IV. — LA FRANCE DANS LE SAHARA
I. — Expéditions du colonel Flatters1. — Le 7 novembre 1879, une décision du ministre des travaux publics chargea M. Flatters, lieutenant-colonel au 72e de ligne, de diriger une opération ayant pour but « la recherche et l'étude d'un tracé de chemin de fer qui devait partir de notre territoire algérien pour aller aboutir dans le Soudan, entre le Niger et le lac Tchad ».
Il ne s'agissait de rien moins que de traverser le Sahara dans toute sa profondeur, au milieu de peuplades barbares, aguerries, hostiles à tout progrès, dans les régions les plus arides du monde entier.
Nul, mieux que le colonel Flatters, n'était capable de mener à bien cette difficile et périlleuse entreprise ; énergique et prudent, d'un grand savoir, il joignait à ces mérites une connaissance parfaite de la langue et du caractère arabes, acquise durant son long séjour en Algérie, où il avait occupé le poste de commandant du cercle supérieur de Laghouat.
Sans entrer dans aucun détail au sujet de cette première mission, disons que, le personnel et le matériel étant réunis à Biskra, on partit de là le 7 février 1880 pour se diriger vers le sud. Le 14, on arrivait à Tougourt, la reine des oasis de l'oued Rhir, et le 18 à l'oasis voisine de Temassinin, siège de la secte des Tidjani, au confluent des oueds Mya et Igharghar.
La mission entrait ensuite, le 25, à Ouargla, et, un mois plus tard, à El-Biod, d'où elle gagna, dans le pays des Touareg-Azdjer, le lac Men-
1 D'après le capitaine Bbosselard, les Deux missions Flatters.
gough : c'était le 16 avril. Là, l'hostilité des indigènes empêcha d'aller plus loin, de sorte que, reprenant à peu près le même chemin par lequel elle était venue , la pacifique expédition rentrait à Laghouat le 3 juin.
Seconde expédition. — Bientôt après , la commission supérieure des travaux publics chargeait le colonel Flatters de chercher une direction plus centrale, en passant par Amguid et le Hoggar.
Tous les préparatifs terminés, la seconde mission quitte Ouargla le 4 décembre 4880. Elle a pour guides cinq Touareg Ifoghas, qui ont apporté au colonel une lettre d'ikhenoukhen, l'un des plus grands chefs du désert.
Du 4 au 46 décembre, elle marche au sud-sud -ouest et suit le cours de l'oued Mia (la rivière aux cent sources), en le remontant. Comme il n'a pas plu depuis deux ans, la caravane ne trouve d'eau qu'une fois sur deux environ, à l'étape. En dehors du lit de la rivière, où subsiste une certaine humidité qui donne naissance à des pâturages quelquefois abondants , le pays parcouru est aride , nu et plat ; il est couvert le plus souvent de grandes dunes qui rendent la marche très pénible.
Le 42, on traverse une grande chaîne de dunes dite Gheridad el Hadjadj (les hauteurs rocheuses des pèlerins), parce que des pèlerins y sont morts de soif. Le 49 décembre, la mission quitte la vallée de l'oued Mia et suit celle de son principal affluent, l'oued Insokki, prenant la route tracée dans cette région par les caravanes allant d'In-Salah à Ghadamès.
Le 25, on campe à l'Hassi-Insokki. C'est un des points importants de la route d'In-Salah, Goléa, Ghadamès. Le puits est à parois bien garnies de pierres, et l'eau y est abondante et bonne. On est alors à 549 kilomètres d'Ouargla.
A Hassi-Messeguem on séjourne du 4 er janvier au 6 inclus. La fatigue est grande, tant chez les hommes que chez les animaux. D'ailleurs, plus on avance, plus il semble que les étapes deviennent pénibles à cause de la nature du sol et de la rareté de l'eau. Aussi a-t-on déjà perdu une trentaine de chameaux. Là, la végétation est belle, mais le puits est ensablé à une profondeur de cinq mètres. On se met à le déblayer. Ce travail n'est terminé que le lendemain à deux heures. L'eau arrive alors en grande abondance. Ce puits est un des plus importants de la route. Gérard Rohlfs y est passé en 4864, en se rendant d'In-Salah à Ghadamès.
Le 7 janvier, la mission reprend la direction du sud pour se rendre à l'oued Igharghar, qu'elle atteindra à Amguid le 48. Elle traverse d'abord le grand plateau de Tinghert; elle y rencontre entre autres le lit de l'oued el-Hadjadj (rivière des pèlerins). La réputation de cette région est mauvaise : le nom de la rivière lui vient de quinze pèlerins qui y furent dévalisés et assassinés il y a une soixantaine d'années. Le pays est infesté de bandes de coupeurs de routes, arabes ou touareg.
Le 47 janvier, on descend dans la vallée de l'oued Igharghar, vallée
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large de plusieurs kilomètres, et limitée au sud -ouest par le Tassili, qui forme une muraille à pic de 250 à 300 mètres de hauteur. Le lendemain, on campe enfin à Amguid; on y trouve pour la première fois de l'eau vive
dans un ravin à parois escarpées , qui forme tranchée dans le massif du Tassili. On se trouve alors à 917 kilomètres d'Ouargla.
Les guides ont déclaré qu'ils ne connaissaient plus les régions au delà d'Amguid, dans la direction du sud, régions du haut Igharghar, d'Idelès et d'Amadghor, qui ne sont pas parcourues par les caravanes.
Le 26, la mission prend la direction sud- est, sous la conduite du chef Chikat et de deux guides hoggar. Elle traverse un terrain sec et nu, mouvementé et coupé de nombreux lits de rivière. Les habitants fuient à son approche et transportent leurs tentes en peau pour aller les dresser plus loin, hors même de la vue de ces chrétiens qui leur inspirent une si grande horreur. Le pays parcouru ne cesse d'être plat, sec, uniforme et pierreux.
Le 3 février, on arrive à la sebkha d'Amadghor ; c'est une cuvette de deux à trois kilomètres de largeur, dans laquelle le sel se trouve en bancs épais , blancs et rougeâtres. On remarque les traces d'une caravane qui, quelques jours auparavant, a pris du sel, et a fait route ensuite vers le Soudan. Depuis le 1er février on n'a pas rencontré d'eau, la température est très élevée, l'eau des outres diminue rapidement. Un certain nombre de chameaux ont de la peine à suivre; la caravane s'allonge. Enfin , le 6 , un point d'eau est signalé en avant. Le colonel y part avec des guides, fait remplir des outres et les fait porter à la colonne. On campe au point d'eau, et autour du camp on trouve des émeraudes : on en ramasse un grand nombre; quelques-unes sont de la grosseur d'un œuf.
Visites suspectes. — Sghir ben Cheik, que le colonel a envoyé d'Amguid sur Tahohaït, rentre au camp vêtu en targui et accompagné de deux Touareg -Hoggar, Kebbi et Baba, qu'il présente comme guides. Le 9, Kebbi et son frère vont coucher dans un campement voisin, où se trouvent, disent- ils, leurs parents, et s'engagent à revenir le lendemain matin. Ils ne reviennent pas, et l'on s'aperçoit qu'ils ont volé deux mehara de la caravane.
Dans l'après-midi, les Hoggar apparaissent subitement auprès du camp. Le colonel, sans escorte et sans armes, accompagné de tous les membres de la mission, se rend à leur rencontre. Dans l'espoir de dissiper leur méfiance, de les « familiariser », le colonel leur facilite l'accès de sa caravane et de son camp , se laisse accompagner chaque jour pendant la route par de nouveaux venus, ne craint pas de s'entretenir directement avec eux. Il leur fait visiter son camp en détail, leur montre ses fusils, leur en explique le mécanisme ; il excite au plus haut point leur convoitise par la vue de toutes ces caisses, qu'ils supposent contenir de grandes richesses, et les amène enfin à lui manquer de respect.
A leur départ, on constate qu'ils ont volé des chevaux et des mehara de la caravane. Toutefois ils ne sont pas tous éloignés, car ils ont laissé derrière eux une quinzaine de cavaliers cachés dans un endroit escarpé, d'où ils peuvent facilement surveiller le camp.
On se remit en marche le 13 février. El-Alen, qui était allé déposer en sûreté à son campement les mille francs qu'il avait reçus d'avance comme guide, rentre avec Sghir ben Cheik, qui l'avait accompagné, et deux autres Touareg, porteurs d'une lettre de protestation d'amitié de la djemaa, et
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dont l'un s'offre pour guide. La réussite de l'entreprise semble donc s'affirmer de plus en plus. Mais le colonel est bientôt rappelé à la triste réalité : on vient le prévenir que Sghir ben Cheik excite les Chaamba à abandonner la mission.
Le colonel devient sombre et soucieux : il se promène seul le soir dans le camp, jusqu'à une heure très avancée; et dès ce jour il conserve de la lumière dans sa tente toute la nuit.
Le guet-apeos. — Enfin, le 16 février, vers dix heures du matin, les guides indiquent au colonel un puits qui serait situé au nord -ouest dans la montagne. C'est le bir el-Gharama. Ils lui conseillent d'établir son camp là où il se trouve, et d'envoyer les chameaux boire et faire provision d'eau. Le voyant hésiter à suivre cet avis, deux Touareg, arrivés le jour même dans la caravane, viennent lui dire que leurs compatriotes désirent avoir une entrevue avec lui au puits, et que de là ils reviendront ensemble au camp. Il se laisse persuader et part avec le capitaine Masson, MM. Béringer, Roche et Guiard. Les quatre guides touareg et Sghir ben Cheik le précèdent à cinquante pas. Les chameaux du convoi d'eau, puis les chameaux à bagages suivent à distance. Chaque groupe, conduit par les chameliers, est en outre escorté de quelques tirailleurs indigènes. Mais le chemin suivi est très mauvais : la caravane s'allonge démesurément. Le maréchal des logis Dennery, qui marche avec le premier convoi, se trouve bientôt à 1500 mètres environ du colonel. Chaque fois que celui-ci demande où est le puits, on lui répond qu'il n'est pas loin. « Colonel, dit Bou- Djemaa en s'approchant de lui, tu es trahi; on te sépare de ta caravane et on t'emmène dans une fausse direction par un chemin difficile. » Le colonel se fâche et lui répond durement. Enfin, à environ 15 kilomètres du camp, on arrive au bir el-Gharama, sur l'oued Netara. L'eau du puits est corrompue; il faut le curer. Le colonel appelle à lui les quelques hommes qui se trouvent là pour faire ce travail. Les guides El-Alem et Ahitaghel emmènent les deux juments du colonel au loin vers le nord, pendant que les membres de la mission se dispersent aux environs. Le docteur Guiard et M. Roche se dirigent au nord de la vallée, pendant que M. Béringer va s'asseoir à l'ombre d'un tamarin. Le capitaine Masson reste auprès du puits avec le colonel.
Le massacre. — Tout à coup de grands cris se font entendre dans le lit de la rivière, vers le nord. Trois ou quatre cents Touareg arrivent au grand trot des mehara. a Sortez des rangs, sortez, crient ces Touareg aux Chaamba, nous n'en voulons pas à vous, mais aux chrétiens. » Et, au même moment, le guide Ahitaghel, s'armant de son lourd sabre à deux mains, frappe M. Béringer, qui se trouve près de lui; M. Roche et le docteur Guiard sont tués sur place par les autres guides touareg; puis Sghir ben Cheik et El-Alem montent les deux juments, et tous les cinq disparaissent dans les rangs de l'ennemi. Les quinze ou vingt hommes qui 1
travaillent aux puits prennent la fuite. Abandonnés et trahis par les guides et par tous les indigènes qui se trouvaient auprès d'eux, le colonel et le capitaine Masson, un revolver à chaque main, font face à l'ennemi et vont même au-devant de lui. Ce sont les frères Tissi ben Ghikhat et Uangadi qui marchent en tête des Touareg. Ils s'arrêtent étonnés de leur audace, puis se précipitent sur eux : mais l'un d'eux reçoit deux balles dans la jambe; un autre Touareg est tué et tombe de mehari aux pieds du colonel. Gomme ces guerriers gaulois dont l'histoire a consacré le souvenir, malgré leurs horribles blessures, le colonel et le capitaine Masson restent debout,
Désert du Sahara. — Camp touareg.
continuent à combattre jusqu'au moment où ils tombent morts, percés de nombreux coups de lances.
Au bruit de la fusillade, le maréchal des logis Dennery court dans la direction du puits; mais, se trouvant isolé, il est entouré par les Touareg, et meurt bravement le revolver à la main. Quelques Touareg se mettent à la poursuite des travailleurs du puits, qui se sont dispersés, et massacrent une autre partie de nos hommes. Vers quatre heures du soir, de vingtdeux qu'ils étaient au début, ils sont réduits à dix. Les Touareg, divisés en plusieurs groupes, ne cessent de les harceler, sans pourtant parvenir à les empêcher de passer, et ils rejoignent le camp dans la soirée.
Le soir, outre les cinq membres de la mission, il manquait une trentaine d'hommes tués ou disparus.
Retraite des survivants de la mission. — Après ce désastre, le lieutenant de Dianous prit le commandement de la caravane, composée alors de cinquante- six hommes, et l'on se disposa à regagner Ouargla, distant de 1400 kilomètres... On n'avait plus de chameaux pour porter les vivres et bagages indispensables... Le 2 mars, on arrive à Inziman Tiksin,
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et le 5 au soir à Agzel. Le 9, les Touareg, qui ne cessent de suivre la colonne , lui font parvenir une provision de dattes ; mais , comme elles sont empoisonnées, tous ceux qui en mangent éprouvent de violentes douleurs. Néanmoins on se dirige le lendemain sur Amguid, où se trouve une eau abondante. Les Touareg ont pris le devant et barrent le chemin, ce qui nécessite un combat, où sont tués M. de Dianous et les soldats français Brame et Marjolet, en même temps que disparait pour toujours l'ingénieur Santin, resté en arrière. D'autre part, les Touareg ont éprouvé de si grandes
Désert du Sahara. — Guerriers touareg.
pertes, qu'ils laissent dès lors la petite colonne poursuivre son chemin. Celle-ci, réduite à trente-trois hommes, a pour chef le brave maréchal des logis Pobeguin, le seul Français survivant. Mais bientôt la famine devient telle que l'on doit manger des insectes, des lézards et de l'herbe. Une sorte d'affolement règne dans le camp, et ces malheureux se battent et se tuent entre eux; les victimes sont ensuite mangées par leurs camarades : triste sort, que subit le brave Pobeguin lui-même, le 31 mars. Enfin, les douze derniers survivants arrivent le 2 avril à Hassi-Messeguem, où les recueille une colonne de secours envoyée par l'autorité militaire d'Ouargla; le 28 ils rentraient dans cette dernière localité.
Le gouvernement y a fait élever un monument sur lequel sont gravés les noms des membres de la mission.
Résultat. — Nonobstant son funèbre dénouement, l'expédition n'aura pas été inutile. A mesure qu'il avançait, le colonel Flatters envoyait en France le résultat des travaux des membres de la mission. Ils peuvent se résumer ainsi :
Reconnaissance des vallées de l'oued Mia et de l'oued Insokki, de la région d'Amguid, de la vallée du haut Igharghar. — Possibilité reconnue de pouvoir établir facilement et à peu de frais une voie ferrée.
Tracé des différentes routes suivies par les caravanes entre El-Goléa, Ouargla, In-Salah, Idelès, Assion, Ghât et Ghadamès.
Constatation de la présence de l'eau en abondance sous le sol, à peu de profondeur, dans toutes les vallées reconnues, et de la possibilité de créer des puits artésiens dans les vallées de l'oued Mia et de l'oued Igharghar. Établissement d'une carte au 1 2 5* 0 0 0- de tous les pays parcourus.
Étude de l'état politique, social, religieux, de la société targuia, de ses ressources agricoles et commerciales.
Enfin, constatation du peu de densité de ces populations, qui sont décimées par la misère et tendent à disparaître aujourd'hui; car les Hoggar et les Azdjer, les deux plus puissantes tribus peut-être, ne comptent pas chacune mille combattants.
II. — Le chemin de fer transsaharien. — L'idée de traverser le Sahara par un chemin de fer date d'une vingtaine d'années; mais elle a eu pour partisan principal, vers 1878, l'ingénieur Duponchel. Pour satisfaire l'opinion publique, le gouvernement institua une commission présidée par M. Choisy, et commanda les reconnaissances tentées par le colonel Flatters. Après la catastrophe et pendant dix ans la question n'avança guère; mais, dans ces derniers temps, M. G. Rolland, ingénieur de la commission transsaharienne, et le général Philebert, auteur d'un ouvrage intitulé : Conquête pacifique du Sahara, ont repris vers 1890 le problème à son double point de vue économique et militaire.
Le programme à remplir, a dit M. Rolland, se résume en ces mots : Faire un tout de l'Algérie, du Sénégal et du Congo, par un chemin de fer traversant le Sahara touareg et le Soudan central et occidental.
Pour arriver à réaliser ce programme, il faut adopter une série de mesures combinées, en partant à la fois de l'Algérie, du Sénégal et du Congo. En examinant les valeurs respectives de ces trois bases de pénétration vers l'intérieur, on reconnaît que les mesures les plus urgentes à prendre relèvent du Congo et du Sénégal ; mais l'auteur démontre qu'en agissant seulement par ces deux colonies, nous ne réussirons pas à dominer effectivement et commercialement le Soudan central, ni même le Soudan occidental , et que ce n'est que par l'intermédiaire de l'Algérie que nous pourrons vraiment accomplir notre œuvre, la conduire avec ensemble et la consolider. Enfin il complète son argumentation en prouvant que, pour agir efficacement avec l'Algérie, il faut la relier au Soudan par un chemin de fer transsaharien, dont la construction ne souffrira d'ailleurs pas de difficulté au point de vue technique.
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L'Algérie est à la porte de la France, sur notre route directe vers le Soudan. L'Algérie nous offre une large base d'opération sur la Méditerranée, d'où la pénétration vers l'intérieur se fera par concentration sur les régions touareg. L'Algérie est organisée puissamment au point de vue militaire; avec, un chemin de fer transsaharien, les entreprises commerciales de nos nationaux dans l'intérieur seront à tout moment sous la protection de la mère patrie. Tout ce qui fortifiera l'Algérie fortifiera la France ; les chemins de fer de pénétration vers le sud algérien ont déjà un intérêt reconnu au point de vue stratégique, et, au delà, le transsaharien aura un intérêt plus grand encore pour parer dans l'avenir aux éventualités que doivent faire prévoir les progrès du fanatisme musulman dans l'Afrique du Nord.
Gomme base d'opération commerciale, nos quatre provinces de la côte méditerranéenne nous offrent des ressources qu'il serait déplorable de ne pas utiliser pour tirer parti de la force de production du Soudan. Les colons algériens sont aptes à devenir les agents les plus actifs de l'exploitation commerciale du Soudan , et c'est à la mère patrie à leur frayer le chemin.
On ne doit pas, d'ailleurs, être affirmatif contre les chances du trafic du transsaharien. Tout le long de la ligne, il y aura certainement, d'une station à l'autre, des échanges qui se développeront peu à peu, et, pour les transports d'une extrémité à l'autre de la ligne, les tarifs devront être réduits très notablement. Il n'est nullement démontré que, dans beaucoup de cas, le transsaharien, voie directe, rapide et sûre, à travers des pays sains, commandée par une colonie organisée et outillée comme l'Algérie, ne lutte pas victorieusement avec les routes fluviales du Soudan (Niger, Binoué), lesquelles ne supprimeront pas certains trajets par voie de terre, aboutiront à des côtes inhospitalières et malsaines , imposeront d'énormes détours par le sud.
Enfin un dernier argument en faveur du transsaharien est qu'il nous permettra de faire tomber la résistance des populations touareg, de conquérir influence et action sur elles et de nous en servir pour arriver promptement à dominer tout le nord du Soudan central et occidental.
Tout le commerce entre la Méditerranée et le Soudan central et occidental, depuis l'Atlantique jusqu'au désert libyque, est entre les mains des Touareg. Il y a une distinction à établir entre les deux confédérations rivales des Touareg du nord, les Azdjers et les Hoggars. Les relations des Azdjers étaient autrefois avec l'Algérie; ils nous avaient témoigné ensuite d'excellentes dispositions; nous n'avons absolument rien à leur reprocher, au contraire. Les Hoggars seuls nous sont franchement hostiles; la responsabilité du massacre de la mission Flatters retombe sur les Hoggars, poussés par les marchands de Tripoli, sur les gens d'In-Salah, poussés par les Ouled-Sidi- Cheikh, et sur les Senoussya.
D'après le général Philebert, il faut réduire cet événement à ses justes
proportions : simple accident par imprudence, qui n'aurait pas dû nous arrêter net devant toute tentative de pénétration au Soudan par l'Algérie. On s'est fait un épouvantail des Hoggars, qui, militairement parlant, sont une quantité négligeable. Nous n'avons pas vengé nos compatriotes, et aujourd'hui les Touareg sont convaincus de notre impuissance.
M. Rolland passe alors à la comparaison des trois tracés qui ont été proposés pour le transsaharien :
Le tracé dit occidental, partant de la province d'Oran et passant par l'oued Messaoura et le Touât;
Le tracé dit central, partant de la province d'Alger et passant par El-Goléa;
Le tracé dit oriental, partant de la province de Gonstantine et passant par Ouargla, l'Igharghar et Amguid.
M. Rolland termine en faisant valoir les autres raisons élevées qui doivent décider la France à accomplir cette grande œuvre :
Raison humanitaire , afin de concourir à la lutte commune des nations civilisées contre l'esclavage et la barbarie;
Raison politique, afin de maintenir notre prestige auprès des indigènes musulmans de nos possessions d'Afrique;
Enfin, raison de sécurité et de sauvegarde pour la plus belle de nos colonies, l'Algérie, en présence de la marée montante du fanatisme musulman. Le dilemme est formel : ou nous prendrons les devants en marchant nous-mêmes vers l'intérieur, ou nous en serons réduits un jour à défendre nos possessions actuelles sur la côte méditerranéenne.
SÉNÉGAL