En janvier et en juillet
les Tunisiens sont infiniment plus faciles à atteindre par ce moyen. Quand la majorité des Arabes parlera français, ils seront moins fanatiques. On s’est donc mis à le leur apprendre et les résultats obtenus sont surprenants. Il faut dire du reste que, même avant notre entrée en Tunisie, les indigènes s’étaient déjà mis à cette étude, et le degré de connaissances européennes acquis par les élèves du collège Sadiki était fort remarquable. Nous n’avons donc pas eu à créer cet enseignement, mais à l’encourager.
La direction de l’enseignement public a été créée en mai 1883; elle a été définitivement organisée par le décret beylikal du 6 mai 1884. Cette fonction est actuellement occupée par M. Machuel, arabisant distingué et excellent administrateur. Le directeur est assisté d’un inspecteur général des études arabes et d’un inspecteur primaire.
Le budget de l’enseignement était, en 1885, de 120000 francs ; en 1889-90, de 530 016 francs; en 1892 , de 617 106 francs, auxquels s’ajoutaient environ 200 000 francs supportés par les communes et les revenus du collège Sadiki. En 1883, on ne comptait dans la Régence que 24 établissements scolaires, dont deux collèges (Sadiki et le collège congréganiste de Saint- Charles). Sur les 22 établissements primaires, 19 étaient dirigés par des frères de la Doctrine chrétienne, des missionnaires d’Afrique, des sœurs, etc., et 3 étaient entretenus par l’Alliance Israélite. En 1891, il y avait 77 établissements scolaires publics. D’abord 4 d’enseignement secondaire : le collège Saint-Charles, fondé par le cardinal Lavigerie en 1880 et devenu en 1886, à la suite d’une entente entre l’État et lui, un lycée universitaire; le collège Sadiki, fondé en 1876 par le feu bey et réformé par nous ; le collège Alaoui, fondé en 1884 par le bey Ali, et qui est en même temps une école normale ; enfin une école secondaù'e avec cours normal, pour les jeunes filles. Il y 73 écoles primaires publiques, dont 54 laïques et 1 7 congréganistes. Il y en a en outre 8 écoles privées ; les 3 écoles de l’Alliance israélite ' et 5 écoles congréganistes. Remarquons que les écoles de l’Alliance à Tunis instruisent 1350 garçons et 1600 filles. La population de toutes ces écoles a passé de 4 390 élèves en 1885 à 8 702 en 1889, à 10 991 en 1891, dont 7 246 garçons et 3 745 filles. En 1883 on ne comptait en Tunisie que 150 élèves indigènes étudiant la langue française; en 1885, 474; en 1889, 1 765; en 1891, 2 471. Les autres nationalités sont ainsi
1. Les deux écoles de Tunis (garçons et lilles) et de Sousse (garçons).
réparties : Français, 1 494; Italiens, 1 730; Maltais, 1 394; Israélites, 3 733; divers, 169.
Le personnel enseignant était en 1891 de o35 maîtres, ou maîtresses, dont 2 agrégés et 13 licenciés. En 1890, il y avait 130 maîtres et 28 maîtresses laïques; 30 maîtres et 33 maîtresses congréganistes; 57 professeurs indigènes pour la langue arabe. Dans les écoles privées, 22 maîtres laïques et 26 congréganistes.
A côté de cours publics de langue arabe à l’usage des Français, nous avons ouvert pour les Tunisiens des cours supérieurs français, consacrés l’un à la littérature, un autre à la législation, un troisième a la comptabilité. Le collège Sadiki, avec ses deux cents élèves, tous musulmans, a été réorganisé ; des méthodes d’enseignement meilleures y ont été introduites ; des écoles annexes, qui lui préparent de bons élèves, lui ont été adjointes. Surtout son administration financière a été réorganisée et les dilapidations qui ont amoindri, du fait des favoris du bey Sadok, les grands revenus dont cette institution jouissait primitivement, ne sont plus possibles. A V école normale ou collège Alaoui, se forment des professeurs indigènes, qui, connaissant bien le français et les méthodes européennes, seront envoyés plus tard dans les écoles des principales villes de Tunisie.
Au collège Saint-Charles, 240 élèves suivent les cours, qui sont ceux des collèges français. Français, Maltais, Italiens, Israélites, Musulmans sont admis indistinctement dans cet établissement; la religion de chacun est respectée; la bonne intelligence est parfaite entre les élèves.
Le même mélange de nationalités se retrouve dans les établissements primaires dirigés par des Soeurs ou des Frères français. On compte, ainsi, dans l’établissement fondé pour lesjeunes lilles par les Dames de Sion, des Françaises, des Italiennes, des Grecques, des Maltaises. D’autres écoles de filles ontété ouvertes à la Goulette, à la Marsa et à Déjà. Des écoles de garçons, surtout européens, fonctionnent à Tunis, à la Goulette, auKef, àSousse, à Mahédia, à Monastir, à Sfax, à Djerba. De nouvelles écoles viennent d’être construites à la Marsa, l’Ariana, Testour, Tebourba, Mateur, Soliman, Zaghouan.
De plus, et ce n’est pas ce qui nous importe le moins, les ressources du budget tunisien ont permis de fonder, dans les principaux centres, sept écoles indigènes dans lesquelles, outre le Koran et la grammaire arabe, le français sera enseigné. Le succès de ces établissements a dépassé toute attente et déjà
presque partout, même à Kérouan, la ville sainte, le voyageur est surpris de rencontrer souvent de jeunes Arabes capables de le comprendre. Les cours du soir faits à Tunis aux adultes musulmans sont suivis par environ 3 020 élèves.
Non seulement les autorités religieuses indigènes ne s’opposent pas à ce développement de l’instruction française, mais elles l’encouragent au contraire ; sans leur bon vouloir, du reste, nos efforts seraient vains. Cette attitude montre en elles une largeur d’esprit peu commune en pays d’Islam. Le grand pontife de la religion musulmane à Tunis, le Cheïkh-ul-islam, disait à M. le directeur Machuel : « Je tiens à ce que mes enfants apprennent la langue française, parce que, de notre temps, on n’a pas le droit d’ignorer ce qui se passe dans les pays voisins et principalement en Europe, et votre langue est naturellement celle que nous devons étudier... Quant aux Musulmans de Tunisie, ils s’habituent à votre présence et ne voient plus d’un mauvais œil les progrès que fait votre influence. Traitez-les avec justice ; respectez leurs croyances et leurs usages; évitez de les froisser par des mesures arbitraires ou inopportunes ; vous aurez vite achevé de les conquérir moralement L »
Le chef respecté de la religion des indigènes a pu voir que telles étaient bien nos intentions; rien n’a été fait qui pût froisser le sentiment des Arabes, et, si l’on a ouvert pour eux des cours et des écoles de français, on s’est heureusement gardé de détruire leurs écoles koraniques.
Ils continuent à avoir dans la Régence 853 kouttab ou écoles primaires, dont 108 à Tunis même, avec environ 15 000 élèves, dont 2 400 à Tunis. Dans ces écoles, on enseigne presque exclusivement la lecture et la récitation du Koran, la lecture et l’écriture, et, dans quelques-unes, les éléments de la grammaire et du droit musulman.
De plus les cours de la Grande Mosquée, la Djama- Zitouna, fondée en 698 de notre ère, qui forme une sorte d’université dans le genre de celles que nous avions au moyen âge, sont toujours assidûment suivis. Elle a pour doyen le Chéïk/iul-islam. Elle compte 856 élèves, qui reçoivent leurs leçons dans la mosquée même. « La salle de la Grande Mosquée offre un aspect vraiment curieux aux heures des leçons qui commencent dès six heures du matin pour se continuer presque
1. Machuel. Rapport au Résident général, 2 février 4885. Tunis, 1885; un fascicule in-4°. — Voyez aussi, du même auteur, U Enseignement public d Tunis (Exposition universelle de 4889) . Paris, Imprimerie nationale. 4889.
sans interruption jusqu’au soir. On voit parfois jusqu’à quinze professeurs entourés chacun de ses élèves, faisant leurs cours à la même heure, sans être incommodés les uns par les autres. Le respect que les Musulmans ont pour le lieu saint est tel qu’aucun désordre, aucun dérangement n’est occasionné au moment où les auditeurs quittent un professeur pour se retirer ou aller assister à une autre leçon*. » Les matières d’enseignement sont la théologie, la science des traditions, l’interprétation du Koran, le droit, la grammaire, la rhétorique, la métrique, la littérature, l’histoire, l’arithmétique.
L’enseignement étranger est représenté à Tunis : d’abord par un collège italien et par une école italienne de filles. C’est sur ces écoles que le droit d’inspection a été contesté au gouvernement franco-tunisien. On n’a pas les mêmes difficultés avec les deux écoles juives anglaises, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles.
A l’Exposition internationale d’hygiène et d’instruction tenue à Londres en 1884, la Tunisie a obtenu un diplôme d’honneur. Elle a obtenu d’importantes récompenses à l’Exposition de 1889. Le grand progrès qui reste à accomplir, et il s’impose, et malgré les frais qu'il entraînera il ne saurait être retardé beaucoup, c’est l’ouverture d’une école d’arts et métiers indigènes, bien que l’école Alaoui en tienne lieu jusqu’à un certain point. L’art arabe compte encore en Tunisie quelques fidèles, et il est de toute nécessité d’empêcher que ses derniers représentants disparaissent sans laisser de successeurs. L’industrie y gagnera autant au moins que les beaux-arts. Nous verrons ainsi se perfectionner la fabrication des tapis, des tissus, des broderies, se développer la sculpture en stuc, la gravure sur pierres fines, etc., etc.
Service des» antiquités et des arts. — La Tunisie est un merveilleux pays pour l’archéologue, l’historien, l’artiste. Les décrets beylikaux du 7 novembre 1882 et du 7 mars 1886 ont assuré la conservation des antiquités et monuments historiques. Le décret du 25 septembre 1890 a réorganisé le service des antiquités et beaux-arts et créé une inspection. Au palais du Bardo s’est formé le Musée Alaoui, où l’on a collectionné les sculptures puniques et romaines, les inscriptions, les mosaïques. Des fouilles méthodiques ont été exécutées à Sousse, Mahédia, Sfax, Gabès, Maktar, Gafsa, dans l’île de Djerba, à Tabarka. — Un autre musée a été constitué, près de la chapelle de Saint-