LES ORANGERS CHEZ MOUS
raissent rarement devant les tribunaux : cela est notoire, surtout en France. Le public expliquera ce fait assez volontiers par une prudence héréditaire et par une habileté acquise à tourner savamment la loi. J'en vois aussi la cause dans ce fait que, tout en étant citoyens I d'un grand pays, ils conservent une organisation spéciale, un culte, des rites, des préjugés, diront les uns, des croyances, diront les autres, mais enân des manières de voir et des pratiques qui les rapprochent et les resserrent. Ils se secondent mutuellement, rien de plus jconnu; mais pajr cela môme ils se surveillent, ce qui, pour la moralité légale tout au moins, est efficace.
On peut en dire autant des minorités protestantes de 1 certains de nos départements. Si j'en crois divers magis- I trats, elles paraissent plus régulières que la majorité au « milieu de laquelle elles tiennent à maintenir leur originalité, comme à défendre leur réputation * . Une minorité bien organisée — à moins qu'elle ne se compose exclusivement de conspirateurs ou de gens sans aveu — aura toujours le souci de ne pas se compromettre. Respectant deux lois au lieu d'une, elle aura une double garantie contre les faiblesses de la nature.
Tel n*est pas le cas de la plupart des étrangers qui vivent en France à l'heure où nous sommes. Ils vont d'un chantier de travail dans un autre, d'un atelier dans un autre, uniquement guidés par la préoccupation toute individuelle de gagner de l'argent ou d'échapper à des recherches qui les inquiètent. Au lieu d'avoir deux
* M. le Directeur actuel du personnel au Ministère de la Justice, membre du Gooteil général de la Liozère, me l'affirme pour la popu* lation protestante de oa département. C'est surtout dans Tarrondissement de Florac que les protestants sont agglomérés. Or, voyez plus haut page 37.
centres de ralliement, ils n'en ont plus du tout. Ils ont quitté Tancienne patrie, et ils n*aiment pas encore la nouvelle où leur accroissement prodigieux et les conditions de travail qu'ils acceptent, soulèvent depuis quelque temps contre eux les défiances et même les haines.
Le pays qui les accueille n'est-il pour rien dans cette accumulation d'éléments étrangers d'un caractère nuisible? Il y est pour beaucoup. Qu'est-ce qui attire chez nous depuis vingt-cinq ans tant d'ouvriers de toute nation? Deux choses dont j'aurai à reparler : la diminution de nos naissances et la multiplicité de nos grèves. Les travailleurs nous manquent, et ceux qui nous restent croient trop souvent rencontrer dans l'abstention et dans le chômage un bon moyen d'accroître leurs salaires. Un grand nombre d'industriels sont donc contraints d'employer des étrangers. Voilà les deux causes que tout le monde connaît. Ni l'une ni l'autre ne sont parfaitement honorables : elles accusent un état de malaise économique ou plutôt social et de désordre moral. Or, tout organisme qui se relâche est envahi, nous le savons, par des êtres qui travaillent à le désorganiser plus encore. C*est là une loi physiologique et c'est aussi une loi sociale. Nous ne tarderons pas à en trouver la confirmation dix fois pour une .
Mais la France a aussi ses émigrés. Elle en a de plusieuri sortes. Le Play distinguait trois espèces d'émigration : l'émigration permanente, l'émigration momentanée et l'émigration périodique.
L'émigration permanente de nos nationaux hors de France n*est pas ce qui nous intéresse le plus ; car en supposant que ceux qui nous quittent soient plus enclins ou plus exposés à mal faire que ceux qui nous restent, leur départ allège notre criminalité au lieu de la charger. Il serait à désirer néanmoins que TAngleterre, la Suisse, ritalie, l'Espagne pussent nous édifier sur les crimes et délits commis chez elles par les émigrés français, comme nous les renseignons sur les actes commis chez nous par les leurs. La comparaison ne pourrait manquer d'être instructive. Malheureusement l'étranger ne nous renseigne pas sur ce point. D'autre part, notre propre administration n'a pas encore su nous renseigner nous-mêmes sérieusement sur notre émigration lointaine et sur la part qu'y prennent nos diflférents départements.
Le goût, l'idée familière et l'hahitude de l'émigration exercent-elles une influence heureuse sur une population donnée ? Les Italiens l'affirment, ils prétendent que l'émigration est une soupape par laquelle s'échappent, en activité féconde encore, tous les malaises qui autrement aboutiraient au crime ou au suicide. Cela peut être. J'ajouterai même : cela devrait être. Mais tout dépend de la façon dont l'émigration est désirée, conçue, préparée, exécutée. Il y a eu souvent des émigrants qui partaient en troupe ou en famille * : dans quelque pays
^ Dans un intéressant travail auquel je ne tarderai pas à revenir, M. Lauointa, ancien directeur des affaires crinaiDelles, avait recueilli de ces traditions dans Tarrondissemeut de Sainl-Gaudens, dont il avait dirigé le parquet pendant quatre ans. < Autrefois, dit-il, on s'éloignait par bandes même 1res nombreuses. On a gardé dans plusieurs villages le souvenir de ces départs de 100 et 130 personnes à la fois, il n'eu est plus ainsi depuis quinze à vingt ans. > [Ecrit en 1871.) En constatant ce changement, l'honorable magistrat constatait aussi
FBANGB CRIH. 5
€6 LA. PRANCB GRIMINBLLS
qu'ilft se rendissent, ils conservaient un frein et un soutien. Il y a des émigrants qui préparent leur entreprise et qui la calculent : ceux-là aussi seront préservés, ils seront ménie retrempés par Teffort soutenu et réfléchi qu'ils consacrent à leur dessein. Mais quant aux émigrations tentées au hasard, par coup de tète et pour échapper plus commodément à certaines difïïcultés, elles aggravent le mal au lieu de Talléger.
Laissons ceux de nos émigrés qui s'en vont dans l'une ou Tautre des cinq parties du monde, puisque nous ne pouvons pas les suivre. Considérons un instant l'Algérie, non pas encore comme un prolongement de la patrie française, mais comme un pays d'émigration. Les éléments qui forment « les colons », comme on les appelait encore hier, sont, nous le savons, très nombreux et très divers. On y trouve d'anciens militaires ou d'anciens employés qui y sont restés et y ont fait souche, des employés travaillant à la terre ou dans l'industrie pour le compte des grandes Compagnies, des vignerons du Languedoc ou de la Provence, ruinés par le phylloxéra, et qui sont venus planter de la vigne dans des coteaux à
peu près semblables à ceux de leur pays natal Ce
sont là sans dx)ute les meilleurs. On y trouve aussi des déclassés dont quelques-uns se reclassent et élèvent des familles honnêtes, mais dont beaucoup aussi compromettent de plus d'une manière la renommée du pays neuf.
Les effets de ce mélange sont encore sensibles dans les statistiques. En 1886, la population française de T Algérie a 17 crimes pour 100,000 habitants ^. Les autres
que le caractère moral de r^migration était loin de s^améliorer dans Verrondissement. Voir le Conttmporaim^ novembre 1871.
^ La moyenne d« la France est 11 (Mais Français et ^tiangan
Européens, plu3 éloignés encore de leurs pays primitifs, ont une criminalité de 34^
Un des aspects de cette émigration dans ce qu'elle a de moins recommandable nous est révélé dans Tenquéte française sur l'alcoolisme D'après un rapport spécial du médecin de l'Asile d'aliénés d'Aix (en 1886), presque tous les alcooliques de son asile (26 sur 32 en 1883) sont des individus qui avaient émigré de France en Algérie et que l'Algérie a renvoyés à la métropole. Le savant médecin commente les faits et donne quelques détails sur les antécédents de ces pensionnaires. L'Algérien colon, celui qui plante et qui cultive, est, dit-il, aussi sobre que le Provençal. Mais c'est surtout la population européenne des villes qui s'alcoolise. Si elle le fait, ce n'est pas sous rinfluence du climat qui détourne plutôt de Tusage des liqueurs fortes qu'il n'y pousse : c'est sous l'action de prédispositions antérieures.
Ces prédispositions, M. le directeur de l'Asile d'Aix les qualifie d'héréditaires, et voici la description qu'il en fait. « Beaucoup de candidats à la folie sont, en effet, alors que l'affection ne se traduit encore par aucune affection délirante, vivement sollicités par un besoin irrésistible de voyager, de courir les aventures. Quelques-
résidant eu France, réunis). La moyenne de la population purement française doit être baissée de quelques points.
^ Celle des indigènes n'est que de 19, dans le Compte général; mais M. Tarde, malgré sa grande perspicacité, s'est un peu pressé, je le crains, de louer leur moralité. Il a oublié qu*un très grand nombre d'indigènes, Tivant sur territoire militaire, ne relevaient pas de nos tribunaux ordinaires et ne figuraient par conséquent pas dans les statistiques de la Chancellerie. -^ D'autre part, il convient de remarquer que la criminalité des étrangers fixés en Algérie est moindre que celle des étrangers (pris en bloc) qui résident en France. Il n'est pas difficile de rapprocher ce fait dcd considérations •que j'ai exposées plus haut, pages 62 et 68*
68 LA FRANCE CRIMINBLLB
uns même sont déjà délirants, mais assez maîtres d'eux pour dissimuler leur état maladif, s'expatrient pour échapper aux persécutions croissantes dont ils se croient l'objet, et vont chercher au loin un moyen facile pour réaliser les rêves ambitieux qui hantent leurs cerveaux. Les malheureux, soumis à la double influence de la chaleur et de l'alcoolisme, viennent en Algérie achever leur ruine *. »
Cfette description a été certainement faite d'après nature, sur des sujets soignés dans l'Agile. Mais je crois que dans cette « population européenne des villes où règne l'alcoolisme », il y a aussi bien des émigrés qui, dans leur pays natal, étaient des « candidats » non pas à la folie, mais au délit et à la prison. Si quelques-uns se croyaient persécutés par des ennemis imaginaires,
beaucoup l'étaient en effet par le commissaire de
police ou par l'huissier, par des créanciers exigeants ou par des maîtresses plus exigeantes encore. Ajoutez-y
des incompris, des rêveurs, des naïfs , je suis
très loin de dire que vous aurez là toutes les catégories d'émigrés, à Dieu ne plaise I Mais vous en aurez toute une partie destinée à demeurer longtemps inquiète, maladive, et qui a besoin qu'une ou deux générations vienne réparer l'effet de son incohérence.
Cet effet pourrait être réparé beaucoup plus vite par des émigrants sérieux qui répandraient au dehors notre langue, notre commerce et nos idées et serviraient ainsi indirectement la moralité de la mère-patrie. Sur ce point tout a été dit : je rappelle simplement que si cette pauvreté de notre émigration est un mauvais symptôme, c'est surtout parce qu'elle tient à la faiblesse de notre
*■ Enquête sénatoriale sur l'alcoolisme. Rapport Claude, et annexes, p. 164.
natalité, mal profond sur lequel j'aurai tant à revenir. Mais encore un^ fois, nous ne pouvons pas insister davantage sur notre émigration lointaine et permanente. En savons-nous davantage sur notre émigration momentanée et périodique ?
Le Français qui part à l'étranger y va rarement sans esprit de retour. Beaucoup vont essayer de faire fortune en Egypte, à la Plata, dans TOrient, dans nos diverses colonies et peut-être plus encore en Europe. Certaines traditions leur ouvrent çà et là des métiers où ils réussissent plus que d'autres. Le département du Cantal et surtout l'arrondissement d'Aurillac envoient beaucoup d'émigrés en Espagne. Ces individus y exercent généralement la profession de boulangers et reviennent riches en Auvergne*.
Quelques familles des Basses-Alpes se sont emparées d'une partie considérable du commerce du Mexique. Peu à peu les beaux-pères y appellent les gendres, les oncles y appellent les neveux, les amis y attirent les amis, et ainsi de suite. Les revenus d'un domaine et d'une entreprise peuvent y être très importants : le capital négociable y est très faible, parce que les amateurs sont rares et que les arrivants sont encore pauvres. Celui qui a su en tirer bon parti, aime mieux, quand il se retire, le céder ou le a repasser » à un compatriote, à un camarade d'enfance. C'est ainsi que se forment les cou-
* Renseigaernent recueilli près de M. Amagat, député du Cantal.
70 LA FBAlfCB CRIMINSLLS
ranta. Celui-ci est peut-être restreint parce que la population d'où il part est peu nombreuse ; il a pris néanmoins une importance relative qui mérite d'être remarquée. A part une ou deux exceptions ^, Tensemble est très honorable pour le pays*. Ceux qui partent avec ridée de revenir, au moins une partie de Tannée, au sol natal et d y jouir de Taisance acquise, ceux-là demeurent toujours, en quelque sorte, sous les yeux de leurs compatriotes. Ils savent que de loin Ton apprend vaguement leurs succès, l'accroissement de leur fortune et leurs chances plus ou moins brillantes de retour. S'il en est un qui est soupçonné d'avoir gagné sa fortune moins loyalement que les autres, il est noté. Au-delà des mers, ils* se retrouvent, ils s*entr'aident et ils ont même organisé eatre eux une société de secours et d'assistance. Voilà, je crois, le type d'émigration temporaire le plus favorable à la moralité d'une région.
U ne faut pas se dissimuler que ce type peut être altéré de plus d'une manière. Là où M. Lacointa l'avait observé, dans la Haute-Garonne, il y avait des insuccès. « La plupart rentrent en France, en bonne partie sans ressources, malades souvent, quelques-uns avec des économies notables, certains avec une fortune ^. » Puis les enrichis ne donnent pas toujours non plus bon exemple. Mais c'est ainsi, à tout prendre, dans les industries mêmes qui n'exigent aucune expatriation. Ea somme l'émigration momentanée est une des formes les
* Qui datent de Texpédition du Mexiqae et qui avaient emprunté quelque chose au caractère si suspect de notre intervention politique. — Je parle ici d'après des renseignements précis et per~ sonnels.
* C'est tout particulièrement l'arrondissement de Barcelonnette.
* Article cHC
LES FKAlfÇAIS BOKS DK CHBZ BtTS 71
pins satisfaisantes de Fesprit d*iDÎ^atîye et de Taethrité commerciale et indnstrieUe.
L'émigration périodique (il est superflu d*expliqner le mot) s'accompHt surtout dans Tintérieur du pays, et, au premier abord, elle peut passer pour plus favorable encore à la moralité des gens que l'émigration lointaine et momentanée *. En principe, quelle en est la raison d*étre et quel en est lô but? En certaines saisons de Tannée, des individus vont louer leur travail dans des parties du territoire où ils trouveront une occupation rémunératrice. Puis ils reviennent chez eux, quand la saison interrompt leur travail spécial, tel que celui de maçon. Ils placent leurs économies , réparent leur maison , agrandissent leur champ, se hâtent d'achever la besogne locale qui les attendait ; puis ils repartent.
Rien n'atteste plus le désir de traTailler sans relâche, de ne perdre aucun jour de l'année, aucun moment de l'existence, et il ne faut pas s'étonner si les habitants des sols pauvres qui ont pratiqué les premiers ce mode de travail double et alternatif ont en pendant longtemps une excellente réputation.
Mais il faut déjà distinguer deux variétés d'émigration périodique, Tune à destination fixe l'autre à destination variable. La première enrégimente les travailleurs dans une industrie déterminée, les ramène chaque année dans les mômes milieux. Elle a chance de les mettre en rapports avec les mêmes patrons ou les mêmes chefs, dont
* II y a aussi ce qa^on pent «pipeXer l'éniigrvHoH p«niiaiinnte à l'intérieur. Elle se compose de ceux que les mariages, les déplacements de fonctions, fétat miHtaira, les oécessités àe» professions font aller d'un lien dans un aaira. Mais presqwe \Ofm caiix-)à reprennent racine et s^'implantent de nouTeeu dans us nilieu auqiiel ils sont obligés de s^accommoder.
72 LA FKANCB CRIMINELLE
restime leur est nécessaire. Elle les plie au respect des mêmes conventions, les soumet enfin au joug de Thabitude ; ils calculent plus exactement leur départ et leur retour; ils ensroient plus régulièrement leurs économies chez eux. Tels ont été pendant de longues années les ouvriers limousins : tels sont encore un certain nombre d'entre eux *.
L'émigration à destination variable a, le nom seul l'indique, quelque chose de plus irrégulier et, par cela même de plus périlleux. Remouleurs, colporteurs, étameurs, grillageurs, raccommodeurs de parapluies, vanniers. . . ils se laissent guider par la demande du travail et par leurs gains, comme un chasseur par le gibier. Leur retour n'est pas beaucoup plus assuré que leur itinéraire. L'importance de leur bénéfice est très variable ; on peut en dire autant de l'emploi qu'ils en font.
Le travail tout spécial que j'ai déjà cité * sur l'arrondissement de Saint-Gaudens nous donne à ce sujet des détails précieux, recueillis patiemment sur place avec les documents des archives locales et du greffe. En 1866, l'arrondissement qui avait 136,215 habitants comptait 7,395 émigrants. Ils se subdivisaient ainsi : émigration à l'étranger, 1,612 ; émigration permanente en France, 1,670 ; émigration périodique en France, 4,113.
Ces derniers, comme on va le voir tout à l'heure, voyageaient très loin : ceux qui colportaient des livres
*■ Surtout ceux qui s'ea vont travailler dans des localités de province où s'est établi un parent, un compatriote chez lequel ils ne viennent périodiquement que sur appel et avec du travail assuré. J'en vois en ce moment même de semblables dans un village de l'Yonne. Un limousin s'y est établi depuis quelques années : deux ou trois maçons de la Creuse viennent Taider à chaque printemps. On les appelle ici aussi les hirondelles.
* Voyez plus haut page 65, note.
s'en allaient volontiers jusqu'en Allemagne. Tout n'était pas à blâmer^ tant s'en faut, dans ces essais qui demandaient quelque esprit d'initiative. Les colporteurs gagnaient en neuf mois, depuis 200 ou 400 francs jusqu'à 2,500, selon leur habileté et selon leur chance. Revenus au pays d'origine, ils employaient généralement leurs économies en acquisitions de terres, ce qui explique la valeur considérable où le sol était arrivé dans quelques parties de Tarrondissemeut. En une seule année , ils avaient envoyé plus de 100,000 francs par la poste (sans compter ce qui parvenait par d'autres voies). « Mais, ajoute le distingué magistrat, la patrie locale ne retire de ces émigrations qu'un avantage exclusivement pécuniaire. »
Voyons, en effet, la situation faite à ceux qui restent aussi bien qu'à ceux qui voyagent. Rarement la famille part tout entière. La mère reste au logis, souvent avec le fils aîné. Le mari s'habitue à ne voir sa femme que trois mois par an. Les devoirs de fidélité conjugale risquent fort de souffrir des deux côtés. Alors même que le divorce n'était pas rétabli par la loi, les débats judiciaires l'ont, parait-il, prouvé plus d'une fois au tribunal de Saint-Gaudens.
On a vu aussi des parents confier à un ami, à un voisin, de jeunes enfants, des filles de dix à douze ans pour leur faire faire l'apprentissage de ce négoce ambulant. De là des abus graves. « Tous les ans il y avait des plaintes au parquet de Saint-Gaudens au sujet d'enfants abandonnés ou égarés. » Les accidents n'arrêtèrent pas l'entraînement qui ne tarda pas être excessif. Les habitants des parties les plus montagneuses avaient émigré les premiers. Les autres n'avaient pas les mêmes motifs pour prendre ce parti. Le pays pouvait être exploité : on
7i LA VRAKCB CRIBaNBIXK
j tronTaît des chutes d'eau puissantes qui eussent pa alimenter des industries. Mais Texemple des négociantsvoyageurs était devenu contagieux. « La perspeetiva d'une vie de libre locomotion et de gain supposé plo» facile, de vagues illusions ont entraîné bien des gens : ils ont marché sur les traces d*un père, d'un parent, d*ùn ami, d'un voisin. Tel village a voulu suivi;e la voie adoptée par tel autre, et, séduit par les avantages, les yeux fermés sur les inconvénients et les écueils, on s'est avancé jusqu'à l'état de choses actuel. »
Cet état de choses, étudié à l'époque que nous avons dite, révélait un assez grand nombre de délits commis par ces émigrés : colportage de livres non autorisés et de gravures défendues , tromperies sur la marchandise, souvent même violences et coups. Du V"^ janvier 1831 au !«*• juillet 1867, il avait été envoyé à Saint-Gaudens 14,791 bulletins concernant 12,125 de ses originaires. M. Lacointa eut la patience de faire dépouiller sous sa direction tous ces bulletins. Ils lui permirent d'arrêter le nombre des condamnations prononcées pendant ces trente -sept années en dehors de l'arrondissement de Saint-Gaudens contre des gens de cet arrondissement,.
Le mouvement ascensionnel est assez remarquable»
De 18:n à 1836, le chiffre annuel varie de 41 à 68.
De 1836 à 1838, il dépasse 100.
De 1n38 à 1842, il retombe au-dessous de 100; mais il remonte presque aussitôt-: en 1849 il atteint 200.
De 1850 à 1856, il dépasse toujours 250 et tend quelquefois à se rapprocher de !300. Il est à 290 en 1864.
Au total, il y avait eu 6,104 condamnations. Il en avait été prononcé : 810 à Toulouse, 587 à Bordeaux, 322 à Paris, 115 à Pau, d4 à Lyon, 84 à Alger, 78 à Montpellier. Le reste était disséminé dans presque tous
les tribunaux de France. « Sur 370 arrondissements, il n*y en avait que 24 où des condamnations n'eussent pas été prononcées contre des originaires de ^arrondissement de Saint- Gaudenâ. »
Cette curieuse monographie mériterait de servir de modèle : les études qui seraient faites ailleurs sur le même plan nous apprendraient bien des choses. Celle-ci peut suffire à nous éclairer ; d'autant plus que le département de la Haute-Garonne n'est pas un de ceux dont la criminalité soit exceptionnelle. Il est surtout bien placé (le 23») dans le tableau .qui comprend la criminalité externe. Les délits de ses émigrants n'ont cependant pas dû diminuer, si j'en juge par les arrestations opérées dans la Seine. De 1831 à 1866, on vient de le voir, l'arrondissement de Saint-Gaudens avait eu en tout 322 individus condamnés à Paris, c*était à peu près 9 par an. En 1886, les quatre arrondissements de la Haute- Garonne avaient à leur compte 110 arrestations dans la Seine, soit très probablement le quart ou 25 pour l'arrondissement de Saint-Gaudens. Ces arrestations ne sont pas toutes suivies de condamnations sans doute. Mais enfin ces chiffres permettent de dire que si la Haute- Garonne occupe aujourd'hui le rang favorable que lui assigne la nouvelle statistique , c'est beaucoup moins parce qu'elle-même a gagné que parce que les autres ont perdu. L'exemple que. l'un de ses arrondissements vient de nous fournir a donc une portée impossible à méconnaître.
En effet, pour ce qui est de l'émigration périodique â destination variable et de son influence sur la moralité, il ne manque point de départements où les magistrats qui auraient l'esprit de recherche de M. Lacointa pour^ raient faire les mêmes observations. Le Président du
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Conseil général de la Corrèze ^ me dit que son département se plaint beaucoup de Témigration de ses habitants. Il n'est pas rare, m'affirme-t-il, de voir des gens partir le lendemain même de leur mariage pour reprendre leur petit négoce ambulant. La femme reste au pays pour garder la maison nouvellement achetée ou diriger la modeste exploitation'. Le mari rapporte des économies sans doute ; mais on le verra aussi quelquefois rapporter une santé honteusement compromise. Ces détails concordent bien avec cet autre jugement que je relève dans une lettre écrite de Murols, par Saint -Nectaire (Puy-de- Dôme) par le correspondant d*un Recueil spécial*. Tous ces hommes qu'on appelle ici des colleurs, là des rouleurs. . . sont « amis du plaisir, cupides et d'une moralité douteuse ».
Il est clair, en effet, que dans cette émigration périodique à destination variable, la périodicité devient de plus en plus incertaine, la destination aussi. La limite du vagabondage est aisément franchie, et, alors même qu'elle ne Test pas, les délits se multiplient très vite. On passe devant des propriétés qui sont celles de gens inconnus ; on rencontre des personnes, femmes, filles ou enfants, qu'on ne reverra pas, se dit-on, et dont on ne craint pas les familles. On ne redoute pas non plus d'avoir à rougir devant les siens. Il suffit qu'on ne voie autour de soi aucun visage familier pour que, par instants, l'on s'imagine transporté dans une sorte d'état de nature ; c'est une invitation d'abord au sans-géne, puis aux jouissances faciles, puis à celles que la conscience
* M. R. Calary, président de chambre à la Cour d'appel de Paris.
* V. la Réformt sociale du 15 août 1883.
avait réprouvées jusqu'alors, enfin à celles-là même que la loi punit.
Or, il paraît bien certain que ces caractères d'indépendance et de mobilité aberrante ont dû s'aggraver dans rémigration intérieure de nos populations. La criminalité externe de certains départements où la population sédentaireest bonne, ne peut s'expliquer autrement.
J'ai déjà cité l'exemple de la Bretagne et particulièrement celui des Côtes-du-Nord. J'ai fait ressortir l'énorme différence qui, selon les chiffres de la statistique, sépare la moralité de ces hommes là chez eux et leur moralité hors de chez eux. Les Bretons se répandent un peu partout dans la région qui les sépare de Paris. On en trouve -beaucoup en Normandie et dans l'Anjou, . beaucoup à Paris où ils se disséminent. Rarement on les trouve en masses compactes. Ils vont là où le travail les appelle, occupés les uns à l'industrie, les autres aux travaux des champs, les filles se plaçant en grand nombre comme domestiques. N'est-ce pas cette séparation d'avec la famille et d*avec la race, qui tarit en eux la sève, l'aigrit ou la corrompt?
Parmi les départements que la criminalité externe fait le plus baisser, se trouve la Sarthe. Comparons-la au département voisin, la Mayenne, a La Mayenne, nous apprend M. Baudrillart * , n'a pas assez de travailleurs. 11 lui a fallu faire appel à l'immigration, et les Bretons sont venus remplir ses vides dans des proportions considérables. On en trouve un grand nombre qui sont placés dans les fermes, et même on assure que les trois quarts des domestiques sont Bretons dans plusieurs communes de l'ouest du département. » Dans la Sarthe, le
* Baudrilla-rt. Les Populations agricoles de la France, tome II, p. 45-49.
78 LA FRAKCB CRIBnMELLB
nombre des immigrants est insignifiante « Il y avait un peu plus d'émigrants, mais passagers. On calculait que chaque année environ 4,760 journaliers et 3,514 femmes allaient chercher du travail hors du département. » Voilà les différences constatées dans l'état social. Voyons comment elles se traduisent tout de suite dans la criminalité. Pour la criminalité intérieure, les deux départements sont placés à peu de distance Tun de Tautre, et tous les deux ont une moyenne sensiblement meilleure que la moyenne de la France (381 et 398 au lieu de 517). Mais dans la statistique qui comprend les crimes et délits commis au dehors, la Sarthe baisse de 34 rangs au-dessous de sa voisine et se classe dans les départements les plus mauvais. A quoi l'attribuer, sinon à cette émigration temporaire dont témoigne M. Baudrillart? Et comment croire que ces habitudes n'influent pas sur le sort de ceux qui s'en vont plus loin, à Paris, par exemple ? Au calcul des arrestations opérées dans le département de la Seine, la Sarthe compte environ de 100 à 115 arre>tations de plus que la Mayenne.
Parmi les départements qui perdent, comme la Sarthe, au calcul de la criminalité externe, j'ai cité plus haut la Haute-Saône et — quoique restant encore à un rang plus honorable, — la Nièvre et la Creuse. Mais ces départements nous amènent à étudier un autre mode d'émigration tour à tour temporaire, périodique ou définitive, je veux dire l'émigration ouvrière à Paris. Là, nous allons trouver une aggravation évidente et capable de nous expliquer en grande partie les progrès de la criminalité française.
* Baudrillart. Les Populations agricoles de la France ^ tome II, p. 28.
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Le département qui mérite de servir ici de type, c*est le département de la Creuse. Non seulement tout le monde le connaît pour fournir à la capitale le plus grand nombre de ses niaçons , mais les statistiques de la Chancellerie se sont occupées de lui de bonne heure, ce qui nous permet certaines comparaisons plus difûciles à faire avec les autres.
En eôet, dans le Compte général de 1834, je lis ce qui suit : « Depuis 1828, année dans laquelle on a commencé à indiquer le domicile des accusés, jusqu'en 1834, le nombre des accusés appartenant à la Creuse par la naissance et le domicile, et qui ont été jugés ailleurs, est au nombre des accusés jugés dans le département, comme 105 est à 100, tandis que cette proportion, calculée pour toute la France, n'est que de 25 0/0. En réunissant les accusés de la Creuse, dans quelque lieu qu'ils aient été jugés, ce département a eu, terme moyen, chaque année, de 1828 à 1834, 1 accusé sur 6,4*73 . Il passe du P"" au 12^ rang, à peu près. »
Eh bien ! nous pouvons mesurer le chemin parcouru par la Creuse et par la moralité de ses émigrants. Dans ies dix dernières années, avec ce calcul de la criminalité externe qui nous est maintenant familier, elle descend, nous l'avons vu, du 3® rang au 47®.
Les hommes de la Creuse forment, en effet, la partie la plus importante de cet effectif mobile qui vient travailler aux constructions parisiennes. Il est nécessaire de dire quelques mots du passé et du présent de ce personnel.
Le Président actuel de la Chambre syndicale des Entrepreneurs * Testime à environ 45,000. C'est là le chiffre de ceux que les entrepreneurs de la Chambre syndicale emploient et paient chaque année. Les déposants qui ont été entendus dans TEnquéte parlementaire de 1884 donnent des nombres bien plus élevés, tant pour Tensemble que pour les diverses catégories*. J'en conclus qu'il y a une différence assez sensible entre ceux qui ont du travail et ceux qui en attendent, ou qui en refusent momentanément. M. Barberet, le chef si compétent du Bureau du Travail au Ministère de l'Intérieur, disait dans cette même Enquête ^ : « Pendant la période de grande activité, il est venu à Paris 100,000 ouvriers des différentes spécialités du bâtiment. » Cela doit être : on n'a qu'à supposer (rien n'est plus probable), que chacune de ces 45,000 unités a eu successivement plusieurs visages et que le nombre des journées inoccupées a dû grandir au moins autant que celui des journées lucratives et bien remplies.
Le plus grand changement qui soit survenu dans ce monde ouvrier, c'est que beaucoup ont cessé de s'en aller périodiquement dans leur pays d'origine. Sous l'Empire, me dit M. le Président de la Chambre syndicale, il y avait beaucoup de travaux, mais réguliers et avec une interruption pendant l'hiver. Les bureaux de poste des quartiers Maubert et de l'Hôtel- de- Ville ne
* L'honorable M. Moset , officier de la Légion d'honneur. M. Moset a bien voulu me d )nner des renaeignements et même des documents écrits. Je suis heureux de pouvoir m'en servir et de l'en remercier.
- La Chambre syndicale donne pour les tailleurs de pierre 9,500. Les délégués qui ont déposé dans Tenquâte disaient avoir été de 12 à 18,000. (V. Procès-verbaux de l'enquête, p. 15.)
' Séance du 8 mars 1884.
pouvaient suffire, certains jours, aux envois d'argent qu'ils avaient à faire pour la Marche et le Limousin. Dans TEnquéte de 1884, les patrons citent, à chaque instant, des ouvriers d'Auvergne et du Limousin, qui emportaient chez eux 600 ou 800 francs d'économies au bout de la saison. Ces hommes étaient réglés dans toutes leurs habitudes : ils se contentaient de la paye mensuelle : ils avaient confiance dans les patrons qui les employaient, et ils les consultaient même volontiers sur leurs affaires personnelles.
C*est à partir de 1865 *, que les habitudes dépensières de quelques-uns de ces ouvriers ont commencé. On a pu le reconnaître à ce signe, que, malgré l'augmentation constante de leurs salaires', ils se sont mis dès lors à demander des à-compte tout le long du mois et dans de grandes proportions : le crédit leur devenait plus difficile.
C'est surtout depuis 1871, que leur confiance dans les patrons s'est refroidie: elle a fait place, non pas préci-
^ Je rappelle que j^ai recueilli ces détails sous la dictée même de M. Moset.
* Prix moyen de la main-d'œuvre à Paris pour les ouvriers de la construction du bâtiment :
Sombre 1816 1850 1860 1871 1878 1881
ipitroxinatir 1845. k à il à à à
des OQTriers. 1850. 1360. 1870. 1877. 1880. 1883.
500 Terrassiers 2,75 3,00 3,50 4,00 4,25 5,00 5,C0
500 Tailleurs de pierre, ravaleurs 5,50 6,25 6,75 8,00 9.00 10,00 12.50
9,000 Tailleurs de pierre 3,75 4,-25 4,75 5,50 6,00 7.00 7.50
7,500 Maçons 3,75 4,25 4,75 5,50 6,00 7,00 7.50
500 Briqueteurs 4,00 4,50 5,00 5,75 6,50 7.50 8,00
8,500 Limousins 3,00 3,75 4,00 4.50 5,25 5.75 6,25
1,500 Bardeurs 2,75 3.00 3,50 4,00 4,75 5,25 5,75
17,000 Garçons maçons et ma-
• nœuvres 2,20 2,40 3,00 3,50 4,25 4,50 4,75
45,0C0 environ.
(Document communiqué par M, Moset,)
FRANQE CRIM. 6
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séittent à la hame, mais à une ôspèce d'hostilité jalouse et prévenue.
C^est enûn à partir de 1874, que leur tendance à rester à Paris indéfiniment s*est accentuée. Certaines causes accidentelles ou imprévues sont venues encourager ce mouvement. c< Les hivers de 1880 à 1883 n'ont pas été froids * ; les travaux du bâtiment n'ont pas été arrêtés, de sorte que les ouvriers du Limousin, au lieu de retourner chez eux, selon leurs habitudes, du mois de décembre au mois de mars, pour y placer leurs économies et se livrer à des travaux agricoles, sont restés à Paris, y ont même fait venir leurs familles. Il en est résulté une augmentation du nombre des chômeurs, qui a donné plus d'intensité à la crise. »
Cette crise qu'on a appelée la crise du bâtiment et qui, selon l'expression du Préfet de Police, n'était qu'un simple ralentissement de certaines industries parisiennes, date de la fin de 1N82*. On peut dire, en 1889, qu'elle dure toujours. Néanmoins il y a eu relativement peu de départs, et les arrivées n'ont guère cessé ^. Les gens s'étaient initiés à cette vie de Paris où les plus industrieux se flattent toujours de trouver une occupation ou un métier quelconque. Au 16 février 1884, le syndicat des tailleurs de pierre disait bien que 6,000 de ses ouvriers avaient, depuis un an ou dix-huit mois, quitté Paris pour
* C'est ici M. Barberet qui parle. Enquête de 1884. Séance du 8 mars.
' C'est dans le courant de 1882 que le Crédit foncier avait prSté la plus grosse somme (179 millions) pour les couslructious de Paris.
• • Nous aTons fait tous nos efforts (depuis la crise) pour empêcher les limousinants de venir; ils viennent quand même ■ [Déposillon du délégué de TUnioa syndicale des maîtres compaguonï appareill«ars, i5 mars 1884J.
LKS F&AlCÇjltS HOKS BK CHfCZ EUX S3
reitourner dans le centre de la France et principalement dans la Nièvre. Ceux-là étaient les plus sages. Mais il en restait au moins autant, sur lesquels 2,000 seulement travaillaient. « Autrefois, ajoutait le délégué, il y avait "700 ouvriers faisant campagne contre 300 ouvriers sédentaires ; aujourd'hui, c'est 700 ouvriers sédentaires contre 300 faisant campagne. » Que ce mot de « sédentaire » ne nous fasse point illusion. Ceux auxquels on l'applique ici mériteraient plutôt d'être appelés des gens définitivement expatriés, se résignant à des intervalles trop certains de chômage et à une existence d'expédients. Ecoutons l'un d'eux * : « Je désire dire ceci : il y a à Paris des ouvriers qui ne sont pas mariés et qui certainement ne le quitteront pas, quoi qu'il arrive : ils préfèrent souffrir à s'en aller. Je suis de ceux-là.
» — Pour quelle raison ?
» — Parce qu'ils ont leurs habitudes à Paris et qu'ils n'ont plus d'attaches au pays. »
Leurs habitudes ! Assurément chacun prend les siennes, les uns de bonnes, les autres de mauvaises. Celui qui faisait cette déclaration est devenu à peu près célèbre dans les grèves, et il a dû récemment être candidat anarchiste dans quelque élection parisienne.
Eq 1884 néanmoins, le bruit même que fit l'opinion publique et les doléances entendues dans l'Enquête parlementaire, décidèrent un grand nombre d'ouvriers à quitter Paris. On s'en aperçut : le nombre des arr estations opérées dans le département de la Seine baissa aussitôt de 10,000. Et cependant la criminalité générale de la France ne diminua pas, loin de là *. Bon nombre d'hommes disposés à mal faire et beaucoup de délinquants
* Enquête riiée; séance du 16 février.
* Elle moQta de 518 à 536 par 100,000 habitants.
M LA FRAKGB CRIMINELLE
ehangèrent de place, voilà tout. Mais le nombre des arrestations de la capitale et de sa banlieue se reprit Tite à augmenter Tannée suivante. Prenons d'ailleurs ^elques-uns des départements d'où partent pour Paris le plus grand nombre de ces ouvriers qui ont cessé peu à peu de revenir périodiquement dans leurs foyers pendant rhiver. Comparons le chiffre de leurs originaires arrêtés dans la Seine en 1860 et en 1886. Toutes les observations qui précèdent vont trouver ici leur vérification dans les conséquences visibles des faits signalés.
D'une époque à l'autre, en vingt-cinq ans, le chijffre de ces arrestations annuelles s'est élevé : pour la Nièvre, de 209 à 329;. pour la Haute-Saône*, de 196 à 318; pour le Calvados, de 182 à 397 ; pour la Seine-Inférieure, de 304 à 1,057 ; pour le Pas-de-Calais, de 248 à 511 ; pour les Vosges, de 98 à 371 ; pour la Haute- Vienne, de 78 à 268.; pour la Creuse, de 172 à 543.
Chose remarquable, pour les départements qui fournissent Paris d'industries plus stables et plus fixes, moins exposées aux crises et aux chômages, les chiffres des arrestations de leurs originaires ont beaucoup moins varié : ils ont même diminué pour le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire.
Nous aurons à revenir sur ces faits : nous aurons surtout à examiner les habitudes nouvelles de ceux qu'ils mettent en cause, quand nous traiterons spécialement de la criminalité de l'ouvrier. Mais en attendant, ces chiffres nous posent quelques problèmes sur la moralité native ou acquise de certaines régions, sur le rôle des grands centres et sur celui de la capitale. Voyons ce que sont ces problèmes et comment ils peuvent être résolus.
* Qui envoie à Paris beaucoup de tailleurs de pierre, ainsi que la Nièvre, le Pas-de-Calais, le Calvados.
Ces déplacements de populations, ces contacts réitérés et renouvelés font que, quand on étudie la moralité d'une région hors de chez elle ou chez elle, on a presque toujours à se poser les questions suivantes :
Telle région donnée est-elle de celles où les étrangers apportent avec eux le mal ? Est-elle de celles où ils le trouvent et le contractent ?
En second lieu, cette région est-elle de celles où il fait bon demeurer si Ton veut rester plus sûrement un honnête homme? Est-elle de celles qu'il est périlleux d'abandonner?
On se rappelle les deux exemples si saillants que nous n'avons pu nous empêcher de noter au passage : le Corse gagne à sortir de son île ; le Breton des Côtes-du-Nord perd à quitter son département. Ces deux exemples pourraient suffire pour faire comprendre l'intérêt du problème et la méthode par laquelle on peut la résoudre, toutes les fois qu'on s'attache à une région. Mais ici quelques rapprochements sont nécessaires.
La première des deux questions que nous venons de poser a son analogue dans l'ordre physiologique et médical. A une séance du Comité consultatif d'hygiène publique de France', M. le professeur Brouardel jugeait les récriminations de certaines villes où avaient éclaté des épidémies de fièvre typhoïde. Ces villes accusaient les jeunes soldats de leur avoir apporté la maladie. Les médecins militaires répliquaient que leurs jeunes gens
* Eu novembre 1888.
avaient été victimes de Tinsalubrité de la ville, du mauvais état de ses casernes, etc. C'est aux médecins militaires que le savant doyen de la Faculté de médecine de Paris donnait raison. Telle ville, disait-il, réalise un ensemble de conditions de température et d'hjgiène favorables à Téclosion de la fièvre typhoïde, mais auxquelles le plus grand nombre de ses habitants s'est peu à peu acclimaté. Qu'on y importe tout à coup un groupe de jeunes gens soustraits jusqu'alors à de telles influences, de quelque endroit qu'ils arrivent, ils sont tous plus ou moins sensibles à la fièvre typho'ide. Tous, selon la diversité de leurs tempéraments et la diversité de leurs habitudes, seront en danger de la contracter. Beaucoup deviendront malades, et alors éclatera une épidémie où il semblera que ce soient les victimes qui ont été les importateurs du fléau. L'apparence sera trompeuse. La comparaison des deux statistiques, civile et militaire, montre en effet que la mortalité pour fièvre typhoïde suit la même courbe dans les deux populations, mais que l'aptitude de la population militaire à contracter la maladie est cinq ou six fois plus grande, à cause des raisons d'âge et de non acclimatement indiquées plus haut.
Changez quelques mots. Au lieu de fièvre typhoïde, mettez penchant au vol et à l'escroquerie ; au lieu de tempérament physique mettez habitudes morales et réserves consolidées par l'éducation ; vous pourrez appliquer le même raisonnement aux foyers de contagion morale que les déplacements de population créent en France.
Parmi ceux qui arrivent pour la première fois dans un centre quelconque, il en est qui viennent avec de bonnes dispositions et dans des vues honorables, il en est qui viennent surtout pour gagner de l'argent d'une manière
on de Tautre et pour s'amuser. Les uns et les autres se font toujours du milieu qui les attire une idée que leur imagination exagère. Aussi leurs premiers efforts et leurs premières prétentions, en quelque sens que ce soit, sontelles généralement empreintes d*un zèle immodéré ou d'une certaine gaucherie. Dans la sphère du délit, qui seule doit nous retenir, ces nouveaux venus sont imprudents, ou ils cèdent à une émulation fâcheuse, ou ils s'y prennent mal, ou ils se laissent aller malgré eux à un ontraînement qu'ils croient irrésistible. Ils pajent pour les autres, jusqu'à ce qu'ils deviennent, à l'exemple des anciens, plus circonspects, mais non moins dépravés et non moins dangereux.
Cela est surtout vrai pour les grandes villes. A com- / bien d'influences de toute sorte leur population sédentaire n'est-elle pas acclimatée? Tant de poisons divers lui ont été inoculés continuellement et à petites doses, qu'une bonne partie des siens est vaccinée contre toute une variété assez riche d'épidémies. Ceux qu'on lui envoie prennent le mal à Tétat aigu, et un grand nombre succombe. Une famille de sept ou huit enfants, par oxemple, envoie sa fille à Marseille, à Ljon ou à Paris. La jeune fille est naïve, sans expérience, et elle sent déjà les tentations de la jeunesse qui éclateront subitement aa contact de ce luxe inconnu. Elle cède, et on l'inscrit au passif de sa région natale, tandis que ceux qui l'ont perdue vivent en paix avec la police et avec le code.
C'est ainsi que les Marseillais se plaignent des Italiens, les habitants de l'Hérault des Espagnols, les Normands des Bretons, et ainsi de suite. C'est ce qui fait qu'une statistique parfaite ou, pour mieux dire, idéale, fondrait onsomble, s'il était possible, la criminalité interne et la
criminalité externe de chaque département ; car chacun d'eux mérite, au fond, d'être jugé par Tune et par Tautre.
C'est surtout pour Paris que le problème est intéressant. Il se fait continuellement dans toute la France un échange de délinquants comme il s'y fait un échange de marchandises. Mais nulle ville n'attire à elle autant d'hommes et autant de produits nés ailleurs que Paris . Au dénombrement de 1886, notre capitale n'avait que 36 0/0 de ses habitants qui fussent nés dans ses murs ; près des deux tiers, lui venaient du dehors. Sur 42,000 individus qu'on arrête dans la Seine, 14,000 en sont originaires ; le reste vient de l'étranger et surtout des départements. Comment ces hommes y arrivent-ils? Qu'y deviennent-ils? Je veux dire : comment vont-ils au-devant des influences qui les entraînent au délit? Comment y succombent -ils ?
D'abord il vient à Paris plus de travailleurs qu'il n'en faut. Là où il en faut mille, il en arrive deux mille. La chose est inévitable. Les denrées attendent généralement qu'on les demande : car les producteurs ne tiennent pas à ce que leurs marchandises restent trop longtemps sans preneurs. Mais les hommes n'ont pas pour leurs propres personnes une réserve ou une attention aussi prudente. Une famille envoie souvent son fils ou sa fille avec plus de légèreté qu'elle ne s'en permettrait pour aventurer un tonneau de vin ou une corbeille de fruits. Ceux qui disposent librement d'eux-mêmes ne prennent pas non plus
LBS PARISIENS 89
la peine de se renseigner. Les bourses du travail, si elles étaient organisées et si elles se préservaient de la politique, pourraient atténuer la portée du mal. C'en est bien un en effet; car Thomme inoccupé dans la grande cité connaît immédiatement Ten nui, la privation, si sa poche est vide, le plaisir, s'il a encore quelque chose de ses frais de route ; dans les deux cas, il est tenté de mal faire ou risque d'être pris à quelque piège. Cette tentation ou ces pièges sont d'autant plus à craindre qu'il trouve ici plus qu'ailleurs des gens qui s'amusent ou sont censés s'amuser, en tout temps ; il y trouve aussi des individus fort habiles à suppléer par toutes sortes de moyens au produit absent du travail honnête. Les uns et les autres aiment à s'associer de plus naïfs qu'eux, et ils font aisément école.
Il y a une seconde catégorie d'arrivants plus exposés encore. Ce sont ceux qui viennent à Paris pour se faire oublier, pour oublier eux-mêmes ce qu'ils ont fait de répréhensible ou ce qui leur est arrivé de honteux. On se croit plus caché et plus inconnu dans une grande foule que dans l'intérieur d'une forêt. Sans doute, on ne renouvelle point facilement le fond de sa personne, son tempérament, son caractère; mais toute cette partie superficielle de sa personnalité qu'on doit à la fréquentation des autres, au milieu, à la profession, aux influences reçues ou exercées, à la résistance, à la lutte, à l'amitié, tout cela tombe avec le temps ; de nouveaux frottements, de nouvelles réactions, de nouveaux efforts, de nouvelles habitudes les remplacent et forment comme une écorce nouvelle à laquelle Toeil se trompe. Les individus qui ont à cacher quelque chose d'eux-mêmes et de leur passé le sentent bien ; ils appellent cela changer de peau. C'est pourquoi ils accourent si volontiers à la
grande cohue parisienne, quand ils n*émigrent pas au loin.
Ce moyen peut réussir à ceux qui n*ont péché que par accident. Encore arrive-t-il à plus d'un que la tentation à laquelle il avait succombé ailleurs se renouvelle . Elle le trouve alors oublieux de sa faute passée, dégagé de ses remords et de sa honte, tout prêt à s'imaginer qu'il saura être cette fois plus circonspect, plus habile et, comme il ne craint pas de le dire, « plus heureux » que jadis. Souvent aussi Toubli préservateur dans lequel il avait réussi à s'envelopper est percé par l'indiscrétion ou la méchanceté des autres, par sa propre imprudence et enfin, il faut bien le dire, par cette espèce de fatalité à laquelle on doit toujours s'attendre et qu'on devrait toujours prévoir quand on a fait quoi que ce soit d'irrégulier. Il voudra s'associer à quelqu'un, se faire nommer à un emploi, marier son fils ou sa fille, se marier lui-même. Il sera obligé de donner son nom véritable, d'indiquer son origine, de produire un extrait de son casier judiciaire ou de fournir des références. Un ancien compatriote, une ancienne victime ou un complice le reconnaîtront, le dénonceront, le poursuivront par le chantage. Voilà un homme désemparé ; l'idée du suicide ou celle du crime ne tarderont pas à l'obséder de nouveau.
Il j a une troisième catégorie qui se mêle à ceux que je viens de dire et ne contribue pas pour peu à les perdre ; c'est celle des hommes et des femmes qui viennent à Paris expressément pour mal faire et pour y exercer une industrie coupable. Si Ton peut dire des travailleurs même de bonne volonté qu'il en vient à Paris plus qu'il n'en faut, que ne doit-on pas dire de ce personnel ,. masculin ou féminin ? Les uns et les autres voient la capitale si grande qu'ils slmaginemt, eux aussi.
LKS PARISIBNS 91
trouver tout de suite un emploi lucratif et sûr, ceux-ci de leurs talents, celles-là de leurs charmes, les autres de leur audace et de leurs roueries. J'ai montré ailleurs comment Paris est le rendez-vous de vicieux et de malfaiteurs de toute nation, habiles à se rencontrer, à se reconnaître, à se quitter, à se retrouver de nouveau. Ils savent que nulle part il n'y a plus de gens riches, plus de gens répandant l'argent ou par charité ou par négligence, ou par ostentation ou par bêtise, plus d'oisifs, plus de voyageurs ignorants ou crédules ou embarrassés de leur personne. Ils savent que nulle part il n'est plus facile de partir et d'arriver, de circuler, de se déguiser, de se donner pour ce que l'on n'est pas, de se mêler à des groupes qui vous accueillent sans vous demander d'où vous venez, où vous allez et ce que vous voulez.
Voilà dqjà bien des recrues pour ce qu'on appelle avec tant de raison l'armée du mal. 11 faut y ajouter encore ceux qui sont venus à Paris sans imprudence et sans mauvaises intentions, mais qui y sont tout simplement séduits et corrompus par le plaisir. Ce qu'on appelle de ce nom est partout, et partout on peut le trouver. En un sens, Paris n'est pas une ville plus immorale que les autres ; on peut ajouter que nulle ne présente à un si haut degré ce qui peut détourner des jouissances crapuleuses, le charme honnête et permis de l'élégance, du goût, de l'art, de la beauté, du luxe public. Il faut reconnaître cependant qu'au point de vue des entraînements qui mènent peu à peu à l'immoralité, puis au vice, puis au désordre, il y a cette différence marquée entre la grande ville et les petites : dans les petites, il faut chercher les occasions de mal faire ; à Paris elles viennent à vous. Elles viennent ^us parées, plus insinuantes que nulle part ailleurs, plus promptes
92 LA FAAMCKS CRIMINELLE
surtout à s'approprier à votre figure, à ce qui paraît extérieurement de vos moyens et de vos ressources. Le jeune et le vieux, le pauvre et le riche, celui dont les allures disent à tout venant qu'il n'est là que pour se récréer, et celui que sa démarche et son costume même devraient préserver, tous rencontrent sur leurs pas ce qui peut les entraîner dans une voie au cours de laquelle on ne sait jamais ce à quoi l'on peut aboutir. Il ne manque pa«, je le sais, d'hommes froids, maîtres d euxmêmes, en état de ne risquer à tel jeu que leur argent ou leur santé ou la délicatesse de leur conscience. Mais ceux-là, qui s'excusent ou sont excusés si facilement par les autres, contribuent à faire vivre tout un personnel dont vivent à leur tour des milliers de délinquants.
Ceux qui s'amusent sont-ils seuls redoutables pour la moralité publique? 11 j a des individus qui, tout en ne pensant qu'à leurs affaires, ne le sont pas moins par leur dureté envers les autres, par leur âpreté au gain, par l'insouciance avec laquelle ils pratiquent la théorie de la lutte pour la vie. Ces hommes là sont nombreux partout. Ils ont même, en vingt endroits, des allures beaucoup plus irritantes et plus faites pour appeler contre eux la vengeance de ceux qu'ils ont dupés. Mais c'est là précisément le caractère que prend à Paris ce désir de gagner de l'argent quand même : il se fait non seulement poli, mais aimable, s'il le faut. Il s'accompagne de manières engageantes ; il s'impose gaiement d'apparents sacrifices qui font croire à de la bienveillance, à du désintéressement, à la largeur des vues, et qui ne sont en réalité que des amorces. Par-dessous tous ces dehors se cache un égoïsme sans pitié 1
Lorsqu'on discutait la dernière loi militaire, je ne sais qui dit un jour qu'on pouvait bien envoyer les sémi-