CHAPITRE VI
L Milieux vastes, milieux restreints. — H. L'âge de la folie et l'âge du crime : les périodes de la vie. — L'âge de vingt-cinq ans.
— L'abus de ce qu'on a, l'envie de ce qu'on n'a pas. — Jeunes voleurs et vieux débauchés. — IIL Énorme accroissement de la criminalité de l'adolescence. — Deux explications de cette précocilé. — IV. Enfants les plus exposés au mal : enfants naturels, enfants trouvés, enfants abandonnés. — Le bienfait de la loi Roussel. — Hérédité et éducation : la seconde plus forte que la première. — L'assistance publique — L'épuration des impuretés parisiennes dans la Nièvre. — L'Ardèche. — Calculs sur les enfants incorrigibles et sur les enfants perfectibles.
— A la Petite-Roquette. — L'École. — V. Pourquoi la situation morale est^elle moins bonne de seize à vingt-un ans. — Les enfants et leurs parents. — Les ouvriers et les apprentis. -»- Les petits métiers faciles et la décadence de l'apprentissage.
Les milieux que nous venons d'étudier, milieux fixes, màlieux variables, milieux nationaux et donnés par la naissance, milieux choisis par la libre volonté, milieux adoptés au hasard, ou milieux imposés et l'on peut dire infligés à l'individu par les conséquences de ses fautes, ce sont là des milieux encore bien vastes. Mais Tanalyse
que nous avons poursuivie nous a laissé voir d'autres éléments qui remplissent les intervalles de ces milieux, unissent et séparent tout à la fois les êtres qui s'y rencontrent, servent à conduire de l'un à l'autre les influences qui s'y propagent. Tout individu qui demeure ou entre en un milieu quelconque, y apporte d'abord sa nature d'homme, ses passions et ses faiblesses. Je ne reviens pas sur cette partie profonde et permanente de la personne humaine. Mais entre ce noyau déjà si complexe et les milieux que nous avons parcourus, il y a des sphères où les individus revêtent des formes différentes, se rapprochent et s'unissent pour constituer des groupes d'inégale étendue et d'inégale importance. C'est surtout par là qu'ils agissent les uns sur les autres.
Voyons donc ces changements extérieurs de l'individu qui passe, par exemple, de l'enfance à la vieillesse ; voyons ces groupes qui s'appellent la famille et la profession. Quels germes de désordre ou quelles forces préservatrices trouvons-nous là? En est-il qui soient propres à notre siècle et à notre pays, qui paraissent y avoir été déposées ou y avoir grandi depuis peu ? Tout mouvement qui est en voie de progrès et qui produit des effets nouveaux sert mieux à révéler les forces dont il émane, que celui dont les résultats sont depuis longtemps fixés dans un état uniforme et constant. Ainsi, cherchons comment se comportent aujourd'hui les enfants et les vieillards, quels dangers particuliers courent le célibataire et l'homme marié, le commerçant, le paysan, l'ouvrier. . . Toutes ces comparaisons sont nécessaires pour connaître, autant qu'il nous est permis, tout ce milieu vivant à travers lequel se choquent tant de forces mal conduites, aveugles et ruineuses.
Commençons par diviser l'existence humaine en un petit nombre de périodes. C'est de 21 à 30 ans que dans notre siècle, Thomme commet, en France, le plus grand nombre de crimes*. Depuis 1826 jusqu'en 1880, cette loi n'a souffert aucune exception. Elle n'a certainement rien qui étonne, et cependant elle mérite qu'on s'y arrête.
A ceux qui plaident pour l'identité du crime et de la folie, faisons remarquer que l'â ge de V\xn 3 i^Q3luLjï^ l'autre ne coïncident p as. C'est entre 30 et 40 ans qu e les aliénistes s'accordent, depuis Esquirol, à voir le plus grand nombre de cas cTe folie. Si même on tient compte du rapport du nombre des aliénés avec la population correspondante deâ ' Èoflimes de leur âge, c^est entre
40 et 50 a ns qu'est le maximum du danger couru par lâ~ raison d'un Français*. Quant au penchant pour le suicide , on sait qu'il va sans cesse en augmentant, et qu'il grandit avec l'âge jusqu'aux dernières périodes de l'existence.
Mais cette période de dix ans, entre 21 et 30 ans, il y a intérêt à la scinder. C'est une époque de la vie dans laquelle l'homme change singulièrement : il change beaucoup plus que de 30 à 40 ans, et que de 40 à 50. Plusieurs statistiques ont heureusement fait le partage, en établissant des divisions par périodes de 5 années. C'est alors de 25 à 30 ans qu'elles croient trouver la. maximum.
* Voyez Compte général pour 1880, p. xxviii et cxxiviii, et Compte de 1884, viii.
* Voyez QuÉTELBT, Physique sociale, I, 191.
482 LA FRANCE CRIMINELLK
Si on considère uniquement les chiffres des tribunaux ordinaires et de la cour d'assises, il faut évidemment s'en tenir là. Mais il y a un élément que les Comptes généraux du Ministère de la Justice ne font pas entrer en ligne * : ce sont les crimes commis dans l'armée et punis par les conseils de guerre. Or, les comptes de la justice militaire nous apprennent que les soldats qui fournissent le plus grand nombre d'accusés et de prévenus-, sont les soldats ajant de 1 an à 3 ans de service. La disproportion signalée là est même très forte 3. Que Ion restitue ces accusés à la masse des accusés de leur âge, on sera conduit à placer de 24 à 26 ans, soit plus précisément à 25 ans, ce que Quételet nommait le maximum du penchant au crime.
Sont- ce les mêmes crimes indifféremment qui s'accumulent à cet âge dangereux ? Non. Il y a certains crimes qui se commettent plus souvent dans la période qui précède, et il en est qui sont plus fréquents dans les périodes qui suivent.
D un bout à l'autre de la vie, la moralité de l'homme court deux périls : abuser de ce qu'il a, et vouloir à tout prix ce qu'il n'a pas. Vers 25 ans l'homme a la force, il a la passion, il a l'élan. Il est presque toujours en état de se suffire à lui-même, et il n'a pas encore à supporter de bien lourdes charges. Il se sent ou il se croit capable d'obtenir tout ce qui tente notre nature : sa curiosité est
* Le rédacteur cependant signale cetle donnée dans l'un des rapports.
* Les délits spéciaux de désertion et d'insoumission mis à part. En 1885, ont été ju^'és pour délits communs : mililai'-es ayant
moins d'un an de service, 852; militaires ayant de un an à trois .ans. 1,372. — Sur ces 1,372. ont «^té conrlanuiés : à mort 25, aux travaux f.»rcés 34, à la réclusion l'S La proportion des actes révélant des tendances vraiment crimmelles est donc très sérieuse.
encore neuve et elle est avide : il ne connaît la satiété de rien. Il est donc certain qu'il a beaucoup ; mais on peut dire aussi qu'il lui manque beaucoup, eu égard aux exigences de sa jeunesse qui ne peut supporter ni privation, ni contradiction, ni résistance. Les deux tendances immorales concourent donc Tune et l'autre, et avec une force à peu près égale, à le mettre en révolte contre la loi.
C'est de 21 à 30 ans qu'il se commet le plus d'actes de violence de toute nature, le plus d'attentats aux mœurs contre les adultes, le plus de vols qualifiés avec effraction et escalade, le plus de coups et blessures donnant la mort ou risquant de la donner. Si Ton veut subdiviser davantage pour arriver à des distinctions plus précises, on verra que de 21 à 25 ans dominent les infanticides, les vols domestiques, les vols sur chemins publics. De 25 à 30 ans surviennent en plus grand nombre les actes de violence (meurtres et assassinats) et les vols qualifiés. C'est aussi de 25 à 30. ans que deviennent déjà plus nombreux les crimes destinés à se multiplier plus encore à la période suivante : incendies de maisons habitées, fausse monnaie, abus de confiance, faux de toute nature.
Ainsi, c'est vers 25 ans que l'homme violente le plus ses semblables. A mesure qu'il avance dans la vie, la force un lui fait place à la ruse^ Au lieu de frapper et de tlépouiller ostensiblement les autres, jl les trompe. L'étendue des engagement» plus ou moins téméraires qu'il a pu contracter lui en donne la tentation ; son expérience lui en fait trouver les moyens.
Prenons maintenant les phases qui précèdent et celles qui suivent. L'attention est attirée par deux faits saillants : la prédominance du vol dans l'adolescence, la prédominance des attentats à la pudeur sur enfants dans la vieillesse. Toutes les fois que le Ministère de la Justice a
publié une revue rétrospective portant sur cinq, dix, vingt ou même cinquante années, il a fait l'observation suivante : « On serait tenté de supposer que dans les premières années de- la vie, celles où la fougue des passions a le plus d'empire, il se commet proportionnellement plus de crimes contre les personnes et moins de crimes contre les propriétés que dans les dernières années. C'est cependant le contraire qui a lieu, et la différence est surtout sensible sur Textréme limite de la vieillesse *. » J'ai en effet sous les yeux un tableau qui embrasse un quart de siècle : jusqu'à 25 ans inclusivement, les crimes contre les propriétés sont plus nombreux que les crimes contre les personnes ; de 25 à 40 ans les crimes contre les personnes l'emportent ; de 40 à 45 ans, les proportions sont exactement les mêmes de part et d'autre; à partir de 45 ans, ce sont les crimes contre les personnes qui dominent, et qui dominent de plus en plus.
Si l'homme est tenté d'abuser de ce qu'il a, il est plus tenté encore de se procurer ce que la société, la morale et la nature lui refusent. Qu'est-ce d'ailleurs que l'abus même, si ce n'est l'obstination à jouir au-delà de ce que permettent la nature ou le droit des autres, au-delà de ce que l'on peut posséder en toute confiance, selon la raison et selon l'équité ? L'enfant n'a rien à lui ; l'adolescent a peu de choses : c'est pourquoi tous les deux volent beaucoup. Ils volent pour satisfaire leur besoin de parure et leur gourmandise ; ils volent aussi pour le seul plaisir de voler, c'est-à-dire d'avoir en leur possession ce qu'ils ne peuvent encore acquérir et gagner. Nous le voyons surtout par les chiffres de la police correctionnelle : les mineurs sont bien près d'y fournir le
* Compte général pour 1880, xv.
tiers du nombre total des individus prévenus de vol*. Quant aux vieillards, leur tort le plus fréquent, c*est de i prétendre être jeunes. Quand ils s'irritent de ne plus Tétre et quand ils veulent à tout prix se comporter comme s'ils Tétaient, ce tort devient aisément un crime : cinquante-deux fois sur cent, les viols et^ attentats à la pudeur sur des enfants sont commis par des hommes âgés de plus de quarante ans. Si les dernières périodes de la vie sont proportionnellement chargées de plus de crimes contre les personnes . que de crimes contre les propriétés, c'est à cet excès particulier qu'elles le doivent.
Rien de tout cela, dira-t-on, n'est particulier ni à notre pays ni à notre époque. Je suis cependant obligé de rappeler combien les actes d'immoralité sur l'enfant se sont accrus dans la seconde moitié du siècle. L'augmentation des crimes et des délits des mineurs n'est pas moins certaine, et elle n'est pas moins considérable, on va le voir. Le crime continue plus longtemps, et il commence plus tôt : ce sont là des faits trop bien établis. Le second mérite surtout de nous occuper longuement.
La carrière du crime comme nce aujourd'hui plus t ô t qu'âuiretois : il ne^^ous est pas possible d'en douter. Câns les belles enquêtes faites, en 1882 et 1883, sous la
* Voyez Compte général pour 1860, p. l, et pour 1885, p. xxn. — Après le vol, les délits le plus souvent relevés chez les enfants au-dessous de seize ans sont ; le vagabondage, l'outrage public à la pudeur, la mendicité, la destruction de plants et de récoltes.
direction de M. Th. Roussel * , on lit : « Le D^ Wines remarque que la précocité dans le mal augnaente aux États-Unis comme ailleurs : le crime semble s*étre porté, dans ces dernières années, du côté de la jeunesse . . . La précocité est d'ailleurs une des ma rques ca ractérist iques de l'époque. »
l'areille observation a été faite en France bien des fois. Dans l'enquête de 1884, le Préfet de police disait à la commission * : a II nous a été donné de constater combien les enfants arrivent jeunes sur la voie publique. Les garçons travaillent peu et vivent de l'argent que gagnent les filles. Je ne saurais trop signaler ce fai t nouveau de l'abaissement de rage des prostituées et des souteneurs : tout le monde peut s'en apercevoir. » Et en eri'et, on peut aller en ce moment même à la Petite- Roquette : on y trouvera de ces personnages âgés de quinze et seize ans, dont les journaux nous racontent chaque jour les vols et même les assassinats. On peut aller à Saint- Lazare, on y verra le personnel correspondant, plus jeune encore : on s'y arrêtera malgré soi devant des figures où une certaine grâce enfantine survit pour quelques jours aux atteintes du vice et à celles de la souffrance.
Tout récemment, l'un des membres de la commission chargée du classement des récidivistes ^^ nous apprenait plus encore : « Quelques rélégables, disait-il, sont très jeunes : ils entrent à peine dans la vie, et déjà ils ont accumulé sur leurs têtes le chiffre de condamnations qui leur est nécessaire pour être expatriés. Le nombre de ces
* Tome m, p. 619.
* Séance du 31 mars 1884.
* Eu application de la loi du 27 mai 1885. Voyez le Temps du 2 m^i 1889 : article de M. Léveillô.
jeunes gens s'accroît d'une façon attristante. En 1887, ils étaient 54 ; en 1888, ils étaient 59. Le développement de la jeune criminalité est un des phénomènes douloureux de notre époque. »
"if manque à ce tableau un dernier trait. De 1836 à v
1840, le nombre des suicides chez les enfants de moins w de 16 ans n'excédait pas 19, année moyenne. Par une ascension lente, mais continue, ils ont atteint en 1887 le nombre de 68 ' .
Ceux qui pensent que Taccroissement du crime est lié aux progrès de la civilisation, comme les erreurs à la science et les accidents à la vie active, doivent nous chercher ici une explication consolante. Ils doivent dire que là précopité dans le mal est une conséquence d'un développement' plus hâtif de toutes les facultés physiques et morales. Si cela était, on serait peut-être tenté d'en prendre son parti. Devenant homme plus tôt, l'individu serait plus vite exposé aux tentations, donc aux chutes : mais il serait aussi plus vite en état de fournir sa part au travail social. Il y aurait compensation.
Est-ce bien là la vérité ? Tout ce qu'on peut dire, c'est que la proportion des habitants des villes augmente d'année en année, au détriment des campagnes. Or, le contact delà vie commune éveille peut-être un peu plus tôt le jeune citadin. Mille excitations superficielles provoquent en lui un certain essor tout extérieur de l'esprit de conversation ; elles détournent sa curiosité des choses de la nature pour la porter sur certains côtés de la vie mondaine ; elles lui donnent une mémoire plus prompte, sinon plus sûre, et quelque facilité à se débrouiller dans les circonstances qui exigent moins de réflexion et de
Il n'est pas question ici d'enfants noyés ou asphyxiés avec / leurs parents. IL s^agit de buirides personnels et volontaires. 1
ténacité que cVenvie de paraître. Voilà probablement, vue sous son aspect le plus favorable, la précocité qui nous vaut tant déjeunes délinquants. On peut concéder qu'il 7 a là de quoi atténuer légèrement le fâcheux effet des statistiques criminelles de Tenfance et de l'adolescence. Mais est-il possible d'aller plus loin ? Voyons-nous que l'instruction de la jeunesse soit plus vite achevée qu'autrefois ? Voyons-nous s'approcher le moment où Ton pourra sans inconvénient abaisser la limite d'âg e pour les examens, po ur les concours, pour le m ariage, pôurla majorité, pour Tentrée dans les professions, pour le vote politlqueT Non, hélas ! Réfléchissons d'ailleurs que la précocité dans le bavardage et dans le vice n'a rien qui favorise la précocité de la véritable intelligence et de la véritable volonté. Il faut donc voir le mal tel qu'il est. Une jeunesse plus vite criminelle ne nous annonce nullement une jeunesse plus tôt formée et plus tôt mûre : elle nous la garantit encore moins.
Il y a malheureusement une autre hypothèse beaucoup plus vraisemblable. La précocité du délit chez les enfants ne vient-elle pas de ce que le penchant au mal est devenu, chez leurs parents, plus habituel et plus fort? En général, les caractères acquis sous l'influence des milieux et sous l'action des habitudes, ne se développent pas tout de suite. On dit qu'un nègre encore petit diffère moins du blanc qu'il n'en différera dans l'âge mûr. Mais plus la seconde nature se consolide et tend à se confondre avec la première , plus les déviations qu'elle a créées sont promptes à s'accuser dans la race : les prédispositions aboutissent plus vite, elles font que l'individu cède plus tôt à la contagion de l'exemple et aux encouragements de la mauvaise éducation. Si le petit Normand promet déjà de s'alcooliser dès l'école, c'est
que deux influences concourent à Yy pousser : son organisme est déjà vicié, son esprit va Têtre plus encore par tout ce qu'il entendra et verra dans son milieu.
Le Corse est un être violent et qui commet des attentats nombreux contre la vie. Mais ni la haine ni la soif de la vengeance ne paraissent avoir altéré profondément sa nature intime, car il n'en veut pas à tout le monde, et en dehors des cas particuliers qui provoquent ses résolutions sanglantes, il est hospitalier, il est pacifique : non seulement il commet peu de crimes hors de chez lui, mais dans son île même il lui faut le contact prolongé des vices de son organisation sociale pour que la passion et les préjugés le portent à Thomicide. Il est permis de le penser quand on voit que c'est de 30 à 40 ans que l'insulaire corse commet le plus grand nombre de ses crimes. Le même fait se retrouve dans la Lozère et dans l'Avejron, où les mœurs ont également quelque chose de rude, mais où la violence est plus accidentelle que préméditée. Le contraire arrive dans les Bouches-du-Rhône, dans l'Hérault, dans la Seine, dans la Marne, dans le Calvados : le maximum du penchant criminel se manifeste là dix ans plus tôt. N'y a-t-il pas dans ces différences une indication et une leçon ? Combien de raisons en effet n'avons-nous pas pour considérer ces derniers départements comme plus corrompus que beaucoup d'autres ?
Mais dans cette suite d'années dangereuses qui précèdent la majorité, il y a lieu de distinguer deux périodes, l'enfance et l'adolescence. Plus précisément encore, il y a le mineur de moins de 16 ans et le mineur de 16 à 21 ans.
Or, ce n'est pas la moralité du mineur de moins de 16 ans qui a le plus perdu. Laissons de côté la cour
190 LA. FBA.NCB CBIMINBLLE
d'assises qui, en vérité, n*est pas faite pour des coupables de cet âge, à moins qu'ils n'y figurent en compagnie de leurs complices plus âgés, de ceux qui les ont séduits et entraînés *. Les prévenus de moins de 16 ans n'ont guère cessé, dans une période de cinquante années, de figurer pour la même proportion (4 0/0) sur le nombre total des prévenus. De 1851 à 1855 seulement cette proportion s'est élevée à 5 0/0. En 1887, elle était à peine de 3. Le nombre absolu des délits a augmenté, il est vrai, à tous les âges : les enfants qui passent devant les tribunaux sont donc plus nombreux qu'il y a 50 ans. En 1826, les juges correctionnels avaient vu comparaître devant eux 2,'753 garçons ou filles de moins de 16 ans. En 1880, ce chiffre s'élevait à 7,687, pour redescendre à 6,726 en 1886. Cette catégorie de petits délinquants a donc bien, encore une fois, participé, comme toutes les autres, à l'accroissement de l'immoralité universelle. Mais ce n'est pas elle qui j a participé le plus. On peut ajouter qu'en ce moment même, elle paraît se mettre en état de résister au progrès du mal moins faiblement et avec moins d'insuccès que quelques autres.
Peut-on en dire autant pour les mineurs de 16 à 21 ans ? Malheureusement non. Ici, augmentation absolue et augmentation proportionnelle sont également effrayantes. Vers 1830, ces adolescents ne donnaient que 11 0/0 du chifire total des prévenus. En 1888, ils en donnaient 14 0/0, Calculons d'une autre manière : en cinquante années, les prévenus de moins de 16 ans ont augmenté de 140 0/0 (soit, en chiffres réels, de 3,244) ; les prévenus de 16 à 21 ans ont augmenté de 247 0/0
^ En 1826, on faisait comparaître en cour d assises 124 enfants de moins de seize ans. Ce cMlfre est descendu à 58 en 1880, à 27 en 1886.
(soit de 14,547). Les prévenus de plus de 21 ans n'ont augmenté que de 127 0/0. Chez les femmes, les proportions sont à peu près les mêmes : la première catégorie a augmenté de 117, la. seconde de 170, la troisième de 103 0/0.
Reprenons maintenant, Tune après l'autre, chacune de ces deux catégories de mineurs. S'il y a une cause profonde et permanente de précocité, ce n'est pas une raison pour niégliger l'étude des autres causes qui viennent encore en précipiter les effets. Où se recrute donc aujourd'hui l'enfance coupable? Quelles sont les influences, bonnes ou mauvaises, qui ont plus particulièrement agi sur elles ? Si elle est plus corrompue qu'il y a cinquante ans, à qui faut-il s'en prendre? Est-ce à l'hérédité? Elle y a sa part; mais est-elle prépondérante et ne peut-on pas la tenir en échec avec succès ? S'il y a une amélioration toute récente, à qui la devons-nous?
Dans son grand rapport à l'Assemblée nationale, sur le régime des établissements pénitentiaires, M. d'Haussonville faisait déjà remarquer combien la proportion des enfants naturels est forte dans les rangs des jeunes détenus. « Dans la population totale de la France, disaitil, le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes est.de 7, 50 0/0. Dans la population des enfants détenus aux maisons correctionnelles, il était de 14 0/0 pour les garçons, et de 19 0/0 pour les filles. » Ces chiffres étaient relevés au 31 décembre 1869. Pendant les vingt dernières années, le mouvement a continué dans le
492 • LA FHANCB CRIMINELLE
même sens. Dans la population enfantine de toute la France, les enfants naturels sont arrivés à 8,17 0/0 ; dans les statistiques pénitentiaires, ils oscillent entre 13 et 15 0/0 chez les garçons et 20 0/0 chez les filles.
Mais un enfant naturel peut encore avoir reçu de son père ou de sa mère une éducation convenable. Ne pensons pas seulement aux enfants nés d'un homme de lettres ou d'une femme de théâtre et qui voient s'ouvrir devant eux les portes d'un collège aristocratique. Il y a encore quelques hommes et quelques femmes de rang modeste et qui sont capables de racheter une faute par l'accomplissement du devoir paternel ou maternel ; mais à côté des enfants naturels il y a eu longtemps, il y a même encore actuellement les enfants trouvés.
En 1849, on comptait en France 300,000 enfants trouvés de moins de 21 ans, et leur situation n'était assurément pas bonne *. « Dans l'état actuel de la législation, disait M. Dufaure, la tutelle des enfants trouvés est généralement mal exercée : ce fait est certainement une des causes principales de la mauvaise éducation de ces malheureux. » Fort mal élevés en effet, puisque très peu savaient lire, encore moins écrire ; et ils voyaient encore leur situation s'aggraver, lorsqu'à 13 ans^ les départements avaient cessé de payer une allocation aux patrons qui les avaient recueillis.
Depuis cette époque, « l'enfant trouvé » tend à disparaître, puisque dans chacune des deux dernières années, ils ne dépassent guère 1,500. Les causes de cette diminution sont connues de tout le monde * ; mais si les efforts
- Voyez un extrait d'un rapport de M. l'iaspecleur général de Watte ville dans V Enquête Roussel^ t. I, p. 175.
* Depuis 1861, le nombre des eafants < secourus > à domicile^ s'est élevé de 20.000 à 48,000.
de la charité publique et de la loi ont tari cette source, ils en ont, pour ainsi dire, ouvert une autre. Il n'y a presque plus d'enfants trouvés, mais les « enfants abandonnés » augmentent ; il y en avait 26,000 en 1861 : on en comptait 43,889 en 1885.
Il s*agit ici d'enfants abandonnés a matériellement », comme dit le vocabulaire de l'assistance publique... ; matériellement c'est-à-dire complètement ; ce sont des enfants que leurs parents ont « perdus », comme on perd un petit animal dont on ne veut plus. Pour qu'on ne doute pas de* mon explication, voici la déposition du Directeur de l'Assistance publique, M. Quentin, devant la Commission parlementaire des 44 ^
a J'arrive à un fait plus grave, le nombre considérable d'abandons d'enfants. Voici à cet égard des chiffres qui sont malheureusement trop exacts :
» En 18T7, il s'est produit dans le département de la Seine 2,320 abandons *. En 1883, il s'en est produit 3,151... Il ne s'agit pas seulement ici, continuait le Directeur, d'enfants ab'andonnés par des filles-mères ; une partie de' cette augmentation est due à l'abandon d'enfants légitimes ; le nombre de ces derniers, qui était de 45*7 en 1882, s'est élevé en 1883 à 560. Les parents se séparent bien difficilement de leurs enfants : c'est donc là une preuve de grande misère, d'autant plus grande que ces abandons ne portent pas seulement sur des enfants qui viennent de naître. Ainsi, pour les enfants de 1 an à 3 ans, dont la mère la plus indifférente ne se sépare pas sans un déchirement, le nombre, des abandons,
^ 28 mars 1884.
* Le chiffre de 1886 (derDÎère statistique officielle) est de 2,865. Ce sont les abandons de Vannée : ce n*est pas le chiffre total des enfants abandonnés et restant à la charge de l'Assistance publique.
49i LA FRANCB CRIMINELLE
de 341 en 1882, a atteint 404 en 1883. Pour les enfants de 3 à 6 ans, qui ont grandi dans la famille, les abandons ont été de 166 en 1882 et 230 en 1883. »
Devant ces chiffres inattendus, la Commission parut ne pas comprendre. Un de ses membres, à qui les ques- Plions sociaiei doivent être cependant bien familières, interrompit : « Vous comprenez dans ces chiffres les enfants moralement abandonnés 1 » — Et le Directeur de l'Assistance publique répondit : a Non, monsieur I Je parle des enfants abandonnés complètement, des enfants que les parents ne re verront plus et*qui tomberont dans le service des enfants assistés. Ces abandons d'enfants déjà grands est un fait bien douloureux et bien grave. »
Oui, assurément il est grave ; et la situation morale de ces enfants dont quelques-uns ont commencé par connaître la famille, est probablement plus fâcheuse encore que celle des enfants trouvés. M. le Directeur de l'Assistance publique voit là une preuve de la « misère ». Soit ! Mais la misère n'est pas toujours, il s'en faut, la fille de la pauvreté. Laissons pour le moment cette question. Mettons seulement en regard de l'explication de M. Quentin cette phrase extraite d'un autre document, ce Le nombre des enfants abandonnés grandit d'année en année (dans nos départements), sans doute sous l'influence des facilités de déplacement que les chemins de fer ont créées, mais aussi malheureusement par suite des tendances plus prononcées chaque jour dans certaines classes inférieures à se dégager de tous les devoirs et à se soustraire à toutes les responsabilités incombant au chef de famille, afin de se livrer plus aisément à la vie libre et indépendante de toute règle. » Ainsi s'exprimait en 1881, loin de toute <c crise » industrielle et loin des événements
de la capitale, un homme d'expérience *, inspecteur des enfants assistés de Tarn-et-Garonne, répondant au Questionnaire de l'enquête sénatoriale.
En dehors des enfants matériellement abandonnés, il y a, on vient de le voir, des enfants « moralement'» abandonnés. Que sont ceux-là ? Des enfants délaissés ? Des enfants maltraités? Oui, si Ton veut. Mais de pareils termes sont encore bien vagues. On est arrivé à une définition plus précise en disant : « L'enfant moralement abandonné est l'enfant de moins de 16 ans que ses parents, pour des causes dépendant ou non de leur volonté, l aissent dan s un état habituel de mendicité, de vagabond age et de prostitution K» Ce^ ênTanfs-Ià, les parents n'ont point manifesté leur intention de s*en séparer : ils cessent simplement de s'occuper d'eux, ou ils ne s'en occupent que d'une façon intermittente, quelquefois pour abuser d'eux et en faire des recrues de l'armée du mal. Si les enfants matériellement abandonnés sont plus malheureux que les enfants trouvés, les enfants moralement abandonnés sont encore plus exposés au mal que les uns et que les autres.
C'est pour de pareils enfants, dont le nombre grandit, qu'en 1881 la ville de Paris a ouvertun service jpéciaU A la fin de 1887, elle éFavait 3,561 à sa charge. Comment les réunit-elle ? Les uns sont envoyés par le parquet, d'autres par les commissaires de police ^. Il n'est pas
* M. Rossignol. Toute sa réponse est vraiment remarquable : elle mérite d'être lue en entier. Voyez enquête Roussel^ tome II, p. cxxviii et suiv,
^ M. Jules Simon a donné une définition d'une autre nature, très touchante et très vraie : « Des orphelins dont les parents sont vivants. »
* Chambre des DfpuUs. Annexe au procès-verbal de la séance du 22 décembre 1888.
rare que des enfants se présentent d'eux-mêmes, pour échapper à la misère et à ses conséquences. Beaucoup de parents enfin les y poussent ou s'arrangent de manière à ce qu'on les recueille et à ce qu*on les confie à la nouvelle institution.
Mais c'est ici surtout qu'il y a lieu de signaler un abus grave auquel une loi, élaborée et discutée pendant plus de neuf ans, vient enfin de porter partiellement remède *• Les parents gavent que les enfants confiés à l'assistance publique recevront quelque instruction, apprendront un métier. Ils les laissent donc volontiers grandir aux frais du département. Mais dès qu'ils sentent que ces enfants sont devenus capables de leur rendre quelques services, ils correspondent avec eux, ils feignent de s'intéresser à leur sort ; ils les excitent à rompre les contrats signés en vue de leur apprentissage par le représentant de l'administration*. Ils favorisent ainsi chez ces enfants le penchant toujours prêt à une indépendance prématurée. Ils les encouragent à violer, dès leur entrée dans la vie, les engagements pris pour eux et en leur faveur ; ils tronquent leur éducation professionnelle : bref, ils les ramènent à la vie de hasard d'où ils étaient sortis, c'est-àdire au vagabondage, à la mendicité et, quand ce sont des filles, à la prostitution.
En ouvrant pour ces enfants tout un ensemble d'asiles et d'écoles, la ville de Paris n'en a pas moins donné un bon exemple et de précieux encouragements. On voudrait que cet exemple fût suivi partout. Les hommes les plus compétents voulaient aussi que l'assistance publique demeurât, jusqu'à la majorité, tutrice légale de l'enfant
Promulguée le 25 juillet 1889.
' Annuaire statistique de la ville de Paris pour 1886, p. 739.
confié à ses soins. Jusque-là, bien des sommes sont dépensées en pure perte ou ne sont dépensées que pour le désordre. En organisant la protection et la tutelle de ces enfants, la loi, promulguée le 25 juillet 1889, va porter remède à ces abus. De combien d'enfants s*agit-il? M. Bonjean les estimait à 100,000 pour toute la France. M. Th. Roussel * fixait seulement à 40,000 le nombre de • ceux que le projet de loi devait «f retirer de la rue ». Le Directeur de FAssistance publique s'arrêtait au chiflfre moyen de 75,000.
Quoi qu'il en soit, restons un instant devant cette armée, trop nombreuse, d'enfants placés hors des conditions normales de la famille humaine ; essayons d'en démêler la nature, demandens-nous si elle est vouée au mal et au vice par une nécessité héréditaire.
On a discuté bien des fois pour savoir quelle est, de l'éducation ou de l'hérédité, la force la plus capable de triompher de l'autre. M. H. Spencer i)rétend que si on mettait des petits Irlandais dans des berceaux de familles écossaises et réciproquement, les petits Ecossais déguisés n'en deviendraient pas moins les chefs du gouvernement et les maîtres des industries. Un autre philosophe a contesté l'assertion, et un troisième observe qu'on ne pourra jamais faire en ces matières une expérience concluante.
Je crois cependant qu'en ce qui touche à la moralité, on peut apporter les résultats d'une expérience digne de la plus sérieuse attention.
Au cours d'une conférence faite dans un cercle de Paris *, un ancien chef de division des Enfants assistés
* Vojez rapport de M. Gerville-Réache à la Chambre des députés. Annexe au procès-verbal de la séance du 13 juillet 1886.
* Cercle Saint-Simon.
de la Seine, M. Bruyère, disait à ses auditeurs : « Il suffit de prendre l'enfant à temps ; Tenfant naît rarement vicieux, il le devient. » Venant d'un homme à qui son expérience spéciale donne une haute autorité, ce jugement est précieux ; mais il y a des faits qui le sont encore davantage. Dans cette même conférence, le distingué fonctionnaire montrait comment l'enfant assisté de la ville de Paris est placé en nourrice à la campagne, comment il y est adopté par ses nourriciers, comment il devient paysan, se fixe dans le pays, s'y marie et y fait souche. Puis il ajoutait : « La Nièvre qui, tous les ans, reçoit un millier de petits Parisiens, a ainsi une partie de sa population rurale qui descend d'ouvriers parisiens. »
Qu'un moraliste est heureux quand il tombe sur un pareil document ! Il y trouve en raccourci une expérience toute faite et de quelle portée I on va le voir.
Ces petits enfants, remarquons-le, sont en grande majorité des enfants trouvés ou des enfants abandonnés : « enfants du vice et de la pauvreté » s'il en fut ! La faiblesse morale qui les a fait tomber dans ce monde s'est accusée plus misérable encore par la résolution prise et accomplie de les priver des soins maternels, et de les livrer à la pitié publique. Si l'un des parents est quelquefois excusable, que dire de l'autre? Enfin, où * trouvera-t-on des enfants plus mal nés, et qui doivent être plus inclinés au vice par la fatalité de leur nais - ! sance?
i Que deviennent- ils dans leur pays d'adoption? L'assis-
j tance publique les suit individuellement jusqu'à leur : majorité, elle se tient au courant de leur sort et de I leur conduite, comme une mère de famille dévouée qui ! se renseigne sur les progrès de ses enfants quand elle les
a mis au lycée. Or, l'assistance publique se loue de ses pupilles. La Nièvre qui en reçoit et en adopte un si grand nombre, a-t-elle été corrompue par eux ? Ont- ils élevé scandaleusement le niveau de sa criminalité? U n'y parait pas, car la Nièvre est un des départements les mieux placés dans les statistiques de la chancellerie. Si l'on compare la criminalité interne de chaque département, elle fait partie des douze meilleurs. Elle est surtout bien placée pour la moralité proprement dite. Tandis que le pays tout entier a, par 100,000 habitants, 14 accusés ou prévenus d'actes contraires aux mœurs, la Nièvre n'en a que 7, elle vient, sous ce rapport, au 8« rang des plus honnêtes. Pour les actes de violence, elle n'a que 43 accusés ou prévenus au lieu de 73, qui est la moyenne de la France ; pour les actes qualifiés délits de paresse et de misère, elle n'a que 87 au lieu de 150.
Dira-t-on que ces actes, si peu nombreux qu'ils soient, sont peut-être le fait des adoptés, et non de la population générale ? — Ce serait là une hypothèse bien torturée et bien arbitraire. Elle ferait les habitants mêmes du pays plus vertueux encore que nous ne les voyons ; et alors comment expliquer que des gens si purs continuassent à accepter de l'assistance publique des pupilles destinés à tourner si mal?
Il est vrai que dans 1 échelle de la criminalité externe, le rang de la Nièvre est moins bon. La moyenne est encore meilleure que celle de la France, mais elle s'en rapproche davantage. C'est qu'elle a un excédent d'émigration de près de 4,000 individus et que chaque année plus de 400 de ses originaires * se font arrêter dans la
* Je dis de ses originaires, je ne dis pas de ses habitants Ott résidents.
Seine. Mais n'est-ce pas là une preuve de plus de Tinfluence du milieu social et de l'action victorieuse qu'il exerce ou pour le bien ou pour le mal sur les prédispositions héréditaires ? Le flot d'impuretés morales que Paris déverse sur le sol nivernais s'y filtre et s'y épure, comme les eaux de ses égouts à Achères et à Gennevilliers ; les eaux qu'on lui envoie ont beau être puisées à des sources salubres, elles s'y troublent et s'y contaminent.
L'expérience qui se poursuit là m'a paru si intéressante que j'ai prié M. le Directeur des Enfants assistés de la Nièvre de vouloir bien me donner quelques détails complémentaires. Je lui indiquais les objections possibles et lui demandais d'y répondre sans optimisme. Les enfants sont-ils pris à un certain âge d'une inquiétude fâcheuse? Ne figurent-ils pas en grand nombre parmi ceux qui vont se mal conduire dans les départements plus riphes et à Paris.
L'administration, je l'ai dit, ne suit régulièrement ses pupilles que jusqu'à 21 ans, et chaque année le service de la Nièvre en remet ainsi cinq cents à la vie libre. Attribuer à chacun de ces cinq cents une immunité morale dont ne jouissent malheureusement pas, tant s'en faut, les enfants des familles régulières, serait vouloir trop prouver. Quelques-uns, m'écrit-on, ont le caractère difficile, inconstant, vicieux, indiscipliné, défauts qui les ont empêchés de se créer des liens de famille. Ceux là doivent être d'autant plus tentés de quitter leur pays d'adoption, qu'ils trouvent autour d'eux un courant d'émigration plus fort, dirigé vers Seine-et-Marne et vers Paris. Certains métiers, comme celui de tailleur de pierres, les y obligent presque, car la Nièvre est, pour ce mode d'industrie parisienne, une véritable pépinière. On ne peut se dissimuler alors qu'ils sont les plus ex-
posés des émigrants, puisque les liens mêmes de la famille adoptive sont rompus pour eux, et qu'à 21 ans ils se trouvent dans un état d'indépendance absolue.
Dans la réponse qu'il a bien voulu me faire, M. le Directeur des Enfants assistés appuie sur la grande importance qu'a le choix du métier pour retenir ses pupilles. Ceux qui réussissent le mieux sont les cultivateurs (cela va sans dire), mais aussi ceux qui ont appris des métiers qui s'exercent à la campagne, maçons, charpentiers, charrons, a J'en excepte les maréchaux, métier qui conduit vite à l'ivrognerie . »
Quoi qu'il en soit, dé ces cinq cents enfants devenus majeurs, il se fait chaque année deux parts. L'une se laisse entraîner vers Paris : elle suit en cela un exemple extrêmement répandu. Grossit-elle beaucoup le chiffre des arrestations de la capitale ? Il nous est impossible de le savoir exactement, puisque leurs bulletins d'arrestations les restituent cette fois au département de la Seine où ils sont nés. Que beaucoup tournent mal, rien de plus probable : les influences anciennes ne seraient pas là, que les nouvelles suffiraient à les exposer gravement. Mais enfin, nous savons ce que devient la seconde moitié, qui n'est pas la moins considérable; elle reste dans la Nièvre, elle s'y conduit tout aussi bien que la population vraiment indigène et elle y fait souche d'honnêtes gens.
La Nièvre, d'ailleurs, n'est pas le seul département qui soit dans ce cas. « L'Ardèche, lit-on dans V Enquête Roussel^, est une des parties du territoire où, sur un petit espace, s'accumule le plus de placements d'origine diverse chez des particuliers. » On y comptait, en 1882, près de 3,300 enfants assistés, dont la plupart venaient
* Tome II, p. cxxxi.
203 LA FRANCE CRIMINBLX9
àe la Loire, dés Bouches-du-Rhône et du Rhône : ils étaient envoyés par Tadministration de Tassistance publique de ces divers départements. Là aussi l'adoption fait son œuvre, et le préfet du département écrivait: « Les placements sont très avantageux pour les enfants, lorsqu'ils ont lieu au moment de la naissance. Généralement les nourriciers s'attachent à eux et les considèrent comme leurs propres enfants. » L'Ardèche en estelle plus corrompue ? Elle ne l'est, en somme, pas plus que la Nièvre ; puisque pour la criminalité interne l'Ardèche figure parmi les 21 départements les plus honnêtes, que, comparée au reste de la France, elle a, pour les actes d'immoralité, une moyenne de 8 au lieu de 14, pour la paresse et la misère, une moyenne de 29 au lieu de 66, pour la cupidité, une moyenne de 60 au lieu de 140. Elle aussi, cela est vrai, perd un certain nombre de rangs quand on calcule la criminalité externe. Pour elle, ce. sont les mines de la Loire et celles du Gard, c'est Lyon, c'est Marseille qui jouent le rôle que Paris joue pour la Nièvre. Mais ici les mêmes réflexions seraient à faire. Nous pouvons tenir pour acquis que les enfants trouvés ou abandonnés des grandes villes, pas plus que les enfants rendus vite orphelins par la misère, ne gâtent les régions rurales où ils sont paternellement accueillis et bien élevés.
Le même système est appliqué, quand on le peut, aux enfants moralement abandonnés. S'ils n'ont pas encore atteint l'âge de Tapprentissage industriel , l'administration les envoie à la campagne absolument comme les enfants assistés. « Nous avions craint d'abord, dit M. Bruyère, qu'habitués au milieu turbulent et bruyant des usines et des ateliers, la nostalgie de Paris ne les empêchât de se plaire à la campagne et d'y réussir. •
LA PRÉCOCITÉ DU MAIi 203
Grande a été notre surprise, plus grande encore notre satisfaction, quand, après quelques années d*expérience, les rapports de nos directeurs d'agence ont constaté unanimement le succès de ces placements.: les enfants sont définitivement transformés en paysans. » Ce service, avons-nous dit, a été créé en 1881. Or, en janvier 1886, on constatait déjà qu'il avait amené une diminution de près de 2,000 entrées dans les maisons de correction. Supposons que le système n'eut pas été appliqué comme il Ta été, il y avait 2,000 enfants de plus dans ces maisons où l'esprit de révolte et de haine s'endurcit encore. C'étaient deux mille enfants pour lesquels on n'eût pas manqué d'invoquer la fatalité de la naissance et les lois de l'hérédité.
Des établissements privés ont fait la même expérience et en ont retiré les mêmes résultats. Il m'a été donné de eonnaitre d'un peu plus près l'œuvre des orphelinats agricoles de la Gironde. Les membres actifs de fœuvre m'affirment que tous les enfants, quelle que soit leur origine, pourvu qu'on ne les prenne pas au-delà de sept ans, peuvent devenir de bons et honnêtes agriculteurs*.
Il est donc bien constaté scientifiquement et, pour ainsi dire, expérimentalement que, pour expliquer l'immoralité des enfants, l'hérédité n'est presque rien à côté de l'éducation. Si rares cependant et si compres-
* Cet orphelinat est établi à Gradignan près Bordeaux. C'est là qu'en 1871, Mgr Guibert envoya beaucoup d'orphelins de la guerre et du siège. Je ne veux pas attendre plus longtemps pour signaler celte intéressante maison. La direction générale est ecclésiastique; mais les surveillants qui initient les enfants aux travaux de viticulture et de jardinage sont d'anciens pensionnaires de l'établissement, et ils doivent être mariés. Ils vivent avec leurs propres familles dans des pavillons particuliers.
sibles que soient les mauvais instincts, on ne peut nier qu'ils existent. On est obligé surtout d'y veiller quand on recueille un enfant qui a déjà souffert et qui en a peutêtre conservé le souvenir. Peut-on faire la part respective de ces deux ordres d'influences? Quoiqu'il soit impossible d'arriver en ces matières à une exactitude rigoureuse, il est bon d'y tendre et d'essayer de s'en approcher.
En 1873, M. d'Haussonville examinait, au nom d'une commission de l'Assemblée nationale, la situation des jeunes détenus. Il s'agissait là des mineurs condamnés et envoyés dans des maisons correctionnelles. Il en faisait le décompte, il notait la situation des parents, la nature des délits commis par les enfants, leur état d'instruction ou d'ignorance, et il croyait pouvoir conclure de la façon suivante : « On peut calculer, disait-il *, que parmi les jeunes détenus ou enfants envoyés en correction, il y a un quart d'enfants naturellement pervers, contre trois quarts dont la dépravation précoce tient aux mauvais exemples et à la mauvaise éducation. »
Vingt-cinq pour cent de natures nées perverses et vouées irrésistiblement au mal, parmi les enfants qui ont failli, la proportion serait bien affligeante, si elle était irréductible. Mais nous croyons que le rapporteur faisait là de beaucoup trop grosses concessions à la fatalité originelle.
Comment forme-t-il ce contingent réputé incurable ? Il lui attribue sans réserve : 1^ tous ceux qui ont commis des attentats contre les personnes ; 2° tous ceux qui ont été condamnés pour vols qualifiés, pour faux et pour
* Rapport cit(f, p. 246, 7, 9.
fausse-monnaie ; 3<^ tous ceux qui sont détenus par voie de correction paternelle, et chez lesquels il semble évident que la famille s'efforce de combattre des instincts plus ou moins développés de perversité. Cette méthode de calcul est loin d'être à Fabri de tout reproche. Parmi les parents qui envoient leurs enfants en correction , n'en est-il pas qui ont mal rempli leurs devoirs? N'en est-il pas qui sont responsables de ces penchants dont ils conûent la répression à des étrangers ? Il n'est même pas rare, on me l'a dit, plus d'une fois, à la Petite- Roquette, que l'envoi de certains enfants dans les maisons correctionnelles soit une mesure arrachée par . une belle-mère ou une concubine à un père faible contre un enfant pris en haine. C'est autant à retrancher de la dernière catégorie.
Les accusations de faux et de fausse-monnaie, d'autre part, atte3tent-elles toujours une si grande résolution et une volonté si réfléchie de mal faire ? N'est-ce pas là un mode de délit où l'enfant est plus souvent complice et instrument passif qu'auteur principal ? A supposer qu'il ait eu lui-même l'idée de contrefaire une signature ou de faire passer des pièces fausses, sont-ce là des actes dont il soit à même de comprendre la portée sociale et économique ?
Restent les incendies, les empoisonnements et les meurtres. Assurément, ils révèlent chez leurs auteurs une perversité actuelle qui mérite d'être réprimée, quand une surveillance consciencieuse n'a pas su les prévenir à temps. Mais le développement de l'âme enfantine, nous l'avons vu, est un développement inégal, plein d'incohérences, de soubresauts et de changements ; un jour on est alarmé d*un excès momentané : le lendemain, on s'aperçoit d'un retard ou d'une lacune. Un peu de pa-
tience et d'attention auraient vite fait de combler le vide ; mais si Ton tarde, une occasion quelconque, une suggestion, un conseil saugrenu, un mot mal compris peuvent y déposer un germe funeste qui se développe dans Tombre et éclate tout d'un coup : un acte irréparable est alors commis. Dire qu'un tel enfant était né irrémédiablement vicieux et méchant n'en est pas moins une assertion difficile à justifier.
L'Assistance publique de la Seine, qui a environ 21,000 enfants sous sa tutelle, nous donne d'autres calculs, et elle nous fournit d'autres éléments. « Elle a constaté, nous apprend un document législatif*, qu'elle peut sauver 90 0/0 des enfants qu'elle recueille et les transformer de mendiants et vagabonds qu ils étaient, en hommes utiles, honnêtes citoyens et excellents ouvriers. » Nous* voici déjà ramenés à 10 0/0. Mais sur ces dix, il en est qui n'ont été recueillis qu'à un âge relativement avancé. A partir de sept ans, il est difficile de transformer un gamin de Paris en paysan ; il commence aussi a être difficile de transformer un vagabond, un gourmand, un paresseux, un emporté. Les impressions reçues à cet âge, les habitudes déjà contractées, les plaisirs furtivement goûtés ont créé un ensemble de tendances que des instituteurs et des gardiens ne refoulent point aisément.
Jusqu'à 12 ans néanmoins, l'éducation morale exerce encore une action prépondérante. L'Assistance publique, elle aussi, se sent obligée de Séparer les enfants qui lui paraissent dangereux pour les autres. Lorsque dans les placements qu'elle leur a trouvés, les enfants se rendent coupables de méfaits et résistent aux admonestations pa-
* Rapport^ déjà eiU, de M. Gerville-Réache, p. 168.
ternelles qui leur sont faites, Tadministration les met a en préservation », ce qui est Téquivalent d'une éducation correctionnelle. En a-t-elle beaucoup dans ce cas ? Jusqu'à 12 ans, on ne nous en signale aucun. On nous dit seulement : « L'assistance publique est tutrice d'environ 13,000 enfants de 12 à 21 ans ; sur ce nombre elle est obligée d'en placer en préservation une moyenne de 75 à 80, soit 1 sur 165 élèves *, »
Ainsi la proportion des natures rebelles diminue de plus en plus, au fur et à mesure qu'on les étudie et qu'on les surveille davantage. Il y aura toujours des enfants coupables : car les « bonnes natures », comme on les appelle, ne sont pas plus impeccables, que les « mauvaises » ne sont radicalement incurables. Mais, de réduction en réduction, nous en arrivons à ne plus trouver de naturellement dépravés que les malades, que les enfants voués à l'épilepsie, à l'idiotie ou à la folie par une perturbation compléta de leurs fonctions cérébrales ou de leur organisation tout entière.
On attache, de nos jours, une si grande importance à l'influence de l'organisme, qu'il ne sera pas inutile de montrer comment santé physique et santé morale vont s'améliorant ensemble chez les enfants recueillis dans les œuvres de charité. M. Georges Bonjean a communiqué à une commission de la Chambre des . relevés comparatifs où étaient notées l'origine de ses pupilles, leur santé physique et leur conduite dans l'établissement. Sur 360 enfants, 8 avaient la santé mauvaise ou très mauvaise, 9 avaient une conduite méritant ces deux mêmes notes. En lisant le reste du tableau, on voit que, somme toute, la santé physique se refait encore
* Rapport eiUf p. 105.
plus vite et plus complètement que la santé morale. Un rapport adressé au corps provincial de Berlin sur les enfants en éducation forcée donnait les mêmes résultats. Je n'en suis point étonné. J*ai fait plus d*une fois de longues visites à la Petite-Roquette. Je m'étais attendu à trouver sur les 400 jeunes détenus qui s'y trouvent, beaucoup d'enfants arriérés, déformés, atypiques (comme dit Técole italienne). Il fallait chercher longtemps pour en trouver un çà et là. — « Y a-t-il beaucoup de gauchers, demandais-je au directeur et aux instituteurs? » — « Quelques-uns à peine, répondaient-ils. Il y a quelques imperfections dans le voile du palais, elles ne sont pas nombreuses. Ce qui est plus fréquent, à l'arrivée, ce sont les enfants scrofuleux par suite de maladies héréditaires (inutile de dire lesquelles) et de la misère. Mais ils se refont assez vite malgré l'existence de la cellule. » La plupart de ceux que j'ai vus, parmi les jjIus jeunes, avaient vraiment bonne mine. Un jour^ je me suis arrêté plus longtemps que d'habitude près de celui qui m'avait paru avoir l'air le plus en dessous, le front le plus étroit, la physionomie enfin la moins humaine : c'était un entant de l'assistance publique qui avait gardé les vaches en Lorraine. Il n'avait jamais connu ses parents et n'était guère allé à l'école. J'ai vu cependant de près la page d'écriture qu'il était en train de composer : elle était d'une assez remarquable fermeté, et il me semblait qu'un a graphologiste » eût pu la prendre pour une écriture intelligente.
Quelle impression nous laisse finalement la revue de tous ces enfants et de ceux qui se sont faits les médecins de leurs corps et de leurs âmes ? Evidemment, le crime est là tout prêt à s'abattre sur ces légions de créatures abandonnées par la barbarie ou l'imprévoyance de
leurs parents. Si le nombre des délinquants adultes augmente, le nombre des enfants dont les parents ont été en prison augmente aussi, cela est fatal. Puis les jeunes délinquants dont la honte s'est ainsi émoussée ont toutes chances de retourner encore en prison dans leur âge mur. Mais enfin, on lutte , et ces efforts sont en partie récompensés, puisque dans la période actuelle la criminalité de l'enfance proprement dite ne s'accroît plus avec la môme rapidité.
Elle ne décroît cependant pas assez. En présence des résultats heureux que nous communiquent les sociétés charitables, faut-il croire que ce sont les enfants sans , famille qu'il est le plus aisé de préserver? Si on les compare aux enfants des familles vivant dans le désordre ou dans l'incurie, il n'y aurait là aucun paradoxe. Les médecins les plus en renom nous disent que, grâce aux aménagements de l'hygiène contemporaine, il est des malades qu'ils sauvent plus souvent à l'hôpital que dans leur clientèle la plus aisée.
Il y a une maison qui vaut mieux que l'hôpital et que l'asile le mieux tenu, c'est l'école. En 1872, on calculait qu'à Paris, sur 259,517 enfants en âge de scolarité, il y en avait 42,000 ne recevant ni dans leurs familles, ni ailleurs, aucune espèce d'éducation. Les choses ont assurément changé depuis vingt ans, peut-être pas autant qu'on pourrait le croire ; mais enfin les écoles se multiplient, surtout dans les grandes villes. A Paris, les caisses des écoles et les cantines scolaires retiennent avec succès un grand nombre d'enfants pauvres. Or, pendant qu'ils sont à l'école, on est tout au moins sur qu'ils ne sont pas à la maraude, qu'ils ne courent aucun risque d'être enrégimentés dans les bandes, que ni leur moralité ni leur santé ne seront compromises par un
PHANCB CRIM. li
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apprentissage prématuré. L'école doit donc certainement ralentir les progrès de la criminalité chez les enfants proprement dits.
A partir de 16 ans, cette amélioration naissante se maintient-elle? Ceux qui arrachent tant d'enfants au vagabondage les rendent-ils à la société plus forts et plus moraux ? Ont-ils réussi à nous donner une adolescence meilleure et plus préparée aux épreuves de la vie? Ceux qui prennent leur place, ceux qui reçoivent de leurs mains un écolier prêt à devenir un travailleur, fontils marcher plus sûrement celui-ci dans la bonne voie ? Les chiffres que nous avons cités montrent que non. Il nous reste à en chercher l'explication.
Prenons d'abord, arrivés à l'âge de l'adolescence, c'està-dire aux environs de 16 ans, tous ces enfants dont nous venons de nous occuper : enfants trouvés, orphelins, enfants délaissés ou abandonnés. . . Les voir s'amender tout à coup s'ils sont restés vicieux, à plus forte raison s'ils ont reçu la flétrissure d'une condamnation publique, il ne faut guère s'en flatter. Mais enfin, il y a des influences qui enfoncent les uns plus profondément dans le mal ; il en est qui continuent à préserver les autres : il en est qui guérissent peu à peu certaines consciences et certaines sensibilités malades, et il en est qui compromettent gravement, quelquefois .même irrémédiablement,, le bien produit jusque-là.
Il n'y a rien de plus mauvais, dit-on, que la corruption des meilleures choses. Une mauvaise société et unft
mauvaise famille sont d^autant plus dangereuses que, famille et société, radolescent les prend telles qu'il les a. II est incapable de s*en passer : il les accepte donc telles quelles, et il en subit malgré lui Tinfluence bonne ou mauvaise. L'action inévitable, l'action permise, on j>eut même dire l'action moralement obligatoire, servent de véhicule aux influences pernicieuses et les font pénétrer plus avant dans la personne. Voilà des vérités qui ne changent pas plus que le fond de l'espèce humaine : force est bien de les rappeler.
On peut en tirer quelques conséquences, entre autres celle-ci :
Si l'enfant a été perdu par de mauvaises compagnies, il est urgent de l'en séparer, il est même bon de lui infliger quelque temps la solitude pour exciter en lui le besoin d'une vie sociale autrement entendue et autrement pratiquée.
Si, sous le coup d'une nécessité bien démontrée, on a dû l'enlever à une famille qui le prépare directement au crime ou (si c'est une fille) à la prostitution * , alors il importe de ne pas le rendre à cette famille avant qu'il ne soit en état de vouloir, de travailler et de sub >ister par lui-même.
S'il n'a pas de famille, ou s'il est abandonné par la sienne, il faut essayer de lui en donner une qui l'adopte.
Dans l'un et l'autre cas, il faut le mettre le plus vite possible en état de se classer dans la société générale, puisque la famille naturelle, qui devrait le faire et le faire de la façon la meilleure, n'est pas là, ou qu'elle ne veut pas l'essayer, si ce n'est à rebours et à contre-sens,
* A plus forte raison, qui l'y contraigne. Il eHt bien clair qu'il faut des motifs aussi graves et aussi délimités pour loucher à la puissance paternelle.
Retirer Tadolescent des mauvaises sociétés, Tarracher même, s'il le faut, à une famille qui le déprave, tout cela en effet n'est rien, si on ne lui donne pas les moyens de vivre d'un travail régulier. Tous ceux qui se sont occupés * de Tenfance abandonnée ou coupable, n'ont pu que mettre en lumière cette vérité : « La Conférence, écrivait le D"" Wines au nom d'un groupe considérable de publicistes américains, tient à insister sur la haute importance qu'elle attache à l'éducation industrielle ou professionnelle. Parmi les causes les plus fécondes du crime, il faut indubitablement compter le manque de cette éducation technique, en d'autres termes le manque d'un métier. » Cela est tout aussi vrai en France qu'en Amérique : si le nombre de malfaiteurs de 16 à 21 ans a pris chez nous des proportions si affligeantes, il n'est pas douteux que la méconnaissance ou l'oubli de cette vérité en soit la cause principale.
Nous avons, il est vrai, des institutions animées du plus louable esprit de charité. Elles sont en général très bien entendues pour l'enfance : elles le sont beaucaup moins pour l'adolescence et pour les dernières années de la minorité.
Dans l'enquête Roussel, encore si récente, tous les déposants (préfets ou inspecteurs) semblent partager sur la plupart des orphelinats cette pensée d'un préfet* : a L'utilité de ces établissements pendant la période de l'enfance ne saurait être contestée ; mais depuis dix-sept ans jusqu'à la majorité, l'orphelinat n'est qu'un atelier où les adolescents travaillent sans rétribution [donc sans goût], travaillent souvent trop et travaillent dans de mauvaises conditions. » En quoi mauvaises? On nous le
* Voyez surtout Y Enquête Roussel ^ lil, 549.
* Enquête citée, II, xlv.
dit clairement, et ces faits sont de notoriété universelle : parce que, pour soutenir la maison qui est pauvre et où les réfugiés surabondent, il faut faire travailler les enfants le plus possible et de la façon la plus productive. De là l'abus de la division du travail, destinée à accroître les gains de rétablissement. Mais dès lors « on ne donne pas au mineur une connaissance complète de Tétat qui devrait être son gagne-pain. » Mais s'il n'en a pas la connaissance nécessaire, comment en aurait-il l'amour et la fierté? Comment résisterait-il avec courage aux efforts de ses parents qui, si souvent,, veulent le retirer de la maison hospitalière, pour le faire mendier ou pour l'associer à des industries interlopes ? Quant à ceux qui restent comme cloîtrés jusqu'à l'âge de leur majorité, on les expose au danger de voir cesser pour eux trop subitement toute protection comme toute discipline. . . on les jette ou on les laisse sur le pavé sans ressources, sans expérience et sans instruction professionnelle.
Il serait difficile que les enfants abandonnés, dits plus tard enfants assistés, affrontassent impunément de tels périls, quand les enfants des familles régulières y succombent aussi souvent. C'est là en effet ce qui mérite par dessus tout d'être remarqué. Au fond il n'y a pas ici deux questions, l'une pour les adolescents des familles ordinaires, l'autre pour les adolescents nés dans des conditions anormales. Pour les premiers comme pour les seconds, mêmes nécessités et, à des degrés inégaux, si l'on veut, mêmes épreuves appelant mêmes secours. S'adapter à la société, j prendre une place où l'on trouve un emploi continu à des aptitudes qu'on a la volonté de perfectionner, faire partie d'un milieu sain où l'on ait besoin de l'estime des honnêtes gens, et où l'on s'applique tous les jours à l'obtenir, tel est le problème. 11 n'y en a
pas de plus importants ni qui demeurent plus neufs que celui-là.
Il semble bien au premier abord que cette tâche soit plus difficile pour les mineurs qu'a élevés la charité publique. Plus difficile, soit, pour un grand nombre ; mais, encore une fois, c'est la même. Il est fâcheux, disionsnous, que les établissements d'assistance se croient ou se trouvent obligés de tirer trop tôt de leurs enfants un gain qui compromet leur avenir. Mais consultez les dépositions faites dans les enquêtes, et vous verrez que c'est là recueil où échouent des centaines d'adolescents dans nos villes modernes. Un inspecteur général du travail des enfants le montrait avec beaucoup de verve devant les quarante-quatre députés qui l'écoutaient *. Il rappelait comment d'innombrables familles voulaient tirer trop vite un profit immédiat du travail de leurs enfants, et il ajoutait :
ce Chose désastreuse à tous les points de vue ! D'abord l'enfant n'apprend en réalité aucun métier ; ensuite, à moins qu'il n'ait des parents qui veillent sévèrement sur lui, ce qui est l'exception, il ne tarde pas à s'émanciper. Il n'a pas plutôt gagné quelques pièces blanches", qu'il quitte le travail, court les rues, débaîiuche les enfants des industries voisines, et ne revient à l'atelier que lorsqu'il y est poussé par la faim. Mais, pendant qu'il n'est pas là, un autre a pris sa place, et quelquefois un troisième, si le deuxième décampe à son tour. Si bien qu'il est vrai de dire que les industries où l'enfant gagne de quoi vivre (et il est vraisemblable qu'elles iront en augmentant avec les machines), sont des industries qui emploient pour leur service deux ou trois fois autant
' "Enquête de 4884^ séance du 26 mars.
d'enfants qu'il serait nécessaire si tous travaillaient, régulièrement. »
Ainsi ce péril contemporain du chômage volontaire, devenu en quelque sorte plus régulier que le travail, ces interruptions fréquentes qui font que l'élévation, si souhaitable jfourtant, du salaire, devient fatale à Touvrier, voilà qui commence dès Tadolescence. Quelles habitudes sont contractées là pour tout le reste de la vie I
Sont-ce les machines qui sont coupables du mal ? Mais il ne manque pas de métiers, disons plutôt, dans le sens large du mot, d'industries, où elles n'ont rien à voir *. Les enfants qui en ont fini — tant bien que mal — avec l'école, trouvent aujourd'hui un gain facile dans de menues occupations qui n'exigent aucun apprentissage, mais aussi qui n'assurent aucun lendemain. La majeure partie des délits contre la propriété qui se commettent à Marseille, est le fait d'adolescents qui s'emploient dans les travaux du port. Ils font de petites commissions, servent de porte-balances, . . et peuvent gagner ainsi, quand ils travaillent, plus de 3 francs par jour. Mais un beau jour, la poche pleine, ils se réunissent pour faire bombance, ils oublient de rentrer au logis, ils vont coucher dans des bateaux du port * ; ils y font des liaisons qui les corrompent. Dès lors les voilà perdus pour le travail régulier. Le commissaire de police et le juge d'instruction auront vite fait de les connaître.
Dans les grands milieux industriels, ce mal devrait, ce semble, être atténué. On dit qu'il s'y aggrave encore. Il n'y a d'exception à faire que pour les pays où les grandes sociétés ont conservé assez d'action et de crédit
^ Là même où elles sont d^un grand emploi, il y a bien des mar nières de les servir et de les diriger. J'y reviendrai plus loin. * Que les Marseillais appellent des chattes.
pour exercer en paix leur intelligent patronage. 'En 1884, le mal était à Tétat aigu dans Paris. Plus de vingt années d'habitudes et de pratiques malsaines Tavaient préparé. Rien n'indique que, dans la majorité des industries, il soit à la veille d'être guéri, loin de là * !
« Sachez, disait le 14 mars 1884, le président de la commission d'enquête *, que de toutes les questions que nous avons pu étudier depuis un mois, celle qui nous inquiète le plus, c'est de voir les ouvriers de toutes les industries se préoccuper exclusivement de leur salaire quotidien, sans s'inquiéter de l'instruction professionnelle. » Et, en effet, il n'y avait pas de déposition qui n'eût à constater la déchéance profonde de l'apprentissage. De ce fait, il j a tout d'abord deux causes que nous n'avons plus à expliquer : l^ l'empressement des parents à faire gagner tout de suite quelque chose à leurs enfants; car tantôt il faut satisfaire à des besoins et à des prétentions qui vont sans cesse en 'augmentant, tantôt il faut réparer les effets de l'imprévoyance et de l'irrégularité dans le travail ; 2^ l'indiscipline des enfants eux-mêmes et leur désir précoce de gagner un peu
' J'ai sous les yeux les rapports adressés au Préfet de police en 1887, 1888 et 1889 par les inspecteurs du travail des enfants et par les commissions chargées de surveiller Tapplication de la loi de 1874. Les plaintes sont encore plus vives qu'en 1884. < Le nombre des enfants visés par la loi sur Tapprentissage va constamment en diminuant. » — • L'apprentissage se meurt à Paris et Ton peut justement redouter dans l'avenir une diminution de la capacilé professionnelle des ouvriers parisiens. » — « Le contrat d'apprentissage n'existe plus qu'à l'état légendaire dans les travaux que je visite. » — « On emploie et on paie de petites mains routinées à un travail facile et recevant un petit salaire. » — « Nous nous associons à cette plainte généralement formulée par toutes les commissions : on ne fait plus d^ apprentis, » Cette dernière déposition est du 14 avril 18S9.
' M. Spullcr.
LA PRÉCOCITÉ pu MAL 217
d*argent pour s'amuser à leur manière. Mais il y a une troisième cause qui révèle un mal plus profond : c'est Tégoïsme des ouvriers qui, pour demeurer plus maîtres des salaires, cherchent à diminuer le recrutement du personnel. Cette phrase paraîtra dure à quelques lecteurs ; elle ne fait pourtant que résumer avec exactitude ce qui a été affirmé, prouvé plus de vingt fois dans Tenquéte de 1884.
Dans la séance du 6 mai, le dialogue suivant s'engageait entre le Président de la Commission et un déposant *. (Je le donne d'après la sténographie).
a Le Président, — Sur la question des apprentis, au point de vue du recrutement, vous avez des plaintes à formuler ?
M, H. — Nous n'avons pas d'apprentis dans nos ateliers : nos ouvriers n'en veulent pas. Il y a déjà longtemps que cela dure.
Le Président. — Est-ce pour que leurs salaires ne baissent pas ?
M, H. — Ce doit être dans cette intention : je ne vois pas d'autres motifs.
Le Président, — Il y a des ouvriers qui ont des enfants; ils doivent leur enseigner leur profession.
M, H, — Ils n'en élèvent pas dans la partie ; nous n'avons pas d'ouvriers qui aient des enfants chez nous, parce qu'ils savent que leurs camarades ne les souffriraient pas plus qu'ils n'en souffrent eux-mêmes.
M. Frédéric Passy, — Comment recrutez- vous votre personnel ?
M. H, — Difficilement, et par la province *. Le peu
* M. Huret, président du syndicat des patrons carrossiers de la Seine.
^ Tout le monde sait que la carrosserie, industrie li parisienne,
d'ouvriers que nous avons nous vient de la province où l'apprentissage se fait assez mal, et c'est surtout pour cette raison que nous demandons la création d'une école d'apprentissage à Paris *. »
Ainsi cet oubli de l'apprentissage dans les grandes villes multiplie le nombre des adolescents destinés à être tour à tour des artisans de petits métiers faciles et intermittents, puis des camelots, puis des vagabonds, puis des souteneurs *, puis des habitués de police correctionnelle. Mais il produit encore un autre mal : il appelle de province à Paris des ouvriers mal préparés qui errent d'atelier en atelier, et qui travaillent un jour sur trois : c'est un déclassement universel.
Ces symptômes sont-ils spéciaux à la classe pauvre ? Mais où commence et où finit cette classe pauvre ? Combien ne comprend-elle pas d'individus a la veille et plus encore d'individus au lendemain d'une aisance honnête ? Puis tous les criminels, il s'en faut, ne sortent pas des rangs inférieurs : tous ne ressemblent pas à ces vagabonds affamés qui traînent leurs guenilles dans les dépôts et dans les parquets. Comment donc ont dévié tous ces jeunes gens qui, au lieu de marauder dans les champs ou dans les rues, ont maraudé dans les administrations, comme surnuméraires ennuyés, ou bien encore dans les cafés, sur les champs de course, dans les bas emplois du journalisme et enfin dans certains salons ? Qu'est-ce qui
est une de celles qui ont le plus souffert, depuis vingt ans, de la concurrence étrangère. Y a-t-il lieu de s'en étonner ?
*■ La plupart des industries en étaient là... et en sont encore là. < La chambre syndicale des ouvriers de bronze fait un cas de mise à l'index de la formation d'un trop grand nombre d'apprentis. » — Encore cette chambre en acceptait-elle quelques-uns.
* Pas tous, évidemment, mais il y a parmi eux une- sélection et qui n'agit pas en vue du mieux.
a produit ces monteurs d'affaires et ces pseudo-banquiers qui, à vingt-trois ou vingt-quatre ans, ont déjà dévoré des millions à eux confiés par des hommes crédules, courant eux-mêmes imprudemment après des gains exceptionnels ? Qu'est-ce qui produit ces parasites de toute industrie, ces prétendus courtiers, ces souscripteurs de billets de complaisance, ces entremetteurs et préleveurs de pots-de-vin qui rendent souvent les carrières si difficiles aux travailleurs de bonne volonté ? A tous ceux-là la vocation suspecte date d'une époque commune : de l'époque où il fallait prendre une résolution faite à la fois de docilité et de courage. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre. A dix-sept ou dix-huit ans, ils n'avaient plus la confiance affectueuse que des enfants doivent avoir dans leurs père et mère ; ils n'avaient pas non plus cette patience qui assure à l'avenir une réserve d'énergie virile. Leur imagination précoce courait après les plaisirs faciles : une fatuité que la lutte n'avait pas encore suffisamment avertie, leur faisait prendre en pitié les travailleurs modestes. Il leur eût fallu tout au moins une profession et une carrière, comme aux enfants de condition plus humble un métier. L'absence d'une préparation sérieuse et pratique manque aux uns comme aux autres. C'est pourquoi les uns comme les autres sont exposés à devenir des déclassés et, presque aussitôt , des délinquants. Malfaiteurs élégants ou malfaiteurs sordides, malfaiteurs qui réussissent longtemps à se mettre en règle avec le code, ou malfaiteurs qui glissent promptement sur le chemin de la récidive légale, ils sont tous également dangereux.
Les uns et les autres ont des complices. Nous venons de leur en trouver là où il devrait le moins y en avoir. Mais en réalité où n'en ont-ils pas ? Il était passé autre-
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fois à l'état d'axiome que qui ne travaillait pas s'ennuyait et que qui ne travaillait pas ne pouvait pas manger. Contre Fennui Tadolescent flâneur a toutes les distractions des grandes villes. Il n'a qu'à aller devant lui : tout lui est spectacle. Que d'images étalées aux vitrines des magasins * pour exciter ses sens et flatter ses premiers instincts de polissonnerie ? Que de petits services faciles et aussitôt rémunérés il peut rendre à des oisifs ! Supposons qu'il soit riche ! Il s'est trouvé des gens à la douzaine pour le lui répéter et pour le pousser à des dépenses dont ils s'apprêtent à tirer parti. Etait-il d'une famille simplement aisée, mais vaniteuse ; il a fui le travail de la campagne, il a méprisé la profession paternelle, et ainsi s'enfle le nombre des ambitieux incapables et inutiles, de plus en plus dégoûtés du travail manuel.
Donc, au fond, tout se ramène aisément à cette vérité. Quand l'adolescent est coupable, c'est qu'on ne l'a point préparé à la vie sociale. La vie sociale est un ensemble de CDopérations réglées par une réciprocité de respect et de bienveillance. C'est la troubler profondément que de lui jeter des individus préparés à n'y jouer que le rôle de victimes soit découragées soit irritées, ou le rôle de parasites. Ce n'est pas seulement dans la suite de la vie que l'adolescent mal élevé sera l'un ou l'autre ; c'est bien souvent tout de suite. Les chiffres qu'on a lus prouvent qu'il attend' pour cela^de moins en moins.
Résumons-nous. Comme objet principal ou comme centre de notre étude de l'adolescence coupable, nous avons pris les jeunes clients de l'Assistance publique ou de la charité collective. Quand ces institutions savent adapter l'adolescent aux exigences de la vie réelle, quand
Sans compter celles qu*on lui propose en cachette, et qu'il apprendra bientôt à Tendre de m§me.
elles le mettent chez des paysans qui en font tout de suite un des leurs, quand elles lui trouvent un honnête artisan qui Tadopte et se Tassocie ou tout au moins lui assure un travail fixe, quand elles ont réussi à créer chez elles des industries ou des cultures en réservant à leurs pupilles des moyens d'existence certains et honorables, dans tous ces cas, les institutions réussissent. Non seulement elles préservent ceux qu'elles dirigent ; mais elles les réhabilitent et les lavent de leur tache héréditaire. Si elles ne font que garder les enfants, si elles se bornent à comprimer les effets ostensibles do leurs mauvais penchants jet de leurs vices, elles échouent généralement dans leur œuvre. Elles restituent à la société des jeunes gens paresseux ou bizarres qui n'ont traversé leurs maisons hospitalières que pour y apprendre la dissimulation, la rêverie solitaire et l'appétit du fruit défendu.
Mais les adolescents des familles régulières qui sont venus rejoindre ces derniers devant les tribunaux, qu'ontils donc fait ? A peu près la même chose que ceux des enfants assistés qui ont échoué ; exactement l'inverse de ceux qui ont réussi. Les uns n'avaient pas de famille : on leur en a donné une qui les a solidement encadrés dans une vie de travail et de probité. Les autres avaient une famille : mais pour eux les choses se sont passées comme s'ils n'en avaient pas.
Reste une troisième catégorie ; celle des enfants qui n'ont eu ni le dévouement obligé d'une famille selon la nature, ni les soins volontaires d'une famille d'adoption. Oh avouera qu'il est vraiment difficile de voir ceux-là bien tourner.