‹ La France colonialeChapitre 5 sur 180 · JUSQU’A HENRI IV · texte numérisé non relu

JUSQU’A HENRI IV

lies plus anciens explorateurs français, — Nous avons peut-être précédé tous les autres peuples, même ceux qui s’y sont fait le nom le plus glorieux, dans la voie des découvertes. Nos pêcheurs du pays basque, lancés à la poursuite de

FrAKCE COLOXIAI.E. 1

la baleine dans les mers du Nord, ont peut-être, dès le ix® siècle, six cents ans avant Christophe Colomb, mis lo pied sur le continent américain. Nos marins de la côte normande, les Dieppois, les Rouennais, se sont montrés sur les rivages du Sénégal et de la Guinée, et dans les lies voisines, peut-être avant les Portugais eux-mêmes. Vers 13G5, ils avaient fondé en Guinée des établissements dont les noms sont assez caractéristiques : le Petit-Paris, le Petit-Dieppe, la Mine. Ils en rapportaient des gommes, de l’or, des défenses d’éléphants. C’est de cette époque que date la grande industrie dieppoise : le travail de l’ivoire. En 1402, Jean de Béthencourt, un seigneur normand, chambellan de Charles VI, débarqua dans les îles Canaries, en opéra la conquête dans l’espace de deux ans, y fit prêcher le christianisme et s’en déclara le souverain. C’est le premier colonisateur français (pour ne point parler des croisades) dont le nom nous ait été conservé.

•lean Cousin. — Vient l’époque des grandes explorations maritimes, le siècle de Colomb et de Gaina. Un Français a peut-être disputé à ces deux héros l’honneur de leur double découverte. Dieppe était resté et resta longtemps encore une pépinière de hardis marins et le point de départ des entreprises aventureuses. Or, un Dieppois, Jean Cousin, partit de ce port en 1488 à la recherche des Indes Orientales ; il y revint en 1499. Qu’avait-il fait pendant ces onze années ? D’après une tradition constante à Dieppe, mais que malheureusement ne confirme aucun monument écrit, il aurait d’ahord cinglé vers les Açores; de là, un courant de mer l’aurait emporté au loin vers l’ouest; il aurait débarqué sur une terre inconnue, près de l’embouchure d’un grand fleuve. Après avoir fait acte de possession sur ces rivages, il aurait repris la direction du sud- •est; il aurait alors abordé sur la côte d’Afrique, près de la pointe appelée depuis cap des Aiguilles, et, remontant le long du Congo et la Guinée, serait revenu dans sa patrie, chargé de denrées des tropiques. A-t-il vraiment, avant Vespuce, avant Colomh, vu le continent américain, près de l’estuaire de l’Amazone ou de la Plata, et, avant Gama, vu la pointe méridionale de l’Afrique ? Un doute, malgré les arguments et les probabilités accumulés par nos historiens, plane encore sur la question h

1. On a remarqué que le lieutenant de Cousin, dans cette mystérieuse expédition, est un Castillan nommé Pinçon, c’est-à-dire du même pays et du même nom que les trois Iréres Pinçon qui accompagnèrent

Jamais on ne saura à quel moment précis nos Dieppois, nos Houennais s’établirent pour la première fois sur les cotes de l’Amérique. Loin de revendiquer la gloire de ces voyages, ils les dissimulaient soigneusement. Il n’y avait pas alors d’Académie des sciences ou de Société de géographie dont ils eussent à éveiller l’attention; mais il y avait des concurrents espagnols, portugais, anglais, auxquels ils avaient intérêt à cacher leurs découvertes et les lieux où ils s’approvisionnaient. La plupart de leurs expéditions furent donc tenues secrètes.

Paiiimier cle Goiinevîiic. — Le premier voyage français en Amérique qui soit certifié par des documents écrits n’est donc sans doute pas le premier qui ait été effectué. C’est celui de Paulmier de Gonneville, un autre Normand qui, en juin 1503, partit de Ilonfleur sur le navire l’Espoir, passa l’équateur et aborda sur une terre où les indigènes, vêtus de manteaux en nattes, en peaux, en plumes, lui firent un accueil hospitalier. Les perroquets y étaient en si grand nombre que Gonneville donna à ce pays le nom de « Terre des Perroquets ». Il en prit possession, le jour de Pâques de 1504, en y plantant une grande croix, qui fut saluée de décharges d’artillerie et de mousqueterie, en donnant un festin aux natifs et en leur distribuant des cadeaux. Lorsqu’il repartit pour la France, un roi du pays lui confia son fils, nommé Essoméricq. Gonneville, n’ayant pas eu occasion de retourner en ces contrées, adopta cet enfant, lui accorda plus tard la main de sa fille, et c’est de lui que descendent les Gonneville des siècles suivants. Telle fut la première prise de possession du Brésil par les Français. Elle eut lieu douze ans après l’arrivée de Colomb aux Antilles, six ou sept ans après l’apparition d’Americ Vespuce sur les côtes du continent, quatre ans après la prise de possession du Brésil, au nom du roi de Portugal, par Alvarès Cabrai.

lies Augo et le groupe «lieppois. — A Dieppe avait commencé la fortune des Ango qui, enrichis par le commerce d’Amérique et d’Afrique, fondèrent comme une dynastie d’armateurs. Le premier des Ango. avait réuni autour de lui un groupe de hardis capitaines, parmi lesquels figurent Jean Denis, de Ilonlleur; Gamart, de Rouen; Thomas Aubert, de Dieppe.

Colomb à son premier voyage. On sait que des relations fréquentes et cordiales s’étaient établies entre les marins normands et les marins castillans, qui avaient monté la flotte du roi de France pendant la guerre de Cent ans. Dès lors, non seulement Cousin peut avoir précédé Colomb, mais les renseignements recueillis par celui-là ont pu guider celui-ci.

Son fils, Jean Ango, put ajouter à ce groupe héroïque de nouvelles recrues ; Pierre Mauclerc, Pierre Grignon, Jean et Uaoul Parmentier, de Dieppe; Giovanni Verazzano, de Florence, le seul d’entre eux qui fût étranger

Or, parmi tous ces capitaines français, deux surtout ont laissé un nom dans l’histoire des découvertes. Denis de lîonfleur est signalé comme ayant pris pied, en 1504, dans la baie de Bahia au Brésil. Il y fut suivi, en 1508, par Thomas Aubert, et, en 1509, sept indigènes brésiliens furent amenés à llouen. En 1523, Jean III, roi de Portugal, ordonna de couler les navires français qui navigueraient dans les eaux du Brésil : en représailles, les Français détruisent en 1530 l’établissement portugais de Fernambouc et capturent plus de trois cents bâtiments. Puis, Jean Ango, à la tête d’une vingtaine de navires, vient bloquer l’embouchure du Tage, remonte le fleuve jusqu’en vue de Lisbonne et oblige le roi à demander la paix L

Dans d’autres mers, cette fois sur les traces de Vasco de Gama, Jean Parmentier, qui avait aussi navigué au Brésil, explora, vers 1529, Sumatra, les îles des Moluques, l’archipel des Maldives, Madagascar. Il mérita le nom que lui donna l’historien vénitien Ramusio : Il grati capitano francese.

lies compagfnons français de llagellau. — Les

Français sont si bien mêlés à toutes les hardies entreprises du temps que, sur les quatre vaisseaux avec lesquels Magellan accomplit le premier tour du monde et, en 1520, découvrit le détroit qui porte son nom, on trouve une douzaine de nos compatriotes : Jean-Baptiste, de Montpellier; Petit-Jean, d’Angers ; Jean, de Rouen; Bernard Calmet, de Lectoure; Simon, de la Rochelle; Prieur, de Saint-Malo, etc.

Remarquons qu’à cette époque les Anglais, ces dominateurs actuels des mers, étaient bien loin de pouvoir rivaliser avec les marins de race latine. Français, Espagnols, Portugais, Italiens. Ces insulaires ne s’étaient pas encore risqués sur les vagues de l’Atlantique. C’est seulement dans la seconde moitié du siècle que leur Francis Drake commence ses expéditions de piraterie contre l’Amérique espagnole : son fameux voyage autour du

1. Un curieux monument du grand rôle de Dieppe à cette époque, c’est la frise de l’église Saint-Jacques, construite dans cette ville entre 152a et 1530 ; elle représente des indigènes de tous les pays visités par les bâtiments normands : nègres de l’Afrique, Indiens de l’Indoustan, Brésiliens, etc.

2. Sur tout ceci, voyez Gaffarel, Histoire du Brésil français au XV10 siècle.

monde ne date que de 1576 (cinquante-six ans après celui de Magellan et de ses compagnons français). Leur autre grand navigateur, John Hawkins, le premier Anglais qui ait fait la traite des nègres, est de la même époque.

François i'C — Jusqu’alors tout s’était fait chez nous par l’initiative privée, sans le concours et presque à l’insu de la royauté française. C’est ce qui explique pourquoi nos découvreurs, à qui leur gouvernement ne fournissait pas, comme l’Espagne à ses aventuriers, des flottes imposantes et des troupes de débarquement, durent se borner à explorer et à commercer, tandis que les Espagnols conquéraient le Mexique et le Pérou et que les Portugais couvraient de leurs établissements les côtes du Brésil, de l’Afrique et de l’Indoustan.

François P*' est le premier de nos princes qui de l’expansion au dehors ait fait une affaire du roi. En 1537, il fondait la Ville française (Franciscopolis ou le Havre). Il eut sa flotte de la Méditerranée, sous son amiral du Levant, et sa flotte de l’Océan, sous son amiral du Ponant. Il demandait qu’on lui montrât l’article du testament de notre premier père qui aurait adjugé le monde aux Espagnols et aux Portugais, à l’exclusion des Français. Il résolut de se faire à lui-même sa part.

EjCS Français clans FAincriciuc du IVord t dacciiics Cariîer à Tcrre-îVenvc ei an Canada. — Il chargea un des lieutenants d’Ango, Giovanni Verazzano, d’une expédition dans l’Amérique du Nord : celui-ci, entre les années 1520 et 1527, explora toute la côte, de la Géorgie actuelle jusqu’au cap Breton, c’est-à-dire du 33® au 47® degré, sur une longueur de près de trois cent cinquante lieues, et découvrit Terre- Neuve.

Verazzano s’était borné à suivre les rivages. Jacques Cartier, de Saint-Malo, pénétra dans l’intérieur des terres. Entre les années 1534 et 1535, il entra dans le fleuve Saint-Laurent, cette grande artère de la région nouvelle, ce fleuve large comme un bras de mer, déversoir de cinq grands lacs qui sont comme autant de petites mers. Si Cartier ne pénétrapas jusqu’aux lacs, il remonta du moins le fleuve jusqu’à une cataracte qui fut appelée le Saut- Saint-Louis. C’est l’endroit où s’élève aujourd’hui Montréal.

Entre les années 1541 et 1542, Jacques Cartier et le seigneur de Roberval, qui était chargé de conduire sur ce sol vierge, comme premiers colons, un convoi de condamnés, créèrent deux établissements : l’un au cap Breton, l’autre dans Vile

LA FRANCE COLONfALE

d'Orléans, que baigne le grand fleuve. En même temps, le Saintongeois Alphonse explorait le Labrador.

Toute la région du Saint-Laurent prit le nom de Canada : ce nom lui venait du mot indien Kanata, qui signifie cabane. Un autre nom, plein de promesses, tendit à se substituer à celui-là ; celui de ]\^ouvclie-Fi‘ancc. Et, en effet, dans cette Europe nouvelle qui se constituait par delà l’Atlantique, avec une nouvelle Espagne, un nouveau Portugal, bientôt avec une nouvelle Angleterre et une nouvelle Hollande, la vraie place d’une France nouvelle était marquée là. C’était là, dans la région du grand fleuve et des grands lacs, sur une terre fertile, sous un climat qui rappelle le nôtre, avec le stimulantnécessairedu travail et la récompense certaine de celui-ci, au milieu de peuplades assez peu nombreuses pour ne pouvoir ni entraver la colonisation, ni altérer par leur mélange le vieux sang gaulois, que notre race semblait appelée à grandir, à faire prévaloir sa langue et ses lois, à créer une France transatlantique.

Malheureusement les rois du xvF siècle ne le comprirent pas ainsi. Ecrasés de dépenses par les besoins croissants de l’armée et de l’administration modernes, ruinés par les fêtes de leur cour et le luxe de leurs bâtiments, réduits à se faire croupiers de la loterie royale, faux-monnayeurs, banqueroutiers, ce qu’ils demandaient aux terres nouvelles c’était de l’or et de l’argent. Ils dédaignèrent les pays qui pouvaient produire des nations pour ceux qui produisaient des piastres. La colonisation du Saint-Laurent et des grands lacs leur parut une œuvre ingrate, qui ne payait pas les avances d’argent qu’elle exigeait. De François I®*’ à Henri IV il n’est presque plus question du Canada.

lies entreprises de ColignyL — D’autres tentatives furent faites pour nous mettre en possession de notre part d’héritage dans le Nouveau-Monde. Elles se firent, non dans la région du nord, mais dans les terres chaudes : non plus sous l’action d’une volonté royale, mais presque uniquement, comme autrefois, par l’initiative des sujets. Il se trouva alors un bon patriote, un grand Français, l’amiral Gaspard de Coligny, celuilà même dont l’assassinat devait être plus tard le premier acte de la Saint-Barthélemy.

V£lleg;ag;iion au Brcisil. — Coligny conçut le projet de

\. Tessier, Étude sur l’amiral de Coligny. — Gafîarel, Histoire de la Floride française, 187o. — Id., Histoire du Brésil français au xvi® siècle, 1878. — A. Moireau. //isloi're des Etats-Unis, t. I, 1892.

LNTRODUCTION HISTORIQUE

fonder au Brésil une colonie où pourraient se réfugier les protestants inquiétés en France pour leurs opinions religieuses. Il en chargea Nicolas Durand de Villegagnon, gentilhomme de Provins. Le choix n’était pas heureux, car Villegagnon était d’humeur fantasque et despotique. Quoiqu’il affectât, pour complaire à Goligny, des idées de tolérance religieuse, il était d’un catholicisme ardent et d’esprit sectaire. Pourtant, sur ses dein vaisseaux, prirent place à la fois des protestants et des catholiques. Pour compléter le noyau de la future colonie, il obtint de faire une tournée dans les prisons de Paris et d’y choisir ceux des détenus « qui n’estoient trop vieils ni caduques » . En tout, il emmenait COO personnes.

L’expédition partit du Havre le 2 juillet 1555. Elle aborda dans une haie immense que les Portugais avaient prise pour l’embouchure d’un fleuve et qu’ils avaient baptisée rivière de janvier : Rio de Janeiro. Les Portugais s’y étaient fait exécrer des indigènes : les Français y furent accueillis avec enthousiasme. Ils occupèrent d’abord une île que les Brésiliens appellent encore aujourd’hui ilha de Villaganhon : ils y élevèrent le fort Coligny, assez solide pour avoir résisté plus tard à un long siège.

Malheureusement les éléments de la nouvelle colonie étaient assez défectueux : il y avait là des gentilshommes, des marins, des forçats, mais pas de laboureurs et fort peu d’artisans. Aucune femme n’était venue de France, et Villegagnon défendait les unions avec les femmes indigènes. Enfin, les émigrants avaient apporté de France la maladie régnante, c’est-à-dire la manie théologique : il y eut là aussi des huguenots et des papistes. Cette fâcheuse disposition s’accrut lorsque Calvin eut envoyé là-bas, en 1556, quatorze de ses Genevois. Villegagnon donna cours à son humeur impérieuse et intolérante. Une partie des protestants français et des colons genevois l’abandonnèrent. Trois autres Genevois furent par ses ordres décapités. Dès lors l’immigration protestante d’Europe, qui aurait fait la fortune de la colonie, fut arretée net. Villegagnon lui-mème repartit précipitamment pour la France. Après son départ, l’établissement du fort Coligny fut attaqué par les Portugais ; les colons furent massacrés ou emmenés comme esclaves; mais une partie d’entre eux, réfugiés dans les bois, continuèrent contre l’envahisseur, avec le secours de leurs alliés indigènes, les Tupinambas, une longue guerre de boucaniers.

L’impéritie de Villegagnon avait compromis une tentative dont les résultats s’étaient d’abord annoncés comme magni-

LA FRANCE COLON lAI.E

fiqiies. Léry, un de ses compagnons, qui fut plus tard l’iiistorien de l’expédition, raconte que des personnages considérables du parti protestant en France avaient envoyé des agents fidèles pour reconnaître le pays, et que plus de dix mille colons se préparaient à passer l’Océan. Simon Henard, ambassadeur du roi d’Espagne Philippe 11, lui montrait en 1556 les Français <1 armant bateaux en Bretagne et Normandie et tout près de « conquester les Indes ».

Si les desseins de Coligny avaient été mieux exécutés, si ces immenses régions du Brésil, que les Portugais occupaient alors si faiblement, avaient passé sous les lois françaises, si une vaste France brésilienne, une France antarctique, comme l’appelait déjà Villegagnon, s’était élevée de l’autre côté de l’Atlantique, combien l’histoire des deux mondes aurait été tout autre aux siècles suivants!

Cependant, malgré le premier échec, Coligny ne perdait pas de vue le nouveau continent.

«9can Bibaud et liaudonnière à la Floride. — En

1562, il confie à Jean Bibaud, marin de Dieppe, deux petits navires, qui sortent de Dieppe le 2 février. Le but de l’expédition, ce n’est plus le Brésil, mais la Floride. Ce nom de Floride, la « terre fleurie », qui est limité aujourd’hui à un seul Etat de l’Union américaine et à la seule presqu’île floridienne, avait alors une signification bien plus étendue. La Floride du XVI® siècle s’allongeait sur cent cinquante lieues de côte entre les 30® et 36® degrés, et comprenait la Géorgie actuelle et les deux Carolines. Les Espagnols étendaient sur toutes ces terres leurs prétentions, qui, si nous l’avions bien voulu, eussent été impuissantes. Jean Bibaud emportait avec lui, pour la planter sur ces rivages, une colonne élégamment sculptée et portant les armes du roi de France. Le capitaine dieppois reconnut la côte, donna à tous les cours d’eau des noms français : la Seine, la Somme, la rivière de Mai, la rivière Basse, le Chenonceaux, le Jourdain, et, au confluent de ces deux derniers, éleva le fort Charles. Tout le pays prit, du nom de Charles IX, celui de Caroline, qui depuis cette époque, en souvenir de l’expédition française, lui est resté.

Chez les indigènes, même haine contre les Espagnols qu’au Brésil contre les Portugais : même accueil sympathique aux Français.

Bibaud revient en Europe pour rendre compte de sa découverte; mais une tempête le jette en Angleterre et là il apprend

que la guerre civile a éclaté en France. Ceux de ses compagnons qu’il a laissés à la garde du fort Charles viennent le rejoindre. Et c’en est fait de la Caroline. En France, le Havre, cette création de François a été livré aux Anglais par les protestants.

La paix d’Amboise ramène l’attention sur l’Amérique ; catholiques et protestants sont allés reprendre ensemble le Havre ; Goligny, rentré dans sa maison, ne songe qu’à une chose : ï Je regarde, écrivait-il, à trouver moyens par lesquels l’on pourra trafiquer et faire son profit aux pays estrangers, et j’espère en peu de temps faire en sorte que nous ferons le plus beau trafic qui soit en la chrétienté. »

N’ayant plus llibaud sous la main, il charge un des compagnons de celui-ci, le Poitevin Laudonnière, d’une nouvelle expédition à la Caroline. Celui-ci part du Havre, avec trois vaisseaux, le 22 avril 1S64, aborde le 22 juin sur le rivage floridien, y retrouve la colonne de Ribaud dont les indigènes ont fait un objet de leur culte et qu’ils ont pieusement entourée de feuillages. Seulement il abandonne le fort Charles et, plus au sud, sur la rivière de Mai, fonde le fort Caroline.

L’Espagne était fort inquiète de ce nouvel établissement. Son ambassadeur à Paris, Chantonnay, l’avertissait que, si l’on ne se hâtait de le détruire, ce serait bientôt impossible; car « il y a plus de quarante mille hommes en France, desquels il est besoin de décharger le pays ».

Coligny comprend le danger qui menace sa colonie. Il équipe en toute hâte à Dieppe sept nouveaux navires et les confie à Jean Ribaud. Celui-ci arrive, en mai 15G5, au fort Caroline.

A ce moment apparaît la flotte espagnole, commandée par Pedro Menendez. En pleine paix, quand les deux cours de Madrid et de Paris affectaient de vivre en bonne amitié, les Castillans venaient attaquer un établissement français. Ribaud croise avec ses navires pour empêcher le débarquement de Ménendez ; mais une tempête survient et disperse sa flotte. Alors les Espagnols débarquent et surprennent le fort Caroline : la garnison et les colons sont massacrés, même les malades et les blessés, à l’exception des femmes et des enfants au-dessous de quinze ans ; encore beaucoup de ceux-ci sont-ils égorgés dans la première fureur de l’assaut. Laudonnière et quelques autres réussirent à s’échapper à travers les bois et furent recueillis par un des vaisseaux de Ribaud. Quant à Ribaud luimême, jeté à la côte par la tempête, ayant perdu quatre de

ses navires, il essayait de regagner le fort Caroline, dont il ignorait la prise, lorsque lui-mèine rencontra les forces supérieures des Espagnols. Il dut capituler non loin de San-Agustino. Les Espagnols lui avaient promis la vie sauve ; ils lui tranchèrent la tète, coupèrent son corps en quatre morceaux qu’ils plantèrent sur des piques aux quatre coins du fort, et rasèrent sa barbe pour l’envoyer au roi d’Espagne. Des quelques centaines d’hommes qui accompagnaient Ribaud, un petit nombre seulement se déclarèrent catholiques et furent épargnés ; tous les autres, gentilshommes, soldats, matelots, ouvriers, furent froidement égorgés. Leurs cadavres furent brûlés sur des bûchers ou pendus aux arbres du voisinage. Sur le lieu du massacre, Menendez fit dresser cette inscription : « Pendus, non comme Français, mais comme luthériens. »

Dans le double massacre de la Caroline et de San-Agustino, neuf cents Français avaient péri ; une centaine erraient dans les bois ; d’autres réussirent à atteindre les vaisseaux épargnés par la tempête et revinrent en Europe.

Il se produisit en France un véritable soulèvement de l’opinion quand y parvint la nouvelle des massacres. Une « Ilequeste présentée au roi Charles neuvième, en forme de complaincte, par les femmes veuves et enfants orphelins, parents et amis de ses subjets qui furent tués audit pays de Floride » fut imprimée et répandue à milliers d’exemplaires. Puis il sembla que la seconde guerre civile, signalée par la meurtrière bataille de Saint-Denis et terminée par la paix de Longjumeau, eût lavé le sang de Floride sous de nouveaux flots de sang français, et l’on commença à oublier.

Un homme, un simple particulier, se souvenait. De Courgues, gentilhomme de Mont-de-Marsan et catholique, se chargea de venger les huguenots de Ribaud. Il partit de Bordeaux, le 2 août 1567, avec trois méchants petits navires, montés par deux cents hommes. En avril 1568, il débarquait sur la cùte de Floride. La nouvelle se répandit avec une incroyable rapidité parmi les sauvages : le jour même, il en eut plusieurs centaines autour de lui; le lendemain, il en eut plusieurs milliers, aussi animés que lui contre les tyrans de l’Amérique. On se mit en marche à travers les bois ; les soldats passaient les rivières avec de l’eau jusqu’au cou, en élevant les poires à poudre au-dessus de leurs tètes; on arriva à l’improviste devant le fort Caroline. Les Espagnols finissaient à peine de dîner, « ils se curaient encore les dents », dit la Relation, quand l’assaut commença. Pas un des quatre cents Espagnols ne put

échapper. Tout fut tué ou pris (27 avril). Quant aux prisonniers, . Gourgues, après leur avoir rappelé leur cruauté et la violation de la parole jurée à Ribaud, les fit pendre aux mômes arbres auxquels ils avaient pendu les Français. R retourna la planche sur laquelle Menendez avait fait graver son injurieuse légende et y inscrivit ces mots : « Pendus, non comme Espagnols, mais comme traîtres, voleurs et écumeurs de mer. » Puis il fit sauter le fort Caroline et repartit pour la France. Le 6 juin, il rentrait à la Rochelle.

La Floride n’en était pas moins perdue pour nous. Huit guerres civiles consécutives, l’assassinatdeColigny en août 1572, l’ineptie de Henri HI, la fureur des haines religieuses, le déchaînement des passions anarchiques et démagogiques firent oublier l’empire d’outre-mer et délaisser la marine. Il périt sur des champs de bataille maudits vingt fois plus de vaillants hommes qu’il n’en aurait fallu pour conquérir sur les Espagnols et les Portugais et pour coloniser à fond les deux Amériques. Pendant que les Français s’entr’égorgeaient à propos de dogmes qu’ils comprenaient fort mal, le Nouveau-Monde leur échappait ‘ .

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