VI. — CONQUÊTE DE TOMBOUCTOU
Tombouctou, qui s'écrit aussi Timbouctou, Tin-Buctu, etc., est, comme chacun sait, la ville la plus renommée du centre de l'Afrique du nord-ouest. Située à 15 kilomètres de la rive septentrionale du Niger, au point où ce grand fleuve tourne sa convexité vers le nord, cette ville de 10000 âmes environ marque la limite des déserts du Sahara et des plateaux ou plaines plus fertiles du Soudan. Elle est au carrefour des routes de caravanes qui se dirigent au nord vers le Maroc, l'Algérie, Tunis et Tripoli, tandis que la voie fluviale du Niger la met en relation avec le Sénégal à l'ouest, le Soudan central à l'est, et la Guinée au sud. De là son importance commerciale, politique et religieuse, qui fut considérable autrefois, et qui lui reviendra, suivant la prévision du voyageur Lenz (1879), « lorsqu'une des puissances européennes y aura ramené la sécurité des transactions ».
Fondée vers le xne siècle, Tombouctou fut successivement sous la domination des Etats voisins arabes, mandingue, toucouleur, et même sous celle du Maroc, qui la considère encore comme lui appartenant. Peu de voyageurs européens y sont parvenus, car l'intolérance de l'esprit musulman en défendait jusqu'ici les abords aux chrétiens. En 1824, la Société de Géographie de Paris promettait un prix de 10000 francs à celui qui y parviendrait et en donnerait une bonne description. Le major anglais Laing y arriva par la voie de Tripoli en 1826, mais il fut massacré à sa sortie de la ville, et ses papiers furent perdus. En 1828, le Français René Caillié y accéda par le Sénégal, avec une caravane et sous le costume musulman. Il y séjourna quatorze jours et put revenir par le Maroc. En 1853, le docteur allemand Barth, et en 1879, le voyageur autrichien Lenz y arrivèrent également et nous en donnèrent d'exactes descriptions. En dernier lieu, deux marins français, les commandants Caron (1887) et J 'aime (1890), amenèrent leurs canonnières dans les eaux de Kabara et de Koriumé, les deux ports de Tombouctou, sans pouvoir entrer dans la ville. Cet avantage était réservé à l'une des compagnies du colonel Bonnier, celle que commandait le lieutenant de vaisseau Boiteux, le premier officier français qui pénétra l'épée à la main dans la cité mystérieuse. Du reste , cette entrée fut plutôt une surprise qu'une prise militaire ; c'était un heureux coup de main favorisé par l'état d'anarchie qui régnait dans la ville, où la djemmaa luttait contre l'ingérence des Touareg du désert.
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■ Voici comment l'enseigne de vaisseau Aube raconte les incidents de la prise de Kabara, suivie de l'occupation de Tombouctou.
Prise de Kabara et de Tombouctou. — « Le 10 décembre 1893, nous étions arrivés à Kabara. Tandis , hélas ! que je restais à bord à 2 kilomètres du village, le commandant (lieutenant Boiteux) avec dix hommes, — vous entendez : dix hommes, — se dirigeait vers ledit village. En approchant il était reçu à coups de fusil ; chaque coup me frappait au cœur, me voyant inutile.
€ Heureusement qu'à un moment donné, j'aperçus des cavaliers touareg
Vue de Tombouctou.
arrivant au galop; à tout hasard je fis tirer les canons, et je pus, en envoyant à cette distance quelques obus, aider à la retraite de l'ennemi. Mon rôle, vous le voyez, a été peu brillant, mais j'ai fait ce que je pouvais, le devoir m' empêchant de faire autre chose.
<r Kabara était pris par ce brillant coup de main. Donc tout l'honneur revient au commandant, qui a soutenu pendant une heure le feu de 100 à 150 combattants avec une poignée d'hommes. Vous pensez si j'attendais son retour avec impatience! et quelle joie fut la mienne quand, après deux mortelles heures d'attente, je le vis rentrer, n'ayant qu'un homme blessé au bras...
« Deux jours après, nous sommes partis pour Tombouctou, où l'on ne peut accéder par eau. J'étais au premier rang cette fois; mais MM. les Touareg, étonnés (dans le vieux sens du mot : frappés de stupeur) du joli coup de Kabara , avaient filé , et nous sommes entrés dans la cité mystérieuse, n'ayant eu à tirer que quelques coups de canon sur des groupes
de cavaliers fuyant dans le lointain sans essayer la plus légère résistance^ les triples niais !
« Depuis lors , gardant Tombouctou contre un retour offensif, le commandant m'a envoyé dans les pays environnants pour recevoir les soumissions des chefs de village, ce que j'ai fait dans le chaland, m'arrêtant deçà, delà, pour palabrer avec les indigènes.
« Dans cette excursion, une seule aventure : une attaque, par une troupe de cavaliers, reçue comme il convenait. Pauvres diables! Il y en a eu deux de tués; les autres en fuite. Les morts étaient là, étendus; l'un, la jambe sous son cheval blessé, semblait encore remuer sous les soubresauts de sa bête râlant; l'autre, couché sur le dos, tenait ses deux lances, dont une pointe fichée en terre soutenait encore soulevé son bras inerte dans une menaçante attitude. Tous deux les yeux ouverts, encore brillants d'un reste de vie, avec une expression indéfinissable, pareille à une interrogation. Oui, pourquoi? pourquoi sont-ils morts ? Pourquoi les ai-jetués? Et devant leur air calme, l'expression étrange de leur figure bronzée, j'ai pensé tout bas qu'ils étaient tombés comme de biaves patriotes, en état de légitime défense.
« C'est là la civilisation que nous apportons avec nous! Qu'elle s'impose, c'est mon vœu; mais toute ma sympathie va aux Touareg, à ces fiers cavaliers, qui tiennent sous leurs pieds tous ces nègres pusillanimes, et qui au nombre de trois, — pas un de plus, — dictent leurs volontés à des villages ayant parfois plus de mille habitants! Pillards, disons-nous. Oui, pillards, mais la lâcheté des Soudanais n'est-elle pas pour eux une sorte d'encouragement et d'excitation?
« Je viens de quitter un village qui m'avait appelé en grande hâte, en disant que les Touareg l'avaient rançonné. J'arrive, je m'informe et j'apprends que trois cavaliers, armés de lances, avaient pénétré dans les cases, avaient enlevé trois femmes, s'étaient fait donner des vivres, étaient repartis. Le chef, qui me racontait cela devant ses notables, tout tremblant encore, fut bien surpris lorsque, indigné, je leur fis dire : « Comment! lâches, misérables, vous étiez plus de deux cents hommes, et vous en avez laissé trois vous piller! Partez, vous êtes indignes de ma protection. Partez, je ne veux plus vous voir. *
« Ils doivent encore croire que je suis fou. Qu'aimez-vous mieux, vous, ceux que je tue ou ceux que je défends?
« Rions, pour finir gaiement. Dans ce même village, les Touareg avaient laissé un cheval. Ne pouvant l'emmener, ne voulant pas le laisser, je rassemblai mon infanterie (sept hommes), composée de quelques matelots noirs et de mes domestiques (nous faisons flèche de tout bois), et je leur dis : « Il faut tuer ce cheval. » La pauvre bête était à quarante mètres à peine. Pan! le cheval lève la tête et nous regarde. Pan! il se met à brouter! Pan! il va boire... C'était tout à fait risible. Nous y serions encore si,
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désireux de ne point brûler nos cartouches inutilement, je n'avais pris un fusil et n'avais étendu celte cible complaisante, le corps traversé en long d'une balle. Vous voyez que mon infanterie est brillante et que je puis, en un combat, rééditer la scène d'opéra où il n'y a ni morts ni blessés. Heureusement que mon chaland porte un canon, et que j'ai bon œil... avec mon lorgnon.
« C'est long tout ça... mais je recommencerai. » (Léon Aube.) Quelques jours après, cet officier, fils de l'amiral Aube, était tué hors
Le colonel Bonnier.
de la ville par les Touareg, et le colonel Bonnier lui-même subit un pareil sort dans une reconnaissance.
Massacre de la colonne Bonnier. — Le capitaine Philippe, commandant le poste de Tombouctou, écrit : « La colonne du colonel Bonnier arriva ici le 10 janvier (1894). Une fraction de la colonne est partie en reconnaissance vers un campement de Touareg, le 12 au matin, sous le commandement du colonel, avec le commandant Hugueny, tout l'état major, la 5e compagnie et un peloton de la 11e. La colonne a été surprise, endormie, au campement de Dougoï, à deux heures au nord de Goundam, lëquel est situé au sud-ouest de Tombouctou , à environ 50 kilomètres en amont de cette ville, sur un marigot communiquant avec le Niger.
« Des Touareg, montés et suivis de fantassins armés de lances et de cou-
teaux, sont entrés par plusieurs côtés, culbutant la ligne des faisceaux én avant des tirailleurs, qui ne purent prendre leurs fusils.
« Le capitaine Nigotte, blessé à la tête, a pu s'échapper et rejoindre un peloton laissé à plusieurs kilomètres en arrière, gardant les troupeaux de prise sous le commandement du sous-lieutenant Sarda. Il est rentré ici le 17, rapportant la nouvelle et ramenant un peloton composé d'hommes des 5e et 11e compagnies, et de nombreux tirailleurs ayant fui; quelquesuns étaient blessés, dont trois assez grièvement. Nous avons pu encore recueillir quelques hommes, mais nous avons été forcés de limiter beaucoup les reconnaissances et les recherches , en raison de la sécurité de la place.
« Les Touareg sont venus rôder aussitôt par groupes nombreux dans les environs très rapprochés de la ville; ils formaient des cercles, apparaissant, puis disparaissant devant nos troupes.
« Neuf officiers et deux sergents européens ont disparu, ainsi qu'un interprète, un sergent, six caporaux et 61 tirailleurs indigènes. J'ai pris aussitôt mes dispositions de défense; il n'y a rien à craindre en veillant constamment, surtout la nuit. Je dispose de 300 fusils et de 6 canons; j'attends la colonne Joffre, auquel j'ai envoyé un émissaire pour lui donner des renseignements et le faire mettre sur ses gardes. s>
Le colonel Joffre arriva en effet à Tombouctou , qu'il se hâta de mettre en état de défense.
Les territoires conquis forment provisoirement trois cercles militaires, dont les quartiers généraux sont Tombouctou, Kabara et Goundam.
Aujourd'hui les couleurs françaises flottent fièrement au sommet des plus hautes tours de la métropole du désert, et celui-ci attend la jonction prochaine des troupes venues de France par l'Algérie et par le Sénégal.
Espérons que bientôt aussi la Croix du Rédempteur du monde remplacera le Croissant au sommet des édifices de cette ville musulmane, et que tout au moins les missionnaires d'Alger, partis pour Tombouctou sous la direction du P. Hacquart, trouveront les circonstances favorables pour y implanter la civilisation chrétienne.
GUINÉE ET DAHOMEY