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PARTAGE POLITIQUE DE L'AFRIQUE

La France, nation catholique et chevaleresque, était prédestinée à remplir souvent dans le monde le rôle de protectrice des faibles et de civilisatrice des peuples.

Au temps des croisades, saint Louis, notamment, s'est vu, aux prises avec l'islamisme oppresseur et corrupteur ; et s'il a trouvé au siège de Tunis un si glorieux trépas, c'était, pourrait- on dire, afin de prendre possession de cette terre africaine du nord et de l'ouest, dont les derniers traités avec l'Angleterre viennent, six siècles après, de confirmer la propriété à la France.

En effet, l'Afrique française s'étend aujourd'hui diplomatiquement du rivage de la Méditerranée aux côtes de l'Atlantique, au golfe de Guinée et aux rives du Congo, sur une longueur de 6 000 kilomètres de l'est à l'ouest et autant du nord au sud, ce qui fait une surface dix-huit fois plus étendue que celle.de la France elle-même.

Dans cet immense domaine, à peine entrevu, vivent deux races antagonistes : l'une , la race arabe et musulmane , dominatrice et despotique ; l'autre, la race nègre, victime et esclave de la première.

La lutte fratricide de ces deux races, vieille comme l'histoire, s'est aggravée il y a plus de mille ans par l'envahissement des doctrines égoïstes et sensuelles du mahométisme, longtemps combattu par les croisades; et il a fallu arriver jusqu'à notre époque pour voir s'organiser enfin la ligue des peuples chrétiens, non plus pour sauver la terre sainte, mais pour délivrer le continent africain.

C'est à la voix de Léon XIII que le cardinal Lavigerie, l'illustre primat d'Afrique, s'est fait l'apôtre de la rédemption des noirs, en prêchant aux peuples et aux gouvernements, à Paris, à Londres, à Bruxelles et à Rome, l'opportunité d'une nouvelle croisade contre l'islamisme.

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La parole puissante du nouveau Pierre l'Ermite a été doublement efficace. Non seulement les peuples ont compris et apporté leur concours sous forme d'offrande, mais les rois se sont entendus à la conférence diplomatique antiesclavagiste de Bruxelles, en 4890, pour organiser une action commune contre l'esclavage et la traite des nègres.

En septembre de la même année, un autre congrès antiesclavagiste libre était réuni à Paris, tant pour constater l'excellence des mesures déjà prises et prévoir les mesures qui restent à prendre, que pour rendre hommage au vénérable cardinal Lavigerie du succès de son entreprise glorieuse.

Dans ce congrès international, il a été donné à l'auteur du présent ouvrage d'expliquer dans une conférence publique, au moyen d'une grande carte par lui dressée, quel est le domaine de la traite en Afrique, et quelles sont les zones d'action dévolues à chacune des puissances coloniales, en vue de la répression de la traite sur terre et sur mer.

Cette question humanitaire et sociale étant de nature à mieux faire comprendre la grandeur de la tâche réservée à la France dans cette croisade africaine, nous reproduirons ici cette conférence, du moins dans sa , partie générale1.

« L'Afrique, cet immense continent, est trois fois plus étendue que l'Europe, cinquante-six fois plus que la France. Nous ne nous figurons » pas très bien la superficie d'un pays pareil. Pour vous en donner une idée, prenons comme unité de comparaison la surface de la grande île de Madagascar, laquelle, déjà plus grande que la France, serait cependant contenue au moins quatre fois dans l'État du Congo, par exemple. La comparaison frappe plus encore si l'on nous dit que le Congo belge contiendrait plus de soixante-dix fois la Belgique elle-même, qui le possède par son roi.

« Voilà quant à l'idée de grandeur. Passons à la constitution physique du sol, qui a une si grande influence sur l'habitabilité d'une contrée.

« Sans nous arrêter à la description des côtes, qui sont généralement basses et peu hospitalières, disons que l'Afrique comprend trois grandes divisions naturelles :

« 1° Dans la partie septentrionale, jusqu'à la latitude de Tombouctou, c'est le Sahara, ce sont les déserts arides qui dominent; l'eau y manque,

1 Nota. Ce premier congrès antiesclavagiste libre et international, convoqué par le cardinal Lavigerie deux ans après le début de l'œuvre, se réunit à Paris les 21, 22. 23 et 24 septembre 1 890. Il comptait, à côté de l'illustre primat d'Afrique : Mer Briucat, évèque d'Adrumète, directeur général de l'Œuvre antiesclavagiste; Msr Livinhac, évêque du Victoria -Nyanza, en Afrique; Msr Lagrange, évèque de Chartres; M. Keller, sénateur, président du congrès, et de nombreux délégués des sociétés de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Autriche, d'Italie, d'Espagne, de Portugal, etc.

La carte d'Afrique qui a servi à la démonstration, étant de grandes dimensions, indiquait les traits physiques, les villes, les routes des caravanes et autres détails que le croquis ci -après du partage politique (p. 125) n'aurait pu reproduire.

et il n'y a pas de fleuves, parce que les fleuves sont le résultat des pluies. Or, pour de simples raisons météorologiques, cette région étant dans la zone des calmes , les pluies y sont rares ou nulles ; de là , cette suite de déserts qui traversent non seulement l'Afrique, mais encore l'Asie, par l'Arabie, la Perse, jusqu'au nord de la Chine.

c Naturellement, dans ces déserts où l'agriculture n'est guère pratique, les habitants, très clairsemés, sont nomades; ils conduisent leurs troupeaux de steppe en steppe, selon l'époque de la pousse des herbages; c'est la région pastorale, toutefois parsemée d'oasis cultivées.

ce 2° Au contraire, la partie centrale de l'Afrique, du lac Tchad au lac Nyassa, que, dans notre jeunesse, les meilleures cartes laissaient en blanc avec l'étiquette de régions inhabitées, cette partie centrale, dis -je, est aujourd'hui reconnue comme la plus riche, la mieux arrosée, la plus productive , la plus peuplée. C'est là que coulent le Niger et son affluent la Binué; c'est de là que le Nil égyptien sort des grands lacs Victoria, Albert et Edward, que nous ont fait connaître les Speke, les Baker, les Stanley ; c'est là que s'étale ce prodigieux fleuve du Congo, découvert par Livingstone et Stanley, et qui a pour tributaires les lacs Tanganika, Moéro, Banguélo ; d'autres, non loin du lac Nyassa, affluent du Zarabèze. C'est là aussi que se trouve cette étrange forêt congolaise, si bien décrite par Stanley qui l'a traversée , et qui couvre à elle seule un territoire équivalant à la France et à l'Espagne réunies.

« Stanley s'est demandé pourquoi cette végétation luxuriante, baignée dans une atmosphère extraordinairement humide. Il en trouve l'explication dans la présence des surfaces lacustres elles-mêmes, et aussi dans la proximité des montagnes neigeuses du Ruwenzori, du Kénia et autres du grand plateau central, montagnes dont la hauteur arrête et condense les nuages venus des deux Océans. Gomme nous le dirons, ces régions si bien arrosées et si plantureuses sont la patrie des peuples nègres; mais aussi, malheureusement , c'est la région de la chasse à l'homme.

<r 3° Au sud, la troisième grande division naturelle comprend le bassin du Zambèze jusqu'au Cap. Les richesses minérales abondent, et les steppes herbeuses qui y dominent ont pour conséquence la vie pastorale qu'y mènent, non seulement les indigènes, mais encore les colons européens.

« Ajoutons que, par l'élévation de leur altitude , 1 000 mètres en moyenne, la région des grands lacs et l'Afrique australe ont un climat plus salubre et plus supportable que ne le ferait supposer leur situation intertropicale.

« Ces considérations d'ordre physique étaient utiles pour comprendre ce que nous allons dire des populations africaines.

« Au point de vue ethnographique, le continent comprend deux grandes divisions de races :

« 1° Les régions sèches du nord et du nord -est sont particulièrement habitées par les races blanche et brune et leurs métis, c'est-à-dire par

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les Arabes, les Berbères et autres sémites, par les Nubiens, les Gallas, les Somâlis et autres Ëlhiopiens. Ce sont des peuples nomades, guerriers, conquérants, vivant de négoce ou de rapines. Professant l'islamisme, ils s'adonnent particulièrement à la chasse et au trafic des esclaves.

« 2° Plus au sud, dans le Soudan, sont les nègres proprement dits et, dans l'Afrique centrale, les Bantons , autres variétés de la race noire. On aurait tort, en effet, de confondre les noirs en un seul type; ils sont de familles très diverses, de physionomies très variées, et les nuances physiques et morales qu'on observe parmi elles sont aussi distinctes qu'entre l'Européen et le Chinois. En général, ces noirs, groupés en peuplades peu nombreuses, vivent de la culture du sol, sont de mœurs paisibles, simples, naïves, superstitieuses, quoiqu'ils soient très aptes à une culture intellectuelle plus élevée qu'on ne le pense généralement. Malheureusement, leur crédulité, exploitée par des féticheurs, les rend souvent cruels, anthropophages même, et leur simplicité de grands enfants les laisse à la merci des tyrans de toute espèce.

Au point de vue social, politique et religieux, la différence est tout aussi profonde. Les blancs arabes et leurs métis, en introduisant en Afrique les pratiques du mahométisme, ont vu partout chez les noirs, fétichistes, une proie à saisir, des esclaves à subjuguer, un bétail humain à traiter de toutes façons par le fe«r et par le feu, tâche dont ils ne s'acquittent, hélas ! que trop bien. C'est un à deux millions de nègres qu'ils pourchassent annuellement, tuant les uns, emmenant les autres en esclavage, au risque d'en perdre les trois quarts en route.

t Arrivons donc à cette grave question de la traite.

« Notre carte indique par une teinte bistre spéciale la région où sévit la chasse à l'homme, et par des traits noirs les routes de caravanes que suivent les convois d'esclaves. Ces indications ne sont pas arbitraires; elles ont un caractère officiel, car je les ai prises sur un document qui a servi à la conférence diplomatique de Bruxelles.

« L'aire de la traite couvre environ la moitié centrale du continent africain. Sa limite coïncide au nord avec celles du Soudan et des peuples nègres ; elle se dirige de Médine, en Sénégambie, vers Tombouctou, le lac Tchad et Kartoum, sur le Nil; de là elle traverse l'Abyssinie et le Somal, longe à courte distance les côtes orientales jusqu'au bassin du Zambèze, dans le pays des Matabélés. Dans l'Afrique australe et occidentale, où les Européens ont plus d'influence, la limite de la traite s'éloigne des côtes, surtout dans le bassin du Congo, qu'elle remonte jusqu'aux Stanley-Falls , à 4 500 kilomètres de la mer. De là elle se dirige à travers le Cameroun allemand et le Niger anglais pour aboutir au Dahomey, de triste célébrité, et au pays de Kong, aujourd'hui soumis à la France.

« C'est dans cette immense surface, beaucoup plus grande que l'Europe ,

que s'exerce la cruelle chasse à l'homme. C'est de là qu'on enlève chaque année trois cent mille nègres pour l'exportation; et, comme pour un esclave qui arrive à la côte, cinq ou six autres malheureux ont péri dans l'attaque de leurs villages, ou sont morts en route de faim et de mauvais traitements, c'est donc, comme je l'ai dit, peut-être deux millions de victimes faites annuellement par les féroces négriers mahométans ! Qu'on juge par là de l'admirable fécondité de cette race nègre, ainsi constamment décimée, et réparant ses pertes pour maintenir son chiffre actuel de population qu'on évalue en général à cent vingt millions d'âmes.

« Quel espoir ne doit-on pas fonder sur cette vitalité elle-même ! Arrive le jour de la libération tant souhaitée, vienne la protection efficace des Européens, ces cent vingt millions de noirs, régénérés par le christianisme, deviendront dans un siècle quatre cents millions, et avant deux siècles peutêtre un milliard d'êtres humains, que l'Afrique, si féconde, nourrira sûrement sans difficultés. Quelle conquête d'âmes pour le ciel ! Quelle belle perspective pour l'œuvre antiesclavagiste du pape Léon XIII et du cardinal Lavigerie !

« Arrivons à la répression de la traite ; c'est le sujet qui nous tient le plus au cœur.

« Je n'ai pas à entrer dans les détails des résultats du congrès diplomatique de Bruxelles, qui concordent si bien avec nos aspirations. Cependant je signalerai sur cette carte les grandes lignes de caravanes qui, partant des marchés de l'intérieur, se dirigent naturellement vers la côte, du moins dans l'Afrique septentrionale et orientale, où l'action de l'Europe est encore trop récente pour être complètement efficace.

« Remarquez toutefois que, pour ménager l'honorabilité des puissances, on a supprimé les parties de routes accédant aux ports de ces côtes, où peut-être se fait encore, quoique frauduleusement, l'embarquement des esclaves. Ainsi, telle route aboutirait à Quiloa, telle autre à Mombaza; mais, depuis que les Allemands et les Anglais y veillent, les traitants évitent ces ports pour embarquer clandestinement aux environs.

« Afin d'y porter remède, l'Acte général de Bruxelles (art. xxi) a établi sur les mers orientales une zone de surveillance que vous voyez tracée sur la carte, et dont la limite, partant de Quilimane, descend jusqu'au sud de Madagascar, englobe cette île et remonte en ligne droite vers l'entrée du golfe Persique. Entre cette ligne et la côte, tout croiseur autorisé doit, dans certaines conditions , arrêter les bâtiments indigènes suspectés de faire la traite.

« Une autre délimitation est celle de la zone d'interdiction ou de réglementation de l'entrée des armes à feu, des munitions et des spiritueux. Cette zone comprend les trois quarts du continent, du 20e degré de latitude nord au 22e degré de latitude sud, ainsi qu'une bande maritime de 100 milles marins (art. vin et xv).

« Mais qui exercera cette surveillance sur terre et sur mer, de façon à amener un résultat pratique ? Ce seront naturellement les puissances

LA CROISADE ANTIESCLAVAGISTE

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