Tibulle Haïuout, Dnpleix
l’im, tantôt l’autre, à profiter des dépouilles du vaincu et à se faire récompenser par le vainqueur.
Prise «le Aladras. — Dès le temps de la guerre de la succession d’Autriche, quand Français et Anglais se trouvèrent aux prises, aussi bien dans l’Inde qu’en Amérique et en Europe, Dupleix montra que la Compagnie française était devenue une puissance militaire. Sur ses ordres, La Bourdonnais, gouverneur de l’île de France et son subordonné, lui amena des renforts, assiégea Madras, la ville anglaise, et s’en empara (1746). Ap rès la victoire, les deux chefs ne purent s’entendre : le gouverneur de l’île de France refusa l’obéissance à son supérieur hiérarchique. Il dut être rappelé en France.
Bataille «le üan-Tliomé. — Les Anglais, pour rentrer en possession de Madras, excitèrent le nabab du Carnatic à reprendre cette ville. Ce prince envoya son général Maphiz- Khan assiéger Madras avec dix mille hommes et une artillerie formidable. De Pondichéry, Dupleix ne peut envoyer contre lui que 230 Européens, 700 cipayes, sans un seul canon, sous la conduite d’un officier nommé Paradis. Paradis trouva l’armée indoue dans une forte position, protégée par une rivière, puis par une ligne de batteries. Sous le feu de l’ennemi, il passa audacieusement la rivière et fit charger à la baïonnette. En quelques minutes, l’armée indoue fuyait dans toutes les directions , abandonnant toute son artillerie et de grandes richesses (4 novembre 1746).
Cette affaire, qu’on a appelée la bataille de San-Thomé, décida, pour plusieurs siècles peut-être, du sort de l’Inde. Jusqu’alors les Européens avaient redouté les princes indous et s’étaient soumis à certaines obligations parfois humiliantes. Mais quand on vit qu’une poignée d’Européens dispersait des milliers d’indigènes, le secret de la faiblesse des Indous éclata à tous les yeux. Les rôles changèrent, et bientôt les plus puissants princes de la péninsule tremblèrent devant le moindre commis d’une compagnie de marchands. Bien que la bataille ait été gagnée sur un allié des Anglais, ceux-ci rendent hommage à Dupleix pour cette révolution inattendue qui un jour devait leur valoir un empire ; « Nous ne devons pas oublier, nous autres Anglais, dit l’historien Malleson, que tout le mérite en appartient uniquement et entièrement à cette grande nation française, à laquelle nous disputâmes plus tard la suprématie dans l’Indoustan et qui n’y remporta pas la dernière victoire. »
Pourtant ce sont les mêmes Indous qui, disciplinés à l’eu-
ropéenne, pourront, sous les drapeaux de Dupleix, résister même aux Anglais. C’est avec une garnison composée en partie de cipayes que l’année suivante Dupleix, assiégé à son tour dans Pondichéry par une armée anglaise, la contraignit à lever le siège (1748).
Louis XV, qui faisait « la paix en roi et non en marchand » , consentit, au traité d’Aix-la-Chapelle (1748), à restituer Madras. Il se bornait à exiger la restitution du cap Breton, dont les Anglais s’étaient emparés pendant la guerre *.
Guerre pour la succession tlu Dekkan et du Carnatic. — Dupleix en éprouva un vif chagrin. Il trouva l’occasion de se dédommager ailleurs. Deux des plus grands Etats de l’Indoustan étaient en proie à la guerre civile : le Dekkan et le Carnatic. Dans chacun de ces Etats, les Anglais se déclarèrent pour l’un des prétendants; dans chacun, Dupleix se déclara pour l’autre concurrent. Tandis que la paix régnait en Europe entre la France et l’Angleterre, Anglais et Français se battaient dans l’Indoustan. Sous les noms des prétendants Nazir-Sing ou Mousafer-Sing, Anaverdi ou Chanda-Saëb, ils se livraient de sanglants combats.
Dans la nuit du 15 novembre 1750, La Touche, lieutenant de Dupleix, osa, avec 800 Français, 300 cipayes et 10 canons, attaquer, auprès de Gingi , le soubab du Dekkan, Nazir- Sing, qui amenait 100 000 fantassins, 40 000 cavaliers, 700 éléphants, 350 canons. Il remporta une première victoire et se disposait à poursuivre ses avantages, lorsqu’il apprit que le soubab venait d’être tué par un des siens, et qu’on promenait sa tête plantée sur une pique, au milieu des acclamations, en l’honneur du candidat français, Mousafer-Sing. La diplomatie de Dupleix était venue en aide à la bravoure téméraire de La Touche : dans le camp même de l’adversaire il avait fomenté la conspiration qui renversa celui-ci. Mousafer revint à Pondichéry faire ratifier par Dupleix son titre de soubab, et alors celui-ci se trouva, sous le nom de son protégé, maître de près d’un tiers de la péninsule.
Il fallut bientôt soutenir Mousafer contre les intrigues des Anglais qui avaient suscité contre lui un autre concurrent, avaient obtenu pour celui-ci du Grand-Mogol le titre de soubab du Dekkan et lui avaient assuré le concours des Mahrattes, puissante confédération de montagnards. Dupleix confia à Bussy la mission de défendre notre protégé : il crut
i. Le duc de Broglie, La Paix d’Aix-la-Chapelle, 1892.
suffisant de lui donner 300 Français, 1 000 cipayes et 10 canons. Bussy marchait déjà contre les Mahrattes, lorsqu’une nouvelle conspiration, semblable à celle qui avait donné à Mousafer l’empire du Dekkan, ôta à celui-ci en même temps la couronne et la vie. Bussy ne selaissa pas arrêter pour si peu: il remplaça immédiatement Mousafer par un de ses neveux, Salabet, qui alla également chercher l’investiture à Pondichéry. Puis il continua sa route et, dans trois batailles, écrasa la formidable cavalerie des Mahrattes. Il leur imposa un traité d’alliance avec nous ‘.
Disg;ràee fie Diipleix. — Dupleix, qui devait déjà au Grand-Mogol le titre de nabab, obtient de Salabet les cinq provinces de Goiilamir, Mustaplianagar, EUora, Rajah-Mundri et Tchicacoli : c’était tout un royaume, qui occupait la côte des Circars et dont Mazulipatam était comme la capitale.
Ainsi, par ces acquisitions nouvelles, par son protectorat sur les deux souverains du Carnatic et du Dekkan, par son alliance avec les Mahrattes, Dupleix était maître de presque toute la partie péninsulaire de l’Inde : au milieu de nos possessions, Madras, restitué aux Anglais, n’était plus qu’un îlot.
L’Angleterre s’émut ; elle exigea de la cour de Versailles le rappel de Dupleix. Louis XV n’eut pas honte de sacrifier l’homme qui lui avait donné un empire au désir de maintenir une paix que les Anglais allaient outragement violer deux années après. D’ailleurs la Compagnie française des Indes entendait la politique comme pouvait l’entendre une association de marchands timides et à courte vue. Dupleix fut rappelé, passa dix ans à disputer les débris de sa fortune à ses créanciers et mourut misérablement, le 10 novembre 1763. Les Anglais devaient un jour lui rendre plus de justice : ils ont placé son buste, à Calcutta, parmi ceux des grands hommes qui ont fait de l’Inde une terre européenne.
Traité Ciofleheu. — Son successeur Godeheu avait signé avec les Anglais, le 26 décembre 1754, un traité par lequel les deux compagnies rivales s’interdisaient d’intervenir dans les affaires de l’Indoustan et renonçaient à toute possession antérieure à la dernière guerre du Carnatic et du Dekkan. Les Anglais n’avaient rien à abandonner ; mais les Français se trouvaient renoncer à tout un empire. « On conviendra, dit,
i. Malleson, Histoire des Français dans l'Inde (Tracl. française). — Barchou de Penhoen, Histoire de la domination anglaise dans les Indes. — Saint-Priest, Études historiques, la pe-"te de l’Inde sous Louis XV. — T. Haïuont, Dupleix
non sans ironie, l’écrivain anglais Mill, que peu de nations ont jamais fait à l’amour delà paix des sacrifices d’une importance plus considérable. »
Rivalité des Français et des Aug;lais dans Flndoustan, aux Antilles et <lans l’Amérique du Aord.
— A peine les Français avaient-ils signé ce malheureux traité que les prétentions des Anglais se manifestèrent partout avec un redoublement d’audace.
Dans l’Inde, ils soutenaient Clive, qui, sans souci du traité de 1754, commençait la conquête du Bengale.
Dans les Antilles, ils disputaient aux colons français les îles Sainte-Lucie, Tabago, la Dominique et Saint-Vincent.
Dans l’Amérique du Nord, ils essayaient de couper les communications entre les bassins du Saint-Laurent et du Missrssipi, c’est-à-dire entre nos deux grandes colonies du Canada et de la Louisiane. Ce qu’ils convoitaient, c’était surtout la vallée de l’Ohio, cet affluent de Mississipi. Là, Français et Anglais étaient déjà aux prises, mêlant à leurs querelles les Indiens, qui scalpaient tour à tour les colons des deux nations. On nomma des commissaires pour résoudre cette question ; c’est alors que fut tué Jumonville, l’un des commissaires français (1754).
lia g^uerre «le lüept ans. — Le gouvernement français protestait, mais Louis XV espérait encore garder la paix. Alors l’amiral anglais Boscawen, toujours sans déclaration de guerre, se mit à courir sus à la marine française, enleva 300 navires marchands, portant pour 30 millions de marchandises et montés par 10 000 matelots.
Louis XV fut bien obligé de reconnaître que c’était la guerre. La nation acceptait avec enthousiasme la lutte contre l’Angleterre. On eut d’abord, sur terre et sur mer (1756), deux éclatantes victoires ; la prise de Minorque et la défaite de la flotte de secours amenée par l’amiral Byng.
Malgré l’incapacité du gouvernement royal, la France était donc assez forte pour punir l’Angleterre et reprendre tout ce qu’elle avait dû abandonner, soit en Amérique, au traité de 1713, soit dans l’Inde, au traité de 1754. Pour cela, il aurait fallu concentrer tout l’effort du pays sur la guerre maritime et coloniale.
Or, à ce moment même, Louis XV s’engageait dans une guerre entre la Prusse et l’Autriche qui se disputaient la Silésie. Il lui parut plus important de savoir si Breslau resterait à Fré-
déric II ou à Marie-Thérèse que d’assurer à la France ces deux vastes empires de l’Inde et de l’Amérique du Nord. Toutes les armées, tous les trésors dont on pouvait disposer furent prodigués dans la guerre d’Allemagne; l’Angleterre eut les mains libres en Amérique et en Asie; le Canada et l’Indoustan furent presque abandonnés à eux-mêmes.
Perle du Canada. — Dès l’année 1753, les Anglais avaient commencé par exiger de tous les habitants de l’Acadie, cédée en 1713, le serment de fidélité au roi d’Angleterre. Les Acadiens étaient des Français : ils refusèrent. Alors on les enleva en masse à leurs maisons, à leurs terres ; on les entassa pêle-mêle sur des vaisseaux anglais, si bien que des familles furent séparées et qu’un vieux notaire mourut du chagrin de ne pouvoir retrouver ses enfants. C’était une population de 7 000 âmes qui était, en masse, frappée de transportation. Les maisons, les terres et les bestiaux des Acadiens furent distribués à des colons anglais. La même année la guerre, avant qu’elle ne fût déclarée en Europe, avait éclaté au (’anada.
Le marquis de Vaudreuil L gouverneur du Canada, appela aux armes nos colons ; on battit le général Braddock et Washington qui avaient attaqué le fort Duquesne ; on leur tua 800 hommes sur 1 200 (1753). Puis, quand le marquis de Montcalm eut amené des renforts de France, on enleva aux Anglais les forts Ontario et Osivégo, où l’on prit 1 640 hommes et 113 canons (1756). La Nouvelle-Angleterre fut attaquée à son tour et un millier de colons britanniques furent massacrés par nos alliés les sauvages. L’année suivante, on enleva le fort George sur le Saint-Sacrement. Alors les Anglais, réduits d’abord à la défensive, portèrent leurs forces à près de 80 000 hommes, tant soldats anglais que miliciens angloaméricains. La colonie semblait hors d’état de résister à ce déluge d’hommes ; car nous n’avions pas alors 6 000 soldats sous les armes et toute la population canadienne ne s’élevait pas à 65 000 âmes. Montcalm écrivait : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons, s’il le faut, sous les ruines de la colonie. »
On continua à combattre. En 1758, les forts de Louisbourg et de Frontenac succombèrent; mais celui de Carillon, défendu par Montcalm, résista aux efforts de 20 000 Anglais et leur
1. Fils de celui qui avait dt'΀i\iu le Canada pendant la guerre de la succession d’Espagne.
infligea une perte de 5 000 hommes. A Paris, « la victoire de Carillon » fut célébrée par un Te Deum.
L’année suivante, 1759, se produisit la crise finale. En juin, le général anglais Wolf remonta le Saint-Laurent jusque sous les murs de Québec avec vingt vaisseaux, 30 000 soldats ou matelots et une formidable artillerie. Malgré l’infériorité de nos forces, il fut repoussé une première fois. Le 13 septembre, en vue de Québec, sur les hauteurs Abraham, s’engagea la bataille décisive. Montcalm n’avait pas plus de 4 500 hommes à opposer aux 20 000 hommes de Wolf ; et cependant les Français osèrent monter à l’assaut des positions anglaises. On se battit avec acharnement : les deux généraux furent blessés à mort : Wolf expira le jour même, et Montcalm le lendemain. Sa dernière parole fut : « Au moins je ne verrai pas les Anglais dans Québec ». Ses soldats lui donnèrent pour tombe le trou creusé par une bombe. L’armée française se retira sur la rivière Jacques Cartier et le lendemain Québec capitula. Dans la campagne de l’année 1760, MM. de Lévis et de Burlamaque défendirent, l’un après l’autre, les forts qui nous restaient : l’Europe fut étonnée de tant de ténacité; mais à la fin les derniers défenseurs du Canada succombèrent L
Perte de l’Indoustan^. — Dans l’Inde, Godeheu avait eu pour successeur Lally-Tollendal, né à Romans en Dauphiné, mais originaire d’Irlande. Il était d’une bravoure héroïque et avait pris pour devise : « Plus d’Anglais dans la péninsule. » Malheureusement il était violent et obstiné. Il obligea les Indous, sans distinction de caste, brahmanes ou parias, à s’atteler aux chariots de munitions, et par là s’aliéna complètement ces utiles alliés. Il rappela Bussy qui, depuis Dupleix, avait continué à se défendre dans le Dekkan. Par ses maladresses, il jeta la division parmi les Français. D’autre part, la métropole ne lui envoyait ni renforts ni munitions. Il mit cependant le siège devant Madras ; l’arrivée d’une flotte de secours l’obligea à enclouer ses canons et à se retirer dans Pondichéry. Le brave Bussy fut fait prisonnier au combat de Vandavachi (1760), qui ouvrait aux Anglais la route de Pondichéry. Notre capitale fut à son tour attaquée, et, après deux mois de siège, n’ayant que pour un jour de vivres, Lally dut capituler (15 janvier 1761). Chandernagor, moins facile à défendre, avait
1. Garneau, Histoire du Canada. — Dussieux, Le Canada sous la domination française, — Bonnechose, Montcalm et le Canada.