G4B0N, CONGO FRANÇUS, LAC TCH4D
Pil^RTIE: HiaXORIQUE
Ce qu'on entend par l'Ouest africain. — Il est juste de rendre hommage aux explorations de Paul du Ghaillu (1850-1805), du lieutenant Aymès (1867), de MM. Marche et de Compiègne (1872-1874), du docteur allemand Lenz (1873). Mais c'est à M. Savorgnan de Brazza que la France doit Tacquisition rapide, économique, pacifique, de l'Ouest africain ou Congo français, dont l'étendue, calculée sur la base des traités de février 1885, était déjà égale à 670 000 kilomètres carrés — soit 140000 kilomètres carrés de plus que la France — et que de nouvelles explorations ont encore accru.
Sans doute l'entreprise qui a eu un tel résultat n'est pas l'œuvre d'un seul homme; mais à Brazza revient le principal mérite d'avoir acquis le concours des sympathies nécessaires pour atteindre le but malgré tous les obstacles.
i. Voyez les ouvrages déjà cités sur les colonies en général :Ga(Tarel : Vignon, de Lanessan, V Atlas colonial Mager. — É. Reclus, les Notices coloimUs et les Notices coloniales illustrées. — Barret, La H égion gabonaise, 1887 ;
— Marche, Trois Voyages dans l'Afrique occidentaley 1881 ; — Lettres de Jacques Savorgnan de Brazza, 1885; — Neuvila et Bréard, Explorations de M. de Brazza, 1881. — Dutreuil de Rhins, Le Congo français^ 1885, et articles dans le journal La Presse (8, 12, U, 20, 22, 2i, 23, 26 mai 188^);
— Léon GuibaU Le Congo français, du Gabon d Brazzaville, 1889 ; — L. Cénin, Les explorations de Braxza;— Harry Alis, Au lac Tchad, 1890.
Disons-le tout de suite : ces sympathies ont été à peu près unanimes en France. Des sociétés savantes Tenthousiasme se répandit dans le public, avec Taide de la presse, et gagna le parlement et le gouvernement, à Texception peut-être du ministère de la Marine de cette époque.
Sous le nom d'OuEsr afhicain ou Congo français, nous désignons le v^aste territoire compris entre le fleuve Congo et la côte occidentale d'Afrique, territoire qui, à Texception de ses rivages, était absolument inconnu il y a cinquante ans.
Ces plages uniformes ne présentent que des rades foraines souvent impraticables et deux estuaires, deux magnifiques ports : le Congo et le Gabon. Quant à TOgôoué, navigable sur une plus grande longueur que les deux premiers, son embouchure ne pourrait être transformée en port de mer sans de coûteux travaux.
Histoire de notre établissement au Gafion. — Ce
fut le 9 février 1839 que le commandant Bouët-Willaumez signa avec le chef Denis, de la rive gauche du Gabon *, le premier traité entre la France et les indigènes. Établir un poste pour empêcher la traite et surtout nous réserver un port de relâche et de ravitaillement, tel était le but de ce traité et de tous ceux qu'on passa depuis avec les autres chefs de Testuaire du Gabon. Le l®*" avril 1844, un traité consacrait définitivement notre prise de possesion, et, en 1849, avec des esclaves enlevés au brick VElizio et par nous affranchis, nous fondions, sur la rive droite, Libreville.
Insifirniaanee Jusqu'à nos Jours de notre colonie du C}alM>n. — Il n'est pas sans intérêt de se rappeler les débuts de cette occupation militaire. En 1849, le commandant Bouët-Willaumez constatait avec douleur que les fonds votés depuis deux ans pour l'établissement de Libreville n'avaient pas été utilisés, qu'aucun édifice n'était encore achevé. Il ajoutait qu'en confiant à trois officiers l'exécution des mesures qui devaient développer notre assiette matérielle et politique dans cette possession, il comptait sur leur zèle pour l'aider à tirer de ce magnifique pays, de cette rade pour ainsi dire sans pareille sur les côtes d'Afrique, toutle parti que le gouvernement a le droit d'attendre en échange de ses sacrifices pécuniaires. Mais suffit-il d'avoir d'excellentes intentions; et, lorsqu'on
1. Cette appellation, qui remonte au xvo siècle, vient du mot portugais gabao, caban; les Portugais avaient trouvé que Testuaire du âeuve rappelle la forme de ce vêtement.
trace un programme, le choix des instruments d'exécution est-il indifférent?
En 1883, j*ai vu le Gabon; et j'ai là un tableau du pays tracé précisément le 26 mai 1885 — le jour même où lamission Brazza et la direction de TOuest africain ont été remises à Tadministration du Gabon, c'est-à-dire au ministère de la Marine.
Voyons donc ce qu'était le Gabon après quarante-neuf ans d'occupation militaire.
Comprise entre le cap Saint- Jean et le cap Sainte-Catherine et s'étendant à l'intérieur jusqu'au méridien de Njolé, point où rOgôoué cesse d'être navigable, la possession du Gabon a, au maximum, 50 000 kilomètres carrés de surface — soit le dixième de la France. En réalité, notre autorité ne s'exerce, ou mieux, ne peut s'exercer que dans la partie navigable des cours d'eau, sur les bords desquels se trouvent disséminés les rares villages d'une population primitive, peu dense, travaillant uniquement pour sa consommation, et servant d'intermédiaire entre les noirs, encore plus primitifs, de l'intérieur, et les quelques commerçants européens du Gabon qui échangent nos marchandises : sel, armes, étoffes, eau-de-vie, etc., contre l'ivoire, le caoutchouc et d'autres produits de moindre valeur.
Quelques cases de traitants, quelques huttes de douaniers sont les seuls établissements qui, sur tout ce territoire, marquent la trace, l'influence du blanc! Sa capitale, Libreville, avec ses 2 ou 3 000 habitants dispersés sur 7 kilomètres tout le long de la rade, ressemblerait à un village comme un autre si Ton n'y voyait une dizaine de maisons et trois églises.
De toute la côte, entre le Cameroun allemand et le Congo, le territoire du Gabon, — avec ses chemins qui marchent : le Benito, le Muni, le Gabon, le Como, la Remboé, rOgôoué, le Ngounié, le Rembo ; avec les facilités relatives que présente un terrain plat, quoique boisé, à la construction de routes; avec toutes les facilités qu'une population pacifique et de grandes ressources naturelles offrent pour établir une administration, un gouvernement économique, et pour tirer un parti avantageux de notre occupation, — le territoire du Gabon est certainement le mieux partagé sous tous les rapports. Tout en soutenant l'utilité de la recherche de nouvelles routes vers le bassin central du Congo, — recherche qui comporte bien d'autres avantages, — j'estime que l'avenir prouvera que le Gabon n'a rien à y perdre.
Naturellement favorisé comme il Test, le Gabon ne devrait
rien nous coûter depuis longtemps. Toutes les ressources du Gabon auraient été considérablement développées; son commerce, estimé au maximum à 10 millions, serait au moins de 30 millions; Libreville serait une ville et ne serait pas la seule: la sécurité régnerait partout, tandis qu*à quatre heures de Libreville, à ses portes mêmes, on se tirait, en 1885, des coups de fusil; et nous compterions peut-être ici cinq mille Français au lieu de cinquante.
Avant d'avoir des vues sur l'organisation politique et administrative de l'Ouest africain, avant de former des projets économiques sur telle ou telle de ses parties, il fallait les connaître. Instruments . de Tidée économique, les premiers explorateurs, amateurs de voyages, négociants ou naturalistes, de Paul du Chaillu à Gompiègne et Marche, s'étaient avancés jusqu'à 300 kilomètres de la côte, à vol d'oiseau; mais ils n'avaient pu prendre pied dans le pays, et le commerce avait son avant-poste à Lambaréné.
Première mission Savorirnan de Bramma. — C'est en 1875 que Brazza, Ballay et Marche entreprirent une exploration dont la conception nouvelle impliquait rétablissement définitif de relations avec les noirs et toutes les conséquences qu'il entraîne.
Et, en effet, Brazza n'avance pas en explorateur scientifique ordinaire; il n'est pas seulement le pionnier qui, tout en observant le plus qu'il peut sur sa route, la parcourt le plus vite possible sans se soucier de l'impression qu'il laisse là où il ne reviendra plus.
Tout au contraire, il avancera le plus lentement possible, retournant souvent en arrière, lui ou ses compagnons; il ne passera d'un village à l'autre, d'une tribu à la suivante qu'après avoir créé, entre lui, entre la civilisation qu'il représente et les populations nouvelles, chez lesquelles il séjourne aussi longtemps qu'il est nécessaire, des relations amicales et des liens d'intérêt difficiles à rompre.
Lorsque enfin arrivé sur VAlima, il se trouve arrêté par les Apfourous qui ont à se venger des coups de fusil de Stanley, l'agent de l'AssocrATiON internationale africaine, Brazza ne se sert de ses armes que pour se défendre — les Apfourous lui en tiendront compte plus tard — et, plutôt que d'abandonner la politique pacifique qui lui a déjà valu de si beaux résultats, il se décide à rétrograder, après avoir poussé une reconnaissance de simple explorateur jusqu'au Liba Okoua, ou rivière du sel.
affluent de la grande rivière des Apfourous, appelée aussi Oubanghi.
Dans ce premier voyage de trois ans, Brazza avait non seulement accompli une magnifique exploration, mais encore il avait gagné les populations, si diverses de races, de langues, de mœurs, qui vivent, sans lien politique, entre la côte et le bassin central du Congo; il les avait disposées à renoncer à leurs innombrables monopoles, à vivre sous notre influence, à accepter notre direction; nous pouvions désormais suivre en toute sécurité la voie de rOgôoué pour pénétrer dans TAfrique centrale équatoriale.
La recherche d'une voie commerciale, entre la côte occidentale d'Afrique et le bassin central du Congo, à travers la zone de terrasses qui les séparent, était et est encore aujourd'hui le problème le plus intéressant à résoudre dans fOuest africain.
Or les premières explorations de Brazza dans fOgôoué, de Stanley au Congo, venaient de démontrer que ni fOgôoué ni le Congo n'étaient de véritables voies commerciales, mais qu'elles pouvaient être utilisées comme voies de pénétration par des missions d'exploration.
Boie de l^Association internationale aflricainc.
— Peut-être la France n'eût-elle point songé à étendre son influence politique au delà du bassin de l'Ogôoué si, à cette époque, Stanley n'eût fait dévier l'Association internationale, fondée par le roi des Belges, de son but primitif, scientifique et humanitaire, pour la lancer dans une entreprise politicocommerciale.
Il était impossible de ne pas prévoir le danger qui menaçait nos intérêts et l'antagonisme que Tafl^aire de Stanley créerait entre la France et l'Association, quelques déguisements que prît celle-ci. Je dirai seulement que si la note resta pacifique, c'est grâce à la patience, à Textrôme modération de nos compatriotes.
Denxlème mission A^avoririian de Brassa. — Sans plus nous occuper des difficultés que l'Association allait nous créer en Afrique et en Europe*, revenons à Brazza qui repartait, à la fin de Tannée 1871), avec 100 000 francs votés par le Parlement, dans le but de compléter ses explorations et de fonder deux stations françaises.
1. Voir Dulreuil de Rhins, Congo français et les documents qui y sont indiqués.
En 1882, il était de retour à Paris et rendait compte des résultats si importants de son second voyage.
Outre la fondation de Franceville sur le haut Ogôoué et de Brazzaville, située au sommet de Fescaiier du Congo et clef du bassin intérieur navigable de la grande artère commerciale de l'Afrique équatoriale, ce voyage nous rapportait ce traité, dû à une inspiration de génie, qui devait être la sauvegarde de nos intérêts économiques et politiques et l'instrument le plus puissant de notre diplomatie dans la question de TOuest africain. En vertu de ce traité, Makoko *, souverain des Batékés, nous concédait ses droits de souveraineté sur le territoire environnant de Brazzaville et nous donnait le protectorat de ses ÉtaU, s'étendant sur les deux rives du Congo, navigable entre Brazzaville et VOubanghi^,
Suivant alors, à petite distance, la rive droite du Congo, et constatant ainsi par lui-même Timpossibilité d'y créer une voie commerciale sans dépenses folles, Brazza se rend de l'embouchure du Congo au Gabon. Il remonte pour la troisième fois rOgôoué, ouvre une route de terre entre Franceville et l'Alima, qui devient ainsi notre grand port sur le Congo. Mais Brazza n'oublie pas que la voie de VOgôoué-Alima ne vaut guère mieux que celle du Congo, que le problème est toujours à résoudre, et, ajoutant un titre de plus à nos droits sur l'Ouest africain, il découvre, dans un nouveau voyage, la voie du KilioUy qui lui parait la meilleure entre Brazzaville et Loango.
Bientôt le journal de Brazza et la quantité de notes, observations et renseignements de tous genres qu'il a recueillis chaque jour, chaque nuit, pendant ces cinq années de courses sans relâche, seront publiés et compléteront heureusement les trop imparfaits résumés de l'œuvre considérable sous les rapports scientifique, économique et politique, entreprise par cet infatigable voyageur; mais ses conférences, ses rapports officiels suffisent pour donner une idée de l'Ouest africain, de ses ressources, de son avenir.
Sans doute on n'avait pas encore de chiffres bien précis et l'on ne pouvait aborder immédiatement les travaux ou se lan-
1. Ou plutôt le Makoko (ou le Mokoko), car c'est là son titre royal héréditaire. Il est iétichiste et est lui-même un fétiche. Il n'a qu'une reine, mais toutes les « dames de la cour » sont plus ou moins ses coueu bines. On trouvera aussi dans le livre de Léon Guibal des détails sur les grands vassaux Mpocoulaba et Ngaliou.
â. Ainsi nommée du nom des tribus riveraines dont les chefs avaient traité avec Brazza avant qu'il allât fonder BrazzaviUe.
cer dans les entreprises qui paraissent les plus urgentes. Nous avions bien pris des garanties, mais nos droits n'étaient pas encore bien établis, reconnus. Entre Texploration préliminaire et Texploitation coloniale, il y avait encore des jalons à poser, tout un établissement à préparer.
BatiaeailoB d« irai té avee le rot Makoko et ^'ote des crédits par les Cbanibres. — Ce que Brazza demandait, c'était d'abord la ratification du traité avecMakoko, et la déclaration officielle que la France plaçait sous sa protection les territoires de TOuest africain jusqu'au parallèle de 5^12'. Puis il lui paraissait nécessaire d'organiser une grande mission dont le programme comporterait principalement : rétablissement des postes et stations, en nombre suffisant pour constituer l'occupation effective de notre Ouest africain; l'étude scientifique et économique du pays; l'exploitation du bassin central du Congo au moyen de bateaux démontables à transporter par rOgôoué; la conclusion avec les cbefs indigènes de traités conformes à notre but politique.
Les crédits nécessaires à demander au Parlement seraient répartis entre les ministères de l'Instruction publique, de la Marine et des Affaires étrangères. On devait accentuer le caractère pacifique de la Mission de f Ouest africain en la faisant relever directement du ministère de llnstruction publique.
Le 18 novembre 1882, M. Duclerc étant président du Conseil et M. de Mahy ministre de la Marine, la Chambre accueillait par des applaudissements unanimes le projet de la loi portant ratification du traité Brazza-Makoko. Elle accueillait de même le rapport de M. Bouvier et adoptait ses conclusions le 22 novembre.
La loi du 10 janvier 1883, portant ouverture d'un crédit de 1 275 000 francs pour subvenir aux dépenses de la mission de rOuest africain, fut également votée à la Chambre par 440 voix contre 2.
L'importance du crédit ne permettait pas de se tromper sur le but de la mission. Vu le nombre des députés qui l'ont voté, on peut dire qu'interprète des vœux du pays, le Parlement manifestait une fois de plus la volonté de poursuivre dans rOuest africain notre politique coloniale pacifique.
Qu'il me soit permis de bien faire remarquer tout de suite que la mission de l'Ouest africain, dirigée par Brazza, est restée fidèle à cette politique pacifique, économique, civile, la véritable politique coloniale.