III. — GÉOGRAPHIE POLITIQUE
Ethnographie. — La population comprend, outre 3 000 Européens, environ 900000 noirs et autres indigènes, diversement administrés et vivant soit sédentaires, soit nomades.
On distingue les Européens, les Maures, les Noirs et leurs métis.
Parmi les Européens, la plupart Français, on compte 1200 colons ou commerçants, résidant à Saint-Louis, à Dakar ou à Gorée; les autres sont des employés civils et militaires, qui ne séjournent qu'un temps assez court à cause de l'insalubrité du climat.
Les Maures, musulmans fanatiques de race berbère, sont les Trarzas, les Braknas, les Douaïchs et les Ouled-Embarek, pasteurs et guerriers nomades de la rive droite du fleuve, qu'ils n'ont que trop souvent traversé pour faire des razzias au milieu des peuplades noires de la rive gauche.
Parmi les Noirs et dérivés, on classe les Peuls, les Ouolofs, les Mandingues, les Toucouleurs, etc.
Les Peuls, appelés aussi Foulahs, Foulbés ou Fellatahs, sont d'un brun rougeâtre et de race libyenne. Industrieux et pasteurs, mahométans et conquérants, venus de l'est, ils habitent le Fouta du bas Sénégal, le massif du Fouta-Djalon, etc.
Les Ouolofs, Yolofs ouDjolofs, sont de vrais nègres, au teint noir, au nez épaté, aux lèvres épaisses, mais de belle stature ; ils habitent la plaine au sud de Saint-Louis, ainsi que les Sérères.
Parmi les Mandingues, on distingue les Bambaras, élancés, intelligents et cultivateurs, fournissant les meilleurs tirailleurs sénégalais; les Kassonkés et les Malinkés , cultivateurs restés fétichistes ; les Soninkés ou Sarracolets , très aptes au commerce.
On appelle Toucouleurs les métis de Peuls et de nègres. Musulmans fanatiques, rusés et turbulents, ils ont créé souvent de grands embarras à la colonisation du pays.
Les indigènes sont en général groupés en villages, ayant chacun un chef élu et réunis parfois en un petit royaume.
Les peuplades du Sénégal. — « Quoique depuis bien des années en contact avec les Européens, les indigènes du Sénégal ont jusqu'à présent conservé leurs mœurs et leurs coutumes primitives, avec leurs dialectes différant tous les uns des autres. Toutefois certains usages, tels que l'esclavage, qui étaient d'une façon trop évidente en contradiction avec les mœurs européennes, ont été peu à peu réprimés ou interdits.
« Les noirs vivent dans des cases groupées en village ; grossièrement faites, basses et sans la moindre aération; leurs formes sont cylindriques, surmontées d'un toit en cône ; quelques-unes dans le bas fleuve, presque toutes chez les Sarracolets et les Kassonkais, ont la partie cylindrique
formée de pieux et de branches recouvertes de terre argileuse; tout le reste est en paille. Là dedans grouillent hommes, femmes, enfants, voire même certains animaux domestiques ; on y couche, on y fait la cuisine, on y mange, tout cela dans un espace restreint et non aéré; les odeurs s'y accumulent, s'y concentrent ; du poisson, de la viande séchée, ramassée quelquefois dans un coin, contribuent encore à rendre l'accès d'une case insupportable pour tout Européen.
« Leurs costumes sont primitifs; ils se composent d'un pantalon ou toubé, dont la ceinture est à coulisse, descendant à peu près jusqu'au genou, et d'un boubou, morceau d'étoffe qui va jusqu'aux chevilles, au milieu duquel on ménage un trou pour passer la tête; cousu de chaque côté, il laisse des ouvertures pour les bras... Les Yolofs et les Toucouleurs portent la tête complètement rasée; un couteau, un morceau de bouteille cassée, leur suffit pour cette opération. Même ainsi, sans avoir rien sur la tête qui les garantisse, ils affrontent les plus forts rayons du soleil. Les Sarracolets et les Kassonkais portent les cheveux sensiblement de la même manière, séparés en plusieurs mèches tressées; ils apportent un grand soin à leur coiffure; mais, une fois installés, ils restent quinze jours ou trois semaines sans y toucher.
c Les femmes n'y mettent pas moins d'amour-propre, et si les coiffeurs ont besoin de patience, la personne qu'on coiffe ne doit pas en manquer. Lorsqu'une femme se fait coiffer, elle s'étend par terre tout de son long, la face contre le sol ; la coiffeuse s'assied à la hauteur de la tête et commence le démêlage avec un outil que, sans exagérer, on peut appeler un râteau; pour faciliter l'opération et rendre les cheveux plus souples, on les enduit soit d'huile, soit de beurre ; ce travail terminé, — et il ne dure pas moins de plusieurs heures, — les cheveux sont séparés en petites mèches, enroulées successivement chacune autour d'une paille; toutes ces pailles sont ensuite ramenées derrière la tête et liées ensemble. Là s'arrête la première séance, et ce n'est qu'un jour ou deux après, lorsque les cheveux ont pu assez prendre le pli, qu'on enlève les pailles pour donner le dernier lissage... d (Muiron d'Arcenat.)
Administration. — La colonie du Sénégal est administrée ,par un lieutenant-gouverneur résidant à Saint- Louis. Un préfet apostolique en dirige le culte dans les paroisses et les missions catholiques. 11 y a aussi un directeur de l'intérieur, équivalant à l'un de nos préfets; un chef du service administratif, pour ce qui concerne les troupes et la marine; un chef du service judiciaire, dont dépendent une cour d'appel et les autres tribunaux. La colonie élit un conseil général et nomme un député à la Chambre. Ajoutons qu'elle compte de nombreuses écoles primaires.
Le Sénégal comprend trois sortes de territoires, respectivement possédés, annexés et protégés. La colonie proprement dite se compose des deux premières catégories de territoires, avec une population d'environ 11 0000 habi-
tants; les autres pays comptent environ 800 000 indigènes soumis, groupés en villages et formant parfois de petites souverainetés.
Les pays possédés sont les territoires des quatre communes constituées :
Saint- Louis, Dakar, Gorée
Bouche du Séné'
Carte du delta du Sénégal.
et Rufisque, qui sont en même temps des paroisses catholiques.
Les territoires annexés ou d'administration directe sont divisés en « cercles »
et subdivisés en cantons et villages. Tels sont les cercles de Bakel, Matam, Podor, Dagana, Louga, Cayor, Dakar-Thiès, Siné- Saloum, et le district de Gasamance. Les territoires protégés sont ceux où s'exerce efficacement l'autorité française, d'après les traités conclus avec les chefs de ces pays. L'administrateur de chacun des cercles précités a la surveillance d'un ou de plusieurs cercles protégés. Ces derniers cercles sont l'extension des précédents dont ils portent les noms, sauf les cercles de Kaédi, Nioro, Niali-Ouli, Sedhiou et Garabane. Les chefs protégés doivent naturellement être agréés par le gouvernement colonial.
Saint-Louis, chef-lieu de la colonie, est une belle ville de 25000 habitants, la plus grande de notre Afrique occidentale. Elle est bâtie sur un îlot sablonneux du fleuve Sénégal, à 15 kilomètres de son embouchure, mais à 500 mètres à peine de la mer, dont elle n'est séparée que par le petit bras du fleuve et une langue de terre appelée côte de Barbarie. Saint- Louis a été fondée en 1626 par la Compagnie française patronnée par le cardinal de Richelieu. Longtemps elle se composa de simples cases de paille, qui sont aujourd'hui presque entièrement remplacées par des maisons à galerie et terrasse, bordant des rues bien alignées et bien entretenues; de plus, la ville possède quelques beaux édifices publics : église catholique, hôtel du gouverneur, hôpital militaire, casernes. Un pont de bateau, long de 560 mètres, traverse le grand bras du fleuve pour atteindre à Bonëtville la gare du chemin de fer de Dakar ; deux autres ponts sont jetés sur le petit bras, pour rattacher les deux faubourgs de Guet-Ndar (en ouolof, Parc de Saint-Louis) et de Ndar-Tont (Petit-Saint-Louis), bâtis sur la langue sablonneuse de Barbarie et peuplés principalement de pêcheurs.
Saint-Louis fait un commerce actif par le fleuve, principalement en tissus, guinées, armes, riz, matériaux de construction. Aussi l'extension de
la colonie vers le Niger lui ménage-t-il un avenir florissant, surtout si Ton exécute le projet d'un avant-port en face de la ville pour éviter le détour de l'embouchure. Malgré les difficultés de la barre, les navires y viennent débarquer, bord à quai, les marchandises européennes et en rapportent les gommes à destination de Bordeaux, les peaux, les cuirs et autres articles entreposés par les maisons de commerce. La banlieue, dont la population égale celle de la ville, contient le village de Gandiole, ayant des salines, ceux de Ndago, Mérinaghcn, Lampsar , Ross ; une vingtaine de forts sont établis sur la route de Dakar et sur le bas fleuve.
Richard-Toll et Dagana, entourés de riches plantations ; Podor, le point le plus chaud déjà colonie; Saldé, Matam et Bakel, sur le Sénégal, sont des chefs-lieux de cercles, avec postes militaires et entrepôts de produits indigènes et européens.
Dakar, fondéeen 1857 pour suppléer à l'insuffisance du port deGorée, est aujourd'hui une belle ville de 20 000 âmes, siège du Gouvernement général de l'Afrique occidentale, en remplacement de Saint -Louis, à laquelle la relie un chemin de fer. Par sa situation au sud de la presqu'île du Cap-Vert, à l'extrémité occidentale du continent, elle était désignée naturellement pour devenir l'escale des lignes de navigation qui desservent l'Afrique et aussi l'Amérique du Sud. C'est actuellement le premier port d'importation de la colonie ; de grands travaux en feront un port marchand considérable et un point d'appui pour notre marine militaire; un avenir brillant lui est donc réservé.
Gorée, dont le nom rappelle celui d'une île de la Hollande, paraît avoir été connu au xive siècle des négociants dieppois. Bâti sur un îlot de 36 hectares de superficie, situé à l'entrée de la baie de ce nom, il est défendu par un castel qui domine la ville à 60 mètres de hauteur. Gorée a eu son époque d'importance et fut l'objet de plusieurs attaques navales; détrôné aujourd'hui par Dakar, sa population est tombée de 4000 à 2000 habitants.
Rufisque, du portugais Rio Fresca, « rivière Fraîche, » est une ville de 12 000 habitants, bien bâtie, non loin de Dakar, sur la côte et la voie ferrée qu'avoisinent malheureusement des marais insalubres; aussi estelle déserte pendant l'hivernage. C'est le marché des arachides du Cayor et le principal port d'exportation sénégalais. — Portudal et Joal> 2 500 habitants, sur la côte de Sine, sont de petites localités maritimes qui paraissent avoir, comme Rufisque, une origine portugaise.
Sedhiou, 6000 habitants, à 120 kilomètres de la mer, sur la Casamance, est un chef-lieu de cercle, un poste militaire et le siège principal des maisons de commerce de la contrée. C'est une jolie ville aux avenues plantées d'arbres magnifiques, avec une église et une école française desservies par les missionnaires du Saint-Esprit.
Carabane, à l'embouchure du fleuve, est aussi un chef-lieu administratif, avec poste et marché.
Productions naturelles et agriculture. — Le Sénégal est surtout un pays agricole, d'ailleurs en voie de prospérité satisfaisante. Les indigènes cultivent principalement le mil ou sorgho, base de leur alimentation avec le riz, le maïs et le manioc ; puis les arachides, qui donnent des graines oléagineuses, exportées en quantités croissantes à Marseille, Bordeaux, Dunkerque. Vient ensuite la gomme arabique , fournie par les acacias. Le pays récolte aussi du caoutchouc, de l'indigo, des noix de palme et des graines de sésame, du coton, de soie un peu courte. Citons encore, parmi les végétaux, l'énorme baobab, le tamarinier, le cocotier, le bombar ou fromager, le karité ou arbre à beurre, dont le produit est recherché des Européens, de beaux bois d'ébénisterie et de construction.
La faune, aussi riche et variée que la flore, comprend les mêmes espèces domestiques que celles d'Europe, avec le chameau en plus pour les Maures, et, parmi les animaux sauvages, le singe chimpanzé, le lion sans crinière, le léopard, la girafe, l'hippopotame, l'éléphant, devenu rare, le serpent python, les antilopes, les perroquets, l'autruche, le marabout ou cigogne à sac. Le fleuve, très poissonneux, nourrit aussi des crocodiles, que les indigènes distinguent, comme ils disent, <r en ceux que nous mangeons et ceux qui nous mangent. » En fait d'insectes, à côté des abeilles sauvages, utiles par leur miel et leur cire, on ne saurait oublier les moustiques, qui sont le fléau de la colonie, non plus que les fourmis blanches ou termites et les sauterelles.
L'or, l'argent, le fer, le cuivre, le sel sont assez répandus dans le sol.
Industrie. — Les Sénégalais exploitent les minéraux précités, notamment l'or du Bambouk. Bien qu'ils n'aient pas d'établissements industriels proprement dits, ils exercent divers métiers répondant aux besoins locaux, parfois même des Européens. Les artisans les plus nombreux sont les tisserands, qui tissent le coton en bandelettes, pour la confection des rudimentaires vêtements indigènes. Ou les étoffes sont tissées en fils de coton blanc et teintes ensuite avec l'indigo sénégalais, ou elles sont en fils de différentes couleurs, formant souvent des dessins d'une régularité parfaite. Après les tisserands viennent les forgerons, les potiers, les fabricants d'objets usuels, de bijoux, même artistement travaillés. Or, les outillages sont des plus primitifs.
Les forgerons , notamment les individus de race lawbé , confectionnent les poignards, les fers de lance et le hilaire, le seul outil agricole employé. Le hilaire a la forme d'un croissant à bords tranchants et à cornes arrondies et rentrantes.
Les cordonniers font non seulement les chaussures, babouches et bottes en cuir rouge ou jaune, mais encore les fourreaux de sabres, de poignards, les housses de selles, etc.
Commerce. — Le commerce intérieur se fait différemment selon les régions : sur le haut fleuve, on troque les produits du pays contre des
guinées ou tissus de coton, des fusils, du tabac, etc. Dans le Cayor, les arachides sont échangées contre espèces sonnantes ou contre du fer de Suède en barres; dans le Serrère, on troque contre de l'eau-de-vie.
Le commerce delà colonie se développe. Outre l'amélioration des ports, le chemin de fer de Saint-Louis à Rufisque et Dakar, long de 263 kilomètres, rend de grands services. Une autre ligne, à voie étroite, commencée en 1882, remonte le haut Sénégal depuis Kayes, où finit la navigation régulière, jusqu'à Bafoulabé, et de là se rend à Bammako et Koulikoro, sur le Niger. Ces deux lignes seront reliées ensemble par la voie ferrée en construction de Thiès à Kayes.
Depuis quelques années le Ministère des Colonies évalue le commerce du Sénégal avec celui du Haut-Sénégal-et-Niger. En 1905, cette valeur était de 78 millions de francs, dont 53 millions à l'importation et 25 millions à l'exportation. Les deux tiers du commerce se font avec la métropole, surtout pour l'exportation. D'ailleurs presque toutes les maisons de commerce de la colonie sont françaises; à cet égard, celle-ci tient le record parmi toutes ses sœurs africaines et autres, dont elle est l'aînée.
Les articles importés sont notamment des denrées alimentaires et des vins français, des armes, des tissus (guinées), de la quincaillerie, des cotonnades teintes en bleu, dites guinées, d'origine belge et anglaise, des eaux-de-vie de Hambourg, du fer de Suède et du tabac d'Amérique.
Les exportations comprennent surtout les arachides , à destination de Marseille; la gomme arabique, dirigée sur Bordeaux, l'or, le caoutchouc, le sésame, la cire, les peaux, les oiseaux vivants, les plumes d'autruches, le riz de la Casamance.
Le mouvement de la navigation a lieu particulièrement avec les ports de Marseille, Bordeaux, Londres, Liverpool, Cardiff, Hambourg et Boston.
Des services réguliers de paquebots sont établis avec Marseille, Bordeaux, Liverpool. De même, deux câbles sous-marins font communiquer le Sénégal, l'un avec Bordeaux par Lisbonne, l'autre avec Pernambouc, au Brésil ; ces câbles prolongent les lignes télégraphiques qui traversent la colonie et se rattachent à celles des colonies voisines .