VISITES ET ENQUÊTES DANS QUELQUES RÉGIONS CRIMINELLES
I. Les foules à étudier. — II. La Corse : deux enquêtes, un rapport inédit. — Le port d'armes universel» le banditisme , le patronage des délinquants. — III. L'Hérault : la partie criminelle. — Un point malade. — La région voisine. — L'état général. — Cette. — Les couche-vôtus, les anarchistes, les parvenus. — Démoralisés par la richesse. — La fraude impunie. La crise viticole : y a-t-il une part à lui faire? — Le port de Marseille : insuffisance de travailleurs indigènes, excès d'étrangers. — IV. Un foyer de criminalité spontanée. — * La région criminelle de la Normandie. — Eure et Calvados. — Acte d'accusation contre un groupe de. quatre arrondissements. — V. La / faute en est-elle au vagaJbondage? — Mœurs nouvelles des vaga- / ^• bonds. — La faute en est-elle à Talcoolisme? bôte perfectionnée, femme dégradée. — Prédominance d*une criminalité rurale. — Richesse trop aisément gagnée. -— Corruption par le bienêtre matériel. — Mollesse générale. — Restriction des naissances et débauche. — Divorces. -— Naissances naturelles. — Avortements. — Décadence de la religion. — Décadence du patriotisme. — VI. Les caractères de race. — Diversité de mœurs et d'habitudes morales dans des villages rapprochés. — Comment se forme un foyer.
L*étranger non encore naturalisé, le Français nomaâe, rindividu qui traverse Paris et qui y travaille dans le
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vice cosmopolite, sont donc bien les acteurs que nous avions pressentis dans cette « action » criminelle qui ne unit jamais. Nous les connaissons maintenant par leurs œuvres. Mais sont-ils les seuls personnages ? Nous ne pouvons le croire : cm* il n'y a point de drame qui compte autant de scèiieà, de péripéties et de recommencements que le drame du crime ; il n'y en a point qui occupe autant de comparses, de confidents, de personnages subalternes et où la foule, celle-là même qui ne se montre pas, joue un si grand rôle.
Il y a donc lieu de chercher encore. En nous indiquant les régions les plus criminelles, la statistique nous ouvre des voies : c'est à nous de nous y engager. Nous y rett'ouverons assurément tous ces agents de désordre dont nous venons de constater la propagande universelle ; mais nous ne pouvons faire autrement que d'en trouver d'autres, soit parmi ceux que la justice condamne, soit parmi ceux qu'elle n'atteint pas. Essayons de démêler le genre d'action qu'ils exercent et le concours qu'ils apportent à l'œuvre des premiers. Allons, en un mot, faire nos enquêtes dans les pays où la statistique nous révèle soit une criminalité persistante, soit une criminalité subitement accrue et subitement aggravée.
La Corse passe avec raison pour le théâtre d'une criminalité exceptionnelle. La cupidité n'y est pour rien. Du moins le vol y est-il rare, et le jury le réprouve sévèrement. Mais' la vengeance indéfiniment poursuivie de génération en génération, une facilité rare à tuer un r
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homme, une indulgence prodigieuse, ce n'eàt pas assez dire, une complicité toujours prête pour certains assassinats, rimpunité assurée à tous les coupables qui ont su trouver dans le jury des membi^es de leur clan, de leur parti, à plus forte raison de leur famille, tous ces traits là sont bien connus.
Deux publicistes, M. Bournet, pour l'Ecole d'anthropologie criminelle de Lyon et M. Paul Bourde, pour le journal Le Temps, ont fait chacun une enquête. La conclusion ^qui s'est dégagée de Tune, comme de l'autre est celle-ci : La Corse s'agite dans un cercle dont l'autorité gouvernementale n'a point réussi encore à la dégager. Le Corse ne croit plus à la justice publique. C'est assurément de sa faute autant que de celle de la justice. Il voit trop bien comment elle est tenue en échec par ses amis et par ses ennemis. Il sait par expérience comment il a obtenu l'acquittement des uns ; il sait donc comment les autres se riront des poursuites auxquelles il apporte un intérêt si passionné. Il ne se fie donc plus qu'à lui-même,, il se venge et il venge les siens. Voilà le fond de la criminalité corse.
Les études des deux honorables écrivains que je viens de citer sont connues. J'insisterai donc un peu plus sur un travail inédit et d'une haute autorité. Il y a dans les Comptes d'assises conservés par les Archives nationales *, an rapport confidentiel adressé au Garde des Sceaux, en 1850, par un magistrat choisi en connaissance de cause. Ce rapport embrassait presque tout le cours du demisiècle, et, quand on lit les études les plus récentes, on voit qu'aujourd'hui encore, il n'y a rien de changé dans ce pays.
. ^ Archives nationales. Fonds du ministère de la justice. Comptes d'assUes, année 1850, Liasse B.
La criminalité corse peut être attribuée, selon le rapport, à trois causes. principales : Tarmement général, le banditisme et le patronage.
Le port d'armes a été quelquefois interdit en Corse, sur le papier. Jamais cette interdiction n'a été suivie d'une obéissance sérieuse. Dans cette année 1850, au milieu même du siècle, le magistrat dit au ministre : a Aujourd'hui toute la population est en armes : aussi est-elle en feu. L'intimité de l'homme et de Tarme, c'est la ligue de la pensée et de l'instrument de mort. De là une provocation incessante. Les appareils de la guerre sont partout, les maisons sont crénelées ou organisées en forteresses. Dans Téglise même, la division en deux camps ennemis éclate aux yeux ; le3 familles se rangent des deux côtés selon l'amitié ou Thostilité qu'elles professent les unes pour les autres . . .
» Par le seul fait de cet armement général, la puissance publique est déplacée ; elle a passé aux individus et aux familles.
» Faut-il jouter que le goût et l'habitude des armes a conduit la population à Toîsiveté, que la plus grande partie de l'île est en friche, que les travaux des champs y sont exécutés par des milliers d'Italiens qui, sous le. nom, passé à l'état d'injure, de Lucquois, viennent tous les ans prélever la dîme due par la fainéantise au travail? » Ce fragment de tableau est encore, à l'heure présente, d'une parfaite exactitude.
Le bandit, qu'on aurait pu croire disparu, a fait parler de lui plus que jamais depuis dix ans. Le magistrat d&. 1850 nous le montrait favorisé par la nature du sol, par la terreur qu'il inspirait aux uns, par la sympathie et par^ les secours qu'il obtenait des autres, enfin par l'abdication de l'autorité. « Les bandits prennent des arrêtés qui^
sont affichés et obéis, frappent des contributions qui sont payées ; ils pèsent sur les élections et sur les contrats civils, sur les témoins, sur les agents subalternes de Tadministration et de la justice. Rien n'est en dehors de leur portée. » Si le port d'armes constant encourage le banditisme, le banditisme vit sur le patronage et y trouve une aide qui ne leur fait jamais défaut.
« La Corse n'a pas subi ces renouvellements qui sont propres aux pays frontières*. » Les étrangers y viennent en grand nombre d'Italie ; mais ils n'y séjournent que très peu. La Corse a donc « toujours vécu de sa propre vie et sur ses propres idées : aucun courant venu d'ailleurs n'a pu les altérer ». Une autre conséquence de ces isolements, c'est que « nulle part la parenté n'est plus étendue et ne traverse sans s'altérer des positions
plus diverses * » « Ce qui est vrai pour les familles
l'est également pour les partis. Jusqu'ici l'autorité de la France s'est personnifiée dans quelques noms. Cette abdication a été l'un des malheurs du pays , car elle l'a divisé en deux camps. Les fonctions publiques sont devenues entre les mains des patrons la monnaie courante du dévouement. Aussi tout changement de forme politique a-t-il été accueilli dans le pays avec une sorte d'enthousiasme, plus encore pour ce qu'il défaisait que pour ce qu'il promettait de faire. On pourrait suivre dans l'étude des nominations aux emplois publics en Corse l'histoire des variations politiques de ce pays, comme un géologue suit dans les entrailles de la terre lé vivant récit de ses révolutions. Chaque époque y a déposé sa couche.»
^ Et aux pays continentaux également.
* La diversité des positions y est d'ailleurs bien atténuée par l'absence de grandes fortunes, due elle-même à l'absence d'industrie.
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Voilà ce que le président des assises de Bastia disait en 1850. Que ne dirait-il pas aujourd'hui * ? Quant au résultat de toutes ces influences combinées, le voici : que toute famille ou tout parti compte sur ceux des siens qui sont en état de porter une arme, et quand Tun de ces derniers s'est servi de son fusil, à son tour il compte sur Tappui de tous ceux qui ont le ipôme nom et de tous ceux qui, à la révolution précédente, ont partagé son triomphe ou sa défaite. De là ce défaut de répression qui étend et envenime de plus en plus la plaie saignante. « Il est fréquent de voir les amis de l'accusé former la majorité dans le jury, » Erigent-ils donc l'assassinat en vertu? Ils capitulent ingénieusement avec leur conscience, ils mettent toujours en avant l'excuse delà provocation, et ils accordent des circonstances atténuantes ou ils acquittent.
Cette dernière observation, c'est en 1860 que je la trouve dans le rapport d'un autre président d'assises. Dix ans se sont passés : l'Empire est consolidé ; mais la justice est toujours aussi difficile à rendre dans l'île, « Livré à ses propres inspirations, le juré corse ne le céderait à aucun autre. Malheureusement, l'esprit de patronage est tellement enraciné dans les mœurs du pays qu'il se manifeste dans presque toutes les affaires, et il n'est point d'accusé, si obscur qu'il soit, qui ne trouve protecteur. » A chaque instant il faut renvoyer une affaire devant une autre cour, ou ajourner une autre à une autre session « parce que le jury a été circonvenu et travaillé de manière à faire craindre un résultat fâcheux pour la justice ».
^ De temps à autres les Journaux ne nous apprennent^ls pas que le Conseil général de la Corse n'était pas en nombre, qu'il n'a pas pu délibérer par le fait de Tobstruction ou de Tabstention systématique, etc.?
Voilà bien l'ensemble des causes qui continuent à faire de la Corse un foyer de criminalité tout spécial. Il est certaines mœurs qui, une fois établies, sont entretenues ensuite indéûniment par les effets même qu'elles ont produits. Sorti de son département, nous l'avons vu, le Corse est comme transformé. Plus d'armes dans les mains (si ce n'est pour la défense de l'autorité), plus de maquis, plus de patronage; donc, plus aucune de ces tentations, .plus aucun de ces encouragements extraordinaires. Déjà en 1831, le Compte général de V administration criminelle disait : « En Corse, sur 142 accusés, il n y en a eu que 2 qui n'appartinssent pas au département ; d'autre part un seul Corse a été condamné sur le continent. t>IIj en a aujourd'hui plus d'un ; mais en somme, il y en a peu. Et cependant le Corse sort de chez lui, on le retrouve partout. Le 30 mai 1886, à l'époque du recensement général, on signalait dans l'île 13,903 résidents absents. Eu égard à l'importance de la population, c'est un des cbififres les plus élevés qu'on ait eu à enregistrer dans cette partie de la statistique.
C'est donc bien ici l'un des cas où l'influence du milieu et du milieu social, créé par une longue accumulation de circonstances, apparaît avec le plus d'éclat. Au point de vue de la moralité, le Corse gagne à sortir de son île, il perd à y rester ; car, suivant l'énergique expression du magistrat de 1850, dont j'ai analysé l'intéressant rap^ port, « c'est une sorte de suggestion* générale qui pousse le Corse au crime ».
^ Pour avoir été écrite en 1850, bien avant les fameuses recherches sur la suggestion pathologique, cette expression est remarquable. Je la signale également aux linguistes et aux sociologistes.
Le département de THérault se signale depuis quelques .années par Taugmentation notable du nombre de ses crimes. Il est d'autant plus curieux à' examiner qu'on y trouve une séparation plus marquée entre les deux régions qui le composent : d'un côté, les arrondissements de Saint-Pons et de Lodève, de l'autre, ceux de Béziers et de Montpellier. Ici et là, même race, même climat, :mais conditions sociales très diverses ; criminalité extrêmement inégale.
J'ai surtout étudié, de près l'arrondissement de Montpellier, fort semblable d'ailleurs, de tout point, à son voisin. A travers tous les témoignages que j'ai recueillis sur place, j'ai constaté bien nettement ce que le médecin s'applique à distinguer dans un si grand nombre d'accidents ou de maladies : l^ un point particulièrement douloureux et qui semble exiger plus impérieusement l'intervention chirurgicale; 2® une région circonvoisine qui n'est pas saine et qui a besoin d'être soignée ; 3" enfin, un état général dont cette région ne fait guère que résumer et attester avec une acuité particulière, les dispo- «itions et l'habitude.
Quand je commence mon enquête, j'obtiens d'abord une réponse identique à celles que je suis destiné à entendre en bien des endroits diflférents. « Le département en général, l'an^ondissement même, dans son en- 'semble, sont bons ; mais il y a une ville, mais il y a une population qui gâte tout, d Ici, l.i ville, je ne dirai pas maudite, mais chargée de tous les péchés d'alentour.
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c'est la ville de Cette. Avant toute recherche méthodique et sur le simple souvenir des affaires, des fonctionnaires et des magistrats me déclarent que sur 10 accusations portées à la police correctionnelle de Montpellier, 7 au moins viennent de là. Il faut en rabattre un peu, mais il est certain que le point indiqué est bien véritablement celui où l'abcès présente le moins bon aspect. Vérification faite, « la ville de Cette donne environ la moitié des affaires correctionnelles jugées par le tribunal de Montpellier. Cela tient au grand nombre de repris de justice qui stationnent sur les quais de la ville et qu'on appelle les Couche-vêttcs, L'un de ces quais a même été surnommé le quai de Cayenne*. »
On ne me donne pas les chiffres de la cour d'assises avec l'indication des arrondissements d'où proviennent les accusés. Mais nul doute qu'il n'en arrive un grand nombre de ce quai si mal famé. Dans aucun département, on s'en souvient, les étrangers ne commettent proportionnellement autant de crimes que dans l'Hérault. L'an 1887 marquait sous ce rapport un triste progrès. La cour d'assises du département eut à juger 118 accusés, dont 97 indigènes et 21 étrangers *. Pour la population indigène, c'était une proportion de 23 accusés par 100,000 habitants (soit le double de la moyenne de la France) ; pour la population étrangère, c'était une proportion de
Le port de Cette qui occupe tant de « couche-vêtus » est donc la partie la plus mauvaise de l'arrondissement, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. C'est à Montpellier
* Note du parquet du tribunal de première iaptance de Montpellier.
' En 1888, le8 accusés étrangers ne sont que 18 ; ils avaient été 11 en 1886.
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d'ailleurs qu'est l'aristocratie de naissance et l'aristocratie d'intelligence*. Les mœurs y sont douces, l'esprit élevé et cultivé, c'est la population du département dont l'Évoque déclare qu'il a le plus à se louer.
Allons donc à Cette. Est-ce une ville en décadence? Loin de là. Elle fait penser à ce que doivent être ces -villes d'Amérique ou d'Australie, subitement enrichies et agrandies par un commerce nouveau. Elle a profité de la crise vitieole amenée par le phylloxéra. L'habitant ne pouvant plus envoyer au Nord de la France de vins récoltés dans ses vignes, s'est mis à lui envoyer des vins exotiques et des vins de raisins secs. Dès lors, les arrivages de Cette ont quadruplé : c'est Bercy au bord de la mèr. Mais comme on faisait venir des produits, on a fait venir aussi des ouvriers pour les décharger, les rouler, les manipuler, les expédier. La qualité des uns a baissé comme celles des autres. Voilà l'origine des « couchevêtus ». Il y a là en petit quelque chose d'analogue à la population flottante des Docks de Londres, dont la misère et dont la grève récente sont en ce moment connues du monde entier.
Les ouvriers flottants du port de Cette sont-ils des malfaiteurs bien endurcis? Il y a parmi eux des êtres de toute espèce et, je l'ai dit, un grand nombre de repris de justice. Le commissaire de police de Cette, homme de beaucoup d'expérience et de dévouement, me dit qu'il les connaît bien : ils sont misérables, ils sont faciles à entraîner ; ils ne demandent pas mieux néanmoins que de vivre tranquilles, et, quand la police veut se servir d'eux, ils se prêtent à ce qu'on leur demande. Mais en un moment d'ivresse un coup de couteau est vite donné,
* L'aristocratie de fortune est plus nombreuse à Béziers.
surtout quand on en a quelque peu l'habitude ; et je vois que dans ces dernières années le nombre des individus condamnés pour ivresse en môme temps que pour un autre délit, augmente dans Tarrondissement. De 1885 à 1888, il a monté de 38 à 41.
Quel milieu et quel entourage la population indigène fait-elle à ces hommes venus de partout ? Quelle est la région organique où le point noir se développe et où le microbe est accepté, logé, entretenu? Il y a là beau^ <;oup d'ouvriers d'une situation un peu plus élevée que les précédents : ce sont des camionneurs, des gardemagasin, des tonneliers, des commissionnaires. Parmi eux sont beaucoup d'individus qui ont mangé ce qu'ils avaient, des travailleurs du pays qui n'ont pas fait d'économies et qui sont jaloux. On me dit (et celui qui me le dit a qualité pour l'affirmer) que bien des vols de marchandises sont accomplis ou essayés par ces hommes^ mis par eux sur le compte d'un a couche-vétu » et laissés impunis faute de preuves.
- C'est cette population qui lit et qui fait prospérer ï Avenir social, un des principaux organes anarchistes de France. C'est elle qui, secondée par ce bel organe, a fait élire un conseil municipal où la majorité elle-même est anarchiste.
J'ouvre un numéro de cette feuille, et voici ce que j y trouve : « Les ouvriers ne sont pas moins excités contre les exploiteurs bourgeois que ne l'étaient les serfs contre les seigneurs. Mais la cause des soufirances populaires était inconnue en 89. Aujourd'hui personne ne l'ignore ; c'est la propriété individuelle. Demain la Révolution l'abolira, et en môme temps disparaîtra sa forme la plu.^ hideuse, le patronat *. »
* Je n'ai pas été médiocrement étonné en lisant dans le même
J'y trouve encore les inévitables « mots de lutte », et en tête celui-ci : « Quels gredins que les honnêtes gens ! 3> Je ne crois ni calomnier, ni diffamer une opinion politique en demandant si ce n'est pas là un terrain de culture éminemment propre à Téclosion du délit. En tous cas, ces gredins d'honnêtes gens ne doivent pas y être précisément en sûreté.
Ce n'est pas qu'il n'y ait de leur faute. D'ailleurs, et ce que j'ai appelé l'état général du département, reste à examiner. Je passe brièvement sur ce fait qu'aux dernières élections municipales, deux listes étaient en face de la liste anarchiste. Elles s'appelaient lune VAlhanee rèpuUicaine^ et l'autre V Union républicaine , deux beaux titres qui auraient gagné à être fusionnés. En réalité, me dit-on, l'Alliance et l'Union ne pratiquèrent ni union ni alliance, si ce n'est avec les anarchistes auxquels toutes les deux voulurent, par dépit, procurer la majorité. Elles réussirent ; mais c'est là de la politique, et je passe.
Autour de ces gens si proches voisins du délit carac* térisé, vient le gros de la population qui est plus considérée parce qu'elle est riche. Tout se gradue ici comme ailleurs. Quand les ouvriers de la classe précédente ont momentanément la poche pleine, ils trouvent à la vider en compagnie des parvenus qui, au sortir de leurs occupations, remplissent les Edens, les Alcazai*s et les Eldorados de la contrée ; car nulle part ce genre d'établissement mixte ne pullule comme en cette partie du littoral.
article (assez incohérent, comme on peut s'en rendre compte) des lignes telles que celles-ci : « Interrogez les vieux ouvriers, Monsieur; i!s vous diront qu'au temps où Ton ne gagnait que 3 francs par jour — certains ouvriers employés par notre administration ne gagnent encore que cela et peut-ôlre deux ou trois sous de plus — il faisait meiUeur vivre qu'à présent. > (Numéro du 3 février 1889.)
Les parvenus sont très nombreux. On peut dire que les trois quarts des habitants de THérault représentent des individus subitement et prodigieusement enrichis.
Dans aucun département, sans peut-être même en ex;cepter le Nord et ses sucreries, on n'a retiré autant de richesses de l'agriculture * . On achetait une a campagne » 30 ou 32,000 francs, par exemple, et l'année suivante on en retirait un produit de 30,000. Cette richesse a été gagnée vite ; les chemins de fer et les traités de commerce ont presque, du jour au lendemain, centuplé la valeur du sol. Elle a été gagnée facilement: les propriétaires de friches et de coteaux jusque là stériles, ne se sont pas donné la peine de les transformer de leurs mains ; ils ont fait venir des travailleurs plus durs à la fatigue pour opérer le défrichement et la plantation de ces terrains. C'est ainsi que de 1860 à 1866, la population a augmenté, par immigration^ de près de 20,000 habitants.
Si vite et si aisément gagnée, cette richesse a déve« loppé un luxe de mauvais aloi. Les gens ne savaient comment s'y prendre pour dépenser tout leur argent. La grande propriété, munie de solides traditions de famille, se montrait économe et prévoyante ; mais la moyenne et la petite propriété a ne comptaient plus ». On voyait des villageois venir en masse à Montpellier, y passer trois jours de suite à l'occasion d'une foire. Il semblait qu'ils voulussent emporter avec eux tout ce qu'ils trouvaient dans les magasins de plus brillant et de plus inutile. Us achetaient des pianos dont ils ne savaient pas jouer, et des suspensions en bronze pour les placer dans
* C'est ce que m'affirme un des plus savants professeurs de l'Ecole d'agriculture de Montpellier, M. Couvert, professeur d'économie rurale : ses renseignements m'ont été précieux.
des installations de paysan, dans des chais, pôle-méle avec des barriques. En même temps, ils devenaient joueurs*
' Avec un zèle assurément louable, les conseils et les autorités du département multipliaient les établissements d'instruction, trop petits pour la foule croissante des enfants de ces enrichis. Mais peut -être remplissait-on lea écoles et les collèges plus qu^on leur faisait honneur par le travail et surtout par l'éducation. En 1879» l'inspecteur d'Académie se plaignait devant le Conseil général que les maîtres eux-mêmes manquassent de zèle, eussent <c trop peu de goût pour les études aussi bien que pour les méthodes nouvelles ». Le recrutement des instituteurs était encore difficile. Cette année-là et même l'année suivante, il fallait s'adresser aux autres départements ou prendre des non-brevetés. En 1887, les candidats ont afâué, parce que beaucoup de petits propriétaires étaient ruinés ; mais on prévoit que le retour de la prospérité vinicole va raréfier de nouveau les vocations. Quant aux élèves, l'inspecteur actuel de l'Académie me les dépeint comme de médiocres travailleurs, mais ayant déjà pris les habitudes dépensières et vaniteuses de leurs parents. Le jour de la rentrée des pensionnaires dans les collèges, on voit de petits gamins de la campagne qui, tirant devant leurs camarades le contenu de leurs poches, en amènent des. louis mêlés avec des sous et des billes ou avec les petits ustensiles courants de l'écolier.
Il y a plus grave. Quoi de plus naturel que de supposer à des paysans devenus riches des sentiments dç satisfaction et en quelque sorte de reconnaissance, des sentiments favorables à la paix sociale et à la conservation ^e prends le mot dans son sens le plus large) ? Eh bien 1 il s'en faut de beaucoup qu'on trouve ici pareille chose.
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Il paraît même que si les individus ruinés ^ ont pu faire avec succès leur propagande anarchiste, c^est qu'ils ont trouvé le terrain bien préparé par les parvenus. Un membre de TÂcadémie des sciences morales et politiques' demandait un jour à un préfet de ce département : « Pourquoi ces gens-là sont-ils donc si rouges f » Le préfet lui répondit en souriant : « Parce qu'ils sont trop riches. » Le naot semblera paradoxal. Le commentaire m'en a été donné par une autre personne d'une autorité non moins grave, et dont la famille appartient de très longue date à cette région. « Oui, me dit-elle, du jour où les paysans, pauvres jusqu'alors, ont pu transformer des terrains incultes en yignobles, du jour où grâce à ces chemins de fer construits avec les économies des classes moyennes, ils ont pu entrevoir la plus-value énorme de leurs produits et par conséquent celle de leurs petites propriétés, de ce jour-là ils sont devenus partageux ; pas partageux de leur bien, cela s'entend, mais partageux de celui des autres. » Telle est la logique de la passion mal éclairée et de la convoitise fraîchement surexcitée. Celui qui n'a jamais spéculé à la Bourse ne songe pas beaucoup aux titres au porteur qui sont dans les caisses de ses voisins. Celui qui a joué et. gagné ne rêve plus qu'actions et obligations, parts de fondateurs à accaparer par agiotage. Or, toute richesse gagnée sans effort ressemble un peu à l'argent obtenu parle jeu, et il n'est pas étonnant qu'elle fasse neutre les mêmes sentiments. Un troisième « témoin », M. le commissaire de police de Cette, devait donc être dans le
^ Ce n'est pas un proeès de tendance. Le rédacteur de VÂvenir ZQjuial, dans le numéro que j'ai cité, éprouve le besoin d'apprendre au public qu'il est criblé de dettes.
vrai quand il me disait, lui aussi, et spontanément : a C'est la fortune qui a perdu ce pays-ci I »
Enfin, pour achever le tout, je suis obligé de dire qu'il y a un moyen de gagner de l'argent qui s'est développé avec une intensité extraordinaire dans les deux arrondissements riches de l'Hérault, c'est la fraude. En 188*7 (dernière statistique), ce département est celui qui, eu égard à sa population, a eu le plus de commerçants traduits en cour d'assises. Nulle part il n'y a plus de tentatives de corruption, soit sur les fonctionnaires locaux, soit même sur les fonctionnaires les plus élevés de l'Administration centrale*. Les secondes réussissent peu; les premières ont plus de succès. On m'a cité un conseil municipal tout entier qui fraudait sur son propre octroi. Le mal est d'autant plus grand qu'il reste impuni : le jury acquitte. . . La magistrature voudrait correctionnaliser plus souvent ce genre d'accusation, pour avoir des condamnations plus sûres, bien qu'inférieures à ce que la justice exigerait. Elle est arrêtée par l'évidence des faux exécutés au moyen de grattages et de surcharges sur des écritures publiques et par des faits de corruption avérés. Elle est donc obligée de renvoyer en cour d'assises, et là elle se voit impuissante. A la fin de mai 1889, le jury de l'Hérault avait à juger une affaire considérable de fraudes sur les sucres. Toute la presse en avait parlé : elle avait mis en lumière les charges écrasantes qui pesaient sur les accusés, les pertes énormes qu'ils avaient fait subir au Trésor. Il n'y avait pas moins, de 237 chefs d'accusation. Sur cinq accusés, deux avaient pris la fuite. Les trois autres furent acquittés.
Cette démoralisation générale (car il faut bien appeler
* Je parle ici diaprés des témoignages qu'il ne m'est pas permis de lévélcr.
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les choses par leurs noms) n*a-t-elle pas été produite ou hâtée, aggravée, dans tous les cas, par la crise vinicQle due au phylloxéra ? On vient de voir que les hommes les pluât compétents pour juger sur place et pour bien juger, ne le croient pas. Mais le doute est si naturel et se. pré^ sente de lui-même à tant d'esprits qu*il est bon de s'y arrêter.
Remontons d'abord dans les périodes antérieures.. Le département de THérault a été longtemps l'un des meilleurs de la France. 11 était en 1842 le l*?® ; en 1856^ le 9«; en 1856, le 5«; en 1857, il est le 2«, avant les Deux-Sèvres 1 C'est en 1860 qu'il baisse, et sa décadence morale s'accentue à mesure que sa prospérité matérielle se développe Dès 18*72, les naissances y sont inférieures aux décès, symptôme qui manque rarement d'accomp^ner l'accroissement du délit. En 1874, il n'est plus que le 61®. Dans lès dix dernières années, il est le 81®. Ici je ne parle que de la criminalité interne ; la criminalité externe du département est moindre. Cela prouve que ceux de ses enfants qui ont été élevés à la fin de la période précédente ont gagné à quitter ce milieu.
Maintenant, de quelle époque date exactement la crise phylloxérique ? Le professeur d'économie rurale, M. Couvert, me dit qu'elle a duré de 1875 à 1882. « En 18747 les habitants de l'Hérault ont encore gagné beaucoup d'argent » avec leurs vins naturels ; et par suite d'un mouvement acquis, ils voient leur population aug>menter jusqu'en 1876. Us- obtiennent cependant p^u d'éloges lors de l'enquête administrative de 1875. L'en-^ quête avait évidemment porté sur m état de choses qui était encore le fruit des années de prospérité. Or, elle avait révélé des habitudes assez fâcheuses dans les rapports des différentes classes de travailleurs, et le préfet
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iU LA FRANGE CRIMINELLE
ajoutàii : a L^aisance croissante serait plus grande sans lés cafés et les cabarets qui partout absorbent Tëpargne*. »
/ Mais enfin la crise arrive à son plein : la vigne est ravagée. Nombre de propriétaires sont ruinés, et d'autant plus à fond qu'ils n'ont point fait d'économies. Ce passage brusque de la richesse à la pauvreté aurait exercé une grande et pernicieuse action sur les moeurs, qu'il n'y aumt pas lieu de s'en étonner. Mais, suivant une expression qu'on me répète de divers côtés, à Montpellier, les habitants « se sont retournés w très vite et avec une grande activité. Beaucoup d'abord ont émigré à la Plata, en Algérie ou dans le département de l'Aude dont la vigne a résisté plus longtemps. Puis, les négociants, qui sont restés ont gagné de l'argent avec les vins d'Espagne et avec la fabrication artificielle. On me cite ua village qui allait émigrer tout entier quand un industriel y établit une usine à vins de raisins secs, et le village refit âà prospérité sur des bases nouvelles. D'autres propriétaires se mireiit à essayer de bonne heure des boutures de plants américains : ils en firent des pépinières et inondèrent le Midi de la variété indéfinie de leurs plants. Les départements limitrophes ont une expression pour désigner ce commerce qui, longtemps, fut plus avan^ tageux aux expéditeurs qu'aux destinataires : « Les tignerons de l'Hérault se sont faits marchands de bois. »• On faisait allusion aux envois de cépages plus ou moins authentiques et plantés avec plus d'empressement que» de discernement. - -^
- Quant à la ville dé Cette, j'ai dit plus haut que c'était précisément à cette crise qu'elle devait son grand déve-^
^ * Journal officiel du 25 novembre 1875. - 1
toppement. Aujourd'hui, la vigne est replantée, et la production vinicole va retrouver le niveau d'autrefois; Peut-être sera-ce ce retour de prospérité agricole qui fera baisser la richesse récente de la ville où s'est peuplé le quai de Cayenne. Car à Cette, m'affirment les auto-^ rites, on n'a pas eu de vues bien longues : « On n'a vxi que le vin. » On ne s'est pas préoccupé d'assurer rave4 nir du port par d'autres industries plus durables, faisant venir et transformant d'autres matières premières. L'a* venir, nous dira les conséquences de ce nouveau revire-^ ment de la fortune ou de ce nouveau déplacement dea bénéfices. )
Quoi qu'il en soit, il y a là un exemple remarquable d'un rapport étroit et, en quelque sorte, organique, entre ce que j'ai appelé le point visible du mal, la région malsaine qui l'entoure et l'état général entretenu par une mauvaise hygiène. Ce rapport, on le trouvera, je crois, à peu près partout où l'on se donnera la peine de le chercher. -^
Tout ce que je viens de dire d'une fraction de l'Héraul^ s'applique à l'arrondissement de Béziers, comme à l'ar-j rondissement de Montpellier. On peut encore, en grande partie, l'appliquer à la ville de Marseille. Je veux dircf que là aussi les ouvriers du port viennent de plus en| plus de l'étranger, que les Italiens y commettent toug les. jours quelque crime contre les personnes^ et qu§ cependant la population indigène, qui se réserve pouij elle les crimes et délits contre les propriétés, n'est pa^si sans être responsable des uns et des autres. \
. Si les fanailles y étaient j)lus nombreuses, si les naisj sances n'y étaient pas devenues plus rares que les décès ' ,
^ De 1881 à 1886, Texcédent des décès sur les naissances datA
446 LA FRANCS CRIMINBLLB
si le travail local et indigène y était plus fortement oi^g^ nisé, si la corporation des portefaix, par exemple^ et quelques autres, encore savaient recruter sur plaça et ionner des apprentis par de. bonnes méthodes de fiuzuU^ Tinvasion des Génois et des Calabrais n'aurait pa^ pm un tel développement. D'autre part, les procédés coiq^ merciaux sont-ils meilleurs à Marseille que dans !*£([% rault ? Des membres- du tribunal de Marseille me (Mse&t que non seulement la fraude y est en honneur, mài^ qu'on y voit acquitter par le jury des fraudeurs qui ont avoué. Une société qui en est là montre qu'entre les coupables qui sont surpris et ceux qui ne le sont pas, la distance est bien légère et la complicité bien étroite.
S'il fallait désigner actuellement en France la région criminelle par excellence, il n'y aurait pas lieu d'hésiter longtemps ; il faudrait. dire : c'est la Normandie ou, tout au moins, une portion importante de la Normandie. Ce pays n'est cependant point un coupe-gorge. Les voyageurs y vont et en reviennent avec une sécurité parfaite. A une certaine époque de l'année, les Parisiens s'y rendent en foule et ils n'y sont point massacrés. La vue du passant s'y repose même avec bonheur sur l'appareil d'une existence calme et plantureuse ; et quiconque se borne à traverser rapidement les prairies célèbres de ces parages, ne peut que se dire : voîlà une contrée heureuse
les Douches-du-Bhône a été de 8,114. L'immigration comble les fides.
VISITES BT BNQTTâTBS GRIMINBLLBS 447
OÙ tout conspire à rendre faciles la bonne humènr, l'haïe ihonie et la probité.
Cette région n'en est pas moins l'une de celles qui eil« voient le plus d'accusés à la cour d'assises et le plus de jHPévenus à la police correctionnelle. Tel est le fait, au- ^entique et indéniable. Allez da&s le pays mê&iè, voua verrez des tribunaux qui sont surcharge*, des proèurôurs de la Bépublique qui réclament instamment le isecourd de nouveaux substituts, des prisons qui regorgent de pensionnaires et où les gardiens sont obligés de s'ingénia pour placer, jusque dans les couloirs, les lits des détenus, Bevenez aux Comptes généraux de la justice criminéllei et consultez attentivement toutes les colonnes où s'inscrivent, d'année en année, les attentats grands, moyens et petits de toute nature. Renseignements oraux et rensiMgnements écrits coïncident. C'est bien là une de ces fractions du territoire où le crime et le délit demandent h être étudiés. Non seulement ils y abondent, mais lés conditions diverses qui, au dire dé tant d'écoles, doivent en âivoriser le développement, se dérobent au premier abord. Bien qui fasse penser à Tàtavisme, rien qui accuse, quant à présent, une dégénérescence dô la race*. Oli cherche donc les causes et on a besoin de les trouver. Bien ne peut solliciter plus vivement la curiosité dé l'observateur.
D'abord où est exactement cette région criminelle? EHe n'occupe pas toute la Nornààhdio. L'Orne et surtout la Manche, quoiqu'on y trouve des mdeurs et des habitudes, en bien des points identiques et en bien deâ peints aussi regrettables» sont très loiii d'occuper ànnû les statistiques des rangs aussi bas que la Seine-Inférieurô, l'Eure et le Calvados.
Gompàre-t-on la criminalité interné de ces trois dé-*
118 ' LA FRANGEE CïlIMINBLLE
partôments à celle du reste de la France, on ne les trouve pas tout à fait dans les derniers : mais ceux qui -viennent après eux sont presque toigours la Seine, les Bouches-du-Rhône, les Alpes-Maritimes, c'est-à-dire les" centres où affluent les délits cosmopolites. Ces départeaients écartés, les trois départements de Normandie peuvent justement passer pour être, avec la Marne, les points de la France où il se commet lé plus d'actes punis par la loi. Viennent d'abord les actes de violence, puis les actes d'immoralité, puis les actes de cupidité| puis la paresse et la misère.
^ Le calcul de la criminalité externe leur est-il plus fa^vorable? Non : car ils figurent dans les 12 derniers ; VEure egt le 81®, la Seine-Inférieure le 84®. Cette pei?sistance de trois départements limitrophes à se montrer si mauvais selon tous les calculs et dans les statistiques de tout système est donc Remarquable. Elle Test d'autant plus que ceux qui les précèdent ou les suivent à peu de, distance,, appartiennent à des régions assez diverses; au Nord, au Sud, à l'Est de la France. Nous avons donc, ée semble^ dans cette vaste portion de la Normandie, un ensemble compact, méritant bien qu'on voie en lui le foyer le plus large et le plus intense de criminalité indigène qui soit dans notre pays.
Il n'y a en effet aucun doute possible. La région n'est. $a^ corrompue par les immigrants. Le peu de distance qui sépare sa criminalité interne et sa criminalité externe, sa faible natalité, le petit nombre de ses émigrés, le chiffre élevé de. criminels et dé prévenus qu'on lui impute, quand on élimine les étrangers, tout prouve qu'il y a là, comme, diraient les médecins, un mal endémique, autochthone et spontané. Est-il prouvé que les étran-: gers qui viennent chez elle s'y corrompent? Oui, cela est
cprouvé par le cas des Bretons qu'elle attire et qiji, en iNomiandi^ comme à Paris, deviennent incomparablement :plus mauvais que chez eux. Mais TEure et le Calvados uen voient aussi quelques-uns de leurs enfants dans la î-capitale. Ces enfants n'y sont-ils pas victimes d'unie corruption plus grande encore que celle du pays qu'ils ont ^.quitté ? La question peut passer pour difficile à résoudre (à l'aide de la statistique. Paris, nous l'avons vu, amélioi>e les uns, gâte les autres. Mais il y a des degrés et -dea différences. Je suis allé trouver le l*résident de la Chambre syndicale des entrepreneurs. C'est l'industrie (-parisienne qui occupe le plus de provinciaux. Elle a les .maçons qui viennent du Limousin, les tailleurs de pierre cqul viennent de la Nièvre, de la Picardie, de la Nor- Jûândie et.de la Gironde. « Quels sont, ai-je demandé au .Président, ceux de vos ouvriers qui se dérangent, le plus vite et le plus gravement à Paris ? » Sans hésiter, 'il m'a répondu : a Ce sont les Normands, en y ajoutant :quelques tailleurs de pierre, peu nombreux, des environs de Bordeaux, qui comptent d'ailleurs parmi les plus Jiabiles de nos ouvriers. » :
r. Si donc nous reprenons ces questions : Les étrangers trouvent-ils le mal ou l'apportent-ils ? Fait-il meilleur demeurer dans la région que. la quitter? Ceux qui la quittent portent-ils avec eux autant de mal qu'ils peuvent en contracter chez les autres?..; Sur chacune de ces questions, la réponse est nettement défavorable à la réjgion normande.
- Mais dans cette région tout n'est pas absolument à mettre sur le mémo niveau. Essayons de bien délimiter la partie qui appelle de préférence une investigation minutieuse.
Nous avons renvoyé indemnes de toute grave accusa-
420 LA FRANGE CRIHINBLLB
tioD| rOrne et la Manche. Restent la Seine^Inférieure, l'Eure et le Calvados. La Seîne-Inférieure, dans son ensemble, ne le cède point, en criminalité, aux deux autres départements ; mais chez elle, la criminalité est très hétérogène. Les arrondissements du Havre et de Rouen ont une population des plus mêlées ; les travaux manufacturiers, les travaux agricoles, Tindustrie des transports et le conamerce s'y coudoient. Cherchons donc quelque centre qui soit plus un et où la criminalité se ramasse en prenant un caractère tout à la fois plus uniforme et plus distinct.
Prenons sur la carte les 11 arrondissements de l'Eure et du Calvados. Inscrivons, au milieu de chacun d'eux, le chiffi*e de ses prévenus. Prenons, par exemple, l'année 1886 ^ Elle marque un nouveau progrès dans le mal «ir les précédents ; mais elle n'a rien d'exceptionnel *. Or, en 1886, il y a eu en France, un peu plus de 58 prévenus par 10,000 habitants : voilà la moyenne. Dans TEure et dans le Calvados elle est dépassée partout : mais il y a de grandes inégalités. Examinez les arrondissements à l'Est de l'Eure : Evreux a eu 66 prévenus, Louviers 80, les Andelys 95. Prenez les arrondissements du Sud et de l'Ouest du Calvados : Vire a eu 60 prévenus, Falaise 71, Caen 6*7 et Bayeux 80. Mais arrêtonsnous maintenant au centre même de notre région. Il est formé par 4 arrondissements, dont l'ensemble s'appelait autrefois l'Évéché de Lisieux. Partagés aujourd'hui entre deux départements, ils n'en forment pas moins une masse naturellement homogène, où les communica*
* J6 ne la prends ni à dessein ni au hasard. C*élait la dernière dont la statistique fût publiée quand j'ai préparé mon enquête.
* Elle n'a rien non plus que démente (loin de là) la statistique de «1887, tout récemment publiée.
tions sont fréquentes et faciles, où les produits, les habitudes et les mœurs se ressemblent beaucoup. La crimt« nalité correctionnelle y ressort également avec une force tout à fait extraordinaire. Bemay a eu 106 prévenus, Pont-Audemer 108, Lisieux 120 et Pont-l'Évôque 140 ».
Les chiffires des accusés ne démentent point ces résultats. En 1887, Pont-Audemer et Bernaj tiennent la tête dans la cour d*assises d'Evreux, comme Lisieux et Pont-rEvéque dans la cour d'assises de Caèn. En 1886, Bemay et Lisieux avaient eu de 30 à 31 accusés par 100,000 habitants, alors que cette même année la moyenne de la France était 11, que la Seine ne dépas^ sait pas 17, la Corse 24 et les Bouches-du-Rhône, avec ses 50,000 Italiens, 26. Voilà donc notre région crimi* nelle enfin délimitée et nettement arrêtée. Plus on 8*en éloigne pour aller dans l'ouest et dans le É((id-ouest, plus les délits diminuent. Si nous faisions, par exemple, la géographie criminelle de l'Orne, nous trouverions que l'arrondissement le plus mauvais est celui d'Argentan, le plus rapproché de notre groupe : il a 64 prévenus, tandis qu'Alençon n'en a que 47, Mortagne et Dom* front 41.
N'oubUons pas cependant qu'en général tout poiAt malade fait partie d'un membre où il y a quelque chose d'anormal et d'un organisme dont l'économie entière a dû subir quelque atteinte.
Notre région a-t-elle toigours été aussi mauVailw ? Non, ou du moins pas au même degré. Mais il semble
' Si Ton veut comparer avec les arrondissements les plus chargés de France, dans la même année, voici quelques chiffrés : Agen 70; SainUQuentiu 7:{; Lille 77; Neufchfttel 78; Sainte-Meuehould V9; Bordeaux 84; Eperuay 92; Lyon 93; Marseille 97; la Seine 1()5; Rouen 107; Montpellier 109; Bézien 111 ; le Havre et Soissons 116»
àii hk FRANCK CRIMINlBLLE '
que nos deux départements aient eu eh ce siècle le triste privilège d'accroître de plus en plus, et d'une manière à peu près' continue, leur criminalité, tandis que d'autres gagnaient et s'élevaient graduellement des rangs leâ plus mauvais aux rangs les meilleurs. Il serait témé*" raire de vouloir remonter au dernier siècle. Nous avons néanmoins un travail officiel, fort intéressant et qui mérite toute confiance. C'est « l'analyse statistique du département de l'Eure ' » par le Préfet Massôn de Mor* fontaine, en l'an XIII. Le Préfet compare sur quelques chefs importants la criminalité de l'Eure en 1789 et sa criminalité en 1805. Les assassinats se sont élevés de 3 â 15 ; les vols particuliers de 17 à 24 ; les délits polintiques de 6 à 14 ; les délits de simple police de 64 à 304; Les délits forestiers ont seuls diminué, ce qui s'explique par l'abolition des droits seigneuriaux. Ils sont tombés de 1,100 à 600.
< De 1825* à 1850, le Calvados fait partie des 15 déparr tements les plus mauvais : l'Eure est mieux placée d'en-* yiron 20 rangs.. Mais: dans ce classement on ne tenait compte que de la criminalité . interne. Or, bien que la criminalité externe ne fût point calculée en détail pour chaque département, oii inscrivait ceux dont les originaires fournissaient le plus aux assises des autres départetnents : il n'y en avait que 4 qui, sous ce rapport, fussent aussi mal notés que l'Eure 3. >
Eh 1860, la situation reste à peu près la même. C'est surtout depuis 1870 qu'elle empire encore. En 1873, la Seine-Inférieure et l'Eure sont dans les quatre départe-
r * Voyez plus haut, page 49.
r * Epoque à laquelle débute notre statistique méthodique.
* Voyez particulièrement le . Compte général de 1880, pages 46 et 47. Voyez aussi les Comptes générauxde 1860 et de 1883.
VISITES ET ENQUÊTES CRIMINELLES j%$
ments qui ont le p\\xs d'accusés. En 1874, le tableau * dm pours d'assises, se termine par cette nomenclatui'e/2 Accusés par 100,000 habitants, Bouches-du-Rhône 26; Seine-Inférieure 27, Calvados 28, Seine 31 et Eure 43. J!n 1875 d'ailleurs, le Journal officiel publiait les résul^ Jat3 d'une enquête faite par tous les Préfets de la République sur la situation de l'agriculture, du commerce et 4é l'industrie, et à propos du département de l'Eure ' on jW\ : a Les enfants :quittent l'école de bonne heure et n'y reviennent plus, malgré la gratuité. La poj)ulation des campagnes diminue d'une manière considérable. Le nombre des décès dépasse celui des naissances, malgré le contingent apporté par les filJes-mères. L'inconduitô fait des progrès effrayants ; les cabarets pullulent. On nô cite pas de familles nombreuses. Les exigences des out yriers des champs provoquent justement les plaintes des cultivateurs... » Ce tableau nous replace dans l'état flui, à l'heure actuelle, ne fait que s'accentuer tous les jours davantage. Voilà bien « l'accusé » que nous signa-f lions : voilà ses antécédents. Ce n'est pas sans raison que nous le traduisons devant l'opinion. Interrogeons - le maintenant plus en détail, et, pour mieux nous éclairerj transportons-nous sur le lieu même de ses méfaits.
La première excuse que donnent les habitants du pays et quelques-uns de ses administrateurs pour atténuer sa mauvaise réputation, c'est qu'il est envahi de divers
* Journal officiel du 25 novembre 1875.
114 LA FRANCS GRIMINBLLB
eôtés par des vagabonds et des mendiants. Cette excuse^ nous savons pertinemment quHls ne l'ont pas inventée : bien d'autres départements l'invoquent aussi à leur décharge. Les gens qui voient leurs chemins traversés par un grand nombre d'hommes et de femmes sans aveu, ne sont pas tenus de savoir que cette plaie sociale est une de celles qui se sont le plus étendues dans toute la France. Vers 1860, il n'y avait pas beaucoup plus de 6>000 prévenus de vagabondage : en 1886, nous en avions 18,982, soit une moyenne da 210 par département. Il en est de même de la mendicité ; dans cette période les individus prévenus de ce délit ont monté de 4,300 à 14,000.
L'Eure et le Calvados ont-ils participé plus que beaucoup d'autres à l'accroissement de ce genre de délit? Assurément. Ici, comme à peu près tout mode de délit, on les voit notablement au-dessus de la moyenne. En 1860, ils avaient chacun de 20 à 30 vagabonds passant devant la police correctionnelle, ils en ont aujourd'hui 350 environ l'un et l'autre*. En 1860, ils avaient l'un 18, l'autre 47 prévenus de mendicité: chacun des deux eh à aujourd'hui, dans une même année, plus de 400.
Il y a donc là un mal dont je suis très loin de nier l'étendue et la gravité. Ce n'est pas le mal par excellence de la région, car elle est encore moins bien placée pouc
' Il est bien vrai que, depuis la loi du 27 mai 1885, qui a remplacé l'infraction au ban de surveillance par une simple interdiction de séjour, ils ont beaucoup moins de prévenus de rupture de ban. On peut môme dire qu'ils n'en ont plus. Un grand nombre de ces hommes cbéz qui cette incrimination plus grave aurait masqué 19 délit de vagabondage ne sont plus maintenant arrêtés que sous ett dernier chef. Mais il n'y a pas là de quoi expliquer, à beaucoup près, l'accroissement des délits de vagabondage. En 1880, TEure n'avait que 113 prévenus de rupture de ban, le Càlvidos 41.
VISITES V^ ^fiQVÈ^BS CRIMINBLLBS 425
^s les autres geixres de délit (violence, immoralité, cupidité) (^ue pour celui-là. Mais enfin elle en souffîre^, et j*iudiquerai ici quelques-uns des symptômes qu'il m*a 4^ donné d*y ^udier.
Les magistrats que j*ai consultés poussent àTenvi un cri qui paraîtra bizarre. « Les détenus se trouvent trop bien en prison. » Il paraît, ^ en effet, qu*il n'y a guère lieu d*en douter pour une catégorie de vagabonds. Us tiennent à se faire loger, nourrir et chauffer aux frais du gouvernement, et ils emploient, pour y réussir, des procédés simples, mais ingénieux.
Ils tiennent beaucoup, cela va sans dire, à ne point passer à Tétat de récidivistes et à ne point tomber soos le coup de la loi de la relégation. Ils ont étudié cette loi, ils ont cherché les moyens de la tourner, c'est-àdire de commettre des délits qui, leur ouvrant le refuge de la prison, ne comptent pas pour la récidive et pour l'envoi dans les colonies. Ces moyens, ils les ont trouvés.
L'un est déjà ancien, mais ils le développent ; c'est la filouterie d'aliments au préjudice des restaurateurs. Il consiste à se faire servir un déjeuner et à dire ensuite flegmatiquement, lorsque le garçon apporte la note : a Allez chercher les gendarmes, nous n'avons pas de quoi vous payer. » Le second était inconnu dans les tribunaux de la contrée avant. le commencement de 1886, Il est qualifié de « dégradation de monuments publics d. Il consiste à briser ostensiblement les vitres du réverbère à la porte du commissaire de police. Dans TEure, ce délit a été commis 32 fois en 1886, 52 fois en 1887. Len individus qui Font inventé et cultivé rentrent donc en prison comme il leur plaît. Quelques-uns, m'affirme-t-on,
' L'arrondissemeQt le plus éprouvé est celui d^Bvreux, qui 6«t «n dehors de la < région cricninelle •«
y rentrent le soir même ou le lendemain du jour où ils enJ sont sortis. S'ils veulent prolonger leur existence d'aven-^ tures, la jurisprudence des tribunaux normands (ou de"* la plupart d'entre eux) leur donne- 20 jours ; car c*esi^ seulement au bout de 20 jours de vie errante, sans domicile et sans travail, qu'on est déclaré vagabond. Quoi qu'il en soit, le jour où ils réintégrent le « domicile » pénitentiaire dont ils ont l'habitude, ils y trouvent des conditions d'existence dont leur- paresse morale a pris lé goût. Les prisons que j*ai vues ont été toutes réparées et offrent de bonnes conditions d'hygiène. Les détenus y sont bien chauffés. Par raison d'économie, on les fait lever tard et coucher tôt. Leur nourriture est certes frugale, mais elle est «aine» et les gardiens tiennent à hojineur de surveiller les fournitures de l'entreprise*. Le travail offert aux prévenus est un travail facile : dé-' mêler des chiffons et en faire cinq ou six tas ou confectionner des chaussons de lisière. Si le travail les fatigue et s'ils ralentissent l'œuvre de leurs dix doigts, ils n'en sont ni moins nourris ni moins chauffés. Si l'ennui les . talonne et s'ils travaillent, ils peuvent supputer d'heure en heure les petits bénéfices qu'ils accumulent. Une partie leur sert à améliorer leur ordinaire ; le reste leu^ sera donné en une seule fois comme pécule de sortie, pour être probablement en une seule fois aussi dépensé. Enfin, les détenus sont là toute la journée les uns avec les autres, sans surveillance : jeunes et vieux peuvent causer tout à leur aise et retrouver ainsi Tinoubliàble attrait dé la sociabilité, sans lavoir à rougir devant personne, san^ avoir à essuyer ni reproches ni dédains.
* La cuisine que j*ai vue dans la prison de Pont-Audemer aurait supporté la comparaison sans désavantage avec la cuisine de cartains collèges. • ^ '>
VISITES ET ENQUÊTES CRIMINELLES htl
: Gertes, les magistrats locaux ont raison de protester contre cet amour singulier de la prison et conti!e Tabus qui en est fait. Mais je répéterai ici ce que j'ai dit pour les immigrations d'étrangers : le pays qui se plaint de ces hôtes de passage ne peut décliner complètement la responsabilité de ce fléau. La région normande voit lui arriver des vagabonds d'un peu partout, . mais elle en fotme et elle en expédie à son tour. J'ai relevé chez. le. commissaire de police de Lisieux les noms et les prove-' nances de ceiux qui avaient passé à son bureau en deux mois et une semaine. La moitié à peu près venait de Bretagne ou d'Anjou; quelques-uns se donnaient comime Marseillais ou comme Gascons ou comme originaires de l'Amérique. Mais sur 256, il y en avait 113 qui étaient Normands. Croit-on maintenant qu'il n'y ait point d'ori-. ginairés de l'Eure et du Calvados qui passent chez les commissaires de la Beauce et de l'Ile-de-France ? Mais quant aux vagabonds même qui viennent d'ailleurs, le pays ne peut pas s'en laver les mains. Dans ses belles études sur les populations agricoles de la Normandie S> M. Baudrillart nous dit : « La mendicité avait pris dàna l'Orne un caractère menaçant. On n'y comptait pas moins' <J'e 10,000 mendiants en 1863 ; la moitié venait du dehors; lajmoit^é était du pays. C'est un préfet, M. Magnitot,' (récompensé par l'Académie des sciences morales et po-^f litiquès),qui a porté remède à cet état de choses, et immédiatement la criminalité de l'Orne s^est a"baissée.. S Soit ! c'est là un préfet intelligent et instruite qui a pris l'initiative ; mais il a fallu qu'il fùtsecondé par. ses . con-ri âèillers généraux et ceux-ci par la population môme. Il y aeû à Caen un préfet non moins connu pour sa compé»
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tence dans les questions d*hygiène et d*assistance publique * : ses services l'ont porté à Tun des postes les plus élevés du Ministère de Tlntérieur. J*imagine qu*il en eût fait tout autant que le Préfet de TOrne, 8*il eût trouvé la même bonne volonté ou s'il eût pu agir à lui tout seul. En sortant du Calvados, il a été Préfet du Finistère. Il a pu comparer le patriotisme, le dévouement, la moralité des deux pays. Si peu désireux qu'il fût de charger d'anciens administrés, il a bien fallu qu'il fit la comparaison et qu'il vit les différences.
Or, le paysan de notre ancien évéché de Lisieux vit en bonne harmonie avec le vagabond et le mendiant. Lui, si jaloux de sa prbpriété et si cupide, il leur laisse prendre un abri passager dans les dépendances de sa maison ; il leur donne un morceau de pain et un verre de cidre. Est-ce philanthropie ou générosité chrétienne? L'affirmer serait courir le risque de n'être pas cru. Des magistrats me disent qu'il y a là un certain sentiment de crainte. Le paysan, peu large avec les autres, mais peu courageux aussi, aime mieux payer cette petite rançon qui ne lui coûte guère, et qui le met à l'abri. Quant à la honte qu'il pourrait éprouvera l'aspect de compatriotes vivant dans la lâcheté et toujours exposés à faire le mal, c'est une pudeur qu'il ne faut pas lui demander ; on eu verra bientôt les preuves convaincantes.
Cherchons donc les autres délits et les autres crimes. Sonir-ils liés au vagabondage? Les vagabonds sont-ils encore les instigateurs ou les auteurs d'un grand nombre d'infractions plus graves? C'est ce que les apologistes de la probité normande soutiennent quelquefois ; mais o'estrlÀ une supposition à laquelle il faut renoncer. En dehors
« M. Monod.
des deux délits que j'ai signalés, les vagabonds de ce pays * ne se font presque jamais arrêter que comme vagabonds. Ce sont des gens qui n'ont plus d'énergie ni pour le bien ni pour le mal, et le soin mônae qu'ils mettent, on l'a vu, à éviter les cas de relégation les soutient contre les tentations exceptionnelles.
Dans l'arrondissement de Pont-l'Evéque, on m'avait plus d'une fois signalé Ronfleur comme étant la localité pécheresse par dessus toutes les autres et comme étant pleine de vagabonds des plus malfaisants. Tout pays qui a mauvaise réputation aime ainsi à se décharger sur une localité choisie. Je suis donc allé à Ronfleur ; mais j'ai acquis la conviction que ses voisins la calomniaient.
Ce n'est pas qu'il n'y ait là des groupes de Français et d'étrangers peu recommandables; j'y ai retrouvé l'analogue de la corporation des Couche- vêtus de Cette. Il y vient, en effet, périodiquement un grand nombre d'individus pour travailler au chargement et au déchargement des navires. Ils sont sales et ne trouvent pas d'aubergistes qui consentent à les loger. Ils couchent, comme ils disent, en Norwège, c'est-à-dire sous les abris ou dans les « chambres » formées avec les planches de bois du Nord qui sèchent en attendant leur départ par chemin de fer ou par eau ppur l'intérieur de la France. On les appelle les « Soleils » parce qu'ils sont toujours en plein air. C'est donc une population flottante et méprisée, dont on ne peut même pas dire qu'elle vit au jour le jour, car elle se fait payer à la demi-journée, deux fois par jour, n'ayant jamais rien d'avance et ne trouvant nulle part aucun crédit. L'immoralité la plus grossière
* Et je vois qu'il en est un peu de môme ailleurs, ]'y reviendrai.
FRANGE aBIlf. 9
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ne l'arrête pas, mais elle ne commet point d'attentats. Elle boit beaucoup et se fait mettre en état de contravention pour ivresse ; mais comme elle ne réside pas longtemps, ces habitudes ne la conduisent guère en police correctionnelle où le délit d'ivresse n'est relevé et puni qu'après double récidive. En tout cas, elle n'est ni méchante, ni voleuse, et les délits les plus nombreux qu'on ait à lui reprocher sont des actes de rébellion contre les agents de l'autorité publique. Tels sont les renseignements, relativement favorables, qui me sont donnés par le curé de la principale paroisse et par le commissaire de police.
A ce dernier fonctionnaire, je pose de nouveau la question des vagabonds et des mendiants. Il est certain qu'il en voit beaucoup. En 1888, les bateaux ont transporté de Honfleur au Havre et du Havre à Honfleur 165,184 passagers. Mais il y a de plus un service spécial et gratuit pour le transport des indigents qui vont chercher du travail dans le grand port. On pousse même la générosité jusqu'à leur assurer au Havre trois journées consécutives de nourriture pour leur permettre de trouver plus à loisir une occupation lucrative. Or, beaucoup, paraît-il, font un métier de ce double voyage ... qui les nourrit et qui les distrait dans les intervalles de leur incarcération volontaire. Ils vont et viennent, font, comme on dit, la navette, et on pourrait les suivre à la piste, comme une traînée de fourmis à la recherche d'un tas de blé. Les passagers indigents transportés ainsi de Honfleur au Havre aux frais de l'administration ont été, en 1884, au nombre de 2,718. Voilà qui complète notre étude du vagabondage dans cette portion de la Normandie. Mais enfin, M. le commissaire de police de Honfleur, qui est un homme expérimenté, fixé depuis longtemps dans le
VISITES ETENQUÈTKS CRIMINELLES 134
pays, me dit que ces gens commettent, en somme, très peu de délits.
De son côté, la population sédentaire de Honfleur a la moralité qui caractérise la population de tous les petits ports. La diminution volontaire des naissances n'y sévit pas comme dans le reste de la Normandie ; car, en une période donnée, le curé que j'ai pu consulter venait de constater 142 baptêmes pour 100 inhumations. 11 est permis de donner le fait comme caractéristique.
En résumé, quand les avocats de notre accusé nous allèguent la mendicité et le vagabondage, ils ne nous disent qu'une très faible partie de la vérité. Ils mettent en avant un mal réel, mais dont ils sont grandement responsables, et qui en couvre de plus graves. Poursuivons donc notre enquête.
Depuis un certain nombre d'années, on met beaucoup de crimes et de délits sur le compte de l'alcoolisme, et on a raison. Mais nulle part l'alcoolisme ne fait subir autant de ravages à la santé et à la moralité publique que dans les deux départements qui nous occupent.
Un travail consciencieux * sur l'alcoolisme et la criminalité établit que, si l'on met de côté la Seine, la catégorie des départements qui consomment le plus d'alcool à 100 degrés (de 6,80 à 10 litres) comprend en même temps ceux qui ont le plus grand nombre d'individus condamnés à des peines entraînant le transfert dans des maisons centrales. Ces départements sont au nombre de six : Le Calvados, la Mayenne, l'Eure, la Somme, l'Aisne et la Seine-Inférieure. Tous ne contribuent pas également à augmenter les deux totaux. La Mayenne augmente le total de la consommation al-
* Par M. Marambat, Bulletin de la Société" de tempérance^ tome VII nO 4.
coolique beaucoup plus que le total des condamnations ; ce dernier est surtout grossi par les trois départements de Normandie. Malgré cette restriction, le rapprochement est instructif. Mais nous pouvons entrer dans des détails plus précis.
Les condamnations pour ivresse publique, en vertu de la loi de 1873, ne sont relativement pas très nombreuses dans l'Eure et dans le Calvados. Il y en a moins qu'en Bretagne, et le nombre de ces condamnations y diminue. Il est vrai que le commissaire de police de Lisieux me disait : « Si on appliquait rigoureusement la loi, on eu arrêterait 200 par mois. » Mais il y a lieu de croire qu'il en est de même en beaucoup d'autres endroits. Ce qui est certain, c'est que le nombre des délits publics, poursuivis ou non, ne nous donne pas la vraie mesure de l'alcoolisme et du mal qu'il cause. Le Normand ne se répand guère au loin : il boit chez lui et au cabaret, où il fait de longues stations ; il absorbe un certain nombre de tasses de café largement additionnées d'eaude-vie, puis il se remet tant bien que mal dans sa voiture et rentre chez lui comme il peut. On sait de plus que l'alcoolisme n'est pas la même chose que l'ivresse ; il est souvent aussi insidieux et aussi taciturne qu'elle est bruyante. Ainsi, d'après les statistiques de MM. Claude et Lunier, le Calvados est, de tous les départements de France, celui où il y a le plus de cas d'aliénation mentale par alcoolisme ; et il n'y en a que deux (la Manche et la Haute-Saône) où Ton signale plus de suicides par excès de boisson .
Dans l'Eure, un travail du D** Devoisins qui a exercé ^ la médecine dans le canton de Breteuil-sur-Iton, nous donne les renseignements que voici. De 1880 à 1888, les débits de boisson ont augmenté de 5 0/0 et même, si on
tient compte de la diminution de la population, de 8 0/0. Ces proportions ne sont pas les mêmes partout. L'augmentation n'a été que de 0,4 dans l'arrondissement des Andelys ; elle a été de 6 0/0 dans les arrondissements de Louviers et d'Evreux, mais de 13 0/0 dans ceux de Bernay et de Pont-Audemer qui sont, nous l'avons dit, les plus criminels du département.
Parmi les fléaux qui accompagnent ce progrès, le D^ Devoisins nous en signale un qui est plus lamentable que tous les autres. On sait avec quel zèle d'éminents médecins, comme les docteurs Rochard et Bergeron, ont prêché en faveur de l'allaitement maternel. Partout où ils ont relevé des observations, ils ont montré que les- enfants élevés au biberon ou à d'autres procédés artificiels succombent en bien plus grand nombre que les enfants nourris par leur mère. La belle Normandie a changé tout cela. Elle a perfectionné la bête, mais dégradé la femme. La femme s'y est mise à boire de l'eau- de -vie presque autant que l'homme, et ses mamelles, sont devenues des sources empoisonnées. On n'a qu'à lire les propositions par lesquelles l'honorable médecin a résumé les observations faites par lui une à une dans sa propre clientèle.
c( Dans les pays où règne l'alcoolisme, lorsqu'on a du lait de vache, l'allaitement au biberon donne de meilleurs résultats que l'allaitement maternel.
)) Dans nos campagnes, la mortalité des enfants de un à trois ans s'élève de 8 à 14 0/0, à mesure que l'allaitement au biberon est remplacé par l'allaitement au sein,
» L'abandon de l'allaitement maternel n'est pas à invoquer, comme le veut M. le D"* Bergeron, pour expliquer la diminution de la population dans la Basse-Normandie. Pour que la proposition devînt exacte, il faudrait en renverser les termes. »
Revenons à la criminalité proprement dite, si tant est que nous nous en soyons écartés. J'aurai souvent occasion de le redire : dans l'ordre si complexe des phénomènes sociaux, tout expliquer par une seule cause n'est pas possible. Rien ne préserve infailliblement du crime, ni la naissance, ni Tinstruction, ni la richesse, ni la pratique extérieure de la religion : rien n'y pousse irrésistiblement, ni l'hérédité, ni Tignorance, ni la misère, ni le vagabondage, ni la prostitution, ni l'alcoolisme. Quand l'alcoolisme se surajoute et se mêle à certaines prédispositions dangereuses, il les exaspère. Aussi peut-il, dans les effets qui suivent, se voir attribuer une part prépondérante; il ne sera jamais le facteur unique *. Dans la Mayenne, dans la Vendée, dans les Côtes- du -Nord, dans la Manche il est bien répandu ; mais il y pousse plus à la folie et au suicide qu'au crime. Il faut venir dans le Calvados pour trouver une population où il propage avec un égal succès les trois fléaux à la fois.
Il s'agit donc de s'arrêter encore sur les caractères et sur les causes de cette criminalité et de chercher le fond d'où elle sort.
Remarquons bien ce premier point : c'est une criminalité rurale. Non pas que les arrondissements agricoles aient toujours été les plus mauvais ! Si l'on remonte audelà de 1830, on voit que les tribunaux de Louviers et des Andelys étaient alors beaucoup plus chargés; mais depuis cette époque, les rangs se sont intervertis, la distribution que nous avons faite plus haut l'a montré.
Ce n'est pas tout. Dans les arrondissements même qui méritent aujourd'hui d'être mis à part, il y a quelques industries disséminées. Il y en a notamment à Lisieux.
* Voyez d'ailleurs le Crime, pages 377 et saivantes.
Eh bien ! de Taveu général, c'est le paysan qui, à l'inverse de ce qui se passe dans la grande majorité de nos arrondissements français, est le moins en règle avec le Code. La plupart des vols sont des vols de bestiaux ou de volailles accomplis par des gens qui en possèdent euxmêmes. La plupart des coups et des blessures donnés, des meurtres perpétrés sous l'action de l'ivresse sont imputables à des individus qui boivent de leur propre eau -devie chez eux, quand ils n'en boivent-pas chez les autres. L'honorable Procureur de la République du tribunal de la Seine a plaidé vingt ans à Lisieux'. Il me dit : « L'ouvrier de ce pays-là n'est pas voleur : c'est le rural qui occupait surtout de mon temps la police correctionnelle. » C'est encore lui qui Toccupe le plus par les actes d'immoralité, par les incendies, par les violences, comme par les séparations de corps et les divorces. Sur ce point, tous les magistrats, tous les administrateurs, tous les ecclésiastiques que j'ai consultés dans les quatre chefslieux sont unanimes.
Une hypothèse alors se présente à l'esprit de quiconque a entendu parler du caractère normand. N'est-ce pas l'esprit de chicane qui pousse les habitants à s'accuser les uns les autres, comme à tromper les exigences fiscales ? Et n'est-ce pas l'ensemble de ces résistances ou de ces poursuites réciproques, qui enfle les totaux donnés par les greffes? En aucune façon. Le Normand n'a pas cessé d'être chicanier, quoiqu'il le soit moins qu'au siècle dernier, et que d'autres Français, ceux de l'Aveyron et de l'Ardèche le soient autant que lui. Mais c'est bien le délit commun, le délit poursuivi par le Ministère public, qui est en accroissement continu. Les délits poursuivis par les administrations ont diminué dans des proportions énormes ; ou plutôt, l'expression
serait plus exacte, les poursuites ont diminué ; les affaires correctionnelles, sur plainte de la partie civile, deviennent également insignifiantes. Sur "750 affaires portées devant le tribunal de Pont-l'Évéque, il y en avait 11 de cette dernière catégorie et 3 de la précédente. Le Normand ne plaide que pour ses intérêts matériels. Il porte plainte quelquefois pour un acte qui touche à la moralité publique, comme un attentat aux mœurs ou un adultère. Mais là même il y a bien des chances pour que ce soit, au fond, un procès civil qu'il engage : il s'agit pour lui de retrouver sa liberté ou son argent.
Le paysan normand s'est-il donc appauvri? Cette criminalité doit-elle être mise au compte de la crise agricole ou d'une baisse de la fortune publique ?
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans l'examen détaillé des prix de vente du fourrage et du bétail. Rappelons seulement quelques faits. On apprécie la richesse d'un département par la valeur du « centime » de ses contributions. Les départements très populeux sont naturellement en tête. L'Aisne, les Bouches-du-Rhône, la Gironde, le Nord, le Rhône, la Seine, le Pas-de-Calais, la Seine-Inférieure, Seine-et-Oise sont ceux dont le « centime » produit la plus forte somme. Immédiatement après viennent le Calvados, l'Eure, l'Hérault et la Manche. Nous sommes donc bien en pays riches, il n'y a pas à en douter.
Cette richesse est-elle concentrée en un petit nombre de mains ? Non. Les cultivateurs propriétaires, cultivant exclusivement leurs biens, n'y sont pas aussi nombreux que dans les départements viticoles, mais on en trouve au moins autant que dans les régions les plus morales de la Bretagne, de la Vendée et de TAnjou. Les exploita-
lions inférieures à 5 hectares j sont, du reste, en grande majorité': elles forment environ les deux tiers.
La culture herbagère qui fait la fortune du pays n'a point subi de crise comme la vigne. On ne remarque d ailleurs à aucun signe, que la richesse j ait faibli. La Trésorerie générale d'Evreux a bien voulu me faire remettre, pour l'Eure, un état qui embrasse les vingt dernières années, de 1869 à 1889. De 1872 à 18'74, les achats de rente avaient augmenté * dans de notables proportions : 11 millions, en chiffres ronds, au lieu de 2 millions en 1869. Depuis lors, il est vrai, ces achats ont diminué : ils n'atteignent pas tout à fait 6 millions en 1888; mais il y a un autre tableau qui fait plus que compensation : c'est celui des dépôts des caisses d'épargne*. Au 31 décembre 1869, il était de 6 millions 1/2 : au 31 décembre 1888, il atteignait près de 29 millions, après avoir augmenté régulièrement d'année en année, sans avoir jamais subi aucun recul, on peut même dire aucun temps d'arrêt. Dans cette série d'années, il y en a une, Tannée 1874, où le nombre des accusés a été plus nombreux dans l'Eure que dans aucun autre département ; il a atteint 41 ; le chiffre du Calvados suivait de près. Or, en 1874, les achats de rente étaient encore à 11 millions et les dépôts dQ caisses d'épargne étaient déjà en train de dessiner leur marche ascendante ^.
* A la Trésorerie générale.
* Je n'ai pas à apprendre que depuis que le chiffre des dépôts aux caisses d'épargne a été élevé à 2,000, l'esprit de l'institution a beaucoup dévié. On me dit en Normandie que plus d'un fermier, qui paye mal son propriétaire, trouve le moyen de mettre de l'argent à la caisse d'épargne. Il soit que là l'argent est insaisissable. Je note le fait parce que, à quelques mois d'intervalle, la même observation avec le môme commentaire m'a été donnée par le Procureur de la République d'un petit arrondissement du Languedoc.
* Ce n'est pas qu'on ne s'y plaigne, comme partout, de certaines
Serait-ce donc le développement et non la baisse de la richesse qui a favorisé la criminalité ? Les coïncidences sont Si)i moins remarquables. Allez dans l'Est de TEure, c'est là que l'industrie et les céréales passent pour subir un temps d'arrêt et des difficultés : la criminalité y est moins forte. Allez dans l'Ouest du Calvados, où la criminalité baisse plus encore. C'est une région que M. Baudrillart nous décrit de la façon suivante : « Tout près de la plaine de Caen et des pâturages du Bessin est Tàpre Bocage normand et son cultivateur pauvre. Il est formé par une partie des arrondissements de Falaise, de Caen, de Bajeux et la totalité de l'arrondissement de Vire. Le pays qui entoure Vire joint l'industrie à la culture. L'habitant de cette partie du Bocage a été autrefois plus pauvre encore. Le travail, trop souvent réduit à ses propres forces, est la nécessité et devient la vertu des paysans du Bocage. » Comment ne pas être frappé d'une telle observation ! C'est dans l'arrondissement de Vire que l'homme a le plus à demander au travail in-
difficullés commerciales. L'une de celles qui m'ont été exposées mérite qu'on s'y arrêle. Je tiens ces détails d'un des magistrats les plus distingués de Lisieux (et du ressort), riche propriétaire, faisant valoir lui-même : il ne les jugeait pas indignes d'être retenus et commentés.
Uu boucher se plaignait à lui de la marche .de ses affaires. — « Cependant, lui dit le magistrat, vous me revendez mon bœuf bien plus cher que je ne vous l'ai vendu sur pied : vous avez une belle marge pour les bénéfices. » Sur quoi le boucher lui exposa que ses bénéfices étaient grandement diminués par deux mécomptes. « D'abord, disait-il, tout le monde veut aujourd'hui des morceaux de première qualité, et je ne sais comment taire pour me débarrasser des bas morceaux. En second lieu, il y a beaucoup de petites gens qui consomment au-delà de leurs moyens et qui me font perdre ou restent très en retard avec moi. » Je crois que celte observation pourrait être faite en divers endroits du territoire. Je constate cependant que c'est à Lisieux qu'elle m'a été faite pour la première fois avec cette autorité et cette netteté.
cessant de ses bras ? îlh bien ! c'est là qu'il est le plus honnête ! Il était autrefois plus pauvre encore ? Kh bien ! autrefois, on est obligé do le dire, il était encore plus honnête : car, bien que l'arrondissement de Vire demeure très en arrière des autres dans la marche des délits, il n'en progresse pas moins dans la même voie. Plus il se rapproche de l'état d'aisance de ses voisins, plus il diminue la distance qui le sépare de leur état moral : sa population baisse et le nombre de ses délinquants augmente chaque année*. Ne soyons donc pas étonnés si le riche herbager des vallées d'Auge et de la Risle est le plus corrompu des Normands et si un magistrat a pu me dire : « Ici, la plupart des gens qui volent sont des gens qui possèdent eux-mêmes, et le paysan aisé y commet plus de délits que le vagabond. »
Faut-il donc regretter la richesse, fruit du travail, et demander la ruine des Français dans l'intérêt de leur salut? A Dieu ne plaise ! Mais il y a des vérités qu'il est toujours utile de rappeler. Imaginez une fortune quelconque, honnêtement gagnée, cela va sans dire : si celui qui la possède fait la . part de Tavenir et la part des pauvres, s'il se préoccupe de multiplier les travailleurs et de leur inspirer à eux-mêmes l'esprit de prévoyance, tout en leur procurant du travail lucratif; quels que soient les progrès, voulus par lui, de sa fortune, il est aussi près que possible de l'esprit de pauvreté de l'Évangile. C'est ce qui fait que dans le Nord, dans le Pas-de-Calais, dans TArdèche, puis dans la Bourgogne, dans le Nivernais ou dans l'Anjou, l'on trouve des industriels et des
* Voici la progression du nombre de ses prévenus. Moyenne de de 1846 à 1850 : 193. — De 1850 à 1860 : 231. — - De 1880 à 1^'87, les chiffres se succèdent ainsi : 234, 271, 341, 370, 443, — Cependant la population diminue.
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propriétaires qui savent maintenir autour d'eux une moralité digne de servir de modèle. Mais la richesse de la Normandie herbagère a des caractères particuliers dont il faut bien se rendre compte.
C'est d'abord une richesse facilement gagnée. Je ne referai pas ici un tableau fait par d'autres et très bien fait. On a comparé plus d'une fois le travail incessant du petit vigneron et celui du fermier de labour à la vie de l'éleveur normand. Celui-ci va dans les foires et dans les marchés où il achète du bétail maigre. Il le ramène dans sa « cour » et dans son pré ; il le laisse s'engraisser. De temps à autre, il le « palpe » et, quand il le trouve à point, il retourne dans d'autres foires et dans d'autres marchés pour le vendre. Dans l'intervalle, il laisse volontiers à sa femme le soin des bêtes et l'élaboration de leurs produits. On ajoute à ces détails, que le paysan normand sort beaucoup de chez lui. Il a pris goût à la fréquentation des marchés : il y va deux, trois, quatre fois par semaine. Chacune de ces sorties est marquée par de longues stations au café. En attendant son retour, les domestiques de ferme et les travailleurs demeurent sans surveillance ; ils s'arrangent entre eux pour ne rien faire ou pour mal faire.
Ces habitudes sont-elles les résultats inévitables du mode de culture, des conditions du sol et du climat? N'en croyons rien. Il est bien vrai que l'herbe pousse toute seule sous l'eau du ciel et que le bétail s'engraisse en la mangeant. Mais le fermier qui voudrait, pour élever une famille plus nombreuse, produire plus et dépenser moins, le pourrait aisément. Tous les hommes compétents vous diront, dans le pays même, ce que vous avez pu lire plus d'une fois : La Normandie pourrait produire le double de ce qu'elle produit. Qu'on donne à ces
prairies plus de journées de travail, qu'on prenne la peine d'y répandre des engrais, de drainer le sol, de multiplier les rigoles et les canaux d'arrosage, de perfectionner la culture et le rendement des pommiers ; on aura là de quoi s'occuper fructueusement. Mais la race normande, autrefois si vaillante, a pris l'habitude du bien-être matériel facile : elle a trouvé le moyen d'allier ensemble la cupidité, la gourmandise et une paresse qui va en grandissant. Le paysan de cette région n'est pas vaniteux : ni le luxe extérieur de la toilette ni celui des appartements ne le tentent ; il a peu d'imagination et, quoiqu'il joue parfois beaucoup d'argent au simple jeu de dominos, il ne tient point à spéculer. Boire et manger sont ses jouissances préférées, et c'est à elles qu'il paraît tout subordonner.
Il devient paresseux, tout le monde l'affirme, professeurs d'agriculture, inspecteurs d'Académie, curés, magistrats. L'un me dit : « Les syndicats agricoles commencent à secouer un peu la torpeur, parce que les plus actifs s'appliquent à entraîner les autres. Mais comme j'avais vu ailleurs plus d'empressement à se retourner et à mieux faire I » Un autre, à qui je demande s'il y a une diminution d'énergie, me répond : « Oh ! certes oui, nous ne voyons plus ici de virilité, plus d'action, si ce n'est pour refuser le plus possible de payer et pour résister, mais alors avec une férocité remarquable, aux exigences de l'intérêt général. »
Un représentant distingué de l'autorité universitaire, qui est là depuis neuf ans, me décrit ainsi le caractère des enfants et des adolescents qu'il dirige : « Population scolaire intelligente, douce, assez bien élevée, pas grossière, même dans les plus petits hameaux. Ils n'ont pas la peur du maître, car le maître n'a pas plus de zèle
pour enseigner, qu'ils n'en ont, eux, pour apprendre. Ils vivent donc avec lui en bonne intelligence, et les écoles sont calmes, excepté quand arrive, par hasard, un maître étranger qui veut exiger davantage et se montrer plus dur : alors l'enfant s'indigne et se révolte. En tout cas, l'école est fréquentée mollement, et on la quitte de bonne heure, une fois qu'on a l'instruction indispensable à la conduite de ses petites affaires quotidiennes. Pères, maîtres et enfants n'ont aucune ambition, en dehors de la richesse et du bien-être. Tout le monde est individualiste... Pas de réunions nombreuses, pas de grands courants d'idées et cTe sentiments. Le paysan d'ici est épicurien, il n'aime que le plaisir du ventre et la tranquillité. »
Avarice, amour du bien-être et paresse, voilà, dirat-on, qui est difficile à concilier dans la pratique. Mais ce moyen de conciliation, tout le monde croit l'avoir trouvé: c'est de ne plus avoir d'enfants à élever ou d'en avoir le moins possible. Un des préfets les plus distingués qu'ait eus le Calvados (et au témoignage duquel j'ai déjà fait allusion) vit un jour entrer dans son cabinet un notaire qui ne savait s'il devait rire ou se lamenter. « Figurezvous, lui dit-il, que3*'étais tout-à-l'heure en train de passer un contrat de mariage. Les deux familles étaient réunies, et l'une et l'autre insistaient à qui mieux mieux pour stipuler par écrit que les futurs époux n'auraient pas plus de deux enfants, au maximum ; j'ai eu toutes les peines du monde à les convaincre qu'une pareille clause était immorale... et illégale. » Si cela ne se met pas dans les contrats de mariage, cela se dit et se recommande partout, et, qui pis est, cela se pratique. De 1801 à 1886, les deux départements ont perdu 85,557 habitants, par la seule diminution des naissances, tandis que
VISITES ET ENQUÊTES CBIMINKLLES 1 i3
dans le même intervalle le Morbihan et l'ille-et -Vilaine en gagnaient à eux seuls 85,206
Mais vivre en épicurien ami de la table, boire et manger beaucoup, chercher ses aises, avoir peu de scrupules, se fatiguer le moins possible, et, avec tout cela, se soustraire opiniâtrement aux conséquences de la vie de famille, voilà un problème qui se complique. Comment le résoudre, si ce n'est aux dépens de la moralité ? Ici surviennent des . . accidents de deux ordres.
Le respect de la femme est une partie de la dignité humaine et certainement Tune des plus précieuses. Il suftit, dira-ton, d'être bien né. pour témoigner à la délicatesse féminine les égards réclamés par la douceur de la vie mondaine. Prenons que ceci soit exact dans les milieux raffinés et qu'il y suffise à la femme d'être femme pour se voir entourée d'hommages ou de prévenances capables de flatter en elle autre chose que la vanité. Il n'en est pas moins vrai que dans la majeure partie de l'humanité, ce qu'on respecte le plus dans la femme, c'est la mère. Là donc où la femme, de concert avec son mari, se refuse aux devoirs de la maternité, on ne doit pas être étonné de lui voir perdre beaucoup dans les égards qu'elle obtient et surtout dans ceux qu elle mérite. Il est bien vrai que dans certaines régions plus austères, la femme, astreinte à de durs travaux, ressemble un peu trop à la domestique de la maison, tandis qu'en Normandie elle est plus véritablement l'associée' de l'homme, menant avec lui la voiture aux marchés de la ville et se passant partout ses fantaisies. Mais la médaille a un revers. Le Calvados est un des départements où la proportion des femmes prévenues ou accusées s'élève le plus haut, sans qu'on puisse l'expliquer par l'absence des hommes. On l'expliquera plus aisément par l'habitude
croissante de Talcoolisme et par quelques autres encore.
Les coups et blessures entre époux sont fréquents. Il n'y a pas lieu d'en être surpris, si on lit la statistique des séparations de corps et des divorces. Avant la loi Naquet, dans la période de 1860 à 18*79 S il y avait dans Tensemble de notre pays 8 séparations de corps par 1,000 mariages. La Seine venait en tête avec 24, suivie du Rhône qui en avait 14. Mais immédiatement après ces deux départements (je crains que Ténumération ne commence à paraître monotone), venaient le Calvados avec 13 séparations par 1,000 mariages et TEure avec 12. Depuis que le divorce a été rétabli, les deux départements ne se sont point fait faute d'en user. Dès 1885, on les trouve avec 35 demandes de divorce par 1000 mariages. C'est une proportion qui n'est dépassée que par l'Aube et par les départements dont les chefs-lieux, Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, sont remplis d'une population de toute pro.venance.
Après la corruption de la femme, on peut prévoir celle de l'enfant. En 1887, sur 768 prévenus que le parquet de Pont-rÉvêque avait poursuivis en police correctionnelle, il y avait 21 mineurs au-dessous de 16 ans et 101 jeunes adultes de 16 à 21 ans. En 1888, sur 882 prévenus, il y en 33 au-dessous de 16 ans et 133 de 16 à 21. Ainsi le progrès du mal s'effectue dans tous les sens. Si j'en crois des témoins sérieux, l'alcoolisme fait son apparition dès l'école primaire, non pas qu'il y soit encore fréquent, mais on m'assure qu'il y est déjà signalé.
Que reste-t-il à constater pour achever le tableau authentique de ce mode d'immoralité que la loi ne peut pas
^ J. BertilloQ, Etude démographique du divorce, Paris, Masson,
atteindre? Il reste le chiffre des enfants naturels. On ne peut que s'attendre à le trouver considérable, et c'est une attente qui n'est malheureusement pas destinée à être déçue. Voici bientôt dix ans, que M. Baudrillart écrivait : « Il y a proportionnellement trois fois plus de naissances illégitimes en Normandie qu'en Bretagne. » C'est environ quatre fois plus qu'il faut dire maintenant. Cette année, sur 100 naissances, la France a un peu plus de 8 naissances illégitimes : mais l'Eure en a près de 11 et le Calvados 14, tandis que le Morbihan n'en a que 3.
Tout ce que nous venons d'exposer là, ce sont les tableaux officiels qui nous le donnent. Mais sans ajouter aucun procès de tendance à ces accusations déjà bien graves, il est difficile de ne point parler d'habitudes notoirement répandues, quoique la statistique n'en enregistre que de loin en loin les effets.
Les naissances diminuent de plus en plus, et le désordre des mœurs ne s'arrête pas. Quelle part faut-il faire à la hideuse pratique de l'avortement ? Aucun acte de cette nature n'avait été produit devant la Cour d'assises d'Évreux ni devant celle de Caen, en 1886 et en 1887. En janvier 1888, dix-neuf individus accusés ensemble de ce crime comparaissaient devant la première de ces deux Cours. Ils étaient de Louviers ; mais les circonstances de la cause prouvèrent que ce n'était là ni un mal localisé ni un mal subit. Je laisse parler le correspondant d'un de nos grands journaux * qui écrivait d'Évreux même :
« La Cour d'assises de l'Eure, dont les sessions sont généralement très chargées, a commencé hier l'examen
* Le Temps du 21 janvier 1889. La lecture du compte-rendu a de quoi intéresser largement le médecin -légiste et le criminalisle.
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d'une affaire d'avortement qui a eu dans la région un grand retentissement. Ce procès découvre une des plaies qui, venant s'ajouter aux ravages produits par Talcoolisme, est une des causes principales de la dépopulation croissante de la Normandie. Les femmes de cette région, celles des campagnes notamment, redoutant les charges ou les souffrances de la maternité, ont pris l'habitude de corriger l'œuvre de la nature. Elles ont recours, pour cela, à d'immondes individus qui, moyennant une modeste rétribution, les délivrent avant terme. Cela se pratique couramment ; mais on pense bien que les coupables s'entourent de toutes les précautions pour se mettre à l'abri des investigations de la justice. L'affaire des avortements de Louviers prouve surabondamment que le mal que nous signalons a de profondes racines dans le pays. De telles mœurs ne sont-elles pas inquiétantes pour l'avenir?
» L'affaire de Louviers, qui, au début, se bornait à un seul cas d'avortement, a pris soudain une importance considérable par les révélations inattendues du principal accusé, avorteur de profession, qui, se voyant découvert, n'a pas hésité à dénoncer ses nombreuses clientes et aussi les complices de ses actes criminels. »
Ces clientes et ces complices, remarquons-le, ce n'est pas uniquement, ce n'est peut-être pas même principalement dans les filles débauchées ou trompées qu'il y a lieu de les chercher. C'est dans les familles légitimes. Par là comme par nombre d'habitudes, les distances qui séparaient les unions légales et les autres tendent à se combler. « Non seulement, me disait un président de tribunal, les mauvais ménages sont nombreux, et il y a peu d'affection dans les familles, mais il n'y a rien de moins rare que de voir des personnes mariées qui se
VISITES ET ENQUÊTES CRIMINELLES Hl
sont séparées à l'amiable et qui vivent en concubinage public. » C'est surtout à Pont-l'Évéque que le ton affirmatif et tristement convaincu de ces témoignages m'a frappé. « En vérité, me disait-on, si les choses continuent ainsi, les filles se mariant avec leur honneur *, et les gens mariés vivant ensemble, vont devenir ici l'exception. On en est à se demander pourquoi ils tiennent tant à la séparation àe corps et au divorce, quand l'adultère affiché leur coûte si peu, et pourquoi il y a tant d'attentats poursuivis, quand la résistance est aussi rare et aussi faible qu'elle le paraît. » Le ton légèrement paradoxal sur lequel ces choses m'étaient dites ne m'invitait pas à les prendre tout à fait au pied de la lettre ; mais peu s'en fallait. Car on ajoutait : « Si vous suiviez les séances de nos tribunaux, vous entendriez à chaque instant dans un procès, correctionnel ou civil, des femmes nous dire sans la moindre honte : « Cet enfant là est bien à moi, mais je l'ai eu de l'homme avec qui je vis, pas de celui avec qui j'étais mariée.. . » ou autres formules équivalentes.
Cette tranquillité dans l'aveu, ce cynisme calme, voilà le dernier trait de la criminalité normande, et il est douteux qu'on le retrouve nulle part ailleurs au même degré. Le correspondant qui rendait compte de l'affaire des avortements de Louviers, ne manque pas de l'observer. « Le principal accusé répond aux questions du Président avec un aplomb imperturbable. 11 avoue sans restriction son honteux métier d'avorteur. Il s'étend
* Il est à peu près impossible de confier une jeune fille quel- C0Dq>ue à un fermier, sans être assuré que, volontairement ou non, elle succombera; on me l'affirme même pour des arrondissements un peu moins criminels pourtant que ceux dont je parle : par exemple pour l'arrondissement de Bayeux.
complaisamment sur les moindres détails. Il raconte comment Tidée lui est venue en visitant les musées d'anatomie dans les foires du pays. Il vante son habileté acquise par une longue expérience. Il compare ses prix à ceux do ses confrères. Il prétend que des médecins, des pharmaciens, des herboristes, rendant justice à son incontestable supériorité, lui procuraient des clients et des clientes. » Après lui, on entend des maris qui déclarent avoir conduit leurs femmes à son officine. Ils expliquent ces démarches en disant, les uns qu'ils étaient guidés par le désir d'éviter à leurs compagnes les souffrances de la grossesse, les autres qu'ils ont obéi à la crainte d*étre exposés à la misère en laissant s'accroître leur famille. C'est un long et fastidieux défilé. Tous ces accusés, paysans ou ouvriers de fabriques paraissent surpris d'être incriminés pour des actes qui leur semblent fort naturels. »
Peu de temps après cette affaire, je visitais la prison de Pont-l'Evêque. Tandis que je causais avec les deux gardiens, arriva une femme encore jeune, paysanne ou fermière assez bien mise et ayant toutes les allures d'une personne aisée. Elle avait au bras un panier rempli de fruits et de friandises. « Mon fils m'a écrit, dit-elle, qu'il voulait des pommes ; je lui en apporte. Mais j'ai ajouté encore quelques autres petites choses. » L'un des gardiens examine le contenu du panier, fait quelques objections, puis, paternellement, accepte le tout. Je demande alors : « Quel âge a ce fils ?» — « Dix-neuf ans 1 » — « Et de quoi est-il accusé ? » — « D'incendie I » Et la mère qui avait entendu mes questions ajoute d'un ton délibéré : « Il ne veut rien dire ! Il n'y a pas moyen de tirer de lui une seule parole. . . Enfin, si c'est lui qui l'a fait, il mérite d'être puni. Bonjour, messieurs ! » Sur ce
mot, elle reprit son panier vide, ramassa le pan de sa jupe et partit sans plus de trouble ni de fracas. J'ai vu ailleurs des mères de famille qui, venant chercher leurs fils au lycée et apprenant qu'ils étaient en retenue, manifestaient beaucoup plus de chagrin. « Mais dans ce pays, me dit l'un des deux gardiens, c'est toujours de même. Voilà huit ans que je suis à la prison de Pontl'Evêque : je n'ai pas vu quatre fois un père ou une mère pleurer de savoir leur fils en prison. » — « Et quand ils peuvent leur parler, que leur disent-ils ?» — « Oh, tout simplement : ne te désole pas, tu n'es pas le premier, tu n'en as pas pour bien longtemps, c'est un ennui qui ne peut pas durer... et autres consolations de la même nature. Souvent ils résument tout d'un seul mot \jie fs débauche pas, » — « Ne te débauche pas ? Avec les haricots et l'eau claire de la prison, il n'y a pas de quoi. »
— « Monsieur, dans ce pays-ci, ne te débauche pas veut dire : ne t'ennuie pas et ne te fais pas de mauvais sang. >>
— Plus d'un Normand érudit m'a confirmé depuis lors l'explication philologique de ce gardien. Pour un habitant du Calvados, se débaucher, c'est se laisser entraîner hors du bon chemin, lequel est celui où l'on s'amuse. On m'indique encore un autre sens fort usité, parait- il, dans les environs de Caen : « Ne te débauche pas », c'est-àdire : ne t'égare pas dans tes réponses, ne perds pas le fil, ne te coupe pas I
Devant ces révélations, j'ai compris mieux que jamais la facilité avec laquelle les vagabonds se font naettre en prison. Si la prison n'est pas plus mal vue de la population sédentaire, quel eff'roi veut- on qu'elle inspire aux nomades et aux indigents ?
Ne reste-t-il donc aucune force capable de retenir ces populations ? On les dit très conservatrices, et on a lieu
loO LA FRANCK CRIMINELLE
de le dire d'après un grand nombre de leurs votes. Que devient donc parmi elles le respect de l'autorité ? Que devient la religion qu'elles devraient au moins honorer comme une des institutions que menace le plus Tesprit révolutionnaire? Que devient enfin le patriotisme? Je vais répondre nettement et par des faits à chacune de ces questions.
Oui, ces populations sont conservatrices, au sens politique du mot. Mais il n'y a là aucun sentiment dont puisse être flattée l'élite d'un parti. En quelques endroits de notre France, on a dit aux campagnards : « Les monarchistes sont des hommes qui voudraient vous ramener la dîme et la corvée et le gouvernement des curés », et avec ce langage, on a obtenu des républicains radicaux. Aux campagnards normands on a dit : « Les républicains sont des ambitieux sans vergogne et des socialistes qui veulent se partager vos propriétés », et on a ainsi entretenu chez ces hommes une défiance obstinée contre le gouvernement républicain. Cette défiance va-t-elle jusqu'à les mettre en révolte contre les fonctionnaires que la république leur envoie ? Ils s'en gardent bien : car leurs préoccupations politiques sont molles et leurs soucis des intérêts généraux nuls. Les autorités s'habituent vite à ne point compter sur leur dévouement, et elles leur laissent, dans la mesure où la loi le perniet, cette tranquillité qu'ils apprécient par dessus tout.
La religion extérieure est respectée : le prêtre n'est ni outragé, ni détesté, ni soupçonné. On ne verra nulle part de sociétés de libre-pensée. Mais au fond des âmes que reste - 1 - il ? Allez dans cette jolie ville de Lisieux dont les fabriques même ressemblent à des villas, qui a toute la vie d'une cité populeuse et qui, de ses places ou de ses rues en amphithéâtre, laisse voir de près sa riante et
fertile campagne. Vous admirerez là une des plus belles églises de cette Normandie qui en a tant. Vous serez certainement ému devant ces voûtes si hardies et si élégantes, devant l'ampleur de cette nef, autrefois remplie de milliers de fidèles. Mais le curé vous dira que ces voûtes et ces vitraux sont sa seule richesse ; et il vous apprendra que dans cette ancienne ville épiscopale il y a à peu prés autant d'enfants ne faisant pas leur première communion que d'enfants la faisant. Dans un des ouvrages qu'a fait éclore le Centenaire de 1789, un très libre esprit * qualifiait ainsi ce premier acte de la vie chrétienne « l'inauguration de la vie morale ». Il ne serait pas étonné de savoir que dans une région dont les prisons sont pleines, cette inauguration fait défaut à un si grand nombre d'adolescents.
Que dirai-je de plus? C'est à Lisieux que le Président du Tribunal voulait bien me faire part du rôle qu'il exa* minait pour l'audience correctionnelle du lendemain. Il avait seize affaires, dont aucune ne concernait le vagabondage. Il y avait une mère qui avait contraint ses deux filles à la débauche et un père accusé d'avoir abusé d'une de ses filles. Les circonstances de cette dernière affiiire étaient telles qu'on ne savait trop si c'était le père qui avait corrompu la fille, ou la fille qui avait corrompu le père. . . En d'autres points de la France, on citerait peut-être quelques faits analogues, de loin en loin, et on les donnerait comme des exemples de la dégradation dans laquelle peut tomber la nature humaine. A Lisieux, on donnait ceux-ci, non pas certes comme fréquents, mais comme étant caractéristiques d'une perversité trop répandue.
* M. Goumy.
On, a fait fond sur Técole pour redresser le sentiment moral et pour suppléer à l'idée religieuse. L'œuvre était particulièrement difficile dans la Normandie, où le zèle des maîtres, on l'a vu, ne s'y prête pas beaucoup plus que celui des élèves * . J'ignore comment l'instruction civique est donnée dans le Calvados et dans l'Eure, mais des documents positifs permettent de juger comment elle y est reçue et comment on en profite. Un des curés qui me parlait de ses paroissiens me disait : « Le service militaire leur est insupportable. » Cette appréciation ne concordait que trop avec celle de tant d'administrateurs qui me disaient l'un après l'autre : « Tout ce qui demande un sacrifice quelconque de l'intérêt privé à l'autorité publique leur est odieux, ils ne l'acceptent que contraints, et l'on dirait qu'ils ne le comprennent même pas. » Mais celui qui fait une enquête doit chercher des détails plus précis encore. La Préfecture d'Evreux me les a donnés. « Nulle part je n'ai vu demander autant d'exemptions du service militaire » , me disait le secrétaire général de la Préfecture, qui avait exercé les mêmes fonctions dans la Côte-d'Or, dans l'Isère et dans l'Eure-et-Loir. Il me communiqua d'ailleurs la liste complète des dispenses réclamées Tannée précédente, canton par canton. Sur 2,369 conscrits, 706, soit 30 0/0, avaient allégué des
^ Celui des commissions scolaires pas davantage. Dans le Calvados, en 1885, sur 763 commissions scolaires, il y en avait 10 qui fonctionnaient régulièrement ; 287 ne s'étaient même pas réunies une seule fois.
Le nombre des illettrés n^est cependant pas considérable en Normandie : le Calvados n'a que 6 conscrits illettrés sur 100, l'Eure un peu moins de 11. Il y a des librairies dans les petites villes (sans compter beaucoup de journaux locaux). Je regarde l'étalage bien garni d'une librairie à Pont-l'Evêque; j'y vois quelques livres d'agriculture et beaucoup d'ouvrages tels que ceux-ci : La Femme toute nue. Les Seins de marbre, etc., etc.
motifs de dispense ; et Pautorité compétente n'en avait accordé que 5 ou 6 0/0. Cette- proportion de 30 0/0 est déjà forte. J*ai voulu prendre un terme de comparaison. J'ai demandé le même document dans l'Yonne, pays de petite propriété, très éprouvé depuis quelques années par les mauvaises récoltes et où, par malheur, le nombre des naissances diminue aussi beaucoup. Il y avait à peine 16 conscrits sur 100 réclamant ces dispenses. C'est une -différence de 11 0/0, l'équivalent d'une division tout entière dans une armée. C'est quelque chose ; mais ce qui mérite le plus l'attention, dans les listes qui m'ont été remises à Evreux, ce sont les chiffres de certains cantons et justement de ceux qui m'ont été désignés, de bien des côtés, comme les moins moraux. J'ai trouvé 33 demandes de dispenses sur 83 conscrits à Pont-Audemer, 36 sur *78 à Rautot, 17 sur 49 à Montfort-sur-Risle, 31 sur 66 à Beuzeville (le canton des incendies volontaires), 32 sur 70 à Brionne. N'est-ce pas au reste de l'Eure et du Calvados que sont émanées les premières et jusqu'ici les seules plaintes formulées publiquement en France sur le service des 28 et des 13 jours des réservistes? Voici déjà deux ou trois années que périodiquement la tribune de la Chambre des députés souffre de ce spectacle. Sous la pression de leurs électeurs, les représentants de la Normandie réclament à grands cris la suppression de ces exercices que tant d'autres populations, beaucoup plus occupées, supportent gaiement et qui sont devenus la clef de voûte de notre organisation militaire.
Ainsi, probité légale, moralité, famille, patriotisme, tout se dissout également. Il n'y a pas lieu de s'en prendre à l'ignorance, encore moins à la misère, pas davantage à la politique ou à la superstition. La dégénérescence de
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la race, si ôlle arrive (comme il est possible), aura suivi la criminalité, il est d'une évidence absolue qu*elle ne l'aura point précédée. Parmi tous les symptômes de ce mal moral, en est-il un qui soit le fait dominateur, entraînant avec lui tous les autres? Est-ce la diminution volontaire des naissances, est-ce l'abus des boissons qui porte à la moralité les plus rudes coups? Ces deux faits sont ils causes ou sont-ils effets des tendances criminelles dont nous avons essayé de mesurer l'intensité? Incontestablement ils provoquent un grand nombre de délits ; mais qu'ils supposent à leur tour un état très peu satisfaisant de la conscience publique, c'est ce qui n'est pas moins certain. De quelque côté que l'on creuse, on arrive à ce fond malsain qui est l'amour immodéré du bien-être physique et du plaisir grossier, poursuivi sans scrupule et goûté à la fin sans remords.
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Sont- ce là des caractères de race ? Personne ne songe à contester qu'il y ait des caractères ethniques comme il y a des tempéraments individuels. Mais des vices innés et des vertus héréditaires sont plus difficiles à accepter. Tout caractère quel qu'il soit, personnel ou national, se prête à des œuvres très diverses : ni le bien ni le mal ne le font disparaître, il est apte à Tun comme à l'autre et peut se retrouver dans tous les deux La preuve en est qu'on retrouve au moins aussi bien le Normand, ou le Provençal, ou le Gascon, dans des hommes irréprochables, distingués, vertueux, que dans
ceux de leurs compatriotes dont on peut étudier la figure à la prison.
Mais c'est ici le lieu de nous poser une question qui nous éclairera et qui peut s'appliquer à toutes les régions, à toutes les provinces dont il a été parlé dans ce chapitre. Ce caractère provincial ou ethnique étant donné, qu'est-ce qui Taltère ou le modifie le plus profondément? Est-ce la culture ? Est-ce le développement des instincts bas et l'habitude des vices grossiers ? Il me semble qu'il en est de ces caractères comme de la physionomie qui les exprime : où on les reconnaît le plus sûrement, c'est dans les rangs moyens de la population, car c'est là que prédominent les habitudes irréfléchies, les sentiments spontanés, les préjugés tout faits. Plus l'éducation s'élève, plus elle tend à ce qui est universel. Mais il y a quelque chose qui n'est pas moins universel que la raison, c'est l'appétit. Il y a deux états dans lesquels tous les hommes peuvent également se reconnaître et où la diversité de leurs origines s'efface : c'est l'état de raison épurée, et c'est l'état de brute. Deux personnes tourmentées également de certains désirs pourraient s'entendre, quel que fût leur pays, comme deux grands mathématiciens se comprennent dans leur langue algébrique et dans l'emploi de leurs méthodes Le français, l'anglais, le russe... tendent à se confondre dans la sublimité du génie comme dans l'abaissement vulgaire de la crapule.
Toutefois, il me semble que cette physionomie héréditaire et distincte résiste mieux à la culture qui l'amé* liore qu'à l'immoralité ou à la grossièreté qui la dégrade. Une instruction très élevée — et bien comprise — respectera beaucoup plus la grâce de la femme et je dirai même le charme de sa faiblesse, que ne le fera une igno-
rance grossière, à plus forte raison Tamour du mal. Il en est de même pour la physionomie. Ce Normand, vigoureux et fin, tranquille dans Faction , ami du bien-être, mais prudent, tenace et vindicatif, mais ne se querellant pas en plein air et cachant le plus qu'il peut son ressentiment, toujours soucieux de ne pas se compromettre, habile à se servir de l'autorité de ceux qu'il approche et auxquels il est censé apporter son dévouement, vous le trouvez tout de suite dans le fermier qui parle à son propriétaire, dans le maire de village qui vient d'entrer chez son préfet, dans le négociant de la petite ville. Vous aurez plus de peine à le démêler dans le haut fonctionnaire, dans le magistrat, dans l'ecclésiastique et dans le savant. Pourquoi ? Parce que vous serez d'abord arrêté par l'empreinte professionnelle.: vous aurez à traverser les traces visibles des habitudes contractées, des vertus gagnées dans des milieux qu'ont ennoblis en commun des personnes de toute origine. Et cependant vous l'y retrouverez souvent. Vous le retrouverez avec beaucoup moins de facilité chez l'homme coupable et surtout chez le prisonnier.
Celui qui passe pour la première fois en police correctionnelle ou en cour d'assises est à peine détaché de la société régulière : il y vivait hier encore, il y avait des amis ou des complices, ou des dupes. Mais celui qui a rompu avec cette société pour s'enfoncer dans la révolte ou dans le vice * revêt assez vite un masque informe et qui n'est plus d'aucune patrie. Lorsqu'on m'a ouvert tout d'un coup la porte du promenoir où circulaient les détenus dans la prison de Pont-l'Evêque, instantanément, et avec une sorte d'illusion rapide que je ne puis pas ou-
* Ce que je dis là ne s'applique donc pas à tous les criminels. Voyez sur ce point le Crime i pages 302 et suivantes.
blier, je me suis cru transporté à la Grande-Roquette, Malgré tout mon désir de n'humilier, autant que possible, aucun prisonnier en m'occupant de lui avec insistance, je ne pus faire autrement que de rester là quelques moments de plus, tant j'étais moi-môme retenu par l'observation que je venais de faire. Il y en avait un, tout particulièrement, qui avait un air stupide et malfaisant : il aurait pu poser avec avantage pour orner la galerie de Lombroso, tant sa physionomie bête et avilie semblait exclure toute idée de calcul et presque de responsabilité. — « Est-ce là, dis-je au gardien, quand nous fûmes sortis, Tun de ces vagabonds dont on parle tant et qui ne se trouvent bien qu'en prison ?» — « Nullement, me répondit-il, c'est un homme du pays, un escroc des plus habiles et des plus dangereux : il a été condamné déjà plusieurs fois. » Et il me raconta son histoire, toute pleine, en effet, de roueries incroyables. J'aurais donc cherché en vain sur cette figure et sur celle des autres une physionomie normande plutôt qu'une physionomie bretonne ou gasconne. Ils avaient commencé par être normands, cela va sans dire. Mais si leur criminalité n'avait été qu'un des caractères de race, plus ou moins aggravé, le genre de vie, résultat de cette infliience, aurait dû développer ces caractères mêmes. Or, j'ai dû constater qu'il les dégrade et en efface peu à peu toute marque originelle. Tout cela n'exclut pas la responsabilité collective de la population tout entière, pas plus que la responsabilité individuelle. Chacun reste coupable du mal qu'il a fait, de celui qu'il laisse faire, de celui auquel il invite... Mais une province, dans son ensemble, peut abuser de ses dons et de ses ressources, tout comme un individu. Comme un individu, elle peut s'en servir pour le mal. Elle s'achemine dès lors à un abaissement dans
lequel elle perdra, comme lui, le meilleur de son originalité. C'est là tout ce que je voulais établir.
On ne sera donc pas étonné de savoir que, dans ce milieu si corrompu , il subsiste des parties très saines et très fortes. Je ne parle pas seulement des classes élevées : je no saurais pourtant dire à quel point j'ai goûté la sincérité lucide, l'exactitude impartiale, le solide bon sens, la complaisance avenante et la sympathie avec laquelle certains magistrats et des prêtres originaires du pays, ont bien voulu répondre à mes questions. Mais je veux parler surtout de la population prise en masse. Si j'en crois un commissaire de police très au courant des mœurs de la région, les éléments mauvais sont plus également répandus dans l'arrondissement de Pont-l'Evéque (ce qui ne concorde que trop avec les chiffres de la statistique). Dans l'Eure, il y a plus de diversité * : on y trouve un village excellent à côté d'un autre qui est détestable : l'un et l'autre ne sont quelquefois séparés que par une rivière ou par un pont.
A Pont-Audemer, le sous-préfet ne m'a point caché les soupçons quil partageait avec le procureur de la République sur la nature des incendies volontaires dont il a souvent le spectacle dans. ses environs. Des placards afûchés sur certaines maisons menaçaient du feu les propriétaires ou les fermiers qui feraient venir des travailleurs bretons à salaires réduits. Mais il y avait une autre cause, la spéculation sur la compagnie d'assurance que plus d'un paysan normand réussit, quoi qu'elle fasse, à tromper... Le sous-préfet cependant me disait qu'il fallait mettre tout à fait à part plusieurs
* Le département de TEure dans sa totalité est plus mauvais que le Calvados : mais si Toa rédiiil le Calvados aux deux arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Evêque, les rangs sont renversés.
VISITES ET ENQUÊTES CRIMINELLES 1 oO
petits villages du littoral (comme Quillebœuf) habités par des marins et des pêcheurs. On trouve là, me dit- il, de braves gens, un bon esprit, des dispositions très conciliantes, du dévouement et des familles nombreuses. D'autres autorités louent également des villages situés sur la hauteur (Blancarville, Malle ville) où les cultures sont plus variées, où le travail est plus incessant et plus difficile. Dans la vallée même, on me cite Tourville, où les descendants de l'illustre amiral continuent à exercer une influence salutaire, une sorte de patronage moral et bienfaisant.
Enfin, dans la ville même de Pont-Audemer, le curé me signale deux industries. L'une est ancienne, c'est l'industrie des tanneurs. On y travaille de père en fils, c'est un honneur d'y entrer, on y conserve des traditions, on y vit dans une certaine aisance. « C'est à ces familles, ajoute-t-il, qu'appartiennent la plupart des enfants dont vous admiriez les chants tout-à-l* heure en traversant mon église. Mais il y a une autre industrie plus récente, qui a recruté un peu partout des filles et des garçons, rebut de nos campagnes et de nos faubourgs : là, l'immoralité précoce, avouée, affichée, tolérée (pour ne pas dire plus) par les parents, est effroyable. »
Ce n'est pas seulement en Normandie, c'est partout qu'il est curieux de voir comment de petites localités peuvent s'isoler dans une atmosphère morale, tantôt meilleure, tantôt plus mauvaise, que celle du milieu départemental ou régional qui les entoure. Je terminerai cette étude par l'analyse de petits exemples qui me sont plus connus encore que tout ce que j'ai pu observer jusqu'ici.
On sait que la vieille coutume était de donner des so-
briquets aux nations, aux provinces, aux villages, comme aux individus et aux familles. Ces sobriquets étaient le plus souvent empruntés à un événement accidentel : car le peuple aime beaucoup conclure de particulier en général. Quelquefois aussi c'était la rime et la malice qui les suggéraient. Souvent enfin, ils désignaient quelque habitude ou quelque vice entretenus par la tradition.
Du Bellay fait allusion à ces surnoms ou à ces proverbes, quand il dit :
Je hay du Florentin l'usurière avarice,
Je hay du fol Sienois le sens mal arresté
Je hay du Genevois la rare vérité,
Et du Vénitien la trop caute malice.
Je hay ce Ferrarais pour je ne scay quel vice.
Je hay tous les Lombards pour rinfide'lite'. . .
Je hay l'Anglais mutin et le brave Escossais
Le traître Bourguignon et rindiscret Français
Le superbe Espagnol et l'ivrongne Tudesque *. i
Les sobriquets de nos villages ont été recueillis d'autre |
part dans des ouvrages locaux, et on en a fait un choix i
restreint qu'on a intitulé le Blason populaire de la '
France*.
Dans un pays que j'habite quelques mois de l'année, j'aperçois en même temps deux villages situés à deux kilomètres l'un de l'autre. Leurs propriétés se touchent et même se confondent, la même rivière les arrose, la même station de chemin de fer les dessert ; le même facteur leur apporte leurs lettres. Dans la liste conservée des sobriquets qui les désignaient dès le siècle dernier j ,
on donne aux habitants de ces deux villages deux qualifi- I
* Joâchim du Bellay, les Regrets, LXVIII, etc.
* H. Gaidoz et Sébillot, 2»« Blason populaire de ia France,
cations bien différentes : les bonnes gens de X et les faux témoins de Z. Malgré les mélanges de population, malgré la communauté des influences subies, on voit très bien encore ce qui a pu justifier ces deux sobriquets. Ici le^r gens sont complaisants et polis, assez modérés dans leur^ opinions, ayant conservé quelques croyances; là (sauf do très honorables exceptions), ils sont plus jaloux, plus envieux, plus désireux de s'amuser, plus endettés par conséquent, et ils ont été des premiers dans les alentours, presque les seuls, à adopter les enterrements civils. S'il y avait parmi eux des métaphysiciens convaincus, je ne relèverais pas ce dernier fait. Mais non seulement ces hommes ont conservé des superstitions ; ils ont encore la conviction que, par leur rupture avecla petite église de leur village, ils font de l'opposition à une autorité dont ils se plaignent. Ils ne sont pas satisfaits du bon Dieu, et ils le lui montrent. Leur véracité en justice a-t-elle été mise à l'épreuve ? Le sujet est trop délicat pour que j'insiste ; mais de sérieuses affirmations donnent à croire que quand certaines contestations mettent en jeu des jalousies ou des haines, on peut s'attendre à ce que le vieux sobriquet ne soit pas immérité.
J'ai cherché beaucoup quelles influences avaient pu produire ces différences ; il est difficile de les trouver dans Tordre des causes purement matérielles. L*un de ces deux villages est plus aisé que l'autre, parce qu'il a plus de coteaux plantés de vignes. L'exemple de la Normandie vient de prouver combien nous aurions tort de chercher l'explication de ce côté. Ce que j'ai obtenu de plus intéressant dans mon enquête, c'est la preuve que l'état moral attesté par cette réputation tenace, s'était souvent modifié, mais qu'il est beaucoup plus difficile d'améliorer que de corrompre une population,
FRANCS GIUIC. 11
WÎ2 IrA FRANCE CIUftllNELLÉ
quand certaines traditions s'y sont établies. Une famille vient, qui donne tel ou tel genre d'exemples. Des religieuses gardes-malades et institutrices sont installées, puis s'en vont ; un curé imprudent soulève des inimitiés, un antre les apaise. Une année, on creuse un canal qui amène des ouvriers de rencontre ; à partir de ce jour, le village paraît prendre à cœur de fortifier sa mauvaise réputation. On fonde une bibliothèque populaire ; on accumule des livres qui, tiut esprit politique ou religieux mis à part, ne sont faits que pour aviver les passions les moins généreuses : des sociétés de li})re-pensée font de la propagande pour les enterrements et les mariages civils ; les naissances diminuent. Quand un nouveau châtelain, qui a pris la tète de ee mouvement, recule, il craint les railleries qu'il a souvent excitées contre les autres ; il fait baptiser l'un de ses enfants à la dérobée et en secret. Une fois cet état d'esprit formé ou reformé, tout contribue à le consolider ; c'est une clientèle prête et sûre pour certaines entreprises. Si un instituteur a soulevé contre lui, dans une commune plus morale, des défiances trop graves, on lui en eherclie une plus complaisante^ et on la trouve. Si les habitants s'aperçoivent de la façon dont la renommée les traite, ÏU bravent l'opinion et s^ obstinent d'autant plui à mériter tout c® qu'ils savent que Ton dit d'eux. Tout petit centre tient d'ailleurs à se distlnguar de ceux qui 1*^tourent. Dans une mémo coramune, deux « sectionsf » ou deux hameaux ne voudront so«ve«t pas voter pour îe même car^didat ; la diversité d'opinwns on d'habitudes qu'ils afficheront influera qoeJqueâMîî iirr la moralité dues uns ou sur eelle des autres. Si le vittage éiùt plus eoismdérable, ai c'était^ par ©xeiap3«, nm efeef-li«u èe ca»t«ci, d'autres Influences pourraient p«rîâer mt corrompre ïe
milieu II suffit souvent d'un prêtre qui a fait scandale, ou d'un notaire qui a ruiné le pays par des fraudes hypocrites, pour que la moralité générale s'en ressente pendant vingt ans. Il suffit aussi quelquefois d'un châtiment exeiçplaire et juste pour raffermir les consciences, pour retenir les adolescents auxquels, de bonne heure, on raconte la vie et la fin du coupable. .
Ainsi se forment, ainsi s'alimentent, ainsi s'apaisent, puis se rallument des foyers d'immoralité où le délit couve avant d'éclater. Il en est qui se rapprochent peu à peu les uns des autres et se rejoignent. Ils sont alors d'autant plus dangereux, et ils finissent par gagner, par tenir et par ravager tout un pays * .
* Je n'ai pas la prétenlion d'avoir épuisé, dans ce chapitre, l'étude de toutes les régions criminelles intéressantes. J'ui tenu à donner des exemples^ et je me suis attaché surtout à des ensembles bien homogènes. Je n'examine ici aucun centre de criminalité industrielle oa ouvrière, pour deux raisons ; 1® j'ai examiné dans un chapitre spécial l'influence des déplacements et de l'éinigration à l'intérieur ; 2** j'aborderai plus tard la criminalité de l'ouvrier. Je m'exposerais donc à des répélitious inutiles. Partout en effet où l'industrie est très développée, la population est composée d'éléments très divers. Voici les chiffres des individus < nés dans un autre département > que Ton trouve dans les régions industrielles : Aisne 78,000; Pas-de-Calais 88,000; Marne 65,000; Nord 115,000; Seine- Inférieure 125 000 ; Loire 210,000; Rhôue 247,000; Seine 1,510,000.