GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE DE MADAGASCAR
Productions naturelles. Flore. — De très grandes différences d’altitude, de l’eau en abondance et, dans quelques provinces, un sol d’une fertilité prodigieuse, voilà des conditions on ne peut plus favorables au développement de la flore indigène. Aussi, tous les voyageurs ont-ils été véritablement émerveillés de la richesse et de la multiplicité des productions naturelles de Madagascar. Mais il n’en est aucun qui ait marqué son étonnement en termes plus vifs et plus saisissants que le botaniste Commerson dans une lettre qu’il écrivait en 1771 à Lalande :
« Ouel admirable pays que Madagascar ! 11 mériterait seul, non pas un observateur ambulant, mais des académies entières!
C’est à Madagascar que je puis annoncer aux naturalistes qu’est la terre de promission pour eux. C’est là que la nature semble s’être retirée comme dans un sanctuaire particulier pour travailler sur d’autres modèles que ceux dont elle s’est servie ailleurs ; les formes les plus insolites, les plus merveilleuses s’y rencontrent à chaque pas. Le Dioscoride du nord (Linné) y trouverait de quoi faire dix éditions de son Système de la nature et finirait par convenir de bonne foi qu’on n’a soulevé qu’un coin du voile qui la couvre. »
Qu’un grand nombre de naturalistes, et notamment Sonnerat, aient été déterminés par ces paroles enthousiastes à explorer cette terre de promission, ce n’est pas pour nous étonner. Mais il n’en est aucun qui, comme M. Grandidier, ait réuni sur ce pays une masse aussi considérable d’observations nouvelles et de renseignements scientifiques précieux, inestimable trésor qui fait de V Histoire naturelle, physique et politique de Madagascar une véritable révélation et qui a désigné pour l’Institut le fidèle observateur de tant de formes inconnues et d’espèces inédites.
Parmi les céréales, c’est le riz, dont on ne compte pas moins de onze variétés — la rouge est la plus commune dans le centre et les parties marécageuses de l’île — qui forme le fond de la nourriture des habitants. Il était encore, il y a quelques années, à un prix dérisoire; n’était l’ouverture des voies de communication obstinément refusée par les Hova, ce serait un article d’exportation on ne peut plus rémunérateur. Le froment, l’avoine, — ces deux céréales sont encore peu répandues, — le maïs, le millet, l’orge, le manioc, la patate, l’igname, sans parler des légumes européens et des arbres fruitiers introduits par les missionnaires et les voyageurs, notamment par notre consul, M. Laborde, la vigne, qui donne deux récoltes annuelles, le figuier du Cap, le grenadier, la banane, l’ananas, la noix et la noix de coco, l’orange, le citron, l’arbre à pain, la canne à sucre d’une espèce très saccharifère et qui vient sans fumier, telles sont les principales productions de Madagascar.
Ajoutons que le caféier introduit sur la côte orientale a bien réussi, quoiqu’il ne vive pas longtemps, et que les meilleures sortes de Bourbon ne lui sont pas supéneures. Le tabac vient aussi bien dans l’intérieur que sur les côtes, le coton donne d’excellentes récoltes sur le plateau d’Imérina, l’indigo sert depuis longtemps aux indigènes pour la teinture de leurs vêtements. Quant à la soie, dont les cocons pendent aux arbres en masses qui atteignent, disait Le Gentil, la grosseur de la cuisse
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d’un homme, elle ne peut se tisser, mais se carde seulement.
Outre un grand nombre d’épices, telles que le gingembre, le poivre sauvage, la muscade, la cannelle, le cubèbe, la feuille excellente {Agathophyllum ciromaticum), le longoza {Curcuma zedoaria), la grande terre, comme on dit à Bourbon, est également riche en arbres précieux, pour la construction, le charronnage ou l’ébénisterie. Ce sont : le casuarina ; les pandanus, dont les feuilles servent à faire des sacs qu’on exporte à Maurice et à Bourbon pour mettre le sucre; le bambou; l’azaina, qui fournit des mâts de navire et donne une précieuse résine; l’ébène, le palissandre, le bois de rose, le sandal, les bibiscus, les mimosas, le tek et le bois de natte, ce rival de l’acajou.
Ajoutons encore nombre de résines, puis le caoutchouc, la cire, le copal, l’orseille, l’huile d’arachide, et nous n’aurons qu’un abrégé bien rapide et bien incomplet des ressources qu’offre Madagascar.
Faune. — Que si l’on est étonné de la prodigieuse richesse de la flore madécasse, on n’aura pas moins lieu d’être surpris de la variété et de l’abondance de sa faune. Non seulement on y rencontre quantité d’animaux depuis longtemps étudiés, mais on y trouve des espèces qui lui sont propres et des formes bizarres et imparfaitement observées jusqu’à ces derniers temps.
On ne rencontre à Madagascar aucun des grands quadrupèdes de l’Afrique, éléphants, lions, etc., le détroit qui sépare cette grande île du continent étant trop large pour être traversé par ces animaux. Mais les forêts, les savanes et les plaines herbeuses sont fréquentées par des sangliers, des chats et des chiens redevenus sauvages.
Il y a là des moutons à grosse queue et des bœufs à bosse ou zébus, ces derniers en troupeaux innombrables, particularité qui avait frappé nos premiers colons et que Flacourt enregistre avec soin.
Dans le Votjage de Madagascar de M, de V., Carpeau de Saussay raconte que, au cours d’une expédition, nous dirions une razzia, chez les Matatanes, on s’empara de 13 000 bœufs ou vaches. « La viande, ajoute-t-il, était si abondante à ce moment que chaque homme en recevait cinq livres par jour. »
François Gauche nous apprend à son tour que « l’île est fort fertile en grands bœufs qui ont une grosse loupe qui est excellente à manger entre le col et les épaules, toute de graisse ».
Si jadis, il était impossible d’exporter ces animaux à cause de la longueur du voyage, aujourd’hui que la vapeur et le percement de l’isthme de Suez mettent Marseille à vingt jours de Madagascar, ce serait une affaire très rémunératrice que d’aller y prendre ces animaux, dont le prix moyen est de 50 à 00 francs, pour les importer dans notre pays. On pourrait • encore créer sur place des saladeros analogues à ceux de la ' Flata et de l’Australie pour expédier en Europe des salaisons, ' des viandes en boîte et cet exiractum carnts, connu sous le nom du chimiste prussien Liebig.
La tribu des quadrumanes est innombrable à Madagascar, mais M. A. Grandidier qui, avec 31. A Milne-Edwards, en a fait une étude spéciale, est arrivé à cette conclusion que le nombre des espèces de propithèques et de lémurs ou makis doit être singulièrement réduit, malgré les différences caractérisées que présentent quantité d’individus souvent parqués dans les cantons d’où ils ne sortent pas. « Le plus souvent, dit 31. Grandidier, les variétés forment des races locales qui ont leur habitat bien délimité, mais dont les caractères, déjà assez variables au centre même de leur aire géographique, se modifient davantage sur les limites et qui oflrent des passages d’une race à l’autre; quelquefois on retrouve la même race séparée par de vastes espaces où il n’exisLe aucun de leurs représentants. Ce n’est, du reste, pas le pelage seul qui varie chez ces animaux: des caractères anatomiques, considérés d’ordinaire comme fixes, sont soumis à de nombreux changements, et bien des crânes eussent pu être attribués à des espèces nouvelles si je n’avais moi -même tué l’animal et conservé sa peau. »
On doit au même naturaliste la découverte à Madagascar de débris fossiles d’un hippopotame de petite taille, de carapaces de deux tortues monstrueuses, et d’ossements de trois espèces d’Epyornis.
Si maintenant nous passons aux représentants vivants de la gent emplumée, nous devons constater qu’il y a environ 250 espèces d’oiseaux dont plus de 100 qu’on ne trouve nulle part ailleurs. « Une remarque intéressante, dit 31. Grandidier, c'est que la faune ornithologique de cette grande île manque, comme celle d’Australie, de représentants de la famille des pics qui est si répandue partout ailleurs; la présence de perroquets noirs, fwëzabé, dans les deux pays, quoiqu’ils n’appartiennent cependant pas au même genre, n’est pas aussi sans devoir être mentionnée. »
Il semble, du reste, (pie si les grandes espèces éteintes
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rapprochent cette île, que sa proximité du continent a fait nommer à tort africaine, des îles polynésiennes où ont vécu les üinornis, la faune actuelle de ces régions si distantes nous montre encore d’autres points de rapport.
Richeïsscs ininéralci^. — Si la surface du sol est si riche en productions végétales et animales, ses entrailles recèlent des trésors inestimables. Bien que des peines sévères fussent édictées contre les prospecteurs de mines, on avait néanmoins constaté l’existence d’importants dépôts de cuivre et de plomb dans les massifs métamorphiques au sud-ouestde Tananarive.On sait qu’il existe des gisements de plombagine, des mines de manganèse et de fer dans les montagnes, où se rencontrent aussi des marbres de diverses couleurs. Enfin on a trouvé dans la baie de Pasandava *, à Ambavatoby et sur un périmètre de 3 000 kilomètres carrés, des couches de cbarbon de terre qui offrent presque toutes les variétés : houilles grasse, sèche ou à gaz. L’étendue de ces gisements dépasse de 200 kilomètres carrés l’étendue de tout ce que la France possède en bassins houillers. Il est superflu de faire ressortir l’importance exceptionnelle de cet immense gisement de charbon de terre, le nerf de la guerre maritime. 11 n’attend pour être exploité, comme l’or dont la présence était déjà signalée par Flacourt, comme le cristal do. roche, le sel gemme et tant de richesses minérales inconnues que renferme le sol de Madagascar, que l’ouverture de l’île aux entreprises européennes, que la création de routes carrossables et de chemins de fer, que l’abolition du régime actuel qui défend aux étrangers de posséder, que la ruine du régime tyrannique et fermé des Hova.
Ressources de l’île. — Combien de fois ont-elles été mises à profit par nos marins! En 1746, ne voyons-nous pas le célèbre La Bourdonnais s’établir dans la baie d’Antongil avec neuf vaisseaux montés par près de quatre mille hommes, installer sur le rivage des forges, des corderies et jusqu’à un quai do carénage. En quarante-huit jours, avec les forêts d’alentour, il refait ses mâts et ses vergues ; avec les plantes textiles indigènes, il fabrique les cordages qui lui manquent; il trouve assez de viande fraîche, de légumes et d’eau, non seulement pour refaire ses équipages épuisés, mais encore pour remplir ses soutes aux provisions, et il part, hommes et navires
1. Uapport de l’ingénieur Guillemin à la Compagnie de Madagascar, 27 février 1864.
remis à neuf, pour chercher les forces anglaises à la côte de Coromandel.
* De 1778 à 1783, dit Townsend Farquhar, le gouverneur anglais de Maurice, les escadres sous les ordres des amiraux d’Orves et Suffren, et, enfin, dans tous les temps, depuis l’établissement des Français à Maurice et îles adjacentes, les commandants de cette nation se sont procuré à Madagascar des approvisionnements en tout genre, pour la subsistance des troupes et des escadres expédiées de file de France pour combattre les Anglais dans l’Inde Pendant le gouvernement révolutionnaire de France, fîle de Madagascar fournissait le riz et les viandes fraîches et salées pour les garnisons de Maurice et dépendances et pour les équipages des bâtiments de guerre et corsaires; elle a aussi complété par des hommes les armements de ces vaisseaux qui couvraient les mers des Indes et ont causé de si grandes pertes au commerce britannique.
Gaduiel Marcel.
i. Memoir and notice cx^Invntory of a chart of Madagascar. London, Murray, 1819, in-4o, pp. i4 et 4a.