CHAPITRE VIII
. Domicile rural, domicile urbain, absence de domicile. — IL Les professions. — - Le réceptacle où tombent les mauvais éléments des diverses professions. — Le danger du parasitisme. — Les domestiques attachés à la personne. ■ — Les commerçants. — Les industriels du transport. — Les professions libérales : une catégorie qui a beaucoup perdu. — Les propriétaires ou rentiers. — Les deux pôles de l'activité humaine. — IIL L'agriculteur et l'ouvrier. — Il s'agit moins de savoir comment on vit dans une profession que de savoir comment on s'expose à en sortir.
L'accroissement des villes et la dépopulation des campagnes sont des faits trop connus pour qu'on ne s'attende pas à voir les habitants des communes rurales * fournir de moins en moins d'accusés, tandis que les habitants des communes urbaines en donnent de plus en plus. Sur 100,000 accusés, les premières en comptaient 567 en"
*■ On sait que Tadministration française qualifie de communes rurales toutes celles qui ont moins de 2,000 habitants.
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1840 : en 1856, on ne peut plus leur en attribuer que 430. Pendant le naéme temps les secondes ont monté de 372 à 430 sur 100,000. C*est qu'en 1846, les communes urbaines ne représentaient que le quart de la population totale de la France. En 1886 elles en représentent plus da tiers. On calcule que si le mouvement se continue, avec la même accélération dans le même sens, les deux populations se feront équilibre en 1920 *.
Cet accroissement des populations urbaines risque-i>-il d'augmenter ou de diminuer la criminalité du pays ? Dans l'état actuel de nos mœurs, la réponse n'est pas douteuse. En 1880, 100,000 habitants des communes rurales donnent 8 accusés ; 100,000 habitants des communes urbaines en donnent 16. P]n 1883, la criminalité de cour d'assises a diminué de part et d'autre ; mais la proportion reste identique : elle est de 7 à 14. Depuis 1884 elle est de 8 à 17. Si donc les conditions de la vie urbaine ne s'améliorent pas grandement, l'accroissement des villes est et sera encore une cause évidente d'accroissement de criminalité ; car, toutes choses égales d'ailleurs, 100,000 individus qui quittent le village pour la ville risquent de commettre désormais 16-ou 17 crimes au lieu de 8.
Il y a bien des raisons cependant pour que les hommes se rapprochent ainsi dans des centres plus populeux. Tout n'est pas immoral, il s'en faut, dans cette tendance qui pousse un si grand nombre de familles.' Il est possible que, mieux cultivée, la terre exige moins de bras et donne plus de produits. Il est également possible qu'on vienne chercher surtout dans les villes cette culture intellectuelle et scientifique qui aura servi la cause des
^ Siatistigu9 ginérali du dénovibrttMnt de la France, 1SS8, p. 37.
campagnes elles-mêmes. Si tel est l'esprit qui, un jour, prédomine dans les émigrés des villafres, on peut espérer que l'agglomération urbaine s'en icssentira favorablement. Il n'y a donc daiîs cette distribution de -la criminalité rien d'inévitable. Les villes ont des dangers qu'elles n'ont pas encore réussi, à conjurer ; elles ont des ressources morales qu'elles n'ont pas encore su développer au profit du plus grand nombre. Pourquoi cela ne changerait-il pas ? On parle presque toujours de l'action des milieux sur le crime ! Mais pourquoi ne parle-t-on pas plus souvent de l'action de l'homme sur les milieux qu'il se crée et qu'il organise, qu'il améliore ou qu'il vicie ? Le milieu, en somme, est une chose inerte : les vertus bonnes ou mauvaises qu'on lui prête ne sont que les résultats des efforts que nous faisons pour y exercer nos talents ou l'adapter à nos vices.
Domicile rural ou domicile urbain peuvent donc très bien donner un jour des résultats différents, meilleurs ou pires. Mais il y a une catégorie d'individus qui ne deviendront jamais meilleurs; ce sont ceux qu'on range sous cette rubrique : Sans domicile ou de domicile inconnu. Sur 1,000 accusés il y en avait 41 d'ainsi désignés, de 1840 à 1851. La proportion s'esl successivement élevée à 52, à 70, à 80, à 140.
Cette augmentation étonnante est ce qui sert le mieux à caractériser la criminalité contemporaine. Nous allons retrouver le même fait sous une autre forme en étudiant l'influence apparente des professions.
Le Ministère de la Justice a rapproché les chiffres de
ses tableaux des chiffres donnés par le Ministère du Conimerce dans Tanalyse du dernier dénombrement. Ces résultats authentiques permettent de supprimer cette fois tout appareil de calcul. Le Compte général de 1880, résumant une longue série d'années, établissait l'échelle suivante :
Sur 100,000 habitants de la même classe,
L'agriculture donne . . .' 8 accusés
. Les professions libérales et les rentiers. 9. —
L'industrie 14 —
Le commerce 18 —
La domesticité .* 29 —
Les vagabonds et gens sans aveu 405
En 1882*, le savant et très scrupuleux rédacteur de^ statistiques criminelles M. Yvernés, voulut subdiviser davantage et nous donner des indications plus précises. De là un tableau disposé d'une autre manière et avec des indicatit)n3 qui me paraissent plus instructives encore.
Sur 100,000 individus de la même profession et du sexe masculin :
Les propriétaires. et rentiers donnent. . 6 accusés
Les agents de la force publique 12 —
Les cultivateurs 16 —
Les domestiques d'agriculture 24 —
L'industrie 25 —
Les professions libérales 28 —
Les transports et la marine marchande. 35 —
' Les Comptas suivants disent qu'il n*y aurait rien à changer dans les indications données en 1882. Il est du reste bien connu en statistique que si les nombres absolus changent souvent beaucoup, les proportions sont eztrômeaient lentes à se modifier.
Le commerce 38 accusés.
Les domestiques attachés à la personne. 49 — Les professions non classées ou inconnues 54 —
Ce nouveau tableau appelle un certain nombre d'observations intéressantes.
Les professions oc non classées ou inconnues » ne tiennent pas ici la place des vagabonds: ces deux groupes sont bien distincts. Les uns sont en grande partie d'apparition nouvelle : ce sont, par exemple, ceux qu'on appelle à Paris des camelots. Ils travaillent un jour sur trois, changent d^industrie selon les événements, occupés tantôt par une élection, tantôt par l'invention d'un nouveau mode de publicité, le matin à la porte des églises, Faprès-midi aux courses, le soir aux théâtres, grossissant le personnel des déménageurs aux époques des termes, inventeurs de produits divers qu'ils extraient de tous les résidus en les dénaturant... Quelques-uns encore ont imaginé ou rencontré on ne sait quelle occupation fixe, assez constante, mais bizarre et qui n'a pas assez d'analogues pour pouvoir être classée*. Les vagabonds sont autre chose. Eux ne font absolument rien. S'ils ne figurent plus au bas du dernier tableau, ce n'est pas qu'ils aient disparu, le nombre en augmente tous les jours. Donc, ne perdons pas de vue ce dernier fond où descendent et où s'entassent tous les éléments que les milieux actifs éliminent. Ces éléments y arrivent, pour ainsi dire, à l'état neutre ou inerte, dépourvus de toute énergie utile, rebelles à l'assimilation sociale, parce qu'ils ne sont plus qu'un poids mort ou qii'ils ne revivent de temps
' Vojez le récent Tolvmè de M. Barbbbet, les Prùfessims m^
connues ou la Bohême du traoaiL
à autre que pour devenir des agents de décomposition. Toutes les professions, ne l'oublions pas, comptent là des représentants : ce sont ceux qu'une mauvaise organisation du travail, une crise aiguë et mal soignée de la politique ou du commerce, ou enfin les vices individuels et les accidents qui en sont résultés, ont fait rejeter par le corps de métier comme inutiles ou comme nuisibles.
Ceux-là mis à part, considérons la seconde moitié du .tableau, celle qui contient les classes les plus riches en accusés. Il est impossible de se dérober à cette réflexion qu'on a là devant soi les professions où il est le plus aisé de tourner à Tétat de parasite. Mais ceci demande à être expliqué.
Il y a des gens pour écrire que tous les intermédiaires sont inutiles et que les commerçants sont nécessairement des "voleurs. Je ne m'arrête pas à cette absurdité, mais je confesse qu'il y a là plus d'occasions qu'ailleurs d'accaparer par habileté, par ruse et avec Faide de certains sophismes, un bénéfice pour lequel on n'aura point fourni un travail équitablement correspondant.
Si nous mettons de côté les gens de profession non classée ou inconnue, la classe la plus délinquante est celle des domestiques attachés à la personne. Ce n'est pas la domesticité proprement dite qui constitue la plus grosse part du péril. Entre les domestiques d'agriculture et les autres, il y a une différence de plus de cent pour cent. C'est que le premier est un véritable producteur ; c'est que tous les jours sa fidélité, son courage et son application sont jugés parles résultats visibles d'un travail nécessaire. Il peut y avoir encore d'autres causes de préservation, la simplicité de vie, le bon exemple, la participation à une existence de famille, l'éloignement de» plaisirs de la ville; mais ces causes Jà n'ont plus la
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môme action qu'autrefois dans un grand nombre de milieux ruraux : la première subsiste. Il en résulte que tous les objets, toutes les denrées qui passent dans les mains du valet de ferme, ontunoTaleur vénale parfaitement déterminée. Pour en détourner une partie comme pour dérober des matières premières ou des produits d'une usine, il faut être délibérément voleur. Le domestique attaché à la personne (je parle ici surtout des domestiques du sexe masculin) vivent dans un milieu de luxe. Ils ne coopèrent à aucune production. Cette richesse qui les entoure, ils n*ont pas contribué à la créer. Ils aident à en jouir, à en déployer Tappareil souvent trompeur, àen multiplier ou à en raffiner les tentations. Ce qui leur est permis et ce qui leur est défendu n'est pas strictement délimité. On leur demande parfois des services dont la valeur économique est aussi difficile a fixer que la valeur morale en est douteuse, faible ou nulle. Si leur action parasitique se développe, elle se développera d'autant plus que la corruption sur laquelle ils vivent, s'étendra davantage et élargira le cercle de son désordre. Dans de pareils cas, ce n'est pas toujours le parasite qui crée le mal en s'abattant sur un être sain qij'il surprend et qu'il désorganise malgré lui : c'est souvent Tétre en qui les ressources de la vie surabondaient jusque-là, qui appelle à lui les parasites et qui surexcite leurs appétits. Grâce à Dieu, toutes les maisons riches qui emploient des domestiques mâles ne donnent pas l'exemple du désordre : il s'en faut même de beaucoup. Mais on doit bien avouer que les habitudes de la vie mondaine donnent à tout ce personnel errant et prétentieux, de singulières facilités pour le mal. On le prend sans garanties sérieuses ; on le transmet de môme à un autre ; on le laisse ou on le met en contact permanent avec des intermédiaires qui
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achètent sa complicité par des indélicatesses de toute' nature.
Immédiatement au-dessus de la domesticité, vient le commerce et, à peu de distance, le service particulier de» transports. Encore une fois, ces professions sont ennoblies par des hommes d'initiative et de prévoyance qui rendent à leur pays ou, pour mieux dire, à la civilisation, des services signalés. Mais enfin, puisque cent mille individus vivant du commerce donnent 49 accusés, tandis que cent mille individus vivant de l'industrie n'en donnent que 25, il faut bien qu'il y ait à cela des raisons. Les raisons, c'est qu'il y a pour beaucoup d'hommes peu scrupuleux, une facilité tentante à tromper sur la valeur de la .marchandise qu'ils débitent et à mal tenir leurs engagements. L'industriel n'a généralement affaire qu'à des acheteurs compétents : le marchand s'adresse à tout le monde, et, chaque fois qu'il sert un client, sa conscience est mise à l'épreuve. S'il n'a pas adopté une fois pour toutes une règle fixe, il sophistiquera ses promesses et bientôt après ses poids et ses denrées. Puis il se familiarise bien souvent avec un autre danger non moins redoutable, celui de vivre plus brillamment qu'il ne le devrait sur le produit de ses ventes et d'oublier le paiement de ses achats. Autrement, d'où viendrait que les faux en écriture de commerce figurent parmi les trois ou quatre chefs d'accusation les plus fréquents dans la liste des crimes contre les propriétés?
L'individu qui transporte les marchandises ou les personnes n'est pas moins utile que le négociant, et l'un ne se comprend pas sans l'autre. Mais ici encore il semble que celui qui crée un produit de ses mains sente mieux sa responsabilité et que sa conscience soit mieux soutenue. Est-ce pour cela que les hommes employés
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dans les transports figurent dans la moitié la plus criminelle du tableau des professions? Y a-t-il parmi eux une ou deux classes particulières, comme celle des cochers dans les grandes villes ou les marins a tirant des bordées » dans les ports d'attache, qui compromettent plus gravement la réputation des autres? N'est-ce pas pour la plupart un péril que d'exercer une profession ne demandant ni un long apprentissage, ni une bien grande application, où beaucoup de déclassés ont pu se donner rendez-vous et où enûn la locomotion continuelle rend la vie de famille plus difficile ?
• Il y a un problème plus tourmentant que celui-là, c'est Taccroissement du nombre des accusés dans les professions libérales. En 1880, on les avait mêlés à la classe des propriétaires et des rentiers ; les deux réunis occupaient une situation très favorable, puisqu'ils n'avaient que 8 accusés. En 1882, les propriétaires et rentiers — classés à part — n'ont plus que 6 accusés. Restées seules et privées du bénéfice du rapprochement, les professions libérales en ont 28, soit 4 de plus que les domestiqués d'agriculture, 3 de plus que l'ensemble des hommes employés dans l'industrie. Yoilà un renseignement qui est fait pour étonner. On se dira que les professions libérales comptent aujourd'hui un personnel beaucoup plus considérable. Mais il ne s'agit pas pour nous de chiffres absolus, il s'agit de chiffres proportionnels. Si d'ailleurs une profession recrute plus d'adhérents, c'est quJelle prospère davantage, c'est qu'elle est plus honorée, plus rémunératrice et d'un accès moins difficile On serait donc en droit de lui demander plus de moralité que par le passé, de meilleurs exemples, un plus noble emploi des prérogatives que lui assurent l'instruction et le labeur de ses divers membres. S'il n'en est
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pas ainsi, c'est que le [succès même l'a corrompae. Elle est devenue plus active en apparence et dans ses agissements extérieurs, mais elle donne un travail moins consciencieux et moins dévoué. Elle s'est rendue plus soucieuse des intérêts comme des plaisirs matériels : chez quelques-uns de ses représentants, elle aspire moins à stimuler et à régler la production, sous toutes ses formes, qu'à tirer un profit personnel de la production élaborée par les autres. Bref elle prend peu à peu des allures et des habitudes parasitiques.
Est-ce là une hypothèse ? Parmi les professions libérales, il en est une qui, depuis un certain nombre d'années, estplus atteinte que les autres, c'est le notariat. Un document législatif * nous donne le relevé des déconfitures et destitutions de notaires depuis plusieurs années. Jusqu'en 1881, la moyenne était de 18 à 25 par an. En 1882, ce chiffre s'élève à 40, en 1883, à 41 ; en 1884, il atteint 58. Il redescend très légèrement dans les deux suivantes où jl s'arrête à 54, puis 52. Mais en 1887, il fait un bond effrayant : il atteint 75. En sept années, il a triplé.
D'où le mal vient, tout le monde le sait. De ce qu'en un grand nombre de mains le notariat tourne de plus en plus au métier de monteur d'affaires et de spéculateur opérant sur l'argent des autres. C'était une belle mission cependant que de fixer dans des témoignages authentiques l'accord de volontés qu'on avait soi-même éclairées sur leurs obligations réciproques. La devise de la corporation, Lex est quodcunque notamus, l'associait à la majesté indiscutable de la loi. Aujourd'hui trop de notaires cherchent dans l'accord factice de leurs clients l'occasion
* Rapport à la Chambra des députés* Voyez Journal officiel du 25 février 1889.
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d'une affaire lucrative pour celui qui Ta suggérée : ce qui était Taccessoire est devenu le principal. Si, dans un centre quelconque, un seul commence à pratiquer cette nouvelle méthode, deux autres se diront obligés par la concurrence de lutter avec les mêmes armes. 11 faudra .faire monter le chiffre des affaires pour que la valeur de la charge monte en même temps. Au lieu d'accepter des fonds de la confiance des familles, on les attirera ; on gardera le plus longtemps possible ceux dont on aura reçu le dépôt momentané. On confondra ainsi peu à peu la fortune d'autrui avec la sienne : on se dira qu'on a devant soi quinze ou vingt ans d'une activité fructueuse et la plus-value « certaine » de son étude pour satisfaire toutes les réclamations. On fera comme un commerçant qui, de sa propre autorité ou par des affirmations mensongères, réussirait à reculer ses échéances, dépenserait ou « opérerait » sans faire le compte de ce qu'il doit. A ce jeu, quelques-uns gagnent : d'autres sont assez heureux pour se liquider au bon moment ; d'autres laissent à leurs héritiers le soin de se débrouiller comme ils peuvent; d'autres enfin risquent ou la perte ou le gain d'une affaire décisive, et, s'ils la perdent, ils se résignent à la catastrophe.
Au début de ce chapitre, j'ai dit que tous les éléments paresseux ou désordonnés tendaient vers la dernière catégorie.
Les éléments actifs ou pacifiques ont aussi leur pôle : Ils tendent presque tous à se fixer dans la première, qui est celle des propriétaires et des rentiers. Entre les deux groupes extrêmes, il y a ceci de commun : que ceux qui les composent sont également « sans profession ». Tous les hommes ont à un moment donné l'amour du repos ; mais chacun le goûte ou y aspire à sa manière et
comme il peut. L'irrégulier renonce à la lutte ; il s'en remet à la charité publique et se laisse aller le long des chemins : il en est venu à voir dans le gendarme un guide secourable et dans la prison un asile hospitalier. S*il avait été absolument coquin, il aurait gardé coûte que coûte dans la société la place qu'il avait Tair d'y. occuper. Il aurait lutté plus longtemps pour tromper ses concitoyens et pour les voler largement. Il ne Ta pas voulu, c'est pourquoi il n'est pas toujours un criminel aussi dangereux qu'on le croit.
A l'autre extrémité aboutit celui qui a travaillé longtemps ou qui a recueilli les fruits du travail paternel. Il ne tient pas à grossir davantage une fortune dont il se tient pour satisfait. Voilà bien la condition la plus favorable pour n'être jamais tenté d'empiéter sur les droits de personne et pour conserver aisément l'intégrité de sa réputation. Disons-nous que la fortune acquise vaut à celui qui la possède le respect universel et une appréciation bienveillante de toutes ses paroles et de tous ses actes ? Nous dirons surtout que si la classe dont nous parlons est la plus à l'abri dû crime, c'est qu'elle est le produit d'une sélection qui a recueilli, puis uni les travailleurs et les pacifiques, ceux dont les ambitions sont calmées et ceux qui n'ont pas même eu le temps d'en concevoir.
Il nous reste deux grandes professions, celle de l'agriculture et celle du travailleur de l'industrie, ou pour reprendre les expressions populaires, celle du paysan et
celle de Touvrier. Chacun des deux a des occasions de mal faire où les plus faibles succombent ; mais ce qu'il y a surtout lieu de rechercher, ce sont les causes qui déclassent ces travailleurs, les font sortir de leurs milieux primitifs et les précipitent dans ce milieu sans nom, ré- .ceptacle universel des égarés.
Le campagnard, tant qu'il suit et creuse son sillon, commet peu de délits *. Quand il se trouve en mauvaise passe, quand il est soupçonné par ses voisins, qui voient son champ mal cultivé, ses dettes mal payées, sa maison malpropre, ses animaux mal soignés, ses enfants mal dressés au travail, il se fait autour de lui une pression lente qui le pousse au dehors. Il s'en va donc à la ville où il fait ce qu'il peut. Ses enfants deviennent ouvriers, domestiques, voituriers. Si les exemples premiers ont été foncièrement mauvais, on peut s'attendre à les voir descendre un échelon de plus, peut-être deux. Ils iront aux professions inconnues, jusqu'à ce qu'ils tomhent dans le vagabondage, si la prison ne les a pas recueillis pour toujours.
Ce que nous disons là pour le rural peut se dire à plus forte raison pour l'ouvrier. Beaucoup de lecteurs sont peut-être surpris de voir que cet être redouté dans tant de milieux bourgeois fournisse proportionnellement moins d'accusés que les hommes adonnés aux professions libérales. Le fait est là : personne n'a intérêt à le dénaturer ; mieux vaut le constater et l'expliquer. L'ouvrier proprement dit reste donc un honnête homme bien plus souvent qu'on ne le croit. Mais quand il se fait arrêter et condamner, le classe-t-on toujours comme employé dans l'industrie? Non, puisqu'il y a toutes les chances pour
*■ Quoiqu'il en commette assurément, et sur lesquels nous te^ viendrons*
qu'il n y soit déjà plus. Un mauvais travailleur est beaucoup plus vite chassé de Tusine que du village. L'ouvrier paresseux et débauché s'en va d'une ville à l'autre. Devant le commissaire àe police il se pare souvent d'une profession de fantaisie qu'on se refuse à prendre au sérieux ; il s'avoue enfin sans travail et on le qualifie de vagabond. Mais trois mois avant, il était dans un atelier. Il ne s'est fait arrêter qu'après avoir, nous pouvons même dire pour avoir quitté son travail et sa profession.
Ainsi, avant d'arriver au mode d'existence de l'ouvrier et du paysan, à leurs qualités et à leurs défauts, j'insiste encore une fois sur cette idée qui me parait de grande importance. Pour expliquer la criminalité de chacur» d'eux, il s'agit bien de savoir comment ils vivent dan^ leurs professions respectives ; mais il s'agit bien plus encore de savoir comment ils sont trop souvent tentés ou contraints d'en sortir.