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Divers

Peut-on trouver un rapport entre les indications de ce tableau et la statistique des crimes ruraux ? Un rapport direct, non. Mais on voit là que dans un grand pays voisin du nôtre, plus de la mi^itié des cultivateurs qui se ruinent, sont victimes de leur thconduite ou de leur imprudence. Est-il téméraire de penser que ces proportions se

* Ce travail est extrait du Deutsche Œconomist, Il a été inséré dans le Bulletin de statistique et de législation comparée de notre ICinistère des PinmiiceSf août 188S.

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retrouveraient à peu de choses près chez nous comme en Prusse? Or, la ruine, ce n'est assurément pas l'immoralité ni le déshonneur pour tous ceux qui succombent. Mais pour ceux-là surtout qui ont succombé par leur faute, c'est le commencement d'une vie de hasards et d'expédients. Quelques-uns se relèvent avec courage ; quelques-uns rencontrent une carrière où des aptitudes qu'ils n'avaient pas eu le temps d'essayer, trouvent heureusement un emploi. D'autres encore se contentent de raconter à tout venant leur ancienne prospérité, ils se plaignent longuement des hommes et des événements qui, disent-ils, la leur ont ravie ; mais pour la retrouver ils ne font rien^ ni de bon ni de mauvais. Ces divers groupes éliminés, il faut bien arriver à ceux qui rejoignent n'importe où, les déclassés de toute profession.

La ruine ou la gêne ne sont pas les seules portes par lesquelles le paysan français entre dans le mal. En quelques régions de la France tout au moins, la richesse facilement acquise a amené des habitudes de bien-être et de plaisir grossiers dont j'ai parlé longuement. Je ne puis tout d'abord que renvoyer à ce que j'ai dit de l'Hérault et de la Normandie.

D'une manière générale, c'est un lieu commun, je le sais, de dire que l'agriculture souffre, qu'elle souffre grandement, qu'elle traverse même une crise redoutable. Je ne songe pas à le nier ; mais je n'apprendrai rien à personne, en rappelant que tous ceux qui vivent de l'agriculture sont bien loin de souffrir avec la même intensité. Lesfrais de main-d'œuvre ont augmenté, les ouvriers des champs coûtent 1)eauooup plus à payer et à nourrir , voilà le fait qui domine. Il en est résulté un déplacement plus encore qu'une diminution de prospérité. Ce que la

crise agricole, issue de la concurrence universelle, a fait, c'a été d*empêcher qu'un surcroît de bénéfices vînt permettre d'augmenter la part des uns S sans diminuer celle des autres. Mais il y en a dont la part a été incontestablement améliorée au point de vue matériel et pécuniaire.

Consultez un campagnard âgé d'environ 60 ans, possesseur d'un petit domaine éparpillé, valant de soixante à quatre- vingt mille francs. Il a connu, lui, la vie dure d'autrefois, celle où le paysan mangeait du pain et ne buvait que de la piquette (quand il en avait). Demandezlui comment il est obligé de soigner les hommes qu'il emploie; il vous répondra. ce qui m'a été répondu par l'un d'eux : a Comme aux noces, qu'on faisait dans le temps !»

Allez ensuite à une grande ferme louée, je suppose vingt ou vingt-cinq mille francs. Elle occupe quarante,, cinquante travailleurs de toute espèce, quelquefois plus. Le fermier est un homme nanti de diplômes et de médailles : il écrit de savants articles d'économie rurale dans les journaux du chef-lieu ; il a perfectionné ses cultures, il y a annexé des productions industrielles. Mais combien chacun de ces auxiliaires lui coûte- t-il de plus qu'il y a trente ans ? Le régisseur du château dont dépend la ferme me dit : « Sans parler de l'élévation des salaires, il faut compter de 1 fr. à 1 fr. 50 de plus. » Il est vrai que la fermière ne fait plus le pain, ne vit plus avec les domestiques, qu'on se fournit largement à la boucherie du chef- lieu de canton, etc. Il passe chaque année à ces dépenses nouvelles une somme qui représente et au-delà le fermage dû au châtelain. Dans

* Le perfectionnement des cultures le permettrait. Mais ce n'est pas l'œuvre d'un jour.

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ses sQperfoes bâtiments qu'il aurait beaucoup de mal a réparer, celui-ci vit peut-nôtre plu3 simplement que ses fermiers : c'est du moins le bruit qui court aux environs, et les apparences ne sont point pour le démentir.

Qu'est-il résulté de tout cela ? Le petit propriétaire qui cultive tout par lui-même, souffre moins de la cherté de la main-d'œuvre. Il est obligé cependant de renoncer, à beaucoup d'améliorations qui exigent des frais de transport et de mise en œuvre et se traduisant par conséquent en journées d'ouvriers. Il y renonce d'autant plus qu'il a le tort, en un grand nombre d'endroits, d'avoir de moins en moins d'enfants. Il se tue pour faire à lui seul tout son travail , sans bourse délier ... Le fermier, lui, a un moyen de ne pas perdre d'argent : c'est de ne plus payer son propriétaire. Moyen dont il use !

Revenons au domestique de ferme et au journalier : aussi bien sont-ils plus souvent en rapports avec la justice que le propriétaire et que le fermier. On ne peut que s'applaudir sans doute de les voir mieux payés, mieux nourris, mieux soignés que jadis. On s'en applaudirait bien plui?, s'ils n'étaient devenus si exigeants, si amis du plaisir, si éloignés de la stabilité des engagements et de la stabilité du séjour, leur double sauvegarde d'autrefois.

Cette stabilité, qui supplée si heureusement à la médiocrité de certains salaires *, plus d'une cause l'a ébranlée dans nos campagnes. Les procédés de culture et d'exploitation d'il y a trente ans prolongeaient la besogne;

* Il est aisé de voir combien elle y supplée dans bon nombre

d'administrations bien organisées, comme celle des chemins de fer, par exemple, on celle des compagnies houillères du nord de la France.

les procédés actuels multiplient, à de certains moments, les demandes de travail et font affluer les ouvriers sur des points qui les attirent ; puis vient un intervalle où ce sont les offres inacceptées qui abondent, et il faut que rhomme passe alors son temps comme il le peut.

Au moment où je récris ces lignes, à la campagne, vers la fin d'août 1889, un homme de trente et quelques années entre près de moi : il cherche de l'ouvrage. C'est le premier que je voie de la saison : ses pareils vont arriver à la file. Celui-ci me raconte qu'il est de la Nièvre, où il va encore voir sa mère deux fois par an. Il est d'une famille de six enfants. Une de ses sœurs était allée se placer comme nourrice à Paris ; elle est devenue veuve, elle est restée domestique dans la maison où elle était, et rien ne lui manque. Des quatre autres, deux font le métier de tisserand et s'en trouvent bien ; la Nièvre a gardé quelques vieilles habitudes : on y cultive encore le chanvre, et les paysans y aiment encore la toile filée à la maison. Deux autres enfin sont restés cultivateurs au pays. Leur sort n'est pas mauvais ; car ils sont dans un département où le gros propriétaire réside, où il vit volontiers avec ses fermiers et ses domestiques, où le fermier lui-même a souvent des métayers en sous-ordre, qui le respectent * , et où l'élevage de la béte bovine ou chevaline est restée bonne. Mais dans la culture herbagère le nombre des travailleurs est plus limité. Lui, sixième, est donc parti . . . pas tout de suite néanmoins. Il me raconte avec plaisir qu'à onze ans, il battait le blé

* Quelque temps après ceUe conrersatîon, nn médecin, originaire de la Nièvre^ me disait j avoir va, il j a tioia ans à peine^ un métayer qui venait consulter son fermier sur le mariage de sa £lle : il ne lui demandait pas positivement la permission, maia peu s'en. CaUait ! — Cela devient rare.

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en grange avec « défunt son père ». On les avait loués pour tout un hiver : car c'était là un travail de longue haleine . . • C'est encore du battage qu'il arrive en ce monaent. Mais quelle différence ! On sait à la ronde que telle ou telle ferme veut expédier toute sa récolte à la vapeur fje parle littéralement). A celle qui demande dix: ouvriers quinze se présentent. En huit jours, tout est fini. Que faire alors ? « Si les betteraves avaient été bonnes à arracher, me dit mon homme, je serais peutêtre resté petit à petit jusqu'aux approchés des vendanges ; mais la betterave n'est pas mûre cette année, et le fermier nous a congédiés. »

Cet individu m'a paru un honnête homme : il avait quelques économies sur lui. Mais enfin, il ne savait à trois heures de l'après-midi, où il allait coucher le soir. Supposons que sans être un coquin, il eût eu quelque peccadille sur la conscience, qu'il se fût dérangé avec une fille des environs, qu'il eût été entraîné à boire par un camarade, qu'il n'eût pas voulu faire succéder trop tôt l'abstinence aux repas plantureux de la ferme d'où il sortait : le déclassement n'était pas loin, le vagabondage ne l'était pas non plus.

Deux jours après, un autre passant m'accoste de même devant ma porte ; c'est la même histoire, avec un petit nombre de variantes. Il voit qu'on travaille dans un enclos, il regarde avec quelque envie et demande si on ne peut lui donner une besogne quelconque. Il est, lui, enfant assisté de la Seine; il n'a jamais connu père, ni mère, il me le dit simplement, avec une nuance imperceptible de tristesse résignée. Comment n'a-t-il plus de travail régulier ? Il aimerait bien mieux, et il le dit cette fois avec accent, être loué toute Tannée dans une ferme . On l'avait placé tout enfant chez des paysans de la Puisaye. . •

« Mais quelquefois, me dit-il, il y en a, vous Savez, qui exploitent le travail des jeunes gens et puis qui, à 21 ans, les renvoient ! Ah! si le bon M. P. *, Tancien Directeur des enfants assistés de ce département, vivait toujours, je suis sûr que je n'aurais pas eu tous les petits ennuis qui me sont arrivés. Mais le nouveau ne connaît pas encore aussi bien tout son monde. . . »

Cet homme m'avait touché; j'aurais voulu qu'on l'employât. Mais les gens du hameau ne Tau raient pas vu d'un très bon œil. C'est surtout quand le personnel passe et se renouvelle que les mauvais nuisent aux bons, parce qu'on n'a pas le temps de les connaître et de les discerner les uns des autres. Celui qui gouverne la petite culture de la ferme me rappelle alors que deux fois, on avait pris de ces individus et qu'on avait essayé de Içs garder. L'un était un lourdaud inoffensif. L'autre nous avait amusés beaucoup par sa verve, ses chansons, et par ses histoires de toute nature ; il avait fait dix-huit métiers, dont plusieurs à Paris, avant de venir essayer de l'agriculture, et il ne s'y prenait pas plus mal qu'un autre ; mais il aimait boire, et autant il était gai dans ses moments de sobriété, autant il avait le vin triste. Il n'était donc pas sans donner quelques inquiétudes. Un jour, il partit ; il se loua dans une autre ferme des environs. Mais six mois après, la gendarmerie venait demander des renseignements sur son compte : il avait été arrêté comme vagabond du côté de Toul.

Il faut descendre encore quelques degrés. A la suite de ceux qui cherchent réellement du travail, viennent. ..

* Je sais que cet éloge est mérité. J'ai connu le bon M. P. Je me souviens de l'avoir vu venir, il y a bientôt quarante ans, dans la maison de mon père et s'y enquérir avec sollicitude d'une jeune pupille qu il y avait placée comme domestique.

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leîj autres. Ces autres savent parfaitement quelles sont les époques où les premiers passent * , où il y a intérêt à descendre sur les routes parce qu'on profitera de la confusion. Il arrive alors qu'on en voit dix, quinze, vingt, parfois même trente par jour. Les uns sont des paysans comme ceux dont je viens de parler ; aux autres, on est tout de suite tenté de leur adresser la question : combien avezvous de condamnations ? La demeure que j'habite est modeste et elle est bornée par un simple chemin vicinal : elle n'est cependant pas épargnée des visiteurs. Mais à un demi-kilomètre est un château qui communique avec la grande route par deux belles avenues. On y donne à chaque passant un morceau de pain et quelques sons ; j'ai su qu'il y a deux ans on avait relevé en une S3ule journée de septembre trente-cinq passagers. On avait même remarq^ué que quelques-uns, malgré la pauvreté de leur bagage, trouvaient encore le moyen de changer leur costume et de revenir par une avenue, après avoir fait d'abord leur entrée par une autre.

Ces spectacles ne contribuent pas peu à diminuer chez les paysans l'esprit de compassion et d'assistance *. Puis de ce mélange des travailleurs sincères et de bonne volonté avec les véritables vagabonds naît, pour les premiers, une sorte de découragement et de honte qui ne facilite que trop leur déclassement progressif.

Le mal que je décris là par quelques exemples familiers sévit à peu près partout et il s'accompagne souvent de

' Entre moisson et vendange.

' La petite commune dont fait partie mon hameau a mis en pratique une idée heureuse et assez répandue déjà. EUe a élevé à ses frais une maison pour y loger, pendant la nuit, ces passagers. C'est préyenir bien des abus, bien des causes de maladies pour les uns et de délits pour les autres. C*est aussi mettre tout ce monde errant sous la surveillance, devenue plus facile, de l'autorité locale.

symptômes plus graves. En bien des endroits, les optimistes veulent expliquer là criminalité par la dépopulation des campagnes, ce qui peut se soutenir: mais ils veulent ensuite expliquer cette dépopulation par ce qu'on appelle la crise agricole, et il est probable que cette fois, ils confondent reflfet avec la cause.

« On accuse volontiers en ce moment, dit le D' Guiraud (de Montauban) la crise agricole que nous traversons. Mais ce mouvement d'émigration date déjà de loin, il est bien certainement antérieur à la crise ; car pendant la période la plus prospère de l'agriculture, de 1861 à IBlby époque où nous ne connaissions ni le phylloxéra, ni le mildiou, ni tous ces autres âéaux américains, où la vigne donnait abondamment et généreusement ses produits si rémunérateurs, on constatait déjà ce même courant. Ce n'est pas la crise agricole qui pousàe l'ouvrier des campagnes vers les villes. Les motifs sont, nous le craignons, moins intéressants et moins légitimes. »

Il est peu de départements où la crise agricole ait fait autant parler d'elle que dans le département de l'Aisne. Or, il est bien prouvé que là aussi la dépopulation des campagnes a précédé la crise. M. Baudrillart * a exposé avec beaucoup d'intérêt que , bien avant la période actuelle*, les fermages y avaient subi des surélévations excessives. A la concurrence déjà vive des fermiers qui se disputaient la location des propriétés, s'était ajoutée celle de fermiers arrivant des autres départements et de l'étranger. Les indigènes alors avaient pris le parti de

* Baudrillart, Les Populations agricoles de V Ile-de-France y p. 517.

' La crise a commencé dans l'Aisne en 1876. Elle a battu son plein de 1880 à 1884. Elle a commencé à s'alténner en 1885. (Renseignements de M. Sébline, sénateur et ancien préfet de TÂisne.)

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quitter Fagriculture en masse, et ils étaient partis pour Paris. Paris a exercé sur les habitants de TAisne une attraction d'autant plus grande qu'il est plus rapproché, et que d'autre part le département manque de centres importants : si l'on y cède à la fascination de la ville, c'est tout de suite à la capitale que l'on se précipite. C'est pour cela sans doute que de 1801 à 1846, l'Aisne avait perdu 131,400 habitants.

Les cultivateurs qui étaient restés avaient profité de ces départs. Dès 1860, les salaires s'étaient élevés dans de grandes proportions. Ceux qui les touchaient s'y sont habitués ; ceux qui les payaient ont vu venir le temps où ils ne pouvaient plus y suffire. Il est bien vrai qu'alors « la crise agricole a augmenté dans l'Aisne le nombre des gens inoccupés ». Mais il faut en chercher toutes les raisons, et un homme justement considéré dans le pays me donne nettement la suivante * : « Les ouvriers des champs ont voulu toujours être payés sur le même pied. Les maîtres n'ont pas pu les satisfaire : ils se sont alors refusés à travailler pour eux. Les uns sont allés dans les villes industrielles. Les autres sont venus à Laon, en vue de se faire assister d'abord par la charité privée, puis, au bout d'un certain temps de séjour, par le bureau de bienfaisance. Enfin beaucoup d'autres, et leurs fils et leurs filles ont mené la vie errante et paresseuse. Ils y ont pris goût. Pour varier, ils volent, mendient et tuent afin d'aller à la Nouvelle^. »

Cette vie errante et paresseuse, on l'a vue en Normandie, je viens d'en donner quelques exemples empruntés à la basse Bourgogne. Nous la retrouvons dans

^ Note de M. Combier, Président du tribunal civil de Laon. * 11 e8t boa de rappeler que dans le calcul de la criminalité totale, TAisne est, après la Seine, le département le plus chargé.

PRATIQUE ET ABANDON DE LA VIE l^URALE 285

la Marne et dans TAisne, avec des caractères qui la rapprochent plus encore de la véritable vie criminelle. J'avais cherché si à Paris, ces émigrés si nombreux de la région du nord-est n'étaient pas poussés dans quelques industries spéciales,, comme le sont les émigrés du centre. Mes recherches n'avaient point abouti. Je fis part de ces insuccès à M. le Président du tribunal de Laon qui me répondit :

« Une remarque générale me frappe dans vos observations. C'est que tout en constatant une émigration des plus fortes, vous ne pouvez constater où vont particulièrement ces émigrants. Cela ne me surprend pas , au moins d'après quelques données que j'apprécie d'une certaine façon. J'ai lieu de croire que ces émigrants ne vont nulle part. Ce ne sont pas de véritables émigrants : ce sont des gens qui ont constitué un genre nouveau de mendiants et de vagabonds. Au lieu de résider sur une commune, ils se font défrayer sur une longue étendue de pays, toujours à peu près la même. En effet, ils vont, pour la plupart, de Reims à Laon par étapes d'hôtelsDieu ou d'hospices. Ils partent, par exemple, de Reims ; après une nuit passée à l'Hôtel-Dieu, mendient le long de la route, et viennent coucher à l'Hôtel-Dieu de Laon, où ils trouvent en arrivant une soupe et un lit. Le lendemain, après avoir déjeuné à l'Hôtel-Dieu, ils s'en vont à Soissons où ils trouvent encore à l'Hôtel-Dieu une soupe et un lit. Ainsi de suite jusqu'à Paris, où ils dépensent probablement en débauche les aumônes de la route. De Paris, ils reviennent sur leurs pas et retournent à Reims par les mêmes chemins et les mêmes moyens.

» Si par aventure, ils ne peuvent gagner un hôtel- Dieu pour coucher, ils obligent le fermier à les recevoir.

» Il y a quelque temps on aurait, paraît-il, calculé à

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rHôtel'Dîeu de Laon, le passage de 3,000 individus en une année, et Ton a constaté que c'étaient presque toujours les mêmes qui passaient et repassaient.

» Tous ces vagabonds dont j*ai parlé, sont plutôt des jeunes gens que des vieillards. A plusieurs d'entre eux je dis quelquefois : « Vous êtes grands et forts, vous devriez travailler. » Chacun d'eux me répond : € Je ne veux pas travailler. »

Mais d'où viennent ces hordes de fainéants î J'appelle l'attention sur les lignes suivantes, on y voira que je suis bien ici dans Tordre d'idées que j'ai entamé.

« Presque tous sont enfants de paysans, ne consentant plus à faire ce qu'ont fait leurs pères. Ils ne sont pas mauvais en quittant leur village, mais ils le deviennent vite par cette existence de fainéantise et de vagabondage.

» Quelquefois quand ils ont besoin d'argent, ils consentent à travailler un peu dans quelques fermes. Mais au bout de deux ou trois jours, ils s'en vont, et sont remplacés par d'autres nomades comme eux. Il est triste de dire que les fermiers trouvent peu d'ouvriers dans le pays qu'ils cultivent et qu'ils sont souvent obligés de subir ces Bohèmes d'une espèce inconnue encore il y a vingt-cinq ans. )»

Ce document remarquable montre donc bien que ce n'est pas la crise agricole qui a, la première, amené le manque de travail ; c'est beaucoup plutôt le refus du travail et (ce qui revient au même) le refus de conditions devenues nécessaires qui a précipité la crise. Ainsi se trouve justifiée notre prévision : quels que soient les défauts souvent graves de celui qui vit de la vie rurale, c'est surtout le jour où il la quitte qu'il s'expose à devenir un délinquant.

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