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LE PARTAGE POLITIQUE DE L'AFRIQUE

AU 1er JANVIER 1895

1° Aux Français: l'Algérie et la Tunisie, le Sahara central jusqu'au lac Tchad, le

Soudan occidental, le Sénégal, la Guinée avec la côle d'Ivoire et le Dahomey, le

Congo occidental jusqu'au lac Tchad , Madagascar, Obock. 2° Aux Anglais: le cap Juby, la Gambie, Sierra Leone, la Côte d'Or, le bas Niger et

le Soudan central, le Cap et la Zambézie, Zanzibar et le haut Nil, la côte d'Adel,

l'occupation de l'Egypte.

3° Aux Allemands: le Togoland, le Cameroun, le Damara, le Zanguebar méridional.

4° Aux Portugais: le Cacheo, l'Angola, le Mozambique.

5° Aux Espagnols: Ccuta, la côte du Sahara, Coiïsco (Gabon).

6° Aux Italiens : le Somal, l'Abyssinie et son littoral.

7° Aux Belges : l'État indépendant du Congo.

8° Aux Turcs : la Tripolitaine , la suzeraineté de l'Egypte.

9° Libres encore : le Maroc, le Sahara et le Soudan (parties orientales).

Les républiques de Libéria, de l'Orange et du Transvaal sont ici hors de cause.

européennes qui se sont partagé dans ces derniers temps les territoires africains, et chacune y est intéressée, surtout dans la zone d'influence qu'elle s'est attribuée par accord avec les puissances voisines.

« Si on fait le tour des côtes africaines, abstraction faite des îles, on peut remarquer qu'elles sont découpées en plus de trente portions appartenant à six puissances européennes : la France , l'Angleterre, l'Allemagne, le Portugal, l'Italie, l'Espagne, outre l'État indépendant du Congo belge, sans parler du Maroc ni des trois républiques libres : Libéria, Orange et Transvaal.

Un mot particulier pour l'État du Congo ; car, quoique jeune encore, c'est lui qui présente peut-être le mieux en Afrique le type d'un État chrétien constitué de toutes pièces en moins de dix années.

« On sait l'origine de cet État. C'est en 1876 que le roi Léopold II forma une Association internationale pour la civilisation de l'Afrique, par la création de stations scientifiques et hospitalières, ayant notamment pour but la suppression de l'esclavage.

« Des postes étaient déjà établis dans la région orientale, sur la route de Zanzibar au lac Tanganika, lorsque Stanley, qui venait de descendre le Congo dans sa mémorable expédition de 1875-1877, fut appelé à Bruxelles. Le roi le chargea, dès l'année 4879, de remonter le même fleuve en créant des stations sur ses rives et en signant des traités avec les indigènes. Cinq ans après, 1885, le Congrès de Berlin, après avoir statué la liberté commerciale du bassin hydrographique du Congo , prolongé conventionnellement jusqu'à l'océan Indien ; après y avoir interdit la traite des nègres, reconnut la souveraineté du roi des Belges sur le territoire qui constitue l'État du Congo.

« Nous n'avons pas à parler ici de l'avenir commercial de ce vaste pays. Disons seulement que son organisation administrative, judiciaire, militaire et religieuse est complète. Des Pères du Saint-Esprit et des missionnaires belges de Bruxelles évangélisent le bas et le moyen Congo, tandis que les Pères Blancs du cardinal Lavigerie sont établis à Mpala, à Kibanga et à Karéma, sur les rives du Tanganika. C'est à Mpala aussi que le brave capitaine français Joubert, ancien zouave pontifical, s'est constitué un petit royaume qu'il défend avec une troupe de nègres disciplinés et aguerris, capables de repousser les agressions des traitants arabes.

« Au point de vue antiesclavagiste, je crois intéressant de vous signaler deux camps retranchés, établis par l'État et gardés chacun par une milice d'un millier d'indigènes commandés par des officiers belges. L'un de ces camps, au confluent du Congo et de l'Arouwimi, s'oppose à la descente des Arabes, qui ravagent encore la région forestière au-dessus des Falls; et l'autre, le camp du Lomami, met en échec les traitants de Nyangoué. Bien plus, un résident belge surveille les agissements de Tippo-Tip lui-

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même dans sa capitale de Kassongo. Désormais tout danger sérieux ayant disparu, l'État congolais a autorisé le comité antiesclavagiste belge à mettre en route son expédition, qui a pour but de lancer un premier bateau à vapeur sur le haut Congo et un second sur le Tanganika même. Espérons que dans un an peut-être les pavillons protecteurs belges et congolais flotteront sur ce lac, de concert avec le pavillon des missions anglaises, qui s'y trouve déjà.

« Je me suis attardé avec cet État du Congo, parce que, placé au cœur de l'Afrique centrale, il montre ce que l'on pourra obtenir également pour la cause antiesclavagiste dans les possessions qui l'entourent, et que je vais vous signaler rapidement. »

L'espace nous force à supprimer ici ces détails. La carte d'Afrique cijointe y suppléera. Le conférencier termina par ces lignes :

<l Que ce partage africain ait souvent pour mobile les intérêts politiques et commerciaux, rien de plus naturel : ce sont là les petits calculs humains. Pour nous, je crois qu'il est plus consolant d'y voir des desseins providentiels, des vues de la miséricorde divine pour la régénération et la christianisation de nos frères de races noires. Commencer par la suppression de la traite et arriver à l'abolition de l'esclavage, tel est en ce moment le vrai rôle des puissances chrétiennes en Afrique, et, bon gré mal gré, nous sommes forcés de reconnaître la justesse de cette observation que faisait à Saint- Sulpice le vénérable cardinal Lavigerie : Le doigt de Dieu est là.

<c Frère Alexis- Marie. »

Rôle antiesclavagiste de la France au Sahara. — Au Congrès antiesclavagiste de Paris, dont nous avons parlé plus haut (p. 121), l'illustre cardinal Lavigerie , dans son discours inaugural , lumineux et patriotique, a fait ressortir la part de la France dans le concert européen antiesclavagiste. Voici ses paroles :

« Les puissances se sont engagées à donner liberté et protection à tous ceux qui se présentent pour les assister dans la destruction de l'esclavage : sociétés constituées, individus isolés, missionnaires.

« Les comités de l'Œuvre antiesclavagiste, constitués sous nos auspices et ceux du saint-siège, c'est donc, après Dieu et les pauvres noirs, pour leurs patries respectives qu'ils veulent travailler. Unis de cœur dans une commune pensée, qui est celle de la cessation des maux de l'Afrique, nous avons, en servant ainsi la religion et l'humanité, le désir et la volonlé de servir chacun notre pays respectif, dans le terrain qui lui est spécialement dévolu, en y faisant cesser l'esclavage : les Anglais dans celui de l'Angleterre, les Allemands dans celui de l'Allemagne, les Portugais, les Belges, les Espagnols, les Italiens, dans ceux du Portugal, de la Belgique, de l'Espagne et de l'Italie; et enfin, puisque je parle aujourd'hui devant un auditoire français, les Français dans celui de la France.

« Les membres du Comité national de France savent le champ nouveau que la Providence ouvre, en ce moment même, devant eux.

« La France n'avait pas attendu les temps actuels pour commencer la conquête africaine. Elle avait précédé presque tous les peuples dans ce duel immense de la civilisation et de la barbarie. Elle a, depuis plus d'un demi -siècle, travaillé en Algérie, dans le Sénégal, dans les colonies de l'océan Atlantique, plus récemment enfin, dans la Tunisie. Mais, entre ces contrées qui lui appartiennent depuis longtemps sur les deux mers, reste encore une région immense, grande presque comme la moitié de l'Europe, et où l'esclavage se montre avec plus de cruauté peut-être que dans le reste du continent noir : dans le Soudan, où les princes musulmans l'ont élevé à l'état d'institution politique, avec leurs « nègres du trésor » ; dans le Sahara, qui sert de lieu d'exportation et de passage incessant, avec des barbaries sans nom, aux esclaves destinés aux marchés du Maroc, de la Turquie, de la Tripolitaine. Il semble que, derrière les portes que nous avions ouvertes si grandes à la civilisation de l'Europe, à son commerce, à ses arts, à son industrie, à sa foi, s'élève comme une infranchissable barrière dans la solitude sauvage des déserts. Pour se rendre des bords de la Méditerranée où nous sommes les maîtres, et où, d'ici, nous arrivons aujourd'hui en moins de deux jours, grâce aux progrès de la vapeur, il faut, pour pénétrer jusqu'au Soudan, qui nous offre tant d'espérances, avec ses populations nombreuses, ses produits naturels, ses mines d'argent et d'or, contourner la moitié du continent et remonter le Niger, avec des frais et des périls sans nombre, alors que, dans quatre jours, une voie ferrée nous permettrait d'ouvrir à notre France, à l'Europe, les dernières profondeurs de l'Afrique.

« Combien de fois j'ai entendu nos hommes de guerre regretter qu'il ne leur eût pas été donné, dès l'origine, de pousser plus loin la conquête! Combien de fois même, venant de parcourir les plaines déjà vivifiées par le labeur de nos colons et le génie de nos soldats, ne me suis -je pas dit avec tristesse, sur la limite du désert : Devant nous, maintenant, et jusqu'aux extrémités de l'Afrique, des millions d'âmes, des peuplades sans nombre sont plongées, sans en pouvoir sortir, dans un abîme de maux, au milieu même des splendeurs de la nature tropicale; et ce qui nous en sépare, ce sont les sables arides! Mais un jour, avec les merveilles de l'industrie moderne, on pourra vaincre enfin les déserts et les franchir en moins de temps que je n'en ai mis peut-être pour venir d'Alger jusqu'à ces oasis. 0 Dieu! ajoutai -je, que ce soit un jour l'œuvre de la France!

« Dans cette pensée, que mes espérances me rendaient présente, j'ai voulu, il y a déjà vingt-deux ans, préparer la prise de possession chrétienne de ces régions perdues. Pie IX, avec son ardent courage, était entré dans ces vues, et un acte pontifical du 6 août 4808 place sous la juridiction spéciale de l'archevêque d'Alger les déserts du Sahara et toutes

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les régions du Soudan intérieur qui s'étendent au delà des missions déjà constituées sur l'Océan par le saint- siège, avec mission d'y préparer les voies à la liberté chrétienne et à l'Évangile. <r Qu'ai-je fait dans ces régions immenses?

k J'y ai fait ce que fait l'Église, celte Église dont Notre-Seigneur a fait, à son exemple, la grande semeuse : Exiit, qui seminat, seminare. J'y ai

S. Em. le cardinal Lavigerie.

semé ce que les chrétiens sèment, comme l'a dit notre Tertullien, quand ils veulent assurer les moissons éternelles : j'y ai semé du sang, le sang de mes fils, de ces Pères Blancs que vous voyez en ce moment entourer cette chaire. Six d'entre eux, en dehors de ceux qui ont été immolés dans les autres régions de l'Afrique, y ont souffert le martyre sous les coups des barbares et y sont tombés en bénissant leurs bourreaux .

« Comment pourrais-je les oublier aujourd'hui, dans cette paroisse de Saint- Sulpice, à laquelle le premier d'entre eux appartenait comme vous par sa naissance, mes très chers Frères, et d'où, six ans avant son

martyre, il était parti pour venir se former parmi nous à la rude vie des missionnaires.

« Mais ce sang des apôtres n'a pas été le seul.

« Tous les dévouements se sont unis en France pour une conquête que nous destinait la Providence : la science, la charité, l'armée même ont laissé depuis un quart de siècle, dans le désert, les traces de leur sanglant héroïsme. Et cela, vive Dieu! il eût fallu le venger, parce qu'il y allait de l'honneur de la France et de celui de l'armée, et qu'il n'est pas permis à un peuple, surtout chrétien, de faire litière de son honneur. Mais on a tristement hésité jusqu'à ce jour. Aussi, lorsque les feuilles publiques nous ont appris que, par un accord avec les puissances de l'Europe, le Sahara et le Soudan central venaient d'être reconnus comme appartenant désormais à notre influence, ai -je regardé cet acte comme la revanche providentielle de tant de sacrifices.

« Mais ce qui est fait n'est qu'une aurore.

« Il y faut maintenant le travail du jour et de la chaleur. C'est pour cela que je fais appel de nouveau au Comité national français de la Société antiesclavagiste. Ses membres n'ignorent pas que, comme toujours, ces objections ont déjà été présentées. Mais, pour ceux qui ont étudié ces questions, les éléments de leurs solutions matérielles et morales, les objections sont tombées déjà.

« Qu'on lise ce que viennent d'écrire un de nos plus honorables, de nos plus habiles et de nos plus expérimentés généraux (général Philebert), un ingénieur digne de ce nom (G. Rolland): il ne reste qu'une question de devoir et d'honneur.

« Avec un chef qui soit à la hauteur d'une telle entreprise, un chef qui sache se garder et garder les autres, on verra disparaître tous les obstacles. Les hommes de guerre les plus expérimentés de nos campagnes africaines ne doutent pas que deux cents hommes de troupes françaises, munis de nos armes perfectionnées, assistés de goums indigènes pour le service matériel des convois, ne triomphent de toutes les hostilités que peuvent présenter des populations féroces, sans doute, mais n'ayant pas d'armes qui puissent leur permettre une sérieuse résistance, et que le manque d'eau empêche toujours d'ailleurs de se réunir elles-mêmes en plus grand nombre.

« Je parle d'après ceux qui savent et auxquels, en témoignage de ma confiance absolue, j'ai proposé de les suivre, malgré mon âge, pour assurer les secours de mon ministère à une telle expédition.

<r Mais, après l'œuvre de la force, qui est nécessaire, mais à laquelle je ne puis offrir que le concours de mes prières et de mes vœux, doit venir celle de la civilisation et de la paix. Je ne puis qu'encourager le Comité antiesclavagiste de France à entrer dans celle-ci.

« Il ne suffira pas, en effet, de forcer, comme on le fera aisément, les

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Touaregs à la soumission: c'est l'œuvre de nos soldats; il faudra gagner les cœurs. Et sous ce rapport, combien de choses utiles à faire! C'est l'éducation des tribus réduites à la plus affreuse misère par des siècles d'oppression, de luttes impies et de tous les désordres que ces luttes traînent après elles; de peuplades errantes ayant perdu toutes les traditions du travail, et réduites, au milieu d'hostilités incessantes, à ne plus avoir pour vivre qu'une ressource : le pillage, l'assassinat, la vente de l'homme, plus fréquente et plus atroce, là, à nos portes, que partout ailleurs, même en Afrique. Ce qu'il faut, c'est rendre la vie à leurs oasis par la recherche des eaux perdues, par la reprise des cultures appropriées à leur sol, par l'instruction de leurs enfants, par les soins que la charité doit donner à leurs malades, par les refuges qu'elle doit offrir aux esclaves fugitifs.

« C'est la part que j'ai réservée, comme vous le savez, à l'Œuvre antiesclavagiste dans le Sahara africain. Je ne parle pas, même pour nos missionnaires, de la prédication de la foi. Je crois que ce n'est point par là qu'il faut commencer, au milieu des populations musulmanes. Il faut commencer par gagner le cœur et par éviter de surexciter le fanatisme.

« Auprès des bordjs, où nos soldats auront arboré notre drapeau, je placerai donc, s'il plaît à Dieu, les postes de la charité, du travail, de la miséricorde. Mon personnel est commencé. La maison où j'achève de le former est préparée sur les limites mêmes du désert. C'est là que j'appelle à se joindre à nous tous ceux qui seraient prêts, non à conquérir euxmêmes le Sahara par les armes, comme quelques-uns en ont eu la pensée, mais à faire aimer de ces populations perdues le nom et l'influence de la France, et à leur prouver que, si un sentiment inspire notre pays dans une semblable conquête, c'est surtout celui du bien à accomplir.

« Voilà, mes très chers Frères, l'Œuvre qui se présente à nous. C'est pour elle que va être faite la quête qui suivra ce discours. Elle le sera par ces missionnaires, mes fils, les Pères Blancs, qui m'ont accompagné jusque sur les marches de cette chaire, et qui suppléeront à mon impuissance de parcourir un aussi vaste auditoire. Donnez- leur votre obole comme une marque que vous approuvez ce que nous allons faire dans le Sahara. Paroissiens de Saint- Sulpice, n'oubliez pas que c'est la moisson du sang versé par un enfant de cette paroisse qui va germer, grâce à vos aumônes, et, si vous ne pouvez suivre les traces généreuses de votre martyr, montrez du moins que vous êtes dignes de comprendre son héroïsme. » (Cardinal Lavigerie.)

Carte des grandes explorations dans l'Afrique septentrionale , au xix6 siècle.

SAHARA

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