INTERVENTION FRANÇAISE ET OCCUPATION DE LA RÉGENCE
Causes «le l’intervention. — Les deux causes qui amenèrent notre intervention en Tunisie ont été données très exactement et en toute franchise dans le Livre jaune publié à ce moment. Dans sa circulaire aux agents du gouvernement à l’étranger, M. Barthélemy Saint-Hilaire leur disait, le 9 mai 1881 ;
« Aux confins de la Tunisie et de l’Algérie, il y a toute une zone de tribus insoumises et belliqueuses qui sont perpétuellement en guerre et en razzias les unes contre les autres et qui entretiennent dans ces contrées, naturellement très difficiles, un foyer d’incursions, de brigandage et de meurtres. Le plus ordinairement, ce sont les tribus de notre domination qui en sont les victimes, parce que, grâce au régime plus doux dont nous leur avons apporté le bienfait, elles sont devenues plus sédentaires et plus paisibles en se civilisant peu à peu; mais les tribus tunisiennes sont plus barbares et plus aguerries, et, entre celleslà, on distingue surtout les Ouchtetas, les Freichichs et les
Khroumirs . Le premier objet de notre expédition, c’est la
pacification définitive de notre frontière de l’est.
« Mais ce ne serait rien d’y avoir rétabli l’ordre et le calme, si l’Etat qui nous est limitrophe restait sans cesse hostile et menaçant. Nous ne pouvons pas craindre une attaque sérieuse de la part du bey de Tunis tant qu’il en est réduit à ses propres forces ; mais la plus simple prudence nous fait une loi de veiller aux obsessions dont il peut être entouré et qui, selon les circonstances, nous créeraient en Algérie de très graves embarras dont le contre-coup porterait jusqu’en France.
« Jusqu’à ces derniers temps, nous sommes demeurés en excellente intelligence avec le gouvernement de S. A. le Bey, et, si parfois nos rapports avaient été troublés pour le règlement de quelques indemnités dues à nos tribus lésées, l’accord s’était promptement rétabli ; il s’était même consolidé à la suite de ces dissentiments légers. Mais dernièrement, et par des causes
qu’il serait trop délicat de pénétrer, les dispositions du gouvernement tunisien envers nous ont totalement changé; une guerre sourde d’abord, puis de plus en plus manifeste et audacieuse, a été poursuivie contre toutes les entreprises françaises en Tunisie, avec une persévérance de mauvais vouloir qui a amené la situation au point où elle est arrivée aujourd’hui. »
Afin de mieux éclairer encore l’Europe sur nos intentions et pour qu’aucun doute ne subsistât sur les limites que nous entendions assigner à notre action, le ministre des Affaires étrangères ajoutait : « Nous avons montré depuis plus de quarante ans que si nous étions obligés, pour la sécurité de la France algérienne, de revendiquer dans la Régence une situation prépondérante, nous savions respecter scrupuleusement les intérêts des autres nations, qui peuvent, en toute confiance, vivre et se développer à côté et à l’abri des nôtres. Les puissances savent bien que nos sentiments à leur égard ne changeront pas. »
Des critiques véritablement peu attentifs ont reproché au gouvernement français de n’avoir pas su, en entrant en campagne, « ce qu’il voulait faire ». Il ne semble pas, au contraire, que les causes, le but et les limites d’une entreprise de ce genre aient jamais été plus nettement indiqués que dans le cas présent. Le programme ainsi établi a été suivi de point en point : la frontière a été pacifiée ; l’autorité beylikale, respectée dans son indépendance, mais soumise à un contrôle exact, n’a plus la faculté de suivre contre nous une politique hostile. Enfin les traités de la Tunisie avec les puissances ont été respectés ; le commerce et les intérêts de celles-ci se sont développés pacifiquement et sans entraves à côté des nôtres ; elles n’ont fait que profiter d’un contact plus immédiat avec nous.
Rôle de if . Roustan, consul i^énéral de France. —
Si ce programme a pu être réalisé avec une grande rapidité, nous le devons à notre armée dont nous allons raconter les mouvements, et tout autant à l’habileté et au sang-froid du représentant de la France. M. Roustan. Venu en Tunisie à une époque où l’influence française avait subi de fortes atteintes (1874), M. Roustan avait cherché à rétablir notre prestige compromis. Il y était parvenu d’abord, mais non sans peine. Sans que l’Angleterre et l’Italie eussent eu de visées sérieuses sur la Régence, leurs consuls faisaient tout comme, et, s’étant insinués dans les bonnes grâces de la cour beylikale, ils se partageaient le droit de conseiller et d’encourager. Pour justifier cette
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attitude, l’un parlait à son gouvernement des guerres puniques, l’autre de la route des Indes. Il fallait Carthage à la jeune Italie, héritière de Rome; Bizerte était nécessaire à l’Angleterre pour compléter le jalonnage du grand chemin maritime d’Orient; il fallait l’ajouter à une série qui comptait déjà Gibraltar, Malte, Périm et Aden, en attendant Chypre qui ne devait pas tarder à être occupée. M. Wood était un de ces agents de l’ancienne carrière consulaire anglaise qui, sans s’occuper beaucoup des questions de possibilité et de conséquences, ne voyaient partout autour d’eux que de nouvelles Indes à conquérir. Un simple rôle de confident était réservé par les deux puissants consuls à l’agent de la France. Celui-ci parvint à changer ce rôle. Avec un tact infini et une habileté consommée, sans se brouiller avec aucun de ses collègues ni provoquer de querelles internationales, M. Roustan, et ce sera sa gloire, sut rendre tout d’abord à notre pays sa place dans les affaires de la Régence et reconquérir comme au temps des traités de Louis XIV, « la prééminence sur tous les autres consuls ». Lorsque, au bout de six ans, le bey, tout à coup, changea d’attitude, ce fut en vain qu’il voulut se détacher de nous. Toutes les précautions étaient prises ; dans presque toutes les provinces de la Régence le nom français était connu; une partie de la population nous appelait, attendant de nous des réformes et une meilleure administration. L’entrée en campagne, que les incursions de la frontière et l’attitude hostile du bey avaient rendue indispensable, ne pouvait manquer d’être suivie de faciles et rapides succès, l’opposition que rencontreraient nos armes ne pouvant être que partielle.
lies bostilitës contre les Kbroumtrs. — Une première violation de frontière parles Khroumirs, tribu belliqueuse, qui, chaque année, repoussait à coups de fusil les collecteurs d’impôt tunisiens et dont le nom signifie « le ferment, la gent en ferment ‘ », avait eu lieu le 17 février 1881 ; une deuxième, plus grave, se produisit les 30 et 31 mars ; un combat véritable en fut la suite ; un soldat du 59® de ligne y fut tué, un caporal grièvement blessé. Le jour suivant, l’entrée en campagne fut décidée par le gouvernement de la République. La France sortait du recueillement où elle était demeurée depuis dix ans et, pour la première fois depuis la douloureuse année 1871, ses troupes recevaient un ordre de marche.
-1. Duveyrier, La Tunme, ch. VIL
lA TUNISIE
Entrée des Français dans la Rég^ence. — Sous le commandement en chef du général Forgemol de Bostquenard, trois divisions, dirigées par les généraux Logerot, Japy et Delebecque, furent concentrées dans la région de Bône ; au total 23,000 hommes. Des pluies torrentielles et des brouillards intenses, enveloppant un pays montagneux et à peu près inconnu, retardèrent le départ des troupes, qui n’eut lieu que le 22 avril. Devant une force aussi imposante, les tribus tunisiennes se replièrent en toute hâte et furent d’abord insaisissables ; la poursuite à travers des montagnes inexplorées et sans routes, dans lesquelles chevaux, mulets et canons n’avançaient qu’à grand’peine, était fort pénible. Cependant, le 26, l’ennemi fut rejoint au col de Fedj-Kafila : après une vive résistance, il dut l’abandonner en grand désordre, ainsi que les deux autres postes de Hadjar-Menkoura et Kef-Cheraga. Le même jour la brigade Logerot arrivait au Kef, et la ville, après quelques velléités de résistance heureusement calmées grâce à la prudence de notre agent consulaire, M. Roy, ouvrit ses portes et l’unique citadelle de la Tunisie occidentale se trouva entre nos mains. Le général Logerot y laissa garnison et, après un combat très brillant, dans lequel bon nombre d’ennemis périrent et où nous eûmes six tués et quatorze blessés, il opéra sa. jonction avec la colonne Delebecque. Refoulées dans toutes les directions, les tribus du pays Kbroumir se trouvaient réduites à l’impuissance.
Pendant ce temps, du côté de la capitale, M. Roustan remplissait avec bonheur la diflicile mission qui lui était échue : empêcher le bey de se déclarer en guerre avec nous et de s’enfuir dans l’intérieur, obtenir au contraire la coopération des réguliers tunisiens avec nos troupes, enfin prévenir tout mouvement insurrectionnel dans Tunis même.
Déliarquement à Bizerte. — Tandis que sa ferme attitude rassurait les colonies européennes et tenait en respect la partie hostile de la population indigène, un débarquement dont les préparatifs avaient été gardés entièrement secrets avait lieu à Bizerte. Partis de Toulon, les généraux Bréart et Maurand, le 2 mai, avaient occupé la ville sans difficulté. Une colonne française pouvait être de là rapidement conduite jusqu’à Tunis. Ce fut à ce moment précis que le désir d’intervenir se manifesta avec le plus de vivacité à l’étranger.
Essais cl’intei’veiition étrangère. — La Porte, qui depuis le début n’avait cessé de mettre en avant les droits légendaires qui avaient découlé un moment pour elle de la
conquête de Tunis par Khaïr-Eddin Barberousse au xvi® siècle, se voyant perpétuellement éconduite, prit tout à coup la résolution d’agir par la force, et, puisqu’on parlait d’ordre à rétablir dans un pays musulman, d'accomplir elle-même cette tâche ardue. Une escadre fut armée à la hâte. Elle était à la hauteur de La Canée quand ce projet fut connu en France. Le jour même, 5 mai, M. Barthélemy Saint-Hilaire télégraphiait à notre ambassadeur à Constantinople, M. Tissot, d’avertir les ministres ottomans que, si une ingérence pareille se produisait, nous nous considérerions sur-le-champ comme en état de guerre avec la Porte. En même temps notre flotte recevait l’ordre d’arrêter au passage l’escadre turque et de s’opposer par la force à tout débarquement sur un point quelconque de la Régence. C’étaient, presque mot pour mot, les instructions qui avaient été envoyées trente-cinq ans plus tôt, en juin 1846, par M. Guizot au prince de Joinville, lequel devait aussi repousser de vive force les Turcs « si quelque tentative hostile avait lieu de leur part, sur une partie quelconque du territoire de la Régence ». Comprenant qu’il n’y avait pas là de notre part une vaine assurance, les ministres ottomans abandonnèrent leur projet et renoncèrent de même, sur un nouvel avis identique, à leur intention de faire simplement paraître le pavillon ottoman en rade de La Goulette. Bs durent se contenter d’envoyer à grands frais toute une armée à Tripoli, de faire relever bruyamment les bastions des abords de la ville, de recevoir à bras ouverts les dissidents tunisiens qui passaient la frontière. L’armée mal payée, les dissidents privés de leurs ressources, mirent le pays au pillage et le ruinèrent à qui mieux mieux ; la Tripolitaine s’en ressentencore aujourd’hui. C’est là Tunique satisfaction que reçurent, à propos des affaires tunisiennes, les goûts panislamiques de Sa Majesté Abdul-Hamid.
Une autre proposition d’intervenir, mais celle-là d’une forme toute pacifique, se produisit à la même époque. Le
7 mai, l’Angleterre fit offrir par lord Lyons ses bons offices à la France, et, si cela pouvait nous agréer, sa médiation. Le gouvernement déclina, en termes très amicaux, cette offre courtoise ; mais il comprit qu’il devait se hâter de terminer lui-même l’affaire tunisienne en traitant directement avec le bey.
Traité du Bar<lo. — Le général Bréart reçut, le
8 mai 1881, Tordre de quitter Bizerte; il campa le 9 avec ses troupes au Fondouk, à vingt-cinq kilomètres de Tunis; le 10,
LA TÜMSIE
il reçut ses pleins pouvoirs pour traiter et, le 12, arrêtant ses tètes de colonne à La Manouba, à deux kilomètres du Bardo, fut présenté par M. Roustan à Son Altesse, alors installée au palais de Kasr-Said, à côté du Bardo. Le traité ayant été lu en arabe à Mohamed-el-Sadok, ce prince demanda à réfléchir et tint conseil pendant quatre heures. A huit heures du soir, il fit appeler de nouveau les plénipotentiaires français et signa le traité en leur présence.
Par cet acte, le gouvernement de la République garantissait l’intégrité du territoire tunisien contre toute attaque du dehors et assumait la responsabilité de la préservation de l’ordre au dedans. Il maintenait, conformément à ses engagements antérieurs avec les puissances, les traités qui unissaient celles-ci à la Tunisie. Les agents diplomatiques et consulaires de la France étaient chargés de la protection à l’étranger des intérêts et des nationaux de la Régence. Enfin les parties contractantes se réservaient de procéder, lorsque le moment serait favorable, à une réorganisation totale de ce système financier tunisien qui avait donné lieu à tant de plaintes et qui menaçait d’amener la ruine totale du pays.
Première paciflcation de la Réii;eiice. — Ce traité fut communiqué aux diverses puissances européennes. Les Anglais demandèrent ce que l’on comptait faire de Bizerte ; pas un port de guerre pour le moment, leur fut-il répondu, peutêtre un port de commerce. Il n’y eut pas d’autres observations. Les mouvements de nos troupes continuèrent dans la partie septentrionale de la Tunisie ; ils furent appuyés par des colonnes de l’armée régulière du bey, commandée par Sidi-Ali, depuis bey de Tunis, lequel avait fait comme son frère sa soumission la plus complète au nouvel ordre de choses. Au 31 mai, l’insurrection était entièrement calmée; les Meknas, les Mogods et les autres tribus de la frontière et du pays Khroumir reçurent Vaman, c’est-à-dire l’amnistie, et l’on put considérer la partie militaire du programme comme terminée.
Rappel d'une partie des troupes. — Une partie des troupes (dix mille hommes) fut rappelée en France. C’était une satisfaction partielle donnée à l’opposition ; celle-ci avait fait grand bruit du nombre relativement considérable de morts causées par les fièvres dans l’armée d’occupation et avait créé en France une vive anxiété de voir ces opérations prompte- ' ment terminées. Comme on le sait et comme l’expérience l’a montré depuis, la Tunisie, à part quelques points qu’il est
LA FKANCIî COLONIALE
facile d’éviter et qui sont bien connus, n’est pas un pays fiévreux; mais les fatigues de la marche dans des régions sans chemins, à la poursuite d’un ennemi la plupart du temps insaisissable, par des pluies et des brouillards d’une intensité exceptionnelle, avaient occasionné dans l’armée beaucoup de cas de fièvre typhoïde, et ce mauvais état sanitaire, exagéré par le bruit public, faisait désirer par une partie de la population le rappel des troupes.
IVouvelle agitation. — Quoi qu’il en soit, le rappel eut lieu et on en vit immédiatement les fâcheux effets. Le bruit se répandit parmi les indigènes qu’un ultimatum du sultan avait causé cet exode inattendu et qu’une armée ottomane considérable venait au secours des Tunisiens. On sait avec quelle rapidité des bruits pareils et même beaucoup d’autres plus invraisemblables encore se répandent parmi les Arabes et avec quelle crédulité ils sont accueillis. L’agitation recommença dans la Régence, non plus dans le nord que nous continuions d’occuper suffisamment, mais à l’est, au sud et dans les environs mêmes de Tunis où nous n’avions pas pénétré : des assassinats et des faits de pillage avaient lieu aux portes de la capitale. Vers le milieu de juin, des nouvelles inquiétantes arrivèrent de la région du Sahel ; à la tête de tribus insoumises, Aliben-Khalifa désolait le pays et y entretenait l’agitation; elle était grande surtout dans la riche cité de Sfax, dont les habitants, le regard sur la mer, attendaient de jour en jour la venue de la flotte du Grand-Seigneur. Il fallut renvoyer des troupes dans la Régence. Les envois se firent par deux et trois bataillons à la fois; ils s’élevèrent de juillet à octobre à trente mille hommes.
Insurrection de ISfax et ses suites. — Le 28 juin, la ville de Sfax entre en révolte ouverte ; le quartier européen est envahi et pillé; le vice-consul de France, blessé dans l’émeute, se retire avec ses nationaux et le reste des étrangers à bord du Chacal, de V Alma et des autres bâtiments européens arrêtés en rade; la rébellion triomphe et s’étend jusqu’à Gabès, à VArad, au Djérid, Il était nécessaire de prendre d’énergiques mesures. L’escadre de la Méditerranée se réunit dans les premiers jours de juillet devant Sfax, qui fut bombardée par l’amiral Garnault et par le commandant (depuis amiral) de Marquessac. Les Arabes de la côte, qui n’avaient aucune idée de la puissance de notre artillerie, s’imaginaient que, de la distance où les navires français avaient dû s’arrêter,
nos obus n’atteindraient pas la ville. Ils furent bientôt convaincus du contraire; en fort peu de temps, les murs et la citadelle furent battus en brèche; quelques projectiles allèrent même atteindre, par delà l’enceinte de la ville, des campements de révoltés établis dans la campagne.
Le 16 juillet au matin, l’ordre de débarquement fut donné. Par un soleil splendide, les embarcations prirent la mer, emportant, sous le feu des Arabes, environ trois mille hommes, tant marins que soldats de l’armée de terre. Les batteries indigènes installées sur la plage avaient été détruites la veille; rétablies pendant la nuit, elles avaient été renversées de nouveau avant le débarquement; néanmoins, dans les fossés creusés derrière elles, leurs servants, acharnés à défendre la position, attendirent nos soldats de pied ferme, luttèrent jusqu’au dernier souffle et moururent, sans fuir ni se rendre, près des pièces qu’ils n’avaient pu protéger. La ville se défendit de même; il fallut, dans certaines rues, prendre les maisons une à une; ce qui fut un exemple unique dans l’histoire de notre occupation de la Tunisie. Enfin marins et soldats arrivèrent à la Kasba, s’y établirent, et les révoltés s’enfuirent hors des murs dans la direction du sud, emportant ce qu’ils pouvaient du butin fait par eux dans le quartier européen avant la prise de la place. Nous eûmes à l’assaut de la ville huit morts et quarante blessés ; nous n’en avions eu aucun pendant le bombardement. Une contribution de 5 millions de francs fut imposée à la ville qui avait donné l’exemple de la rébellion. Sousse, Djerba, Gabès furent occupées successivement.
Pendant ce temps, les élections générales avaient eu lieu en France le 21 août, et, en donnant une forte majorité au ministère, elles avaient montré qu’en somme, malgré les protestations de la partie hostile de la presse, le pays approuvait l’acte courageux qui devait nous valoir un si notable accroissement de puissance africaine. On résolut de poursuivre énergiquement l’entreprise et, comme on avait fait pour le pays des Khroumirs, de balayer toute la Régence, au moyen de colonnes venues de points différents qui auraient un lieu de jonction commun.
Occupation de Kérouan. — Le général Forgemol partit de Tebessa, le général Étienne, de Sousse, une troisième colonne était commandée par le général Logerot. Le rendezvous était à la ville sainte de Kérouan, dans laquelle les chré-
tiens n’avaient jamais pénétré, et qui passait pour le foyer principal du fanatisme musulman. L’exemple de Sfax donnait lieu de croire qu’on rencontrerait une vive résistance ; mais il n’en fut rien. Sauf dans le nord-ouest où elles ont gardé leurs qualités belliqueuses, les tribus tunisiennes n’ont aucunement les goûts guerriers des habitants du Maroc ou de la province d’Oran. Sur tout le parcours de nos colonnes, elles s’enfuirent ou effectuèrent leur soumission. Ce furent pour nous de simples promenades militaires qui s’exécutèrent avec beaucoup d’ordre, et qui eurent, outre l’avantage de nous faire connaître le pays, celui de donner aux Arabes du centre quelque idée de nos forces et d’étouffer pour longtemps toute velléité de révolte. Le général Étienne arriva le 26 septembre devant Kérouan, le général Logerot le 28, le général Forgemol, le 29. La ville ne se défendit pas et nos troupes entrèrent sans combat dans les murailles qui renferment le tombeau du barbier du Prophète. La colonne amenée d’Algérie par le général Forgemol comptait dix à onze mille musulmans de notre armée, qui ne manquèrent pas d’aller faire leurs dévotions devant les saintes reliques. Ce zèle religieux de la part de soldats français ne contribua pas peu à faire comprendre à la population que nous ne venions pas persécuter, que nous arrivions en protecteurs et non en ennemis, et qu’on pouvait vivre sous notre domination sans renier pour cela la foi de ses pères.
L’attaque d’une gare sur la ligne de Tunis à la frontière, la gare de VOued-Z argua, par les Arabes, suivie du massacre du chef de la station et de plusieurs employés (30 septembre), attaque promptement et sévèrement punie, est le dernier fait grave qui ait marqué la campagne tunisienne.
Pacification cléfinitiwe du pays. — A l’automne, le pays était entièrement pacifié. Dans le sud, il est vrai, Ali-ben- Khalifa, réfugié avec ses partisans en Tripolitaine, faisait de temps en temps quelques incursions sur le territoire tunisien ; mais il était surveillé par le général Logerot, dont les troupes exécutaient de fréquentes marches sur la frontière. Le vieux révolté fut bientôt réduit à peu près à l’impuissance; les tribus soumises et les tribus dissidentes se razzièrent à tour de rôle pendant quelque temps ; il y eut pillage, mais il n’y eut plus guerre. Bientôt, du reste, allait commencer, grâce à l’aman que le bey, sur les conseils du résident de France, accorda à tous les rebelles, le mouvement de rentrée qui fit le vide autour du vieil Ali. 11 n’avait plus qu’une poignée de partisans lorsqu’il
mourut sous sa tente, en novembre 1884. Les efforts de notre consul général à Tripoli, M. Féraud, et ceux du gouverneur tunisien de l’Arad, le général Allégro, hâtèrent cette fin pacifique de la campagne.
L’histoire de la Tunisie, depuis Tannée de l’occupation, n’est guère que celle des réformes que la France y a introduites; elles seront examinées dans un chapitre à part.
Il suffira de signaler ici la chute de Moustapha-ben-Ismaïl, l’ancien favori du bey, remplacé, dans Tété de 1881, par Mohammed-Khaznadar ; la désignation de M. Paul Gambon, préfet du Nord, pour succéder à M. Roustan, dont la tâche diplomatique à Tunis était terminée (18 février 1882); Tavènement d’Ali-Bey, frère du bey Sadok, le 28 octobre 1882 ‘ ; la nomination de Si-Azis-bou-Atour, premier ministre; enfin la convention franco-tunisienne du 8 juin 1883, par laquelle le bey s’engage « à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles » et, en un mot, reconnaît ouvertement le protectorat de la France.
Attaques de la presse contre M. Roustan. — Ce
rapide historique de l’établissement de notre protectorat en Tunisie serait incomplet, si nous ne rappelions en terminant que, comme Dupleix, et comme Lally, comme la plupart de ceux qui se sont voués à l’accroissement de notre empire colonial, M. Roustan, redouté et admiré par tous les étrangers qui avaient eu à lutter avec lui, fut, en France, abreuvé d’injures et de calomnies. Appartenant à une famille dont tous les membres se sont distingués au service de l’État, dans l’armée, dans la marine, dans l’enseignement supérieur, remarc^ué dès ses débuts pour le courage dont il avait fait preuve en Egypte pendant la terrible épidémie de 1865 et pour son habileté politique éprouvée dans nombre de postes difficiles, M. Roustan s’est vu appliquer les appellations les plus ignominieuses. Il a été représenté comme un « faiseur d’affaires », un « traître à la patrie » qui n’avait rien voulu que « voler des millions sur des cadavres ». Le procès qui s’en est suivi est encore présent à toutes les mémoires, de même. Dieu merci, que le mouvement général d’opinion qui, à la fin, a révisé le jugement rendu dans cette affaire. Il suffira sans doute de rappeler comment les polémiques furieuses de divers journaux qui, à travers M. Roustan, cherchaient à atteindre M. Gambetta, ont été
1. Ali-Bey est né en 1817. Suivant la coutume musulmane, l’héritier présomptif est un autre vieillard, son frère, Mohammed-Taïeb.
jugées par un écrivain peu suspect de partialité, M. de Mazade, de l’Académie française : « Voilà, a-t-il écrit sur le moment même, un homme qui aura servi son pays dans des postes lointains et souvent pénibles, qui aura eu plus d’une fois à déployer toute son énergie, à engager sa responsabilité pour la défense des intérêts nationaux. Naturellement, il est obligé d’user, au besoin, des moyens qu’il a sous la main; de l’aveu de tous, cependant, il est resté honnête, uniquement occupé de son devoir d’agent de la France, et un jour vient où, sur la foi d’on ne sait quelles dénonciations obscures ou intéressées, il est exposé à être offert en spectacle devant un prétoire, à voir son nom traîné dans toutes les polémiques, ses plus simples actions dénaturées par l’esprit de parti. Est-ce par cette manière de payer le dévouement qu’on se figure recruter, pour les plus difficiles services du pays, des fonctionnaires intelligents, actifs et utiles? S’il devait en être ainsi, la première pensée des agents employés au loin serait bientôt de ne jamais se compromettre, de ne point engager leur responsabilité pour les intérêts nationaux, d’éviter enfin les affaires le plus possible, au risque de laisser décliner l’influence française au milieu de toutes les compétitions ardentes. On aurait bien gagné et la République serait bien servie si, dans tous les postes compromettants,’ où il y a des intérêts français à défendre, nos représentants en étaient chaque matin à craindre d’être dénoncés dans un journal de Paris et d’avoir à intenter, avec le même succès que M. Roustan, des procès en diffamation devant le jury de la Seine ‘ I » M. Roustan a été nommé depuis ministre de France à Washington et ambassadeur à Madrid. Il est grand-croix de la Légion d’honneur.
Gouvernement de M. Cnnibon et de ses siiecesseurs. — Depuis dix ans, la Tunisie n’a plus donné aucun souci à la France. A un moment seulement, en 1890, des difficultés assez graves se sont élevées entre les cabinets de Paris et de Rome à propos du droit d’inspection sur les écoles italiennes de la Régence. A part ce conflit, assez promptement apaisé, l’histoire de la Tunisie n’est plus que l’histoire des réformes qui y furent accomplies, au nom du bey, sous l’action de la France. Ces réformes se sont poursuivies sous les résidents généraux qui se sont succédé à Tunis et spécialement M. Cambon (de 1882 à la fin de 1886).