‹ La France criminelleChapitre 10 sur 45 · LES PARISIENS · texte numérisé non relu

LES PARISIENS

naristes au combat : « On tue de si loin, disait-il, que ce n*est plus là tuer dans le sens qu'on attachait, il j a quelques années encore, à ce vilain mot. » Il aurait pu ajouter que plus on tue d*hommes à la fois, moins on a l'air de ressembler à une béte sauvage acharnée sur l'agonie de sa victime. Dans les grands centres de la vie commerciale et surtout financière, il en est absolument de même. On y tue les gens de loin, et on en tue un grand nombre d'un seul coup, ce qui permet de garder toutes les habitudes extérieures et toute la réputation d^un homme excellent. L'accaparement, la fausse nouvelle, la dénonciation et la calomnie, la manœuvre assez habile pour n'être pas taxée de frauduleuse, Tétoufifement sûr et prompt d'un concurrent auquel on a enlevé jusqu'aux moyens de crier, tout cela se pratique à Paris, non pas, je le crois, beaucoup plus qu'ailleurs, mais avec une sorte de désinvolture et d'élégance qui ne contribue que trop à faire dos imitateurs. Nulle part les faibles et les ambitieux ne sont plus tentés de répéter cette phrase éternelle : « Je ne fais en somme, que ce que font les autres, l'essentiel est de ne pas être pris. »

On dit certainement beaucoup de choses pour expliquer ce genre d'opérations qui, par certains côtés, ressemble aux opérations militaires : on n'a pas créé le champ de bataille, on y est ; la guerre est engagée depuis bien longtemps, on n'est pas plus responsable de ce qui s'y passe que le conscrit mobilisé qui doit tirer des coups de fusil et en recevoir. Puis on ajoute que la spéculation est la mère des grandes entreprises : sans elle pas de groupement de capitaux, pas d'œuvres civilisatrices, pas d'opérations à long terme, etc., etc., etc.

Je n'ai pas à examiner toutes ces doctrines, à marquer strictement la part que la morale permet ou non d'en

retenir. Je n'ai ici qu'à constater que rien n'est d une contagion aussi périlleuse que ces théories. Il n'y a ici ni déclamation ni panaphlei. Que ceux qui croient avoir des raisons d'assimiler tels ou tels gros millionnaires à des escrocs, le fassent. Je me borne à dire pour ma part, que depuis le riche banquier soupçonné par ses amis mêmes de n'être pas scrupuleux jusqu'au voleur de profession, il y a une multitude de degrés. L'échelon est plus ou moins doré, il est plus ou moins solide et plus ou moins assujetti par la prudence de rhomme qui s'y pose : il porte toujours un individu que la vue de l'échelon supérieur attire et que celle de l'échelon inférieur excuse, à ses yeux du moins. Où donc entend-on répéter aussi souvent et aussi publiquement des propos tels que ceux-ci : « Ah ! s'il eût pu tenir jusqu'à l'échéance, s'il eût pu faire illusion jusqu'au moment — inévitable — de la hausse ou de la baisse (car toutes les deux sont toujours inévitables, l'une après l'autre) ; alors il était sauv.é. Mais maintenant, le voilà en police correctionnelle. Tant pis pour lui I Est-il seul coupable ? Certainement non I Ils sont bien bons, ces honnêtes gens qui lui confiaient leurs capitaux à charge de leur en fournir 15 0/0 ! Où croyaient-ils donc qu'il. pût les prendre, sinon dans la poche des autres ? »

Voilà les hommes de plaisir et les hommes d'affaires, les hommes de joie et les hommes de proie. Ce qui achève de caractériser le milieu parisien, c'est qu'ils s'y mélangent incomparablement plus qu'ailleurs. Ils se mêlent pour se servir et au besoin pour se tromper mutuellement, mais surtout pour tromper, de compte à demi, les hommes légers ou naïfs. Qu'est-ce que Ton trouve dans les trafics de décorations et d'emplois, dans les cessions de clientèles accompagnées de demandes ou

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d'offres de pots-de-vin, dans certaines entreprises de politique internationale, avec espionnage, vol de documents et embauchage, ou dans les campagnes que des serviteurs désavoués, mais employés, mènent autour des gouvernements? Le lanceur d'affaires et la femme galante. Quand celle-ci a quelque expérience, elle cumule les deux rôles. On s'est servi d'elle lorsqu'elle était jeune : elle se souvient des leçons qu'elle a reçues et elle en profite. Elle a vu les gens lui faire crédit ou même la servir gratis pour attirer des bandes à sa suite : elle en a vu d'autres lever impôt sur ses gains et s'assurer, s'ils le pouvaient, une participation à ses bénéfices*. Elle aussi joue ce double jeu et perfectionne à son profit le proxénétisme dont elle a souffert •.

Voilà le personnel qui campe à Paris : voilà les « nomades » qui y font monter si haut le niveau de la criminalité interne. Mais il ne faut pas se dissimuler que beaucoup d'individus nés à Paris s'y associent. Il est même des industries plus criminelles que les autres qui paraissent supposer une plus longue connaissance et une plus longue pratique de la grande ville. « Sur 655

* Voyez Lbcour, La Prostitution à Paris, 145-198.

* « On peut se faire une i lée approximative du nombre de personnes, mâles ou femelles, qui se livrent à la prostitution, en vivent ou la facilitent dans un intérêt pécuniaire ou autre.

> Le proxénétisme a gagné tous les rangs de la société. Le propriétaire qui loue à une prostituée un logement au triple du prix qu'il vaut ; le logeur qui l'héberge au même prix que le propriétaire, le marchand de vins qui l'attire chez lui pour y attirer en même temps tous ses clients, le charbonnier qui lui vend du combustible à faur poiis, Tépicie-, le fruitier, la marchande à la toilette, la couturière qui lui fait payer les marchandises plus cher qu'à une autre, jusqu'à la blanchisseuse qui lui surfait le prix de son repassage (attendu, dit-elle, que la pro-itituée n*a pas de peine à gagner sou argent); tous ces industriels, à des titres différents^ saut ea réalité autant de proxénètes qui pon^sent ii la débauche, parce que la débauche leur rapporte • (G, Maoéj.

souteneurs dont la police de Paris a eu à s'occuper* pendant six ans, STl étaient originaires de Paris, 324 de la province et de l'étranger. »

On voudrait pouvoir dire que la criminalité externe de Paris, est moins forte et que le département de la Seine est, sous ce rapport, aussi bien partagé que les Bouchesdu-Rhône et que le Rhône. Quand on fait le calcul sur sa population totale, on commence par le croire, parce qu'il y a en effet, à Paris, des groupes de travailleurs (en tous genres) qui y sont venus pour le bien ou pour l'honneur et qui restent fidèles à la mission ou à la tâche qu'ils s'étaient donnée. Mais quand on calcule exclusivement, comme on doit le faire, sur le chiffre des natifs, alors la proportion des délinquants que le département de la Seine met en circulation dans le pays devient très forte. On a vu qu'elle allait à 6,74 par mille accusés ou prévenus jugés, tandis que pour 100,000 habitants nés dans le Rhône la proportion n'est que de 3,54. C'est qu'évidemment, Paris use beaucoup d'existences et de familles dont les débris s'éliminent, mais sans toujouTs se réparer. Paris ruine, déclasse et épuise beaucoup de gens. Paris produit beaucoup d'enfants naturels et il en abandonne beaucoup. Ceux-là, les institutions de prévoyance ou de charité ne les prennent malheureusement pas tous ; puis, de ceux qu'elles recueillent, une partie, près de la moitié, nous le verrons, re- -viennent à Paris pour retourner ensuite ailleurs et promener à droite ou à gauche leur imprévoyance sans guide, leur pauvreté sans ressources régulières, leur faiblesse sans soutien.

* J'ai montré qu'elle ne s'en occupait pas assez et se croyait trop obligée d'attendre l'exécution d un crime ordinaire... qui reste souvent impuni. Voyez Lt Crime, ch. v.

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