Voyez ci-dessus l’Introduction historique
LA FRANCE COLON f ALE
que les Anglais se sont établis en Amérique, en Australie et ailleurs; c’est en vertu de ce principe que les Espagnols se sont emparés du Mexique et de l’Amérique centrale et méridionale; les Portugais du Brésil, les Hollandais des îles de la Sonde, etc., etc.
Si, par suite de circonstances malheureuses, nous n’avons pas eu, jusqu’à ce jour, d’établissement permanent à Madagascar, nous avons du moins, à mainte reprise, tenté de nous y installer; et nos rois, par des déclarations officielles, n’ont jamais laissé tomber en désuétude les prétentions que nous entretenions sur cette grande île.
La première expédition envoyée par la Compagnie des Indes orientales ne comprenait que douze hommes seulement, mais ils furent presque aussitôt secourus par un envoi de soixante-dix colons amenés par le capitaine Régimont.
Pronis. — Les agents de la Société, Pronis et Foucquembourg, s’établissent à Manghafia; ils prennent successivement possession de Sainte-Marie, de la baie d’Antongil, installent des postes à Fénériffe, à Mananara; puis ils construisent dans la presqu’île de Thalangar ou Taolanara une forteresse qui reçoit le nom de Fort-Dauphin. Mais Pronis est mauvais administrateur; adonné aux femmes et aux liqueurs spiritueuses, il a bientôt fait de changer en haine les dispositions bienveillantes que les naturels nous ont tout d’abord montrées. En 1646, il est emprisonné par ses propres compagnons et demeure aux fers pendant plus de six mois, jusqu’à l’arrivée d’un navire de renfort. Une seconde révolte éclate; elle est comprimée par Pronis, qui déporte à Bourbon une douzaine des plus mutins ; ce furent les premiers colons de cette île jusqu’alors inhabitée.
^tienne «le Flacoiirt. — La Compagnie, instruite des déportements de Pronis, le remplace par un de ses direcleurs, Étienne de Flacourt, qui arrive à Madagascar en 1648. S’il est intègre, si ses compatriotes n’ont pas à se plaindre de lui, Flacourt est ennemi de la douceur à l’égard des naturels : il les terrorise, détruit en deux ans cinquante-deux villages, et, au bout de quatre années de guerres continuelles, il a soumis à notre puissance tout le sud de Madagascar.
Cette soumission n’est qu’apparente; vienne à disparaître le terrible guerrier, les Madécasses auront bientôt fait de secouer le joug.
MADAGASCAR
Resté cinq ans sans secours de la mère patrie, alors en proie aux troubles de la Fronde, Flacourt passe en France, laissant à Pronis le gouvernement de la colonie.
Le nom de Flacourt est indissolublement lié à celui de Madagascar. C’est lui qui a publié le premier livre sérieux sur cette île. On y trouve les renseignements les plus complets sur les populations, sur leurs mœurs et leurs coutumes, sur les ressources agricoles et minéralogiques du pays, et cet ouvrage est encore aujourd’hui considéré comme un document historique d’une incontestable valeur.
La Compagnie des Indes était arrivée au terme de sa concession et son échec était complet. Elle fut réorganisée sous la présidence du maréchal de La Meilleraye, mais le résultat ne fut pas meilleur. Du Rivant, Champmargou se succèdent dans le commandement de la colonie : après des alternatives de revers et de succès, les Français en furent réduits aux dernières extrémités et bloqués, par les indigènes soulevés en masse, dans Fort-Dauphin.
Colftert et la Comi)as:nie des Indes. — Mazarin avait été trop distrait par le soin de sa sûreté personnelle pour donner suite aux projets formés par Richelieu. C’est Colbert qui les reprend. Fort de l’insuccès de la Compagnie de La Meilleraye, il profite de ce qu’elle est arrivée à la fin de sa concession décennale pour substituer à l’initiative privée une colonisation officielle.
Le grand ministre crée une agitation factice; il fait circuler, en apparence sous le manteau, des brochures qu’il a commandées à Charpentier, où sont vantés les avantages des colonies et du commerce d’outre-mer, où sont données en exemple les prodigieuses richesses de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, où il est fait de Madagascar une description dithyrambique.
Puis, comme il craint que l’insuccès des opérations des deux sociétés qui se sont succédé n’effraye le public, il organise une souscription officielle, en tête de laquelle s’inscrivent le roi, la reine, les princes du sang et les courtisans les plus en vue. Ainsi patronnée par le souverain, l’œuvre est bientôt constituée. Au mois d’août 1664, un édit de concession donne à la Compagnie, à perpétuité, avec les droits de justice, seigneurie et souveraineté absolue, toutes les terres qu’elle pourra découvrir ou conquérir. Un édit de 1665 donne à Madagascar le nom d’île Dauphine ; sur le sceau royal que Louis XIV offre au Conseil
souverain de la colonie se lit un nom plus glorieux : France orientale.
Ce n’est pas la faute de Colbert si, à ce moment, nous ne nous sommes pas établis définitivement à Madagascar : c’est aux hommes par lui employés qu’il faut l’attribuer. Les gouverneurs, ceux qui ont une part d’autorité, si minime soit-elle, les colons eux-mêmes, n’ont d’autre préoccupation que le pillage. Ils se croient en pays conquis, pressurent et maltraitent les indigènes au lieu de se les attacher par un gouvernement juste et paternel. Champmargou n’a pas assez d’autorité pour astreindre les Français à la culture du sol, pour les plier à un commerce honnête et loyal, choses que Colbert ne cesse pourtant pas de recommander.
Le comte de Mondevergue, qui était parti avec un convoi considérable, n’arriva à Madagascar qu’après une navigation aussi longue que pénible à la veille de la saison de l’hivernage, si bien que ceux des colons qui avaient résisté aux fatigues du voyage furent emportés par les fièvres.
Bien conseillé, Mondevergue rompit avec la politique suivie par ses prédécesseurs et s’efforça de se concilier les habitants; il aurait merveilleusement réussi dans cette voie, si la Compagnie, avertie des malversations de ses agents, ne l’avait rappelé en France.
llafla{^;ascar fait retour à la couronne. — Depuis quelque temps déjà, ses directeurs s’apercevaient que le plus clair de leurs ressources était absorbé par Madagascar et cela sans ombre de profit. Ils demandèrent donc à Louis XIV de lui restituer cette île pour consacrer toutes leurs ressources au commerce de l’Inde, qu’ils supposaient devoir être beaucoup plus fructueux.
Toute entreprise de colonisation est une opération à long terme. Ce ne sont pas ceux qui s’imposent les sacrifices exigés par les premiers frais d’installation qui recueilleront des bénéfices, ce sont leurs descendants. Aussi n’avons-nous jamais pu comprendre que des sociétés s’établissent pour coloniser un pays. Qu’on l’exploite, rien de mieux; c’est ce qu’ont fait les Hollandais aux îles de la Sonde, c’est ce que nous allons faire au Tonkin et au Congo ; mais, pour créer une colonie, il faut qu’un pays, par la voix de ses représentants, y consente, qu’il sache d’avance qu’il sera long d en recueillir les fruits, qu’il s’attende à toutes les déceptions et, s’il veut réussir, qu’il persévère malgré vent et marée, en faisant une étude constante des ressources et des besoins de la contrée.
MADAGASCAR
Le 12 novembre 4670, Madagascar était remise entre les mains du roi et un nouveau gouverneur et lieutenant général, de La Haye, arrivait bientôt à la tête d’une flotte nombreuse. Vain de son titre, arrogant et dur, il sait en peu de temps se mettre à dos Français et Madécasses. Ces derniers lui infligent un cruel revers, après lequel de La Haye abandonne la partie et remonte sur ses vaisseaux. Laissés à eux-mêmes, Champmargou, puis Larose, sont tués. La Bretesche, gendre de ce dernier, jugeant la partie perdue, s’embarque; et les derniers Français restés à Madagascar sont bloqués dans le Fort-Dauphin où, dans la nuit de Noël 1072, ils sont pour la plupart massacrés. Notre colonie avait vécu.
Ce n’est pas au moment où l’Europe est tout entière liguée contre nous, où nous n’avons ni assez d’hommes ni d’argent pour résister à nos ennemis, que Louis XIV peut envoyer une nouvelle expédition à Madagascar. Il ne fit rien pour rétablir notre domination; mais il ne voulut pas, du moins, non plus que son successeur, abandonner nos droits. Des arrêts du conseil de juin 1686, mai 1719, juillet 1720, juin 1721, proclamèrent Madagascar possession française.
Alaclagrascar au Uii^-liuiticme siècle. — Si nos expéditions officielles sont rares sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, si nous n’avons guère à citer que l’exploration sans résultat de la baie d’Antongil par Charpentier de Cossigny, ce n’est pas que nombre de propositions n’aient été faites au ministère; les cartons des archives de la Marine et des Affaires étrangères en sont remplis. En 1750, un agent de la Compagnie des Indes, Gosse, obtient de la reine Béty la cession à perpétuité de l’île Sainte-Marie, événement qui marque une reprise très sensible de notre commerce avec tous les ports de la côte orientale. Béty épouse le caporal Labigorne et, pendant dixsept ans, de 1750 à 1767, celui-ci organise les échanges entre les naturels et les négociants de Bourbon et de l’île de France.
Que des particuliers fissent la traite, entretinssent le souvenir de notre nom et de notre influence, cela ne pouvait plaire au conseil du roi qui fit rappeler par le gouverneur Dumas, en 1767, que le roi s’était réservé le privilège exclusif du commerce sur les côtes de Madagascar. Cependant il fallait bien vivre : nos deux petites îles Bourbon et Maurice, tout entières adonnées à la culture rémunératrice de la canne à sucre, n’avaient pas assez de terrain pour se livrer à l’élève du bétail. Madagascar, si voisine, en regorgeait : inhibitions et
défenses furent impuissantes à arrêter un commerce nécessaire à l’existence même de ces colonies.
D’un autre côté, craignant de n’être plus que des dépendances de la grande terre et jalouses des immenses bénéfices que leur procuraient leurs cultures, ces deux îles sœurs n’auraient pu voir avec plaisir l’établissement d’une colonie sérieuse et durable à Madagascar. Grâce à cet égoïsme, que les colons eurent le talent de faire partager à leurs gouverneurs, des tentatives comme celles de Maudave et de Béniowski échouèrent misérablement.
M. de Maudave voulait relever les ruines de Fort-Dauphin et « par la seule puissance de l’exemple, des mœurs, d’une police supérieure et de la religion », il entendait restaurer notre antique influence. Mais il projetait de supprimer la traite des esclaves ; c’en fut assez pour qu’on ne lui expédiât aucun secours de Bourbon et de l’île de France, colonies qui vivaient de l’esclavage.
Béniowiski. — La tentative de Béniowski fut plus près de réussir, et c’est au gouvernement métropolitain qu’il faut en attribuer l’échec. Fils d’un général au service de l’Autriche, Béniowski avait commencépar servir et s’était distingué pendant la guerre de Sept ans. Après différents voyages en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, il passe en Pologne et prend part à la guerre d’indépendance contre la Russie. Colonel, il est deux fois de suite fait prisonnier. Interné à Kazan, il est accusé d’avoir pris part à un complot et déporté au Kamtchatka en 1771. Là, ses aventures tournent tout à fait au roman. Il se met à la tête d’un certain nombre d’exilés, attaque la garnison et s’empare d’un bâtiment sur lequel il revient en Europe. Tant d’énergie, de vaillance, des manières nobles et un air de bravoure naturel avaient fait de Béniowski un homme à la mode.
Il trouve des protecteurs, et le ministre d’Aiguillon lui confie trois cents hommes avec lesquels il s’emba rque pour Madagascar. Sans être éclairé par l’échec des tentatives précédentes, c’est dans la baie malsaine d’Antongil, qu’il installe son établissement. Le général « la Fièvre » ne tarde pas à l’en faire repentir.
Aventurier dans toute la force du mot, Béniowski ne connaît que la guerre : il la sait et profite de ses avantages. Assurément il aurait réussi à soumettre à ses armes l’île tout entière, s’il n’avait été entravé continuellement par les jalousies, les tracasseries mesquines, la malveillance avouée du gouverneur et des
MADAGASCAR
habitants de l’ile de France. Il était arrivé à prendre un tel ascendant sur les indigènes qu’ils le choisissaient pour arbitre dans leurs différends de tribu à tribu, et dans un grand kabary, auquel plus de 20 000 indigènes assistèrent, ils se mirent d’accord. La paix, qui devait permettre à la nouvelle colonie un rapide développement, avait été décidée dans cette importante réunion. C’est grâce à son énergie que Béniowski parvint à semer de forts la côte orientale, à ouvrir des routes, à construire des canaux, à installer des bâtiments de toute sorte.
En 1775, une négresse qu’il avait ramenée de l’île de France, s’en allait de tribu en tribu, racontant que Béniowski était le petit-lîls de Ilamini, chef suprême de la province de Manabar, le dernier des ampanjakabé. Aussi, l’année suivante, une députation de douze cents Malgaches lui annonçait-elle qu’il était revêtu de cette dignité souveraine, et l’orateur ajoutait qu’ayant entendu dire que le roi de France avait l’intention de retirer Béniowski de Madagascar parce qu’il ne voulait pas faire d’eux des esclaves, ils juraient de ne l’abandonner jamais et de le protéger au contraire contre les Français; ils le pressèrent ensuite de quitter le service de la France et de choisir le lieu de sa résidence.
Un des premiers soins de Béniowski fut de démontrer à ses nouveaux sujets la nécessité d’un traité avec cette puissance et, malgré l’oppositiondeschefs, il s’embarqua (10 décembre 1776).
Ses ennemis reprennent courage, les calomnies recommencent et il lui est impossible de faire adopter ses vues. Enfin, lassé de tant d’années passées en démarches inutiles, dégoûté par un mauvais vouloir aussi marqué que persistant, il passe tour à tour en Autriche et en Angleterre, où ses projets ne reçoivent pas meilleur accueil.
Sept années s’étaient écoulées lorsque, sur le conseil de Franklin, Béniowski s’embarque pour les États-Unis, résolu à agir désormais pour son propre compte. Une maison de Baltimore lui fournit les marchandises et les hommes dont il a besoin, et, en 1784, il débarque sur la cote occidentale de Madagascar, en face de Nosy-Bé.
Reconnu aussitôt, accueilli avec enthousiasme, il regagne la baie d’Antongil et se remet à l’œuvre. Qu’arriva-t-il exactement? On ne le saurait dire ; on est trop assuré de la malveillance des administrateurs de Maurice et de Bourbon pour ne pas suspecter les renseignements qu’ils envoyèrent en Europe.
A la suite d’un conflit survenu entre Béniowski et le directeur d’un magasin de riz appartenant à un colon de l’île de
France, une compagnie du régiment de Pondichéry est envoyée contre Béniowski et, dans une rencontre où il n’est accompagné que de trois Européens, il tombe sous les balles françaises, le 23 mai 1786.
Ainsi périt misérablement cet aventurier qui, par sa fermeté et sa justice, avait su s’attacher si étroitement les Malgaches. Ses vues politiques, fondées sur la connaissance intime des mœurs et des habitudes des indigènes, avaient été systématiquement dénaturées, et l’on n’avait voulu voir en lui qu’un effronté menteur et un rebelle alors qu’il ne songeait qu’à doter la France d’une magnifique colonie. Triste époque que celle où les Dupleix et les Béniowski sont méconnus et persécutés!
lla«lag:ascar pendant la Révolution et l’Empire.
— Pendant la période révolutionnaire, il fut impossible de rien tenter de sérieux, et les missions données à D. Lescalier et à Bory de Saint-Vincent n’eurent aucun résultat pratique. Malgré la guerre ou plutôt grâce à la guerre, nos établissements à Madagascar devenaient plus nombreux, plus importants, si bien que le général Decaen dut installer à Tamatave une sorte de représentant officiel, Sylvain Roux, qui fut, après la prise de l’île de France par les Anglais, obligé de capituler à son tour.
Prétentions angolaises après ISl» : Fariiiiliar.
— Les choses restèrent en l’état jusqu’en 1815, époque où l’ile de France fut cédée à l’Angleterre. Le 25 mai de l’année suivante, le gouverneur anglais Farquhar adressait au gouverneur de Bourbon une dépêche dans laquelle il était dit que le gouvernement anglais, en se référant à l’article VIII du traité de Paris, considérait âladagascar comme une dépendance de l’île de France, et qu’en conséquence, lui, Farquhar, pouvait accorder des licences aux navires français qui voudraient établir quelque commerce avec Madagascar.
Officiellement désavoué, mais en secret encouragé, Farquhar changea ses batteries. Informé qu’il existait, sur les hauts jtlateaux, un petit peuple actif et remuant, les Hova, gouverné par un despote ambitieux, Radama, il résolut de le pousser à s’emparer de l’ile tout entière. Ce fut d’autant plus facile qu’au moment de mourir Andianampoinimerina avait adressé à son fils ces paroles qui furent la règle de toute sa vie : « Souviens-toibien, mon fils, que Dieu nous a donné ce royaume dont les seules limites sont les eaux de la mer. » Des présents et une forte pension aidèrent à la conclusion d’un traité. Des
MADAGASCAR
missionnaires chargés de faire l’éducation de l’enfance, des instructeurs pour initier les adultes au métier des armes et à la tactique européenne, furent en même temps envoyés aux Ilova.
Pendant que se nouaient ces intrigues, le gouvernement français était dans une ignorance et une quiétude parfaites. Comprenant l’insuffisance de Bourbon, il cherchait un port d’abri et de ravitaillement pour nos flottes se rendant dans l’Inde. Les ports les plus voisins étaient ceux de Madagascar, mais, avant de nous y établir, on commença par réoccuper l’île Sainte-Marie dont on confia le gouvernement à Sylvain Roux, qui fut en même temps chargé de renouer des rapports avec les chefs des environs de Tintingue, deFénéritïe et d’Antongil.
Ces entreprises, pourtant si modestes, déterminèrent Farquhar à lâcher Radama sur les tribus de la côte, car il importait de le voir maître des ports qui nous faisaient envie et dont il pourrait accorder aux Anglais la libre pratique.
Madag^asoar et la Rc^ütauration. — Il y avait trois partis à prendre ; le gouvernement français ne sut s’arrêter à aucun. Disputer Radama à l’Angleterre, c’était possible, mais c’étaitl’abandon de nos droits séculaires; l’attaquer directement, les ressources de notre budget s’y opposaient ; ameuter contre les Ilova les tribus malgaches, six fois plus nombreuses, leur fournir des armes et leur donner pour instructeurs quelques-uns de ces officiers en demi-solde qui gênaient tant la Restauration, c’eût peut-être été le parti le plus habile et le moins compromettant.
Liguées d’elles-mêmes contre les Hova, nous laissâmes écraser les tribus malgaches. Puis, mis en goût par ce succès et par notre inertie qu’il prenait pour de la peur, Radama défendit, sous peine de mort, à ses sujets de nous fournir des vivres. Gomme Sainte-Marie ne produisait rien, nous n’avions plus qu’à quitter la place.
Le ministre de la Marine, Hyde de Neuville, le comprit et résolut d’envoyer une petite expédition contre les Hova.
l.a relue Ranavalo. — Sur ces entrefaites, Radama étant mort et sa veuve Ranavalo lui ayant succédé, une violente réaction s’était produite et les Anglais, jusqu’alors toutpuissants, tombèrent en disgrâce. Le gouverneur de Bourbon lit pressentir Ranavalo au sujet de la reconnaissance de nos droits : il la trouva intraitable, et l’amiral Gourbeyre reçut l’ordre de commencer les opérations. Il s’empara de Tintingue, mais éprouva devant Foulpointe un échec, que ne répara pas
la destruction du fort de Pointe à Larvée. De tous côtés des offres nous étaient faites par les Malgaches, et, si Gourbeyre eût un peu compris la situation, il aurait pu déchaîner contre les Ilova un orage qui les eût emportés. Il n’avait, pour cela, qu’à donner les armes qu’on lui demandait. Son refus, en nous privant du secours des victimes des Ilova, et elles étaient fort nombreuses, nous condamnait à faire une expédition coûteuse et un armement considérable. Or, on était en 1829 ; la situation politique en France était trop tendue pour qu’on se lançât dans une semblable aventure.
lla(lag:a«!icar et la monarcliie clc Juillet. — Le
gouvernement de Louis-Philippe, qui ne craignait rien tant qu’un conflit avec l’Angleterre, abandonna Tintingue et, si l’on n’en fit pas autant de Sainte-Marie, c’est que les colons qui s’y étaient établis réclamèrent une indemnité. En 1832, la corvette française la Nièvre explora la baie de Diégo-Suarez, mais on n’y fit pas d’établissement.
Notre faiblesse eut des conséquences imprévues. Tranquilles de notre côté, les Ilova, comprenant très bien qu’ils n’avaient été que les instruments des Anglais et qu’il faudrait compter un jour avec eux, résolurent de saper leur influence par la base Ils interdirent aux missionnaires les fonctions d’instituteurs, les empêchèrent de convertir les indigènes, frappèrent d’une amende les nouveaux convertis et installèrent dans tous les ports des postes armés afin de monopoliser le commerce et empêcher la contrebande de guerre qui, en fournissant des armes aux Malgaches, leur aurait permis de lutter avec égalité contre leurs oppresseurs. Ces mesures ne furent pas appliquées sans résistance, et les massacres furent si nombreux et si répétés que ta population de Madagascar, qu’on estimait à près de cinq millions en 1813, tomba à trois millions et demi.
Des lois restrictives et tyranniques furent promulguées et le système des exactions, des injustices et des persécutions devint tel qu’un dernier décret ne laissa aux étrangers que l’alternative d’être expulsés ou de vivre sous le régime arbitraire auquel étaient soumis les Malgaches. Anglais et Français se trouvèrent celte fois d’accord pour protester. Ils bombardèrent Tamatave, en 1845, mais une tentative de débarquement échoua, et les Ilova célébrèrent leur triomphe par le massacre des chrétiens. A la suite de ces événements, la grande île resta huit années fermée au commerce européen.
Si nos insuccès se répétaient à la côte orientale où nous
MADAGASCAR
étions en contact direct avec les Hova, sur la bande occidentale, possédée par des Sakalaves, nous nous étions fait céder, de 1840 à 1842, les îles Nosy-Bé, Nosy-Müsioii, Nosy-Cumba et Mayotte, tandis que, sur la grande terre, nos territoires allaient de la baie Pasandara au cap Saint- André. Ceux des Antankares, qui possédaient tout le nord de l’ile, se plaçaient sous le protectorat de la France.
Français à lla«la)s;;ascar : I^astellc, liaborcle, I^am-
bcrt. — Durant l’interruption des relations officielles, deux Français étaient parvenus à se créer une haute situation auprès de la reine Ranavalo et du prince Rakoto, qui devait monter sur le trône sous le nom de Radama II. L’un, M. de Lastelle, qui avait introduit en deux fois trente-trois mille fusils, de la poudre et des canons, avait fondé de magnifiques établissements agricoles à Mahéla. Il y élevait à la fois, au dire de l’amiral Page, trente mille boeufs, exportait par millions de kilogrammes le sucre de ses sucreries, employait dix-neuf navires et mille matelots à transporter le riz qu’il avait recueilli dans ses plantations. L’autre, M. Laborde, avait installé à Tananarive des usines, des forges, des fonderies, des fabriques de savon, de porcelaine, bref, n’employait pas moins de dix mille ouvriers. Tous deux avaient eu l’habileté d’intéresser la reine à leurs entreprises.
Ces deux pat'dotes, émerveillés des ressources de la contrée, rêvaient de les faire exploiter par des ingénieurs européens.
L’arrivée à Tananarive d’un négociant de Rourbon, M. Lambert, qui avait rendu l’année précédente un service signalé au gouvernement hova, vint donner un corps à ces projets acceptés par le prince Rakoto. Il fut décidé qu’une grande société à capital considérable serait fondée pour l’exploitation des richesses forestières et minérales de Madagascar. En même temps, afin de donner plus de confiance aux bailleurs de fonds, le protectorat de la France sur Madagascar serait déclaré et accepté par Rakoto.
llada^a^^car et le fseconil Empire. — Au lieu d’adhérer purement et simplement, Napoléon III mit à sa réponse, comme condition, le consentement de l’Angleterre et envoya Lambert à Londres déclarer que la Compagnie de Madagascar serait composée, à nombre égal, de Français et d’Anglais.
Lambert n’était pas diplomate; il eut le tort de peindre à lord Clarendon la situation telle qu’elle était. Ce dernier refusa
rofîre qui lui était faite, mais prit bonne note des renseignements qui lui étaient si bénévolement fournis. Il dépêcha aussitôt à Tananarive le méthodiste William Ellis. Quelques jours après l’arrivée de celui-ci, un délateur payé apprenait à Ranavalo, en juillet 1853, qu’une vaste conspiration, dont les chefs étaient MM. de Lastelle, Laborde et le prince Rakoto, avait été ourdie par les blancs, pour lui arracher la couronne et la vie.
Ellis est aussitôt proclamé sauveur. Les blancs sont saisis, leurs biens confisqués et leur expulsion immédiate est décrétée. Immédiate ! on ne mit pas moins de quarante jours pour les conduire à la côte, par les endroits les plus malsains, alors que dix jours auraient suffi. Cette exécution ne suffisant pas à calmer le gouvernement affolé, il ordonna le massacre des chrétiens, et, comme à ce moment il n’y en avait pas d’autres que des méthodistes, ce furent les coreligionnaires d’Ellis qui furent les victimes de son odieuse délation.
Radania II- — Ranavalo mourut le 18 août 1861. Le premier acte de son successeur, Radama U, fut de rappeler MM. Laborde et Lambert, ce dernier recevant mission d’organiser la compagnie dont nous avons parlé plus haut. Nous avons dit combien M. Lambert manquait d’expérience diplomatique; Radama, malgré les sages conseils de M. Laborde, ne fit pas preuve de plus d’habileté. Dans sa hâte de tout transformer, loin de ménager la transition, il semblait prendre plaisir à blesser les susceptibilités nationales, à froisser les intérêts des grands, s’entourant d’hommes nouveaux, supprimant les douanes et par cela même le plus gros revenu de l’Etat, abolissant la corvée, autorisant le séjour des étrangers et l’exercice de la religion chétienne : maladresses dont Ellis, qui était ausitôt accouru de Maurice , sut tirer parti , fomentant le mécontentement et la résistance.
En Europe, M. Lambert ne faisait pas de meilleure besogne. Toujours sous prétexte de ne pas éveiller les susceptibilités de l’Angleterre, il décidait Napoléon III à ne pas exercer, tout en les réservant, nos anciens droits; il faisait reconnaître Radama comme roi de Madagascar, et, en faisant ouvrir Madagascar au commerce et aux entreprises du monde entier, ne réservait aucun privilège pour la France.
C’était sur ces bases que fut signé à Tananarive, par Radama II et le commandant üuval, le traité du 12 septembre 1862.
Malgré les tergiversations et les lenteurs inhérentes à Ja
MADAGASCAR
constitution de la compagnie, déjà des études se faisaient à Vohémar, à Ambavatoby, et l’on se croyait à l’entrée d’une ère nouvelle, lorsqu’à Tananarive éclate la révolution de mai 18G3, au cours de laquelle Radama, n’ayant pas voulu renoncer à ses projets et livrer ses amis aux conjurés, est étranglé (12 mai). Sa veuve Rabouda, est alors proclamée reine, sous le nom de Rasoherina, et obligée d’épouser le fils de Rainiharo, le ministre et mari de Ranavalo.
Est-il besoin de chercher le nom de l’instigateur de cette révolution de palais? Bien qu’il soit resté dans l’ombre, la main d’Ellis, notre ennemi acharné, s’y laisse reconnaître.
Le 1®’’ avril 1868 la veuve de Radama II mourait et sa cousine Ramoma lui succédait sous le nom de Ranavalo IL
Occupés au Mexique à faire la besogne que l’on sait, nous n’élevâmes aucune réclamation au sujet de la violation du traité passé avec Radama, et nous nous contentâmes d’exigerune indemnité de 1 200 000 francs en faveur des membres de la Compagnie, obligés de renoncer à l’affaire qu’ils avaient entreprise.
Le 4 août 1868 fut signé, à Tananarive, par M. Garnier, un nouveau traité, qui, en échange de quelques avantages pour la colonie et le commerce français, reconnaissait la pleine souveraineté de la reine sur la totalité de Madagascar.
L<es missions britanniques. — Depuis cette époque, l’Angleterre a repris son ancien masque religieux et humanitaire; elle a augmenté le cadre de sa mission méthodiste; le zèle de ses convertisseurs n’a plus connu de bornes; la corvée, la bastonnade, le service militaire sont devenus entre les mains des néo-chrétiens des moyens de conversion éloquents, et leurs pratiques ont été tellement scandaleuses que des fonctionnaires anglais ont publiquement affiché leur mépris et leur réprobation. Admirables espions, rompus à toutes les besognes, même les plus répugnantes, les méthodistes ont voulu représenter les habitants de Madagascar comme des protestants zélés et convaincus dont la France catholique ne saurait respecter les convictions. C’est en s’appuyant sur cette prétendue communauté de religion que les ambassadeurs hovas sont allés, en 1882, demander protection à l’AngleteiTe et à l’Allemagne.