HISTOIRE DES CONQUÊTES SUCCESSIVES
Si ]a France peut regretter la perte de ses possessions dans l'Hindoustan, elle retrouve depuis trente -cinq ans de belles occasions de se créer un nouvel empire asiatique. LTndo- Chine française, par sa population nombreuse s'élevant à plus de 20 millions d'habitants (1895), par ses richesses végétales et minérales , par son excellente position aux portes de la Chine , si peuplée et si industrieuse, au milieu des empires anglais de l'Inde et de l'Australie , et des riches colonies hollandaises et espagnoles de la Malaisie, est appelée à un brillant avenir, si l'on sait en profiter p|r une administration habile, sage et chrétienne, jointe au concours actif du commerce et de la marine marchande de la métropole.
I. — Annam. — L'histoire de notre établissement dans ce pays remonte à 1787, époque où un évêque- missionnaire catholique français, Mgr Pineau de Behaine , évêque d'Adran , emmena en Europe le fils du roi annamite Gia-Long, dépossédé par une révolution de palais. Louis XVI promit à ce prince un secours militaire et en obtint en retour la cession de la baie deTourane et des îles Poulo- Condor. Bien que la promesse du roi ne fût pas tenue , Gia-Long , rétabli sur le trône d' Annam en 1 802 , introduisit l'influence française dans son pays, et se servit d'officiers français pour l'organisation de son armée et la fortification de ses villes ; mais ses successeurs, notamment Tu -Duc, subissant l'influence des mandarins chinois, chassèrent les Français et renouvelèrent les persécutions contre les chrétiens jusqu'à ce qu'en 1858 une escadre franco-espagnole, commandée par l'amiral Rigault de Genouilly, s'empara de Tourane, qui fut évacuée peu de temps après, et de la ville de Saigon, que la France conserva nonobstant les réclamations de Tu -Duc (1859).
H. — Cochinchine. — Les hostilités se rouvrirent en 1861 avec un corps de 4000 Français, et bientôt le traité de 1862 nous assura l'acquisition des trois provinces cochinchinoises de Saigon, Mytho et Bien-Hoa. En 1867, pour mettre fin à de nouveaux troubles qui se renouvelaient
INDO-CHINE FRANÇAISE
chaque année, l'amiral la Grandière s'empara sans coup férir des provinces de Vinh-Long, Chaudoc et Ha-Tien.
En 1863, le royaume de Cambodge, objet de dispute entre le Siam et l'Annam , s'était soumis à notre protectorat.
Le désir de commercer avec les provinces chinoises occidentales détermina l'exploration du Mékong par le capitaine Doudart de Lagrée et son lieutenant Francis Garnier, qui remontèrent ce fleuve jusqu'en Chine (1866-1868); mais ils le déclarèrent innavigable. Plus tard, dans le même but, le négociant Dupuis et Francis Garnier explorèrent le Son g- Haï ou fleuve Rouge du Tonkin, ce qui excita la défiance des Annamites, amena la prise de Hanoï par le lieutenant Garnier et une nouvelle guerre en 1873. L'année suivante, Tu- ©uc dut signer un traité par lequel il reconnaissait nos dernières acquisitions en Cochinchine et soumettait son royaume d'Annam au protectorat de la France, nonobstant les droits d'investigature que la Chine exerçait depuis des siècles sur les rois d'Annam.
La France obtenait en outre le droit de garnison et le prélèvement des droits de douane dans plusieurs villes
du Tonkin, ce qui amena peu à peu des complications et la guerre avec les « Pavillons- Noirs » d'abord, ensuite avec l'Annam, le Tonkin (1883) et même la Chine (1885).
III. — Guerres du Tonkin. — Rappelons les faits les plus importants.
En mai 1883, faisant une sortie du fort d'Hanoï, assiégé par les Pavillons-Noirs, bandes de pillards mi-chinoises mi-annamites, le commandant français Rivière est battu et tué, et sa tête portée en triomphe
Ttor-e.
Carte de rindo- Chine.-
Les parties hachurées marquent les résultats de la guerre de Siam, en 1803.
dans le pays. Aussitôt des renforts sont envoyés de France, et sur M fin de juillet on s'empare de Hué, dont le jeune roi, successeur de Tu-Duc, est rendu responsable de la guerre, et obligé de se soumettre au protectorat français. La Chine en prend ombrage ; elle adresse aux puissances une protestation pour maintenir ses droits de suzeraineté, et fait soutenir par ses troupes les hostillités des Tonkinois. Mais la prise de Sontay et de Bac-Ninh par les Français conduit à la convention de Tien-Tsin, du 11 mai 1884, par laquelle la Chine reconnaît notre protectorat sur le Tonkin. Toutefois la guerre se continue sans être ouvertement déclarée, et se porte même en territoire chinois.
En juillet, l'amiral Lespès occupe Ke-Lung, dans l'île Formose, et l'amiral Courbet s'illustre en détruisant la flotte chinoise près de Fou- Tchéou, l'un des ports de la Chine; mais au Tonkin il faudra, à notre armée de 40000 hommes, du temps et des sacrifices pour amener le triomphe. En mars 1885, la prise de Langson est suivie d'un échec sensible, au moment où la Chine proposait de mettre fin à une guerre ruineuse pour les deux partis.
Le traité du 9 juin 1885 consacre la convention de Tien-Tsin et stipule que chaque belligérant retirera ses troupes des territoires envahis, sans prétendre à aucune indemnité de guerre. Toutefois les Annamites ne désarment pas, et la déposition intempestive du jeune roi par les Français excite un soulèvement général qui cause le massacre de plusieurs mission* naires européens, de plus de 40 000 chrétiens indigènes, considérés comme favorables aux étrangers, et la destruction de nombreuses églises et missions. En automne 1885, la situation paraît tellement grave que l'opinion publique en France se prononce pour l'évacuation de ce pays, qui nous cause tant d'embarras, et que la chambre ne vote la continuation de l'occupation qu'à une majorité douteuse de deux ou trois voix, obtenue par le gouvernement grâce à certaines manœuvres. Notre avenir et notre prestige en Orient n'ont donc tenu qu'à un vote plus ou moins inconsidéré.
Mais, nonobstant des rébellions locales qui sont presque permanentes, les plus grosses difficultés sont actuellement vaincues.
Les détails ci- après feront voir le caractère des guerres annamites, et la solidarité qui existe entre les intérêts de la France et ceux du catholicisme dans l'Extrême-Orient, solidarité que malheureusement les politiciens ne comprennent pas toujours.
Le massacre des chrétiens. — « Saigon, le 8 août 1885. — La mission de Cochinchine orientale est à peu près anéantie. Le télégramme que je vous ai envoyé aujourd'hui au nom de Mgr van Camelbeke ne marque que cinq missionnaires et dix mille chrétiens massacrés, c'est le chiffre dont nous sommes absolument sûrs ; mais très probablement le nombre des victimes aura été plus considérable dans notre mission.
« C'est au Quâng-Ngaï qu'ont commencé les massacres et les incendies.
INDO-CHINE FRANÇAISE
Les lettrés, qui y sont très nombreux et très turbulents, y étaient surexcités depuis déjà deux mois, quand survint la prise de la capitale. Naturellement la prise de Hué accrut leur fureur contre les Européens. lisse soulevèrent, organisèrent une révolte et s'emparèrent de la citadelle du Quâng-Ngaï, le 13 juillet dernier. Le lendemain 14, ils commençaient à incendier les chrétientés et à massacrer les chrétiens. Van-Bân et Ban-Goï succombèrent l'une le 14, l'autre le 15 juillet. Le P. Poirier fut tué dans cette dernière chrétienté avec à peu près deux cent cinquante chrétiens. Il y eut, après
Hanoï. — La citadelle ou « ville royale ».
ce massacre, deux jours d'interruption. Les mandarins de Binh-Dinh et le mandarin chargé de garder les sauvages au Quâng-Ngaï se réunirent soidisant pour étouffer la rébellion. Ils reprirent la citadelle et firent semblant de décapiter une quinzaine de rebelles. Tous les jours ils expédiaient des ordres aux chefs de cantons et aux maires de villages, leur enjoignant de veiller à ce que l'ordre ne fût pas troublé. Du Quâng-Ngaï, cette politique passa au Binh-Dinh, au Phu-Yen et ailleurs. Aussi qu'entendait-on partout de la bouche des mandarins? Des protestations de paix, des plaintes même contre les chrétiens , parce qu'ils avaient peur. Nous vous « certifions, disaient-ils, qu'il ne vous arrivera aucun mal ; restez en paix chez vous, l'ordre ne sera pas troublé, d
<r Au grand jour, c'était leur manière de procéder; mais, en dessous, ils organisaient les lettrés pour une plus sûre et plus prompte exécution
de leurs complots contre les chrétiens. « Ce n'est, disaient- ils dans leur « langage figuré, qu'après avoir exterminé les Français de terre (les chré- « tiens indigènes) que nous parviendrons à chasser les Français de mer. j>
« Voilà la politique des Annamites ; je l'ai clairement vue bien avant l'attaque de Binh-Dinh, et j'ai tâché d'en informer l'administration française , espérant qu'elle viendrait à notre secours aussitôt qu'elle connaîtrait le véritable état des choses; mais elle n'en fit rien...
« Saigon, 15 août 1885. — Nous n'entrerons pas dans de nouveaux détails sur cette catastrophe. Nous vous dirons seulement que, pour trouver dans l'histoire un désastre comparable au nôtre, il faudrait remonter plus haut que les Vêpres siciliennes, jusqu'aux actes de vandalisme des hordes barbares qui envahirent une à une les provinces du vaste empire romain...
« C'est principalement à cause de la France que nos chrétiens ont été persécutés et tués. Nos catholiques passent, aux yeux des païens, pour être et sont, en effet, les seuls amis des Français. Les païens, par le guet-apens du 5 juillet à Hué, ont essayé leurs forces tout d'abord contre les Français. Ne pouvant réussir selon leur gré, ils viennent de tomber, en masses innombrables et organisées, sur nos pauvres chrétiens pris à l'improviste et sans armes. Car la population catholique se compose, dans sa presque totalité, d'agriculteurs paisibles, peu mêlés aux affaires et aux fonctions publiques, et ainsi elle n'a pas à se reprocher d'avoir, par des excitations turbulentes et brouillonnes , suscité des haines et des représailles.
« Tous les officiers, soldats et voyageurs , la plupart étrangers , et quelquefois indifférents à toutes les questions de missions, ont vu de leurs propres yeux, et avec une vive émotion, la grandeur de nos désastres. Ils ont vu également, parqués sur le sable de la plage, autour de la concession française, nos 8000 chrétiens des environs échappés à la mort, qui s'étaient réfugiés à l'ombre du drapeau français. » {Les Missions catholiques, 1885.)
IV. — Guerre de Siam, en 1893. — Le Siam est un royaume plus vaste que la France et peuplé de 6 à 8 millions d'habitants. Situé au centre de la presqu'île indo- chinoise, il sépare les possessions de l'An^ gleterre et de la France, dont il subit la double influence politique. Physiquement, il se compose du bassin du fleuve Ménam, qui baigne sa capitale Bangkok, grande ville de plus de 200000 âmes et très commerçante; avant 1893, il comprenait aussi tout le bassin central et septentrional du grand fleuve Mékong, qui traverse la vaste contrée appelée Laos. Les deux versants du Mékong appartenaient donc aux Siamois, qui tenaient garnison dans quelques villes de la rive gauche et jusque sur la ligne de partage du bassin, laquelle est très rapprochée du littoral de l'Annam.
Or, en 1893, un commerçant français, établi sur ce dernier fleuve, fut
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tué dans un guet-apens par quelques soldats siamois. La France se hâta de réclamer réparation au gouvernement, et comme celui-ci ne s'exécutait pas de bonne grâce, les hostilités ne tardèrent pas à s'ouvrir. Alors des troupes françaises et annamites s'avancent vers le fleuve, pendant que deux vaisseaux de guerre français remontant le Ménam, s'approchent de Bangkok; mais ceux-ci sont canonnés par le fort qui défend le passage. A la suite de cet événement, le 18 juin, le ministre Develle, répondant à une interpellation à la Chambre française, dit : « Le gouvernement siamois savait que le traité de 1856 nous donnait le droit de passer. En présence de ces faits, le gouvernement estime qu'il ne faut pas patienter plus longtemps. Un ultimatum est envoyé au roi de Siam, à qui il est accordé quarante -huit heures pour faire connaître sa réponse touchant les réparations que nous exigeons. Si le Siam n'adhère pas aux propositions françaises, nous déclarons le blocus sur ses côtes. La France réclame : 1° Une rectification de frontière donnant pour limite à ses possessions indo- chinoises la rive gauche du Mékong; 2° le payement d'une indemnité générale d'environ trois millions ; 3° le payement des indemnités particulières aux Français ou protégés de la France lésés dans leurs droits. »
Assurément le roi de Siam n'était pas en état de résister. L'Angleterre intervint naturellement pour ménager ses intérêts politiques et commerciaux. En effet, d'après la déclaration de lord Roseberry au parlement de Londres, le commerce anglais à Bangkok constitue 87 % de la navigation marchande, au point de vue du tonnage, et 95 % au point de vue de la valeur. Il se fait surtout avec Singapour et Hong-Kong, les deux grands marchés de l'Extrême-Orient; de plus, le journal officiel The Bangkok Recorder est publié en deux langues, le siamois et l'anglais, et les jeunes princes sont envoyés de préférence en Angleterre pour leur éducation. Une compagnie anglaise a obtenu la concession d'un chemin de fer qui, de Bangkok, doit remonter la vallée du Ménam pour rejoindre le haut Mékong en Birmanie.
On conçoit dès lors toute l'importance que l'Angleterre attache à cette question franco-siamoise, et la diplomatie française paraît l'avoir reconnue, car, dans le discours cité plus haut, le ministre anglais ajoutait: <r Le gouvernement de Sa Majesté Britannique est heureux de croire que le gouvernement français n'a pas moins conscience que lui-même de la valeur de V indépendance du Siam, et qu'il considère comme une question importante pour la France, comme pour l'Angleterre elle-même, que ces deux puissances n'aient pas de frontières commîmes sur aucun point f l'Indo-Chine , car les frontières communes entraîneraient pour chacun de. deux pays de grandes dépenses militaires et créeraient des dangers de panique. »
A la suite des négociations, le 1er octobre 1893 le roi de Siam signait le traité par lequel : 1° il accorde à la France tout le territoire de la rive
gauche du Mékong (depuis le Cambodge jusqu'à la zone neutre); 2° il lui est interdit de fortifier la rive droite du fleuve sur un rayon de 25 kilomètres, de même que les provinces de Battembang et de Sien-Reab; 3° il accorde toutes les indemnités pécuniaires réclamées, etc., et la France peut occuper le port de Chantaboun jusqu'après l'exécution du traité.
D'autre part, il est convenu avec l'Angleterre d'établir une zone neutre, sorte « d'État- tampon » , sur le haut Mékong, de façon à isoler la Birmanie anglaise du Tonkin français et du Yun-nan chinois.
En ce moment (janvier 1895) les limites de cette zone neutre ne sont pas encore fixées ; mais la France peut s'applaudir d'avoir pu si promptement augmenter son empire indo- chinois d'un territoire de plus de 450000 kilomètres carrés, non compris le territoire de Battembang, neutralisé militairement.