‹ La France criminelleChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

. Suite de la question de la vie de famille : Douvel aspect. — II. Si les célibataires donnent plus de coupables, est-ce uniquement parce qu'ils sont jeunes ? — Les vraies proportions. — Plus rbomme est engagé dans la vie de famille, moins il paye de tribut au crime. — III. Grimes et délits des célibataires; crimes et délits des gens mariés. — Les gens mariés qui n*ont point le respect de la famille. — Les mariages prématurés : une statistique allemande. — IV. Avenir qui menace la famille française. — Le divorce. — Sous le Directoire et aujourd'hui. — Qui use le plus du divorce? — V. La diminution des naissances. — La stérilité involontaire et l'infécondité voulue. — Quel est le genre de richesse qui exerce ici son influence ? — De quelques départements qui se dépeuplent. - — La faute en estelle au Gode civil ? — Graint-on pour le bien-être de ses enfants ou pour le sien propre ? — VI. Effet général de la diminution des naissances dans une moitié de la France et des déplacements qu'elle provoque dans l'autre moitié.

La question de rinâuence de la vie de famille sur le nombre des crimes ne se pose pas seulement pour les enfants ; elle se pose aussi pour les adultes. — Est-ce là, dira-t-on, une question ? N'est-il pas évident pour tout le monde que la vie de famille est la condition normale

de la personne humaine? Peut-on croire qu'on puisse s'y dérober sans faire courir un péril de plus à sa propre moralité et à celle des autres ?

Assurément, la supériorité morale de la vie de famille sur le célibat peut être démontrée sans le secours de la statistique. Il n'y en a pas moins un intérêt de premier ordre à voir si l'étude des faits confirme les déductions auxquelles on a pu arriver par une autre voie. Ce n'est pas seulement une vérification ou une démonstration de plus à établir; c'est une épreuve qui doit nous montrer comment l'institution jugée nécessaire est pratiquée dans la réalité, soit par les hommes en général, soit par les hommes d'un pays et d'un temps donnés. Celui qui proclame — comme il le doit — l'excellence de « la famille » ne nous propose pas comme modèle une famille quelconque. Il propose un certain mode d'existence commune qui, avant de donner des vertus, commence par en réclamer. Supposons que la vie de famille même ait donné de mauvais résultats ou des résultats qui n'attestent point la supériorité prévue, ces conséquences ne jugeront pas précisément l'institution, mais la manière dont elle a été conçue par ceux qui s'y sont soumis.

La question est donc moins simple qu'elle ne le semble au premier abord. 11 faut beaucoup de soins pour démêler tous les faits qui y sont donnés, pour les rapprocher de ceux qui leur sont comparables, et pour les bien interpréter.

Dans son traité de statistique*, M. Maurice Block • Tome II, p. 45h

i2ï LA FRANCS CRIMINELLE

s'exprime ainsi : « Depuis 1826, un peu plus de la moitié des crimes sont commis par des célibataires, ce qui n'est pas étonnant, la plus grande partie des crimes se perpétrant dans la jeunesse. * Ainsi, à en croire Téminent économiste, la question de l'influence morale du célibat, telle que nous l'indiquions tout à l'heure, disparaîtrait ; elle se résoudrait dans la question de l'influence de l'âge. Mais, non seulement il serait difficile à la méthode expérimentale de dégager ces deux problèmes et de les isoler l'un de l'autre ; dans la plupart des cas, . l'action de la jeunesse l'emporterait visiblement et de beaucoup sur l'influence du célibat. Les jeunes gens de 16, 18 et 20 ans commettent un grand nombre de méfaits. Est-ce parce qu'ils sont jeunes, c'est-à-dire ardents, impatients, d'une imagination toute obsédée de la jouissance présente, mobiles, peu soucieux de l'estime publique, sans idée de la responsabilité, etc. ? Ou est-ce parce qu'ils n'ont pas encore eu le temps de se marier ? Une telle question serait ridicule ; on sent tout de suite dans quel sens elle serait résolue par avance.

Mais voyons de plus près l'espèce d'équation posée par M. Block. Est-il exact qu'il y ait, par exemple, 52 0/0 des accusés qui soient des célibataires, 52 0/0 qui soient des jeunes gens de moins de 25 ans? C'est à peu près ce que la phrase donne à entendre. Si cela était, on pourrait croire que tous les célibataires coupables étant des jeunes gens, tous les hommes de plus de 25 ans qui deviennent criminels sont des mariés ou des veufs. On raisonnerait de la façon suivante ; sur 100,000 accusés, 52,000 sont jeunes et 52,000 sont célibataires : ce sont les mêmes; 48,000 sont mariés et 48,000 sont âgés de . plus de 25 ans : ici encore, ce sont les mêmes, à bien peu d'exceptions près. Ce qui viendrait à l'appui de ce rai-

^onnemeut, c'est que parmi les faits reprochés le plus souvent aux célibataires sont les vols, et que le vol est également le délit le plus habituel à Tadolescence. — Voilà donc une hypothèse qui devient très défavorable à la faniille et très flatteuse pour les vrais célibataires, c'est-à-dire pour ceux qui, étant en âge de se marier,, ne Tont pas fait.

„ Mais en se reportant aux chiffres précis» on voit bientôt les données se distribuer d'une autre manière. Il ^st bien vrai que si on partage l'existence en périodes de 5 années chacune, la période de 20 à 25 ans est la plus^ coupable de toutes. Mais il n'est pas vrai que cette pé-, i^iode, réunie même à celles qui la précèdent, fournisse, plus d'accusés que l'ensemble des périodes suivantes. Loin de là ! Les accusés de plus de 25 ans donnent, tous réunis, 67 0/0 du chiffre total des accusés. Donc les accusés de moins de 25 ans ne figurent que pour 33 0/0 ^ D'autre part, on voit que, depuis 18^0, les célibataires donnent successivement 57, 60, 59, 60, 53 0/0 des accusés. Autrement dit, 59,000 environ sont célibataires. L'écart est bien plus grand qu'on ne pourrait le croire d'après la phrase de M. Block. La jeunesse et le célibat sont donc très loin de coïncider chez les accusés, ce que d'ailleurs la lecture courante des procès rend de notoriété universelle. Mais si ce rapprochement empêche de résoudre trop tôt la question dans un sens, il ne-suffit à la résoudre dans un autre. Cet écart étant ainsi donné, peut-on savoir quelle est, sur le chiffre qui le constitue, la part des véritables célibataires et la part des individus mariés ?

Quelle est, dans la population totale de la France,

* Voyez Compte général de 1886, p. ix. ..

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la part proportionnelle des célibataires < déclarés adultes par la loi? La dernière statistique générale qui décompose les résultats dud énombrement de 1886*, nous dit 23,27 0/0. Les célibataires, nous Favons vu, forment, en moyenne 59 0/0 des accusés. La différence est d'environ 66 0/0. Il est vrai que parmi ces « célibataires » accusés, on compte des filles de 15 ans et des garçons de 18 qui, déclarés nubiles par la loi française, ont cependant le droit et presque le devoir de n'être pas mariés. Mais il faudrait faire subir aussi une réduction au chiffre de 23,27 qui, dans la population totale, représente également les célibataires dits nubiles et y englobe les jeunes gens à partir de 15 ans pour les filles et de 18 ans pour les garçons. Mettons, si Ton veut, que les mineurs coupables, malheureusement trop nombreux, aient plus enflé le nombre des jeunes accusés que celui des célibataires en général. . . Ce n*est pas là une concession de forme, puisque nous avons tant de garçons de moins de 18 ans qui sont accusés.

Tout compensé, les vrais célibataires, les célibataires de plus de 20 ans chez les femmes et de plus de 25 ans chez les hommes sont bien près d'être trois fois plus nombreux dans les prisons que dans la vie libre. ]ls fournissent environ deux fois et demie plus d'accusés que les mariés et que les veufs.

Un autre calcul de la statistique est venu d'ailleurs confirmer ces conjectures. On profite périodiquement du recensement de la population de toute catégorie pour se poser la question : Sur 100,000 individus de chaque classe, combien y a-t-il eu d'accusés? — Eh bien ! sur 100,000 individus mariés, on comptait, en 1860,.

* Page 86.

18 accusés ; on n*en comptait plus que 13 en 1872 et 11 à partir de 1880.

Sur 100,000 veufs des deux sexes on a successivement compté dans la môme période 11, 12, 14 accusés.

Sur 100,000 célibataires adultes, on a trouvé tour à tour 32, 42, 32, 35.

Défalquons encore des célibataires accusés, les filles de moins de 20 ans et les garçons de moins de 25, nous retrouvons la proportion à laquelle avait abouti la recherche précédente. Il est définitivement acquis que les célibataires, tels que nous les avons définis, donnent de deux à deux fois et demie plus d*accusés que les veufs et les gens mariés.

Si on considère à part le sexe masculin, la disproportion est encore plus forte. Depuis 1884, 100,000 célibataires hommes donnent 61 accusés, tandis que 100,000 hommes mariés n'en donnent que 18. (Pour les femmes, le rapport n'est que de 3 à 8. Mais réservons pour un chapitre spécial Tinfluence du mariage et du veuvage sur la moralité de la femme). Les veufs ont plus d'accusés que les hommes mariés : 23 ou 24 au lieu de 18. Le rapprochement qui, cette fois, n'est opéré qu'entre adultes, établit une échelle graduée qui achève la démonstration. Plus l'homme appartient effectivement et présentement à la vie de famille, moins il paye de tribut au crime. Il paraît difficile de diminuer la solidité de cette conclusion, '^

Cette différence qui résulte de l'ensemble ne se retrouve pas exactement dans tous les genres de crimes. Il

y a intérêt à Tobseryer, car c'est dans ie détail qu'on mesure avec le plus de précision Tinfluence des causes d'ordre social. L'état de mariage est un état complexe, où à côté de bien des joies, il entre beaucoup d'épreuves et beaucoup de dangers. Ainsi les célibataires font moins souvent de banqueroutes frauduleuses. On le comprend aisément : il est rare, dans nos niœurs actuelles, qu'un commerçant demeure garçon. S'établir, c'est à la fois prendre une maison et se marier»

Dans les incendies, dans les crimes violents, accusés mariés ou veufs sont également plus nombreux que les accusés célibataires. Ici on pense tout de àuite aux haines de familles, aux rivalités d'intérêt, aux jalousies passionnées dont un célibataire tranquille peut, ce semble, être considéré comme exempt.

Mais les tableaux qui nous donnent ces proportions ne tiennent pas compte — comme on l'avait fait pour l'en* semble * — du. rapport du nombre des accusés dans chacune des trois catégories, avec le nombre des individus auxquels ils correspondent dans la population totale. Si on faisait ce calcul, la proportipn serait certainement renversée.

Ce calcul a été fait dans un travail spécial pour un des crimes les plus alarmants de la période actuelle, les viols et attentats à la pudeur sur les enfants.. Voici les résultats qu'il a donnés *• De 1874 à 1883, sur un million de célibataires, il y en avait 922 qui étaient accusés de ce crime. Sur un même nombre de veufs, il y en avait 1,002 ; sur un même nombre d'hommes mariés, 462.

Cette prédominance des veufs en un si triste groupe

. * Compte général pour 1880, p. :XXX, .

. * Garraud. et D*" P. BerkarDj dans les Archives tVanthropo-

îogi'e crimineUe de Lyon, IS^Q^

coïncide avec la prédominance, déjà remarquée, des hommes tgés. Les trois quarts du temps le veuf accusé d'un tel attentat doit, par le fait même de son veuvage^ (être présumé un vieillard ou peu s'en faut. Mais cette coïncidence est loin de diminuer ce que cette partie de la statistique criminelle a d'odieux et de répugnant.

Bevenons à l'ensemble de ces chiffres, ils ne sont pas plus honorables, il faut l'avouer, pour les uns que pour les autres. Voilà 1,464 individus qui ont eu l'honneur d'être chefs de famille : ils n'en ont point gardé le res* pect de l'enfance I II est même à remarquer que parmi les hommes mariés ou veufs figurant dans ces tableaux, ceux qui ont des enfants sont, chez les uns trois fois, chez les autres quatre fois plus nombreux que ceux qui n'en ont pas *.

Au premier abord n'est-il pas étrange de voir la famille échouer ainsi là où elle devrait exercer le plus victorieusement son action préservatrice? Le sujet est délicat. Mais où dira-t-on, si ce n'est dans un livre -comme celui-ci, que, selon la physiologie et selon la morale, toute fonction doit être exercée avec sobriété et avec rectitude ? La modération et la conformité avec la .nature sont deux choses qui marchent ensemble, et il y en a une troisième qui les suit, c'est la force, qui s'ap-- , pelle ici fécondité. Sont-ce là les trois caractères ou verr tus de la popul-ation contemporaine ? Pour la fécondité, la diminution du nombre des naissances dit non. Pour ,1a sobriété, le nombre croissant des attentats aux mœurs dit également non . Il est inutile d'insister pour le troisième caractère. Mais il résulte de tout cela que l'instî-

^ 11 fpat dire ici la vérité (probable). Ceux qai n'ont jamais eu d'enfants nç craignent pas .4'eu.. avoir, et ils ont peut-ôtre moins pris l'habitude de s'oublier hors du doipicile conjugal.

tution du mariage et celle de la famille ne sont peut-être pas plus respectées par les hommes mariés que par les célibataires. Celui qui boit trop et se grise avec du mauvais vin s'enivre hors de chez lui comme chez lui et il commet des sottises partout.

On trouvera peut-être que c'est élargir beaucoup la question. En définitive, dira-t-on, qu'est-ce que six ou sept crimes de cette nature par an sur 100,000 individus ? Dans un pareil nombre d'hommes est-il étonnant •qu'on trouve des gens surexcités, des gens égarés par la boisson, des erotiques, des pères de famille que la gêne ou la misère obligent à vivre dans des taudis, condamnés à des rapprochements indécents, à deux doigts de la promiscuité * ? Peut-être I Mais quand il y a une catégorie de crimes qui augmente dans une société*, il est impossible de ne pas croire que la société tout entière ait commencé ou ébauché pareil mouvement dans cette direction périlleuse. Toutes les vagues n'ont pas la même force ; mais lorsqu'il y en a qui nous submergent ou qui nous renversent, c'est que toute la surface et une certaine partie de la masse d'alentour sont agitées. C'est là

' • Dans les observations que nous avops eues sous les jeux, nous avons été frappés d'y voir figurer en si grand nombre les cas d'incestes. Dans les habitations ouvrières, où Thygiène et la morale semblent complètement exclues, fréquemment la même chambre, le même lit servent au repos de toute la famille. » — D^ Bernard, Travail cité.

Dans un tableau de la criminalité de lu Marne qu*a bien voulu dresser pour moi, un magistrat fort distio^ué du parquet de Reims, M. G. Vuéb&t, je vois que les attentats aux mœurs d'ascendants sur leurs descendants augmentent là chaque année ,* ils ont surtout augmenté en 1886 et 18S7.

* Or^ voici comment le crime dont nous parlons a augmenté. En 1825, il n'avait été jugé que 83 aceusations de cette nature. Eu 1851 on en comptait 6! 5 ; en 1879, 812. Depuis lors il a un peu baissé ; nous en trouvons 634 en 1886<

d'ailleurs un fait sur lequel nous aurons encore à insister plus d'une fois. Pour le moment, c'est sur la criminalité des célibataires comparée à celle des hommes mariés que nous devons achever de nous expliquer.

La vie de famille — pas plus qu'aucune autre institution — n'est une panacée contre le crime. Une statistique faite en Allemagne* montre qu'il est également scabreux de la dédaigner trop longtemps et de l'aborder trop tôt. Elle a enregistré : P un nombre excessif de crimes et de délits commis par ceux qui ont pris sur eux prématurément la charge de nourrir une famille ; 2° par les célibataires qui se trouvent déjà dans l'âge mûr, et par des individus divorcés ou devenus veufs avant d'avoir atteint l'âge sénile.

Cette statistique est d'autant plus intéressante qu'elle porte non plus seulement. sur les délits contre les mœurs, mais sur les crimes et délits contre la propriété. De plus, elle est très biçn circonscrite : elle ne part que de 21 ans, et elle met en dehors de son calcul les délits purement militaires commis par les jeunes gens de 21 à 25 ans.

c< Pour les crimes et délits contre la propriété, dans un ' groupe d'hommes de 21 à 25 ans, composé moitié de célibataires et moitié d'hommes mariés, la proportion des criminiels mariés aux criminels célibataires, est de 151,5 à 100. Parmi les habitants de 25 à 40 ans des deux sexes se trouvent en première ligne les veufs et les divorcés, en deuxième ligne les célibataires, en troisième ligne les personnes mariées. Le rapport des chiffres de ces trois catégories est représenté, pour le sexe masculin, par la proportion 164 (pour les veufs et les divorcés *J, 100 (pour

* Voyez le Bulletin international de statistique, ^oxir 1888, p. 68.

* Même en tenani compte des divorcés, qui grossissent beaucoup

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les célibataires), 66 (pour les hommes mariés). » ^- « II en est de même, ajoute le document que nous citons, pour toutes les autres infractions, notamment en ce qui concerna le sexe masculin. »

Les conclusions à tirer de ces rapprochements se présentent d'elles-mêmes. D'une manière générale, les célibataires commettent plus de crimes que les gens mariés ; les veufs en commettent aussi davantage : moins souvent coupables que les célibataires, ils le sont plus souvent que les individus pour qui les liens conjugaux subsistent encore. Enân, d'après la statistique allemande, que la statistique française n'a pas encore eu le temps de suivre sur ce terrain, les divorcés sont à mettre avec les veufs. Donc l'état de mariage, ûialgré les charges qu'il entraîne, n'a point cessé d'être un milieu plus favorable que les autres à la probité, à la moralité, à la prudence. ' Ce n'est pas diminuer la force de cette conclusion que \ie dire avec M. Maurice Block ' : « Lesp causes qui ont éloigné du mariage un si grand nombre de célibataires — par exemple la mauvaise conduite — peuvent les avoir poussés au crime. » Si c'est à peu près la même chose de s'éloigner de la vie honnête et de s'éloigner du mariage, il faut admettre que l'idée seule de la famille et le désir d'en fonder une, exercent déjà une action salutaire. Il est clair que ce n'est pas le fait matériel d'être un père de famille légalement enregistré comme tel à la mairie, qui a la vertu de sauver un homme. Se mettre dans le cas de se voir repoussé par les jeunes filles, être ainsi condamné au célibat et s'y résigner, cela est encore plus grave que de rester célibataire sans parti pris. Que le

cette catégorie, les veufs nllemaads paraissent payer un plus large tribut à la crimioalité que les veufs de Frauce. * Ouvrage cité»

mariage soit donc utile à la société par les vertus qu*il demande autant que par celles qu'il communique, il n*en mérite pas moins le bien qu'en ont dit tous les moralistes. Mais nous avons fait jusqu'à présent deux restrictions importantes qu'il ne faut pas oublier : 1® le mariage ne peut pas être abordé trop tôt, et les âges admis par la loi sont certainement placés trop bas, surtout pour les hommes ; 2** il y a une façon d'entendre le mariage qui se rapproche singulièrement du libertinage et de la débauche ; on ne peut douter qu'elle ne prépare à trop de vieillards, soit veufs, soit encore mariés, des occasions trop nombreuses d'encourir ou de mériter la police correctionnelle ou la cour d'assises.

Y a-t^il lieu d'espérer que dans un prochain avenir la famille suffira mieux à sa tâche préservatrice? On voudrait y compter. Il y a malheureusement quelques faits sociaux qui ne peuvent que nous inspirer la crainte opposée. Non seulement les mariages diminuent ^ et les naissances naturelles augmentent ^ ; mais le mariage même, quand il est conclu, manque à sa mission. De plus en plus, nous voyons augmenter les divorces et diminuer les naissances.

Quelques personnes avaient pensé qu'au lendemain

^ En 1888, il a été célébré en France 212 mariages de moins qu'en 1887 et 6,360 de moins qu'en 1886.

* La proportion de ces naissances qui n*était que de 7,5 O/O en 1881, et de 8 û/O eu 1885, atteint 8,5 O/O en 1888. Il est triste d'avoir à dire que sans l'appoint des naissances naturelles la population française diminuerait.

de la loi ^ bien des mauvais ménages ce se liquideraient », mais qu'ensuite la rupture du lien conjugal deviendrait plus rare. Les événements ne paraissent pas devoir donner raison à ces pronostics. L'année 1888 aeal.0'72 divorces de plus que Tannée J887 et 1,758 de plus que Tannée 1886. On a souvent parlé de la fureur du divorce qui s* était emparée de la France à Tépoque du Directoire. Sommes-nous destinés à en revoir une pareille ? Je ne sais si la comparaison pourrait être poursuivie partout sur notre territoire. Elle a été faite pour certaines localités et elle n'a point donné de résultats bien avantageux pour notre époque. Le savant président du tribunal civil de Laon * a trouvé que de 1792 à 1816, en 24 ans, il y avait eu dans le département de TAisne 252 divorces, soit près de 10 par an. Depuis 1884, dit-il, en 4 ans 1/2, nous en avons eu 131 dans le seul arrondissement de Laon, c'est-à-dire dans la cinquième partie du département. C'est pour TAisne une proportion de plus de 20 par année.

Ainsi le divorce augmente comme la criminalité générale, et on peut dire qu'il varie comme elle d'une partie à Tautre du territoire. Quels départements trouvons-nous parmi ceux qui divorcent le moins ? Les départements de la Bretagne, les départements de Touest et du centre, TAin et la Savoie. On peut y ajouter le massif central, qui a moins de divorces que de crimes. C'est apparemment un pays où les sévices et injures graves conduisent parfois en cour d'assises, mais ne passent point aux yeux des particuliers pour un motif suffisant de rupture. On se frappe et on se réconcilie. Mieux vaudrait ne pas se

' Elle date de la seconde moitié de 1884.

* M. Combler, auteur d'intéressants travaux sur le département de l'Aisne et son histoire.

frapper : mais à tout prendre, la réconciliation ne vautelle pas encore mieux que le divorce ?

Quelles sont d'autre part les régions où le divorce fleurit le plus ? Elles nous sont connues d'avance ; ce sont la Seine, TAube, THérault, les Bouches-du -Rhône, la Somme, la Meurthe-et-Moselle, la Seine-Inférieure, TEure, le Calvados, TAisne!

N'est-ce pas déjà un symptôme bien grave à tous les points de vue que ce soient précisément les pays le moins honnêtes qui se soient ainsi jetés sur le divorce et se soient empressés d'en faire usage? On dira que de pareilles lois, destinées à empêcher de plus grands maux, ne sont pas faites pour les gens vertueux, qu'elles ont pour but de dénouer des situations exceptionnelles. En théorie, rien de plus exact : mais la question est de savoir si cette loi ne développe pas de semblables situations un peu plus qu'elle n'en guérit. La dernière statistique a révélé un fait curieux. L'époux dont le conjoint a été condamné à une peine afflictive et infamante, ne demande la séparation que 1 fois et le divorce que 3 fois sur 100. Ainsi la femme dont le mari est condamné aux travaux forcés ne songe que 3 fois sur 100 à divorcer. C'est cependant bien là l'un des cas qu'on avait le plus invoqués à la Chambre ; c'est celui qui avait fourni l'argument le. plus victorieux. A quoi tient ce phénomène inattendu ? Serait-ce que la femme d'un mari ainsi condamné a été souvent sa conseillère et sa complice impunie ? Ce ne serait pas toujours une raison. Il ne manque pas de complices qui s'accusent et qui se trahissent. Craint-elle ï | de ne pas trouver à se remarier ? Elle pourrait toujours • /// ly^ espérer un mari dans la même situation qu'elle. Serait- |

• " ce que le malheur immérité trouve toujours les âmes plus

clémentes et moins portées à la vengeance ? De toutes

les raisons, celle-là me paraîtrait encore la meilleure.

(Ainsi les maris sont tués, non par les femmes qu'ils ont trompées, mais par les femmes qui les trompent *. Si cela est, le divorce donne donc surtout satisfaction aux passions malsaines. Sur cent situations, il en résoudra une dizaine de vraiment intéressantes *. Dans les autres il ouvrira pour certains penchants une issue d'autant plus cherchée qu'on la sait ouverte par la loi.

Les institutions n'agissent pas seulement par les effets directs qu'elles produisent ; elles agissent plus encore par la direction qu'elles donnent aux pensées, aux désirs et aux résolutions des gens. L*idée du mariage souhaité moralise autant que le fera le mariage même. L'idée du divorce ne peut que favoriser plus d'un mariage léger et téméraire ; puis, une fois l'union contractée, elle enve- { nime les querelles et pousse à des actes irréparahles. En I .' plusieurs endroits, on me cite des femmes divorcées qui retournent furtivement vers leur premier mari. Qu'est-ce que cela prouve ? Que le divorce a été demandé et obtenu •dans des moments de colère; on a voulu briser des attaches plus solides qu'il ne le semblait. Le divorce, je le sais, n'est prononcé qu'après la faute, et on ne Ta i^établi que parce que les fautes étaient nombreuses ^. Mais il nous appartient de nous demander si le divorce rend ces fautes plus rares ou s'il les rend plus fréquentes. Pour ceux qui n'obéissent absolument qu'à leurs instincts et qui veulent se contenter coûte que coûte, rien n'y fait,

* Voyez Lt Crimty page 320.

* Et encore pour celles-là un simple remaniement des cas de nullité du mariage eût peut-être suffi.

' ' On dit que les magistrats laissent le temps de la réconciliation ;Ct s'y emploient de leur mieux. Mais toute cette procédure, c'est la

guerre, et les actes de représailles ne font que surexciter les paii^ sions*

pas plus Tabolition que le rétablissement du divorce ; mais le vice calculé devient beaucoup plus fréquent que la passion fougueuse. On ne raisonne guère, dit-on, quand on fait mal. C'est là une erreur. Il est peu d'actions coupables qui ne soient précédées d*un sophisme. Or, un sophismje c'est un raisonnement, ébauché, court, mauvais surtout, mais enfin, c'en est un. Or, si le divorce est de droit dans, des conditions qu'après tout on a le pouvoir de s'assurer à soi-même, si l'on se dit qu'on peut toujours s'acquitter envers un homme ou une femme en lui rendant sa liberté, pourquoi tant se gêner? Les injures ou les infidélités justifient le divorce ? Mais le divorce aussi, en un sens, les justifie. Que fait l'époux adultère ? Il anticipe sur la liberté que La loi ne lui donne pas encore* mais qu'elle ne manquera de lui rendre, se dit il, car il n'a qu'à la demander, à l'ofi'rir et à forcer au besoin son conjoint à la demander lui-même. Oh I ce n'est pas là une logique que reconnaîtrait un jurisconsulte, un casuisté ou plus simplement un moraliste, mais c'est la logique de la passion et celle du vice. Nul doute qu'elle n'aboutisse chez plus d'un à des conséquences pratiques. C'est tout ce que je me proposais de démontrer.

Tout? Non, à vrai dire. Force est bien de prévoir qu'après les enfants naturels, après les enfants trouvés^ après les enfants abandonnés, il y a une autre catégorie qui va grandir, celle des enfants de divorcés. Compte-* t-on sur eux pour relever la moralité des autres ?

Cette variété d'enfants jetés dans des conditions anormales est d'autant plus faite pour alarmer, que le nomjjp^

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des enfants légitimes diminue. Les allusions nombreuses que nous avons faites à cet abaissement de la natalité française ne suffisent pas. Il y a autre chose à dire sur ce problème et sur les rapports qui le lient aux problèmes de la criminalité.

Il y a d'abord un rapprochement dont on ne peut nier l'importance : notre criminalité va en augmentant pendant que nos naissances vont en diminuant. Est-ce le premier phénomène qui explique le second, ou le second qui explique le premier? Aucun des deux en réalité ne suffit à expliquer l'autre. Une cause unique à laquelle on puisse ramener tous les phénomènes sociaux, cela n'existe pas. Nous l'avons vu assez souvent, vagabondage, alcoolisme, prostitution, hérédité pathologique, il n'y a aucune de ces influences, si pernicieuses pourtant, qui ne soit souvent tenue en échec et ne soit souvent impuissante à produire le véritable crime. Je demande seulement si la variation correspondante de ces deux faits, touchant l'un et l'autre à la vie morale *, n'a pas au moins la valeur d'une présomption très grave.

Peut- on dire que partout où les naissances diminuent les crimes augmentent et réciproquement ? Non ; car plusieurs influences de nature diverse s'interposent dans le jeu de cette loi (si c'en est une) . D'abord les populations ouvrières ont plus d'enfants que les populations agricoles. Le fait est connu de tout le monde : la statistique le confirme et le précise ; elle nous montre que la Seine-Inférieure a une natalité plus forte, non seule -

* On n'ira pas s'arrêter, par exemple, aux variations correspondantes de l'élévation du nombre des crimes et l'élévation des importations ou exportations commerciales. Mais s'il y avait un rapport de variation constant entre ces derniers chiffres et ceux du Jaudget et des impôts ou de rencaisse de la Banque de France, on y prêterait certainement attention.

ment que le reste de la Normandie, mais que la moyenne de la France; elle nous montre que le Nord, le Pas-de- Calais, la Loire, sont également au-dessns de cette moyenne, au-dessus notamment du Cher et de l'Indre ; elle nous apprend que la Haute- Vienne est plus féconde que la Vienne, que les naissances ont surtout diminué en Tarn-et-Garonne depuis que l'industrie en a disparu, etc.*. L'imprévoyance de l'ouvrier a donc ici son bon côté, comme l'esprit de prévoyance du paysan a ses inconvénients et ses excès. Mais les conditions que l'un et l'autre trouvent ou s'organisent dans le milieu où ils se meuvent sont faites pour enrayer tel ou tel symptôme, ou en affaiblir les caractères.

En second lieu, il y a des départements très féconds, mais où les chances de criminalité sont augmentées par une émigration mal entendue et mal dirigée. Tels sont la Lozère et l'Aveyron. Il en est d'autres enfin où la fécondité est encore supérieure à la moyenne, mais dont la moralité est compromise par l'affluence des étrangers : c'est là le cas des Basses-Pyrénées, des Pyrénées- Orientales et des Alpes-Maritimes.

Ces exceptions mises à part — et expliquées — il reste des faits bien probants. Quelles sont les régions où la natalité baisse le plus ? Ce sont : P tout le centre parisien avec ses deux prolongements, l'un du côté de la Champagne, l'autre du côté de la Normandie (Seine- Inférieure exceptée) ; 2° les départements méditerranéens, l'Hérault, les Bouches-du-Rhône et le Var : on est obligé d'y ajouter le Gard, le seul des quatre où la criminalité

^ Voyez les deux opuscules, pleins d'exactitude et d'intérêt, de M. leD*" Guiraud,de Moutauban, sur la dépopulation du sud-ouest de la France (Annales de démographie internationale y 1881. Lectiire à l'Association pour Tavancement des sciences, 1887) .

pe soit pas à un niveau élevé ; 3<* tout un groupe de départements situés vers la Garonne, Lot-et-Garonne, Tarn-et- Garonne et Gers. Assurément ces départements ont compté longtemps parmi les meilleurs ; et sur les tableaux où Ton tient compte d'une assez longue suite d'années, ils restent fort bien placés. Mais il faut noter que depuis deux ou trois ans, le Gers et le Lot-et-Garonne étonnent par les chiffres de leurs accusés, que nulle cause spéciale, ni accroissement de garnisons, ni grands travaux publics, ni affluence exceptionnelle d'étrangers ne vient expliquer.

Cherchons maintenant les départements où la fécondité des femmes est au-dessus de la moyenne. Nous apercevons tout de suite la Bretagne, les Deux-Sèvres, la Vendée, la Vienne, llndre, le Cher, la Creuse, la Nièvre, y Allier, Saône-et-Loire, le massif central, la Savoie, risère, la Drômo. A une ou deux exceptions près, ce sont toujours les mêmes ! Ce sont ceux où il y a le moins de crimes, le moins d'enfants naturels, le moins de divorces et le plus d'enfants légitimes.

Cela tient-il à l'abondance ou à la rareté des mariages? Non ; car il est à remarquer qu'on se marie beaucoup en Normandie et dans le groupe des départements gascons*; et môme qu'on ne s'y marie pas tard *,

. * II ne faut sans doute pas oublier que le plus ou moins grand nombre d enfants augmente ou affaiblit la proportion des gens mariés à la population totale. C'est une apparence que les statistiques devraient dissiper en ne comparant le nombre des mariés qu^à celui <les individus mariables. — C'est d'après ce dernier mode de calcul, beaucoup plus exact, que M. le docteur Guiraud a fait ses releva, et il conclut : « On se marie à Montauban autant et même plus que partout ailleurs. Mais malheureusement la fécondité des mariages 66t loin d'être en rapport avec leur nombre. »

* Voyez le dernier Album de statistique graphique du Ministère du Commerce ) planche zix«

La restriction est-elle volontaire ? La statistique n'a pas encore trouvé le moyen de pénétrer à ce point dang la vie privée. Voici cependant un petit exemple assez piquant. La Réforme sociale du 15 février 1888 enregistre une correspondance d*un village de TAin, département où cependant les naissances continuent à excéder les décès. Dans ce village qu'on ne nomme pas, mais qu'on désigne par le nombre précis de ses habitants, la population baisse par émigration et par diminution des naissances (( Il y a quatre ans, une épidémie de rougeole enleva 10 petits enfants ; l'année suivante 7 des famillea atteintes faisaient enregistrer un nouveau-né. » Où seraiton. embarrassé de trouver des faits analogues, et qui no se ferait justement taxer de naïveté en en doutant?

On trouve néanmoins des personnes sérieuses pour affirmer que la fécondité diminue réellement dans la population française et qu'elle y diminue physiologiquement par des causes indépendantes de la volonté des individus. On en donne comme preuve ou comme indice le nombre considérable de ménages sans enfants*. Or, ajoute-t-on, si peu qu'on en veuille, on en veut toujours au moins un^ et cela pour des raisons très diverses. Dans la région qu'il a étudiée, M. le D"" Guiraud s'arrête à deux reprises différentes sur ce nombre croissant, dans sa région, de familles entièrement stériles ; il en trouve chez les paysans comme dans la bourgeoisie. Mais ce fait est loin d'être particulier, comme il le croit, à ces départements du sudouest. Les familles n'ayant aucun enfant sont encore

' Au déaombremeot de 1886, on compte en France plus de treize cent mille familles n'ayant aucun enfant. Môme en tenant compta des ménages récemment mariés et des morts, le chiffre est énorme. Comme ce calcul a été fait pour la première fois en 1886, on ne peut encore établir de comparaison. Le prochain recensement nous édifiera sur ce sujet.

FRANCS GRIBC. 16

plus nombreuses en Normandie, mais surtout dans TOrne et dans la Manche où, de toutes les catégories rangées sur le tableau *, celle-là est la plus chargée. M. Guiraud avoue que ni lui ni les confrères qu'il a consultés n'ont encore trouvé une explication de ces anomalies..

Certainement les personnes qui ne désirent avoir aucun enfant sont rares. Le sont-elles autant qu'on le croit? Il suffit, je ne dirai pas d'écouter, mais d'entendre certains propos pour comprendre que plus d'un ménage a commencé par ne pas vouloir d'enfant tout de suite, puis a contracté des habitudes de luxe ou de bien-être qui lui ont inspiré définitivement le désir de n'en jamais avoir. Mais il serait tout à fait excessif, je le reconnais, de voir là autre chose qu'une exception. Une question qu'on peut se poser plus sérieusement est celle-ci : la fécondité involontaire d'une partie de la race française n'est-elle pas liée à des habitudes d'infécondité voulue ? Dans la région étudiée par le D"^ Guiraud, par exemple, la rareté des naissances est incontestablement volontaire, cela est évident pour lui comme pour tout le monde. Il en est de même en Normandie, et ailleurs. Mais si c'est là le fait dominant, n'a-t-il aucune influence sur les autres ? Autrement dit, dans une race où les femmes ont commencé, pendant plusieurs générations, à avoir systématiquement peu d'enfants, l'aptitude fonctionnelle ne doit-elle pas diminuer ? Les médecins qui ont fait campagne en faveur de l'allaitement maternel ont développé souvent cette idée que, si les mères pouvant allaiter leurs enfants ne le faisaient pas, leurs filles ne le pourraient pas même en le voulant. Il n'y aurait là rien que de conforme aux lois les moins hypothétiques de l'hérédité. Des animaux, des

* Familles ayant 9 enfants, familles ayant f enfant, familles ayant 2 enfants, etc.

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hommes qui seraient élevés dans Tobscurité ne risqueraient pas seulement de perdre pour eux-mêmes l'intégrité de la vision ; ils risqueraient encore de le faire perdre à leurs descendants. N'en serail-il pas do même dans la succession des familles où la rareté des conceptions aurait commencé par être voulue avant de devenir forcée? C'est aux médecins à examiner l'hypothèse : elle ne serait pas rassurante pour l'avenir de la race française *.

Quoi qu'il en soit, le caractère volontaire de la dépopulation d'une partie de nos départements ne fait pas doute. Ce qui ne fait pas doute davantage, c'est que <t c'est dans les parties les plus riches, les plus fertiles que se manifeste avec le plus d'intensité le phénomène ». On peut comparer les grandes régions et on peut comparer, dans une même région, les petites localités ; on aboutira aux mêmes résultats- Dans le Tarn-et- Garonne, <k tandis que nous voyons, dit M. Guiraud, quelques communes situées â l'extrémité est du département, éloignées de tout centre, mal pourvues encore de voies Ae communication, avoir une augmentation de population, d'autres communes, riches, fertiles, dans une situation des plus heureuses, voient leur population décroître avec une effrayante rapidité. . . Dans la zone nord-est, nous trouvons les conditions économiques qui font les fortes natalités : population pauvre et rude, sol ingrat, d'une culture difficile, qui se prête mal à la constitution de la petite propriété... Même dans cette région, la natalité s'abaisse dans les communes que traversent l'Aveyron

* Je u*ai aucunement Tidée, cela va sans dire, de prétendre que cette cause soit la seule. Des médecins de Normandie (D" Dé* YOisiifs, OpuseuU cit^), ont attribué la stérilité de certaiaes de leurs clientes à l'alcoolisme. Puis un grand nombre de femmes, irréprochables de tout point, naissent les unes avec une prédisposition» les Mitres «vee une aotre .....

OU ses affluents et où par suite se troutent les vallées fertiles. . . Dans le reste de l'arrondissement nous constatons les mêmes faitd^^lus une commune est riche, plus son sol est fertile, plus l'aisance est générale, moins il y a de naissances. C'est sur les points les plus privilégiés, dans les riches alluvions du Tarn et de l'Avejron, sur les coteaux où là culture des arbres fruitiers ou des raisins de table est une source de richesses pour l'habitant, que nous trouvons les chiffres les. plus bas. »

Est-ce toute espèce de richesse qui pousse à la restriction des naissances ? Il est encore bien acquis à la science démographique que c'est surtout : 1® la richesse moyenne donnant une aisance plus ou moins grande ; 2'* la richesse assise dans la possession exclusive et individuelle d'une propriété (les fermiers et les métayers ont généralement plus d'enfants que les petits propriétaires ruraux] ; 3° la richesse qui ne se prête pas facilement à la division de l'héritage. J'ajouterais encore volontiers un quatrième point : c'est la richesse possédée dans un milieu restreint où les gens ont l'habitude de comparer sans cesse entre eux leurs fortunes respectives, où les uns et les autres rivalisent à qui fera le plus sonner son argent, les uns en le dépensant pour leur plaisir ou leur vanité, les autres en l'accumulant par avarice ou par orgueil.

Un élève de Le Pl ay dirait ici : « La faute en est . au Code civil et à la loi du partage forcé. » On sait en effet que cette école, digne de la plus haute estime, ne cesse pas de revendiquer, avec une rare persévérance, l'extension de la liberté de tester. A Ten croire, le propriétaire . français recule surtout devant le partage de son bien : s'il pouvait être assuré de le transmettre tout entier à l'un des siens, le nombre des enfants ne leffrayerait pas.

Les filles se marieraient toutes également sans dot et les garçons seraient tous également obligés de compter sur leur industrie personnelle. De là beaucoup plus de ma* riages sans calcul, beaucoup plus de naissances, de travail et d'émigration. Mais à Theure actuelle, pour la plupart de ceux qui n'ont pas, à côté de leur propriété, de gros capitaux, le seul moyen de ne pas diviser un bien-fonds, c'est de n'avoir qu'un enfant. Suivant une expression très énergique « comme on ne peut pas faire d'aîné, on ne fait pas de cadet. »

Je ne veux pas aborder de biais une question si importante *• Il faut observer cependant qu'à part certains adoucissements aux formalités coûteuses des partages, les populations riches qui ont peu d'enfants ne désirent pas un changement de législation: par contre, les populations plus pauvres et qui ont des familles nombreuses, savent encore s'arranger pour tourner la loi. On me l'a répété de tous les côtés en Normandie, a Non, me dit le président du tribunal de Bernay, le paysan du Calvados, de l'Eure et de la Manche, ne se plaint pas du Code civil, il détestait le droit d'aînesse. » -^ <t Affirmez-le bien, me dit encore un magistrat de Lisieux, non seulement ûotre paysan ne se plaint pas de l'égalité du partage, mais il serait révolté du contraire. » Je vois également cette passion de l'égalité, poussée à un haut degré dans l'Yonne, où tout avantage, fait à l'uii des enfants par le père ou par la mère, est considéré comme un scandale.

* On n'est certainement pas embarrassé pour trouver de nombreux avantages à la liberté absolue de tester; mais elle a aussi des inconvénients. Dans l'état d'esprit de nos populations qu'est-ce qui dominerait ? Car il ne suffit pas de démontrer que, pratiquée de telle façon, telle loi donnerait tels résultats ; il faut encore que les gens veuillent la pratiquer de cette manière là et non d'une autre. Voyez par exemple la loi sur les syndicats.

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En revancfae, dans les inontaçaes de FATejron, et même dans ]es Alpes, Thabitade de laisser à Taîné le fonds héréditsûre, avec les trois quarts de la fortune, subsiste encore ; les autres enfants émigrent *, ils vont travailler dans les grandes villes.

La nature du sol et Tinfluence de la loi paraissent donc ne jouer ici qu'un rôle, en somme, secondaire.

Il ne faut pas se dissimuler que Taisance, quand eQe arrive, inspire vite le désir de ne pas tant se fatiguer pour Taccroitre. Après avoir regardé au sort de la famille future, et même avant de l'avoir fait, on regarde à soi-même. On dit bien qu'on ne veut pas mettre ses enfants à venir dans la gêne ; mais il y a un souci beaucoup plus^^présent et qui agit beaucoup plus fort : on ne veut pas s'imposer des charges et diminuer la part de plus en plus grande qu'on fait aux agréments de la vie et aux conventions de la société. En Normandie, là est évidemment la raison de la diminution des naissances, on peut l'affirmer sans liésiter.

De plus, on doit reconnaître que la petite propriété, si elle a beaucoup d'avantages, a aussi, comme toutes choses, ses mauvais côtés. C'est bien elle qui pousse à la jalousie, au quanta soi, à la passion d'égalité à outrance. Dans la Nièvre et dans Saône-et-Loire, où il y a beaucoup de grandes propriétés et des métayages, moralité et natalité se soutiennent mieux que dans l'Yonne et dans la Côte-d'Or. Coneeiller un régime ciiltural conçu sur un modèle ou sur un autre, serait peut-être une en-

^ Mars il faut ajouter que cette coutume est roccasioa -de procès nombreux et àcfaarDés. Dans l'Avejron^ il arrive qu'on remet eu questioD fes iiéritages en refflontast à deux générations. Dana les plus petits tribunaux de ce département, tous les avoués sont occupés.

treprise bien utopique. Chaque régime est le résultat d'une accommodation dont vingt sortes d'influences, les unes naturelles, les autres humaines, règlent le succès. Ce qu'il faut en conclure, c'est quïl n'y a aucun système, aucune forme de la vie sociale où la morale pure et simple ne soit nécessaire à tout et bonne à tout.

YI

Je retourne à ce qui est proprement mon sujet. La restriction volontaire des naissances exerce-t-elle une influence fâcheuse sur la moralité individuelle et sur la moralité des familles ? Je crois l'avoir assez fait comprendre, et je n'insiste pas. Mais la diminution de notre natalité dans la moitié (exactement) de nos provinces favorise un genre de perturbation sociale sur lequel il e^t utile de revenir ici.

Keportons-nous à la Normandie et à la Bretagne, deux provinces limitrophes, dont l'une a beaucoup de nai^?sances et dont l'autre en a aussi peu que possible. Lors qu'on réfléchit à l'immoralité croissante de la première, lorsqu'on voit l'alcoolisme menacer les restes des familles dont une égoïste et lâche prévoyance diminue tous les jours le nombre, on fait une espèce de rêve. On. se dit que dans les sociétés anciennes et aux temps que raconte la Bible, il y aurait là une sanction toute prête. A l'étroit dans leur presqu'île, les races bretonnes envahiraient la Normandie : elles réclameraient leur part de ces riches pâturages, et elles l'obtiendraient de leurs possesseurs amollis. Un beau jour, un semblant de résistance, un manquement déloyal au pacte conclu raiio-

2A8 LA PBANCE CRIMINELLE

merait la guerre, et les nouveaux habitants réduiraient hs anciens en esclavage.

Voilà l'histoire antique. L'histoire d'aujourd'hui, c'est que les chemins de fer et les grandes routes amènent les Bretons là où les propriétaires et les fermiers manquent de travailleurs : les salaires plus élevés les attirent les ms après les autres. Dans une famille nombreuse, les plus indépendants ou les plus mal vus s'en vont. Ils s'infiltrent ainsi dans un milieu nouveau, ils y tombent vn à un. isolés de leurs familles et de leurs traditions, associés tout à coup à un bien-être et à des mœurs qui irritent leurs jeunes convoitises, ils ne peuvent que déchoir de leur vaillance et de leur sévérité.

Faut-il regretter ces luttes barbares où le plus fort prenait la place de ceux que le luxe avait amollis ? Non. Supposez que le nombre des naissances augmente légèrement dans les régions où elles ont tant diminué : on n'appellerait plus autant d'étrangers. Que feraient alors les populations plus fécondes de la Bretagne, de la Lozère et de l'Aveyron? Elles auraient deux partis à prendre : ou redoubler d'activité pour accroître la production de leur agriculture et y allier certaines indusiries ; ou, en attendant, émigrer au loin, mais émigrer par familles entières, emportant avec elles toutes leurs idées et l'amour plus vivace encore de la mère-patrie. Elles reprendraient la colonisation française du Canada eu peupleraient les hauts plateaux de l'Algérie. Actuellement, le plus grand mal que nous cause la Normandie •n restreignant, comme elle le fait, le nombre de ses naissances, n'est pas encore tant de nous priver d'un grand nombre de Normands : c'est de nous gâter les Bretons.

On pourrait conclure en posant la loi suivante qui résume un grand nombre de nos observations :

Les populations riches qui, par amour du bien-étre, diminuent le nombre de leurs enfants, se trouvent bientôt obligées de faire venir des travailleurs étrangers plus pauvres. Ce mélange des deux populations fait qu'il y a toujours une des deux qui accroît la corruption de l'autre. Tantôt c'est la population indigène, tantôt c'est . la population immigrée dont la moralité est la plus atteinte : elles y perdent généralement toutes les deux.

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