et vit en bons termes avec l’autorité française; 3° celui d’Abd-er- Rafiman ou des Ralmania, qui domine en Kabylie. D’après la légende, le corps de son fondateur s’est miraculeusement dédoublé et repose à la fois au Hamma, près d’Alger, et chez les Beni-Ismaïl, dans le Djurdjura. C’est pour cela qu’on l’appelle aussi Rou-Kobreïn, « l’homme aux deux tombeaux » . Parmi les autres ordres, celui qui nous est particulièrement hostile, est celui des Snoussiâ, qui vit en Algérie à l’état de société secrète et a établi son quartier général loin de tout contact chrétien, à la zaouïa de Djerboub dans la Tripolitaine; il cherche à englober les autres ordres; il est le promoteur principal du panislamisme; il pousse, sinon à la révolte, du moins à l’émigration des musulmans, obligés de subir une domination chrétienne. Son chef s’intitule Gheikh-el-3Iahdi ; aussi a-t-il refusé de reconnaître le Madhi qui récemment souleva la Nubie contre le gouvernement égyptien.
Le chef d’un ordre porte le titre de cheikh-trika, c’est-à-dire « maître de la voie » ou grand-maître. Les khouan doivent aux instructions de leur cheikh une déférence absolue : la célèbre formule d’obéissance qui fait partie de la règle des jésuites (perinde ac cadaver) est depuis longtemps familière aux membres de plusieurs confréries musulmanes, entre autres les Rahmania, avec une expression d’un réalisme plus énergique :
« Sois comme le cadavre sous la main du laveur des morts. » Le grand-maître a sous ses ordres une hiérarchie de khalifa et ndib^ ou vicaires généraux; de moqaddem ou prieurs. Ils gouvernent au moyen de chapitres généraux ou provinciaux,
t. Par extension, on appelle aussi marabouts les petites chapelles, blanchies à la chaux, élevées d’ordinaire au sommet des collines, sur la tombe de pieux musulmans morts en odeur de sainteté.
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appelés hadra et djelala. La caisse de l’association est alimentée au moyen des offrandes volontaires ou des cotisations lixes des khoiuin. Le fanatisme musulman, attisé par quelquesuns de ces ordres religieux, est l’un des dangers les plus sérieux qui nous menacent en Algérie. L’ordre des Rahmania a été l’un des éléments les plus actifs de la grande insurrection de 1871. Il comptait dans les deux Kabylies près de 100 000 adhérents
i..es ilïssaoiia. — L’ordre de Sidi Mohammed-ben- A'issa, originaire du Maroc, est le plus connu de tous; c’est heureusement l’un des moins nombreux. Ses adeptes se livrent en effet à des excentricités répugnantes : elles relèvent de la pathologie plutôt qu’elles n’intéressent la politique ou la religion. Les A'üsaoiia, réunis le soir, à la lueur de quelques lampes, dans une mosquée ou une maison écartée, s’entraînent d’abord, aux sons d’une musique barbare, dans une danse sauvage. Ils sô penchent, se relèvent, remuent la tète avec une rapiditécroissante et arrivent peu à peu à une sorte d’insensibilité et d’ivresse qui a quelque analogie avec l’hypnotisme. Saisis alors de délire, ils poussent des rugissements, s’enfoncent des aiguilles dans les bras, les joues, la langue, marchent sur des lames de fer rougies à blanc, broient entre leurs mâchoires des morceaux de verre”^ dévorent des scorpions. Ils veulent démontrer ainsi sans doute qu’ils sont capables de tout souffrir pour l’Islam,
lies Maures. — A côté de la grande masse indigène, les Maures forment dans les villes une population à part. Ils sont probablement issus du mélange de toutes les races qui ont successivement peuplé les rivages africains et, en dernier lieu, des Mores chassés d’Espagne par Philippe III et à qui ils doivent leur nom, comme ceux-ci avaient emprunté le leur au Maroc, leur patrie d’origine. Il ne faudrait donc pas les considérer comme les descendants de ces Maures dont parle Salluste et qui se partageaient avec les Numides le sol de la Berbérie. Ils ont les traits réguliers, le teint blanc, la chevelure noire. Ils sont indolents, lymphatiques, souvent obèses. Vêtus d’une large culotte bouffante, d’une veste étroite et collante, coiffés d’un turban, chaussés de babouches, assis nonchalamment devant leur boutique, les jambes croisées, ils vendent du tabac, des parfums, des bijoux, des étoffes. Quelques-uns exercent
i. Voyez: Louis Rinn, Marabouts et Khouan, Alger, 1884., et Histoire de l’insurection de Alger, 1891. ~ Alfred Rambaud, L’Insurrection algérienne de 1871, étude sociale et religieuse, Paris, 1891.
Fiiance coloniale,
de petites fonctions dans l’administration. Le soir venu, ils vont s’enfermer dans leurs maisons soigneusement closes, ou ils regagnent sur une mule, jamais à pied, leurs fraîches villas, qui restent impénétrables à tout regard indiscret. Affables, soupçonneux, rusés, ils n’ont rien ni de la rudesse du Kabyle, ni de la majesté farouche du nomade. A force de subir des maîtres, ils paraissent indifférents à toute domination. Le dévouement sincère leur est aussi difficile que la résistance armée.
lies Israélites. — Dès l’antiquité il y avait des Juifs dans l’Afrique du Nord : la Kahina, l’héroïne de l’indépendance berbère au vu® siècle, professait le judaïsme. Ils s’y maintinrent pendant le moyen âge et furent renforcés, au xiv® et au xv® siècles, par une émigration de Juifs d'Espagne dont ils ont conservé les traditions et la langue. Persécutés par les Turcs, astreints à un costume spécial, parqués dans des quartiers misérables, ils sont devenus obséquieux et cauteleux. Eloignés systématiquement pendant des siècles de toute charge civile ou militaire, de toute profession relevée, ainsi que de la possession des terres, ils ont été obligés de s’adonner aux métiers inférieurs. Ils ont aussi pratiqué l’usure, qui leur a valu la haine et le mépris des musulmans, et aujourd’hui ils ont une tendance à accaparer les terres par des prêts usuraires, pour les revendre à gros bénéfices ou les louer chèrement aux malheureux propriétaires dépossédés.
liC» Coulougblis. — Les Couloughlis sont issus de l’union des Turcs avec des femmes indigènes. Braves comme leurs pères, ils ont été d’utiles auxiliaires de la conquête française. Ce sont des Couloughlis qui défendirent TIemcen contre les entreprises d’Abd-el-Kader. Aujourd’hui ils disparaissent rapidement et se fondent dans la population maure.
liCs nèffres. — 11 n’y a pas de préjugé de couleur en Algérie. De tout temps, des nègres du Soudan étaient importés comme esclaves, soit dans les oasis du Sahara, dont ils ont fortement modifié la population, soit dans les tribus du nord. L’esclavage est d’ailleurs très doux chez les musulmans. Ils affranchissaient volontiers leurs esclaves noirs convertis à l’Islamisme. Des négresses devenaient fréquemment les épouses de leurs maîtres, et leurs fils naissaient libres. Aussi n’est-il pas rare de rencontrer des traces visibles de sang noir dans les familles indigènes. Aujourd’hui le commerce des esclaves est
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interdit, ce qui a contribué à éloigner de nos marchés du sud, véritables ports du. Sahara, les caravanes venant du Soudan. La population nègre, cessant d’étre renouvelée, diminue, car elle résiste mal au climat du Tell et surtout des hauts plateaux. Dans nos villes algériennes , les nègres , grands enfants insouciants, exercent pourtant d’utiles métiers. Ils affectionnent particulièrement celui de blanchisseurs de bâtiments. Bien que musulmans, ils ont conservé certaines coutumes fétichistes : on les voit encore, à certains jours, égorger des poulets et des moutons, dans le quartier de Bab-el-Oued, à Alger.
Diversité des races ; unité de la relig^ion et de la langue. — En résumé, l’Algérie est bien près de former une tour de Babel par la diversité des types et des costumes, par la ' variété des mœurs et des usages, et c’est là, avec le charme de sa lumière, un de ses plus puissants attraits. Les indigènes y forment pourtant au fond une agglomération homogène. Si le patriotisme proprement dit leur est inconnu, s’ils ne peuvent s’élever, dans leur conception sociale, au-dessus de l’idée de famille, de village, de tribu ou de çof rivaux, ils sont unis par des liens pufssants, ceux de la religion et de la langue. Sauf les Juifs, qui sont à part. Berbères ou Arabes, Turcs, Gouloughlis, Maures et nègres, nomades ou sédentaires, habitants des oasis ou des hauts plateaux, du rivage ou de la montagne, des cités ou du désert, tous reconnaissent pour loi V Islam. Tous, à part un certain nombre de tribus qui ont conservé l’usage exclusif d’un dialecte berbère (le kabyle du Djurdjura ou le chaouia de l’Aurès), entendent ou parlent l’arabe. Langue, religion, ces deux obstacles à la civilisation sont-ils invincibles? Il n’est pas démontré que leKoran soit un obstacle au progrès, qu’il ne puisse s’accommoder, tout aussi bien que le christianisme, aux aspirations nouvelles de la conscience occidentale. Pourquoi , comme tout ce qui est humain, ne serait-il pas transformable? Laissons au temps, au pouvoir irrésistible des clartés scientifiques, à notre impartiale tolérance, le soin d’accomplir au sein de la religion du Prophète une lente et salutaire évolution. Reste la langue. Elle est par excellence la marque distinctive des nationalités. Tant que nous parlerons seuls français en Afrique et que la Berbérie continuera à parler arabe, il y aura deux peuples ennemis campés en face l’un de l’autre sur ce sol arrosé déjà par le sang de tant d’armées. Indigènes et colons ne se connaîtront pas, ne s’entendront pas. Il faut donc enseigner le français aux indi-
LA riUNCK CÜLOMALE
gènes. L’ignorance du français, telle est cette nouvelle Carthage qui doit diparaître si nous voulons, plus humains que le vieux Caton, conquérir pacifiquement l’Algérie, après l’avoir domptée.