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CHAPITRE X

L'INDIVIDUALISME ET LE SOGIALIS^iE DE L'OUVRIER

I. Les qualités de Touvrier français. — Ses défauts. — Impré* voyance systématique. — Pourquoi elle est voulue. — L'enquête de 1884. — La théorie de l'imprévoyance. — Plus de règlements. — Les ouvriers qui redoutent de devenir patrons. — Le refus de voir autre chose que le salaire. — Le salariat devenu l'esclavage du patron. — Le chômage périodique et volontaire. — II. Les chefs d'industrie : leur responsabilité morale : de quand date-t-elle? jusqu'où va-t-elle ? — Distinction des chefs d'industrie qui produisent et des intermédiaires qui ne produisent pas. — Les intermédiaires utiles, les inutiles, les nuisibles. — III. Les parasites de l'ouvrier. — Ceux qu'il entretient et qu'il ménage. — La rupture des liens nécessaires. — Les défiances de classes. -—IV. Deux extrêmes qui s engendrent : individualisme du travailleur, socialisme du syndicat. — Socialiste et ouvrier ; l'un devrait exclure l'autre. — Statistique des chambres syndicales. — Elles avaient en vue la paix ; elles n'organisent actuellement que la lutte. — Rapports du travail et du capital dans divers départements : à quel point la nature de ces rapports influe sur la criminalité.

Il est des crimes, ne l'oublions pas, qui auraient pu être commis par leurs auteurs dans quelque profession que ce fût : car du haut en bas de l'échelle sociale on est ex-

posé à la jalousie, à la cupidité, au libertinage et à leurs suites. Mais chaque profession crée à ces penchants toujours prêts des dangers spéciaux. Quels sont ceux du milieu industriel à l'époque où nous vivons?

Commençons par l'ouvrier.

L'ouvrier français a des qualités qui expliquent le rang honorable où nous l'avons vu placé dans la statistique. Il- n'est généralement pas cupide, il n'est même pas ce qu'on peut appeler vulgairement a intéressé w. Habitué à vivre au jour le jour, il ne songe point à amasser. Tel il était du temps où La Fontaine faisait parler le savetier de sa fable, tel il est de nos jours, avec moins de gaieté cependant. Il en résulte qu'il n'est point voleur, même dans les milieux où l'amour du gain est poussé au plus haut degré, comme, par exemple, en Normandie.

Cette probité est le plus souvent soutenue par d'autres sentiments qu'on ne retrouve pas au même degré chez le paysan : l'ouvrier est fier ; et comme il a la parole facile, il prend l'habitude d'exprimer souvent et très haut la prétention qu'il a de valoir n'importe qui. Son honnêteté réelle est-elle au niveau de celle qu'il vante et qu'il s'attribue? Non. Mais qui n'en est là ? Sa conscience n'en est pas moins soutenue par la théorie même qu'il aime à développer ; car ce qu'il dit, il le pense, il n'aime ni les ruses et les détours, ni la dissimulation et les finesses de l'homme qui ne cherche qu'une chose, se faire payer le plus cher possible, et qui sacrifie volontiers son amour-propre à son intérêt.

De plus l'ouvrier n'est pas égoïste. Il pratique généralement ce qu'il appelle la solidarité ; seulement il ne la pratique qu'avec les siens et avec ceux qui sont de son avis. Dans bien des circonstances, il est extrêmement

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exigeant à l'égard des classes riches, à l'égard des propriétaires et des patrons, et peu lui importe de leur faire subir des pertes considérables. On peut dire néanmoins que s'il attend, s'il réclame violemment des concessions et des secours, c'est que lui, de son côté, ne demande jamais mieux que de secourir ses pareils et ses inférieurs (quand il en trouve). Renoncer à une partie de son salaire pour un ouvrier malade, concourir à une collecte, partager son dîner gaîment avec celui qui n'a rien, mettre trois mois de misère au service du gouvernement ou de la cause qui lui plaît, tout cela lui paraît tout naturel : il le fait sans qu'il lui en coûte.

Abandonné à lui-même, il est encore loin d'être méchant. Il commettra sans doute par légèreté, quelquefois par théorie, bien des actes qui nuiront à d'autres : familier avec la gêne, il ne plaint pas beaucoup celle dont il peut être la cause. Il est encore violent contre les forts ou contre ceux qu'il suppose tels et contre ceux qui l'humilient : il est assez généreux envers ceux qui sont à terre et qui souffrent. Sa colère est prompte et elle est violente, mais elle ne dure pas. Il jetterait de bon cœur à l'eau le malfaiteur qu'on vient de surprendre et d'arrêter; mais l'accusé, le condamné surtout excitent sa pitié. Je ne crois pas qu'on entende souvent dira à des ouvriers ce que j'ai entendu répéter par bon nombre de paysans, à savoir que la mort est une peine trop douce pour certains criminels et qu'il faudrait trouver davantage.

En ce qui touche aux mœurs, l'ouvrier est facile, il court après le plaisir, et s'il compromet gravement d'autres personnes que lui, il aime à se couvrir de cette excuse, qu'il n'a pas été seul à s'amuser. Il n'a pas l'emportement un peu brutal du campagnard ; celui-ci vit en plein air et a sous les yeux le spectacle continuel des

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bêtes, qu*il imite avec trop de facilité. L'ouvrier aime à entoarer son vice d'an semblant de cour et de persuasion, de conquête romanesque ou encore de théories empruntées à la littérature qu'il connaît ; car des théories, il faut qu'il en mette partout.

Il est à remarquer qu'ici comme ailleurs il est plus séTère pour les autres que pour lui-même*. Il demande quelque dignité chez ceux qui s'adressent à lui, et il tient à faire élever ses filles dans des sentiments * . . . dont il ne s'empresse pas beaucoup de s'inspirer.

Voilà les qualités, déjà mélangées de certains défauts, qui dorment dans les temps ordinaires, et que la politique ^ réveille, puis exaspère. Mais le défaut le plus habituel, le plus répandu, et, à tout prendre, le plus fécond en conséquences fâcheuses, c'est l'imprévoyance. Imprévoyance voulue, et à laquelle on ne le fait renoncer qu'avec les plus grandes difficultés. Au cultivateur,

^ Je me trouvais récemment et par hasard dans un compartiment de chemin de fer avec un journaliste parisien qui, pour le quart d'heure, était courtier en élections. Il me parla des élections du 22 septembre qui étaient proches. La conversation tomba sur un député sortant, fort connu pour certaines aventures galantes et qui se présentait dans une des circonscriptions les plus démocratiques et les plus avancées de Paris. (Il y en a tant qu'on ne m'accusera point, je Tespère, de commettre aucune indiscrétion.) « Ce qui lui nuira beaucoup, me dit-il, ce sont toutes ces petites histoires... Ah I s'il n'avait fait que tuer un ou dçux sergents de ville ou quelques bourgeois, dans une « journée » quelconque, ajouta-t-il en riant, à la bonne heure I Mais le reste, non. L'austère révolutionnaire, l'intègre faiseur de barricades qu'on lui oppose a, je le crains, plus de chauces que loi, bien que lui, cependant, soit notre ami. . . >

* C'est pourquoi, dans les quartiers de Paris qui votent avec le plus d^eokpressement pour les candidats de la Commune, tant d'ouvriers envoient leurs elles aux institutions congréganistes.

Je reviendrai sur les rapports du crime et de la politic[ue, dans un chapitre spécial.

tout enseigne la patience et le long espoir. Avant do toucher l'argent de la récolte, il faut la préparer, la semer, la défendre contre des périls prévus ou imprévus, il faut la rentrer à temps, ne la céder qu'au bon moment. . . C'est toujours pour un avenir relativement éloigné que le paysan travaille. L'ouvrier, lui, fait sa tâche, et il en est payé promptement. Dans la plupart des industries, on a aujourd'hui la paye par quinzaine. Mais l'intervalle paraît encore trop long à un grand nombre d'ouvriers. Un inspecteur du travail disait en 1884, devant la Commission parlementaire * : « On ne travaille plus au mois, ni à la journée, mais à l'heure ; on arrivera bientôt à travailler à la minute, comme en Angleterre *. » En tout cas, il est très ordinaire que l'ouvrier travaille aux pièces et qu'il passe d'atelier en atelier, ici chez un patron, demain chez un autre.

Vite gagné, cet argent se trouve encore plus vite dépensé. « Il n'y a pas un ouvrier sur dix faisant des économies, le reste vit au jour le jour ^. » Il semble même que toutes les formes de l'économie et de la prévoyance leur soient importunes, qu'ils s'en défient, qu'ils y voient comme un piège à eux tendu par les détenteurs du capital et les directeurs des grandes entreprises.

Evidemment tous n'en sont pas là. Mais je prends ici la moyenne. Il en est chez qui on ne trouve aucune des qualités que j'ai signalées, il en est qui ont su se préserver des défauts. Je cherche à m'expliquer, en ce moment sur tout ce qui favorise l'inconduite et expose au délit :

* Ençuéte des 44. Séance du 21 mars.

* C'est ce mode de travail « à la minate » qui vient de provoquer la grève des Docks de Londres.

' Déposition des délégués du syndicat des entrepreneurs de démolition. — Enquête citée ^ séance du 29 février.

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je n'ai donc pas à parler des habitudes des honnêtes gens et des sages*. Mais que la disposition d'esprit dont je viens de parler soit répandue dans une foule de centres industriels, et qu'elle y fasse beaucoup de mal, c'est ce qui n'est que trop facile à prouver.

Dans cette grande Enquête de 1864 qui est si précieuse à consulter, les patrons qui déposaient, disaient à peu près tous comme l'un d'eux ' : « Ce sont surtout les ouvriers qui s'opposent aux créations de caisses de secours. Ils en ont maintes fois, dans des circulaires, repoussé l'idée. »

Les représentants des ouvriers n'ont point voulu laisser aux patrons le soin d'avoir à prouver cette assertion. Ils sont venus soutenir eux-mêmes publiquement a théorie. Un délégué, fort intelligent d'ailleurs, des ouvriers peintres en bâtiment ^, eut avec un député « socialiste », membre de la Commission d'enquête, le dialogue suivant * :

if. Brialou [député]. « Vous êtes, je crois, l'ennemi des caisses de secours ? Vous les jugez inutiles. »

Réponse. « Nuisibles ! »

Et l'ouvrier développe incontinent cette idée singulière que si l'on compte sur une institution et sur un droit acquis, l'esprit de solidarité se perdra : on cessera de venir au secours les uns des autres. Était-ce là la véri-

* Pas plus que sur celles des individus passés définitivement à l'état de scélérats. Pour ceux-ci, je n'ai qu'à renvoyer à mon premier volume.

* M. Morin, président de la chambre syndicale des entrepreneurs de peinture. — Séance du 28 février.

* Membre du cercle des prolétaires positivistes, réunion qui a exprimé quelquefois, dans des pétitions ou circulaires, des idées politiques très modérées, très étudiées et très sensées ; à mon avis, du moins.

* Séance du 20 février 1884.

table raison ? On n'a le droit de suspecter la sincérité de personne. Le délégué qui parlait ainsi et qui n'est certes pas un ouvrier ordinaire, voulait réellement que nul travailleur frappé par la maladie, Tâge ou les accidents, demeurât sans aide. Mais il y a dans les esprits des conceptions dont ne se doutent pas toujours ceux qui les ont. Le lendemain du jour où cette déposition avait été faite, un ami, membre du même cercle*, démasquait ouvertement une autre idée.

Lui non plus ne voulait ni caisse de retraite, ni société de secours mutuels : « Ce que nous voulons, disait-il, c'est stimuler le concours volontaire. Car, par le moyen des secours mutuels, ceux qui se trouvent en dehors dos sociétés sont abandonnés. Nous voudrions qu'ils soient secourus parce qu'ils le méritent, satis qu'ils soient as^ treints a des règlements, » Remarquez la candeur de ce dernier membre de phrase. La misère, si l'on veut, et, pour y remédier, la charité des camarades, parée du nom plus moderne et plus vague' de solidarité, mais pas de règlements I Ce serait aliéner sa liberté. • L'orateur allait encore plus loin. Il repoussait nettement tout système de participation aux bénéfices. Ici encore voici (toujours d'après la sténographie) le dialogue textuel * :

<t — Pensez-vous qu'une participation dans les bénéfices entre les ouvriers et les patrons qui les occupent serait une bonne chose pour vous ?

« — Nous pensons tout le contraire ! Quand nous

* Représentaut des ouvriers plombiers, zingueurs et gaziers.

* Il n'est pas difficile d'y trouver l'idée d'une contrainte exercée sur les camarades, pour leur imposer les mêmes luttes et le même antagonisme contre d'autres classes.

' Même député et même ouvrier que plus haut.

serons dans cette situation-là, nous aurons toujours une tendance à devenir patrons.

<x — Et ypus regardez comme un mal de devenir tous patrons ?

« — Oui. Nous nous ferons concurrence, et il n'y aura plus aucune solidarité entre nous. Cela ne profiterait qu'aux propriétaires auxquels nous nous offririons en concurrence les uns avec les autres. »

Ainsi quand il y a des ouvriers prévoyants qui s'astreignent à des règlements, quand il y a des travailleurs à moins courte vue qui veulent engager leur responsabilité par la coopération, il y en a des centaines d'autres qui les blâment et presque les flétrissent. Au congrès anarchiste de Marseille en 1879, un orateur s'était écrié : a Les associés ne font pas de grèves. La coopération démoralise les ouvriers en faisant d'eux des bourgeois. »

Ce n'est donc pas seulement à Paris que cette théorie est répandue avec toutes les idées et les projets dont elle est grosse. Mais c'est à Paris qu'elle s'est formulée sous les apparences les plus prétentieuses. c< Si, disait l'un de nos derniers déposants, la coopération se généralisait, on laisserait tomber la question des salaires, en comptant sur la participation. Alors les salariés auraient des luttes bien plus difficiles à soutenir ; car nous aurions en face de nous des collectivités en quelque sorte patronales , celles des participants aux bénéfices. Cela pourrait reculer de huit à dix ans le succès de nos revendications ! »

Il était acquis depuis longtemps qu'un ouvrier parvenu à s'établir était traité de faux frère par un grand nombre de ses anciens compagnon^. Il suffit aujourd'hui d'être associé à un entrepreneur et de constituer un dixième ou un centième de patron pour avoir immédiatement sa part

proportionnelle des injures réservées aux patrons et aux bourgeois.

Quelles sont donc ces revendications dont la solidarité obligatoire et perpétuelle ^es prolétaires devrait amener le triomphe ? Elles sont bien simples, elles se réduisent à une ou deux formules. « Nous voulons des secours, nous voulons être heureux * », ainsi s'exprimait le président du syndicat des ouvriers peintres sur porcelaine. Des secours et de gros salaires. Augmentation forcée et continue des salaires I Ils ne voient rien au-delà I

Faisons bien attention qu'ici nous ne discutons pas du tout sur la part qui doit revenir au travail proprement dit dans les répartitions des bénéfices. Cette question demeure tout entière, et nous n'avons à aucun degré la prétention que les salaires restent immobiles : ce serait une iniquité et une absurdité. Mais ce qui me frappe, c'est que le salariat, où beaucoup d'esprits généreux voyaient la servitude de l'ouvrier, l'ouvrier s'y attache aujourd'hui par système. Il est vrai qu'il entend s'arranger pour que son système fasse désormais du salariat la servitude du patron. Il veut être secouru, sans être astreint à des règlements. Il veut de même être payé de plus en plus sans être astreint à aucun esprit de prévision et à aucun risque. Dans les réunions publiques et dans les discussions des syndicats, demande-t-on que les patrons et les entrepreneurs disparaissent et cèdent la place aux associations de travailleurs ? Nullement ! Ce sont eux qui deviennent les serfs de leurs usines. « C'est leur tour 1 » Il faut qu'ils restent là pour organiser et pour conduire les entreprises. A eux les conceptions, à eux le souci dos inventions, à eux les responsa-

* Enquête citée, séance du 18 février.

Isilités pécuniaires, la responsabilité des accidents, et quelques autres encore ! Il faut qu'ils gagnent de Targent, eertes, il faut même qu'ils en gagnent beaucoup, mais pour qu'on le leur prenne tout aussitôt, par la voie des séries de prix, de l'impôt progressif, etc. Ils ne sont Mbres ni de liquider, ni de se reposer, ni de consulter ■ leurs propres intérêts. Le propriétaire de la mine n'est pas maître d'en cessser l'exploitation, même s'il y mange de l'argent. Le fabricant n'est plus maître de ne plus fabriquer, même s'il fabrique à perte, et si on ne demande pas ses produits. Celui qui possède un terrain n'est pas maître de le- garder sans y faire exécuter des travaux : toutes les fois qu'il y a « une crise du bâtiment » causée par l'excès des constructions, le remède qu'on propose est de mettre un impôt sur les terrains non bâtis, afin de punir les propriétaires ou de les contraindre à édifier encore plus de maisons inutiles. L'entrepreneur non plus, par conséquent, n'est pas libre de ne pas construire, même si les habitants s'en vont. C'est à empêcher ces abstentions coupables et toutes ces « grèves du capital » que les syndicats ouvriers doivent servir.

Ce que je retiens, encore une fois, de tout ceci, ce n'est pas que les ouvriers veulent améliorer leur situation (quoi de plus naturel?), c'est qu'ils veulent en masse l'améliorer sous une forme qui encourage parmi eux l'incurie du lendemain.

Elle encourage bien d'autres choses : d'abord ce «c déplorable esprit de nivellement des capacités et des traitements » que déplorait dans la même Enquête* un sincère ami des travailleurs, M. le sénateur Corbon. L'ouvrier qui a su faire quelques économies, et qui en-

* Séance du 4 mars.

trevoit le moment où il deviendra son maître, celui-là se tient coi. Il a presque le silence prudent et songeur du paysan qui médite l'acquisition d'un coin de terre. Il ne cherche querelle à personne et ne parle de ses projets qu'en famille. Il est sans doute fier, au dedans de lui, de se voir à la veille de réaliser des projets longtemps caressés ; mais Tidée des responsabilités qu'il encourt et des combinaisons qu'il doit préparer calme son orgueil. Celui qui n'a rien et ne compte jamais rien avoir au-delà de sa journée, n'est pas tourmenté du besoin de réfléchir mûrement, il surveille les autres avec a cet esprit chagrin et ces défiances » que M. Corbon dit encore être une maladie de l'atelier. Il pérore tous les jours sur l'égalité, sur la solidarité, contre la lâcheté de ceux qui veulent faire partie des exploiteurs et des privilégiés. Les gens satisfaits sont quelquefois orgueilleux, les mécontents le sont plus encore. Il n'y a que les travailleurs persévérants et toujours attentifs qui ne le soient pas.

Cet esprit de nivellement fait d'orgueil et de jalousie s'est encore manifesté dans ces derniers temps par un trait bien significatif. La législature qui vient de finir a été occupée d'un projet de loi qui, comme bien d'autres, a été discuté plusieurs fois sans parvenir à être voté. Je veux parler d'un projet de loi sur les livrets d'ouvriers. La Chambre et le Sénat étaient d'accord pour supprimer l'obligation du livret comme attentatoire à la liberté du travail. Mais le Sénat voulait conserver le livret facultatif, et la majorité de la Chambre, sous l'évidente pression de sa clientèle ouvrière, s'y opposait.

Quelle est ici l'idée des ouvriers et de leurs amis imprudents ? Ils craignent que si certains ouvriers ont la faculté de se faire délivrer des livrets visés par les chefs

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d'atelier et par les maires*, les patrons ne préfèrent ceux-là et ne se les disputent. Alors, disent -ils, les ouvriers sans livrets seront mal vus, et, de facultatif qu'on l'aura déclaré, le livret redeviendra obligatoire. C'est pourquoi il ne faut pas qu'un ouvrier ait le droit d'en demander, et il ne faut pas qu'on ait le droit de lui en donner.

Ce raisonnement est absolument le même que celui qui dit : si l'on institue des caisses de secours, ceux-là seuls seront secourus qui se seront soumis à une cotisation régulière et à l'observation des règlements. On a ainsi la prétention d'être libéral et ami de la solidarité ; on va droit à une protection arbitraire et d'un genre singulier, la protection des paresseux contre les travailleurs, des dépensiers contre les économes, des vagabonds contre les ouvriers sédentaires et — voyez jusqu'où va l'aveuglement — à la protection des ouvriers étrangers contre les ouvriers nationaux. En vain les chambres syndicales de quelques industries d'élite ont-elles signalé ce dernier péril. « Si nos législateurs, ont-elles dit =, désirent la prospérité de l'industrie française, il ne faut pas qu'ils mettent les industriels dans l'impossibilité de pouvoir recruter des collaborateurs nationaux, sérieux et honnêtes, dont ils ont si grand besoin, et qu'ils les exposent à ouvrir les portes de leurs ateliers à des sujets étrangers ou à des malfaiteurs ^. »

* Et portant mention de leur apprentissage, de leurs engagements et des établissements où ils ont travaillé.

* La chambre des mécaniciens de Paris. < — La chambre syndicale des constructeurs mécaniciens, chaudronniers et Tondeurs de rarrondissenient du Havre.

* On a discuté bien longuement aussi en 1888 (et sans aboutir) des projets de loi sur les accidents du travail. Beaucoup voulaient mettre la responsabilité tout entière au compte exclusif du patron.

Tel a été l'avis du Sénat. C'est pourquoi la loi est restée en souffrance. Voilà donc où nous en sommes. Ceux qui veulent la liberté pour tous passent pour les ennemis systématiques de toutes les réformes démocratiques. Quant à ceux que, jusqu'ici du moins, les gros bataillons d'électeurs urbains ont soutenus comme étant seuls partisans de la liberté, que craignent-ils par dessus tout ? Ils craignent que la liberté laissée aux hommes d'ordre et aux laborieux ne diminue la liberté des paresseux, des nomades, des irréguliers, des vagabonds. Et c'est là ce qui les préoccupe !

L'homme insouciant, vaniteux et jaloux est un homme passionné. Or tout homme se complaît dans son péché, comme tout malade, dit- on, dans ce qui a produit sa maladie. Il paraît, nous disent les médecins, que tous les dystrophiques, tous les goutteux, tous les diabétiques ont particulièrement envie de tout ce qui est de nature à empêcher leur guérison. Ce n'est peut-être que la continuation de la répugnance ou du goût immodéré qui les a rendus malades. Mais il est probable aussi que l'imtation produite par le mal et les privations qui en résultent ravivent souvent les désirs. Quelques sages se résignent, réfléchissent et se corrigent : la majorité se révolte; puis l'affaiblissement même qui résulte du mal enlève la vue calme et la juste appréciation du danger. Quoi qu'il en soit, il y a une espèce de fatalité (elle est notre œuvre) qui fait que nous n'aimons rien tant que ce qui nous est le plus pernicieux. Ainsi l'ouvrier est passionné : il recherche donc imprudemment tout ce qui peut l'exciter et le troubler : les boissons, la politique, ou ce qui a

Cela est-il juste, quand on lui enlève tout moyen de savoir ce qu'est l'ouvrier qui s'ofTre à lui, s'il a fait un apprentissage, s'il a Thabitude du métier, etc. ?

Tair d'être de la politique, les réunions tapageuses, les sociétés secrètes, les conciliabules où il n'entend que ceux qui abondent dans son sens, et qui flattent sa passion présente.

Le président d'un syndicat d'entrepreneurs que j'ai déjà cité disait devant la Commission d'enquête * : « J'estime à 33 0/0 le montant des salaires qui passe chez le marchand de vins en dehors de la nourriture. La femme et les enfants ne voient que le reste de la paye, souvent même que la moitié seulement. » Il y a ici double danger : l'ivresse d'abord, puis l'abandon de l'atelier et l'irrégularité dans le travail.

Certainement les paysans ne se privent pas de boire ; mais si on excepte quelques foyers particuliers, on peut dire d'eux en général ce que le médecin de l'asile de La Roche-sur-Yon- dit du paysan vendéen : « Il est souvent ivrogne, mais il devient rarement alcoolique ; 1° parce qu'il boit surtout du vin (ou des boissons naturelles) ; 2° parce que ses excès sont ordinairement intermittents et restreints aux dimanches, fêtes, foires et marchés. . . Ces excès là n'ont pas de lendemain et le poison s'élimine rapidement, grâce à la sobriété des jours ouvrables. » L'ouvrier des villes n'en est pas là. Plus il va chez le marchand de vins, plus il s'intoxique et perd l'habitude du travail quotidien. C'est à cela surtout que sert — jusqu'à présent — l'élévation croissante des salaires obtenue par la pression des syndicats.

Le 29 mars 1864, M. Dietz-Monnin, avec la compétence et l'autorité qui lui appartiennent, rappelait dans sa déposition la marche des salaires parisiens 3, et il ajou-

* Séance du 27 février.

* Rapport Claude sur l'alcoolUme, p. 288.

* Voyez plus haut, page 81.

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tait : « Mais ce qui n'est pas moins curieux, c'est la statistique de la moyenne du travail fourni dans un mois . . . Je pouiTais citer des ateliers où l'ouvrier autrefois arrivait à travailler 27 jours dans un mois : aujourd'hui c'est à peine s'il fournit 18 jours de travail. Vous voyez dès lors quelle est la situation du patron. Il paye 9 francs ce qu'il payait 4 francs ; et il ne peut compter que sur 18 jours de travail, au lieu d'avoir une production régulière. Dans ces conditions quel est celui qui souffre ? Quel est celui qui est coupable ?

M, Brialou : « Je m'incline devant ce qui est la vérité. »

Ce n'est donc pas à tort qu'un menuisier disait devant la même commission * : « Les ouvriers ont un désir ardent , c'est de gagner beaucoup d'argent , ce qui serait très légitime, s'ils apprenaient à le gagner, c'est-à-dire à devenir habiles ; mais, bien au contraire, on a le regret de constater que plus les salaires augmentent, plus l'habileté et l'énergie de nos ouvriers diminuent. »

Pour tous ceux qui se mettent dans le cas de mériter de tels reproches, le chemin du crime et des délits est évidemment le chômage, non pas celui qui résulte d'une crise plus forte que toute puissance humaine, mais celui qui est voulu. On vient de voir qu'il y a une espèce de chômage périodique produit tout simplement par le désir de manger son salaire en s'amusant. Cet amusement ne tarde pas à faire contracter des dettes, à amener des ménages irréguliers : d'où les enfants naturels et les enfants abandonnés. Faites que l'individu qui a commencé à ne travailler que quatre jours par semaine trouve un

' Séance du 21 mars.

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beau moment que c'est encore trop : la limite qui le sépare de l'homme sans aveu et sans profession sera désormais bien raccourcie.

Mais il y a une autre variété de chômage qui a pour cause l'entêtement et surtout le désir d'embarrasser les patrons. Le délégué des ouvriers carreleurs * rendait cet état d'esprit bien nettement : <t Les ouvriers n'ont pas voulu accepter de réduction de salaire * : ils ont préféré chômer. » Je ne reviens point sur cet amour maladif de la grande ville dont j'ai décrit les symptômes. Ces ouvriers qui se sont familiarisés avec l'inaction, prennent d'autant plus de goût à Paris qu'ils y sont moins occupés. Ce qui en éloigne alors les laborieux et les économes y retient les paresseux qui, comme disait l'un de leurs orateurs, y ont « leurs habitudes »... malsaines. C'est alors qu'éclatent les violences, les atteintes à la liberté du travail, les actes de banditisme organisés sous couvert de propagande anarchiste et de propagande par le fait. Alors aussi la misère amène la prostitution des femmes et des filles. Beaucoup sans doute reviendront au calme et à la raison ; mais ceux que leurs vices et leurs mauvais sentiments ont compromis plus que les autres, rencontrent là l'écueil où se fait leur naufrage définitif. Ils vont rejoindre par une autre voie les paresseux qui ne songent qu'à travailler le moins possible. Les uns et les autres uniront leur indolence ou leur sauvagerie : on les retrouvera dans les bandes dont nous connaissons l'organisation et les destinées.

* Séance du 18 février 1884.

- Elle était visiblemeat imposée par la crise.

Les ouvriers proprement dits ne sont pas seuls, dirat-on, à former le contingent des individus « attachés à l'industrie ». Les patrons, les chefs d'usine ou d'atelier sont-ils donc placés dans une sphère éthérée ? Echappent-ils vraiment au délit? Et si cela est, que doit-on voir dans ce privilège ? Le résultat de l'hérédité ? celui de la fortune? ou une sorte de connivence des magistrats et de la police qui ne s'attaquent qu'aux pauvres diables et à ceux qui vivent dans la rue ?

Dissipons vite cette fantasmagorie. Non, les patrons ne sont pas à l'abri de toute tentation et de tout délit. La statistique n'a point analysé les proportions dans lesquelles ils figurent parmi les coupables ; mais si les rentiers et les propriétaires, si les hommes adonnés aux professions libérales payent leur tribut, on ne voit pas pourquoi les industriels grands et petits ne payeraient pas le leur. Ils sont hommes comme les autres : il y a donc malheureusement des chances pour qu'on trouve également chez eux des ambitieux sans scrupules et des amis du plaisir qui, s'ils ne commettent pas toujours des actes passibles des tribunaux, en font commettre ; on y trouve aussi des imprudents qui s'étourdissent et qui, par leur faute, se trouvent acculés un jour au suicide ou à la banqueroute frauduleuse.

Il faut dire pourtant que n'est pas chef d'industrie qui veut. Les patrons sont le produit d'une sélection évidente. Les uns sont à la tête de maisons toutes montées parce que leurs pères les leur ont transmises. Mais cela

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déjà est une preuve qu'ils ont été bien élevés. On peut dire que c'est également une bonne marque pour un jeune homme de suivre la profession paternelle. Il est plus vite classé dans la société, ce qui est le grand point.

Prenez un industriel riche qui ait deux fils : l'un veut continuer la tradition paternelle; l'autre cherche une carrière quelconque, et il la cherche si à loisir, qu'il risque bien de ne pas la trouver : il s'en console parce qu'il a de quoi vivre. Quel est celui des deux qui offre le moins de garanties ? C'est assurément le second : car, en haut comme en bas, je me permets de répéter cette grosse vérité, celui qui est le plus en péril de déshonorer une carrière, n'est pas tant celui qui y reste, mais celui qui en part.

Supposons que le chef de la maison soit lui-même un ancien ouvrier : cela est fréquent, surtout dans la petite industrie. Quand les délégués des chambres syndicales des patrons comparaissent devant les commissions d'enquête, ils le disent à l'envi : a Nous sommes nousmêmes des ouvriers. •., nous étions ouvriers hier. Les neuf dixièmes des patrons actuels du bâtiment sont d'anciens ouvriers ou employés... *. » « Les dix-neuf vingtièmes des patrons qui sont dans notre corporation, dit une autro *, ont été des ouvriers. » La chambre des imprimeurs-lithographes ^ dit la même chose. « Sur "700 entrepreneurs de menuiserie, dit encore un délégué, il y en a 680 qui sont d'anciens ouvriers. » Eh bien 1 il est clair que ces hommes ont fait leurs preuves : ils ne sont point précisément honnêtes parce qu'ils sont patrons :

* Déléffué. de la chambre syndicale des eutrepreneurs de démolition. Séance du 29 février.

* Les entrepreneurs de fumisterie. Séance du 1®' mars. ' 3 mars.

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mais ils sont devenus patrons parce qu'ils ont été et sont restés honnêtes, laborieux et modérés.

Néanmoins les représentants de l'industrie ont attiré sur eux plus d'un reproche qu'il importe d'examiner. La criminalité n'est pas seulement alimentée par les mauvaises passions de ceux qui commettent matériellement les délits punis : elle l'est aussi par des excitations et des complicités qui ne tombent pas toujours, il s'en faut de beaucoup, sous les poursuites de la justice.

a La passion des capitaux français pour les promptes réalisations, pour les rémunérations exagérées et pour les bénéfices fabuleux a été funeste à notre industrie et à notre agriculture. » Qui a dit cela * ? Un homme consciencieux et très éclairé, M. Claude des Vosges, sénateur, celui-là même auquel nous devons la belle enquête sur l'alcoolisme, un des chefs-d'œuvre de la science sociale de notre temps.

Un autre sénateur, plus engagé, il est vrai, dans les polémiques des partis, disait davantage encore*, et il cherchait à accentuer la portée accusatrice de ses paroles. « Quand une population ouvrière a eu pendant des années le spectacle de spéculations de bourse ou industrielles, d'agiotage sur les marchandises, qui sont connues aujourd'hui bien mieux qu'elles ne Tétaient jadis, grâce à la liberté de la presse et de réunion ; quand l'ouvrier a vu la société tout entière se ruer à la fortune sans souci de la morale, faut-il s'étonner qu'il se soit dit à un moment donné : Pourquoi sacrifierais-je, en définitive, mes intérêts pour des idées d'ordre élevé qui me conduisent purement et simplement à la misère et à l'hôpital, tandis que ceux qui réalisent de si gros bé-

* 'Enquête des 44, Séance du 1®^ avril.

* Séance du 7 mai.

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néfioea, «o»t, dans la société, respectés et honorés ? « Voilà de graves reproches, et il est malheureusement certain que beaucoup les ont mérités* On ne conteste plus que, sous le régime de la protection dont ils ont long* temps bénéficié, les gros industriels aient eu la vie très heureuse. Ils étaient garantis contre les marchandises étrangères par des droits élevés , garantis contre la pression des ouvriers par la loi des coalitions. Quand la perte de ce double privilège les surprit» beaucoup furent lents à renouveler leurs procédés ; beaucoup préférèrent demander la continuation de leur bien-être à des placements mobiliers. Beaucoup spéculèrent ; beaucoup montèrent des entreprises qu'ils cédaient à des compagnies anonymes. Quand les véritables industriels prenaient enfin la direction du travail, ils se voyaient grevés de chaînes énormes ; car chacun de ceux qui avaient mis la main dans l'une ou dans l'autre de ces transforma^tiens avait pris sa part au passage, et d'avance. Enfin, lorsque l'œuvre succombait, celui qui s'était fait remettre en actions le double de ce que Tafiaire valait, avait depuis longtemps « réalisé » ses bénéfices.

Tout cela est bien connu . Mais il semble qu'ici nous retrouvions, une fois de plus, la vérification de cette double loi que nous avons si souvent rappelée. Quels sont les hommes qui donnent à notre monde industriel d'aussi tristes exemples? Sont-ce ceux qui demeurent attachés à cette grande profession, qui conduisent et qui gouvernent eux-mêmes un travail réel? Non. Ce sont ceux qui tournent autour de l'industrie, pour en vivre, sans prendre part ni au travail scientifique, ni aux soucis quotidiens qu elle impose. Ce sont les spéculateurs et les agioteurs, ce sont ceux qui, au lieu de calculer et de prévoir la hausse ou la baisse, \difont par l'accaparement

illicite ou par la propagation des fausses nouvelles ; ce sont ceux qui n'entrent dans les conseils d'administration que pour aider à la violation des statuts : ce sont, en un mot, les parasites. Ceux-là sont aux vagabonds et aux camelots du bas peuple, ce que la femme galante en équipage et couverte de diamants est à la prostituée de Grenelle ou de la Villette. Les uns et les autres se rejoignent quelquefois à la cour d'assises.

Il est bien certain que la classe ouvrière s'y est souyent trompée. Ce qui frappe les yeux, ce n'est pas la situation souvent anxieuse du chef de maison qui cache ses soucis et qui, par ses économies, cherche à se créer des réserves indispensables ; c'est le luxe de celui qui vit au jour le jour, bâtissant et ï'econstruisant, avec du papier, une fortune toujours prélevée sur la sottise et l'ignorance. Il est inutile de revenir ici sur ce que nous avons dit des, intermédiaires, des utiles et des inutiles, des bons et des mauvais. Il y a cependant certains abu.'î qui sont propres à l'industrie : ils y entretiennent cei haines sociales si fécondes en crimes collectifs. Il nous faut en dire quelques mots.

L'ouvrier qui se plaint des parasites, commence d'abord par en cultiver quelques-uns. Pourvu que ces derniers aient l'air d'être de son monde, qu'ils se plaignent avec lui du capital et, s'il y a lieu, qu'ils lui fassent crédit, il les accueille, il les fréquente et surtout il fait cause commune avec eux.

Dans l'Enquête parlementaire sur la crise, on posa au Préfet de police la question suivante : Ce qu'on dit de

la gourmandise des ouvriers et de l'habitude qu'ils ont prise d'acheter des aliments de luxe, est-il fondé? — Le Préfet répondit : « En très grande partie. Toutefois il n'y a pas que les ouvriers proprement dits, les travailleurs payés à tant par jour qui se livrent à ces consommations excessives. Il est une classe qui consomme à outrance: c'est celle des petits courtiers, commissionnaires, intermédiaires de peu d'importance, qui traitent le plus souvent des affaires dans les cafés ; ce sont ceuxlà qui dévorent les comestibles de prix. Ils gagnent une petite commission et la dépensent immédiatement. Ce sont eux qui remplissent les petits restaurants où Ton espère manger mieux que chez soi. C'est surtout dans le périmètre des Halles, que se rencontrent ces négociants de bas étage. Beaucoup font des aff'aires plus ou moins véreuses, notamment des négociations de papiers de commerce avec des signatures invraisemblables ou des placements d'employés et de domestiques, et ils touchent des commissions au détriment des gogos. Ce sont leurs clients qui payent les repas qu'ils s'offrent * . »

* Voir, plus haut, ce que nous avons dit des faux courtiers d'assurances (page 272). Les variétés d'ailleurs sont innombrables. — Un exemple entre autres. A Paris, on peut souvent voir arriver, chez soi, par l'escalier de service, des individus qui viennent proposer aux domestiques des « bons de faveur pour se faire faire sa photographie à prix réduits ». La faveur et le prix réduit^ inutile de dire que c'est une des mille formes de la réclame. Si l'individu fait une affaire lui rapportant, je suppose, 1 franc de bénéfice, vous pouvez le suivre des yeux, il entrera chez le premier marchand de vins venu, chez celui qui est au rez-de-chaussée de votre maison...

Ces courtiers-là sont encore admis à apporter des affaires, et leurs bénéfices sont licites. Mais les plus « ingénieux » d'entre eux perfectionnent le système. Ils se disent envoyés par un notaire, par un banquier, etc. ; c'est l'escroquerie.

Un jour, un de ces individus prend un portefeuille et un carnet. Il se rend successivement dans quatre ou cinq bureaux de nourrices. C'est lui l'inspecteur nouveau, récemment nommé, pour ré-

Lorsqu'on peut faire croire au client ouvrier que les questions sociales ou politiques sont enjeu, le rôle de ces industriels aberrants se métamorphose : leurs appétits grandissent avec l'enthousiasme de ceux qu'ils abusent. Depuis le vote de la loi sur les syndicats ouvriers, par exemple, combien de fois n'a-t-on pas vu telle ou telle corporation se faire représenter par un homme qui n'avait jamais travaillé pour elle!

Dans cette enquête de 1884 (dira-t-on que je la cite trop ? Mais elle fourmille d'aveux naïfs et précieux) comparut un délégué des mineurs d'Anzin. Il expliqua d'abord au citoyen président que les chefs de la compagnie voulaient détruire la République et qu'il fallait que les mineurs la défendissent. Un député, fort au courant de la profession minière, voulut quelque chose de plus sérieux. Il essaya d'entamer une discussion sur le nouveau système de travail introduit par la Compagnie et refusé par les ouvriers avant même qu'on ne l'eût essayé. Aussitôt le délégué esquiva la discussion. Il se bornait à dire que les faits par lui signalés étaient « patents, prouvés, évidents » et scandaleux. C'est alors que les sténographes recueillirent ce petit dialogue.

Le président : a M. Reymond vous parle un langage technique qui ne paraît pas vous être familier, puisque vous ne répondez pas à sa question. Vous êtes ouvrier mineur ? »

— Le délégué : « Non, je suis fondateur de la chambre syndicale des mineurs. »

pondre aux réclamatious des familles, il range les nourrices, les examine, fait semblant de goûter leur lait, leur donne un avertissement ou un éloge, prend des notes, puis délivre à chacune d'elles un petit carré de papier, en disant : c'est deux francs.

Le courtier de bas étage, le filou, Tescroc sont d'une même famille.

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— Le président : <t Quelle est votre profession ? »

— Le délégué : c< Je suis cordonnier. »

Puis notre individu, qui n'était en définitive ni cordonnier ni mineur, se retira, non sans avoir prononcé cette phrase mémorable : « 11 faut que les ouvriers mineurs sachent s'il y a à la Chambre des députés des hommes compétents * et résolus à prendre la défense des travailleurs. »

Il est à craindre que ce fait soit loin d'être isolé. Dans les environs du 20 novembre 1888, la police recherchait des individus accusés d'avoir jeté des bombes dans la rue Saint-Denis. Elle se présenta chez un homme à double nom, B. dit C, soupçonné d'être un des agents les plus actifs du désordre qui s'était manifesté chez les coiffeurs à propos de leurs bureaux de placement. — « Vous êtes coiffeur », lui dit-on. — « Non, répondit-il, je suis homme de peine, secrétaire de la chambre syndicale des hommes de peine, et, en outre, je suis gérant imprimeur du Ça Ira^ organe anarchiste. » Que de professions — non remplies — pour arriver à être anarchiste et lanceur de bombes 1 On voit que nous sommes bien dans notre sujet.

Ces démonstrations à main armée contre certaines catégories de bureaux de placement et certaines agences montrent que quand l'ouvrier se croit volé par ces intermédiaires, sa colère l'entraîne plus loin que de justice. Elle lui fait commettre encore d'autres erreurs de raisonnement et de pratique. 11 se défie de tous ceux qui occupent un échelon quelconque entre lui et le patron. Les contre-maîtres, les économes, les sous-directeurs d'entreprises, les tâcherons deviennent ainsi les causes sou-

^ S'il n'y en a pas eu dans la législature suivante, la faute n'en « pas été à ces bons mineurs, si bien conseillés : ils envoyèrent à la Chambre un cabaretier.

INDIVIDUALISME BT SOGIALISMB DS L*OUVBIBR 341

vent très innocentes * de grèves ruineuses et sanglantes.

Quelquefois sans doute, le travailleur se trouve au «ervice d'une entreprise anonyme qui n'est qu'une société montée par des capitalistes ou des banquiers éloignés. Les sous-traitants qui conduisent le travail n'ont qu'une idée : réduire le plus possible la part due à l'ouvrier, pour diminuer» les conséquences des rabais qu'ils ont consentis dans l'adjudication publique, ou pour répondre aux exigences des bailleurs de fonds qui leur disent : Il faut que l'affaire rapporte tant, arrangez-vous comme vous voudrez.

Si alors il n*y a plus de relations cordiales entre la direction du travail et le travail même, la faute n'en est pas toute au travail». Mais d'autres fois, c'est une jalousie mal entendue qui fera que l'ouvrier verra d'un mauvais œil son compagnon d'hier « entreprendre a une fourniture, une démolition,* une construction plus ou moins eonsidérable. Tout ce que le marchandage donnera de

^ J'admets que cette innocence n*est pas toujours démontrée. Si, par exemple, il en est qui abusent de leur autorité pour détourner des femmes ou des filles travaillant dans l'usine, il est difficile de diminuer l'étendue de leur responsabilité.

* Par des amendes et des retenues, par exemple.

Il faut remarquer, cependant, qud ces tâcherons ont tout intérêt à faire travailler l'ouvrier. C'est là une action plus morale et pkis utile que celle des meneurs qui ne conseillent que l'abstention. Il est vrai que, par cela même, elle est beaucoup moins agréable.

• M. Le Play disait davantage j « La permanence des rappofte est scrupuleusement respectée par les classes inférieures parce qu'elles j trouvent leurs principales garanties de bien-être. La rupture, lorsqu'elle se produit, a toujoun pour origine la corruption et Vaèsentéisme du patron. > Un pareil témoignage mérite d'être prie en sérieuse considération ; et il est plus que probable qu*il est rigoureusement exact pour le passé. •— ^ Mais Je crois que depuis vingt «ne, bien des patrons préaentô et honnêtes et dévouée à leurs ott-*' vriers sont singulièrement battus en brèche par les étrangers^ par les politiciens, par les syndicats. J'en connais de tels à Trojes, à Sedan • . é

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bénéfice en sus des salaires communs paraîtra au travailleur ordinaire un vol qui lui est fait.

Ce n*est pas une question d'économie politique que nous discutons. Il n'y a donc pas plus lieu d'examiner ici la théorie du marchandage que celle de l'association, de la participation aux bénéfices, etc. Nous constatons seulement un fait. Parmi les intermédiaires qui s'échelonnent entre le capital ou la science et le travail manuel, il y en a beaucoup de nécessaires et de bienfaisants ; il en est d'autres qui ne sont que des parasites dont la multiplication est stimulée par l'imprévoyance d'en bas ou par la cupidité d'en haut. Entre les uns et les autres la population ouvrière sait rarement faire les distinctions équitables : dans les jours de crise, son aveugle colère pille ou tue ceux qui pourraient lui être utiles ; elle s'allie, elle obéit à ceux-là mêmes qui vivent de son désordre et ont tout intérêt à le développer.

Accroissement des grandes entreprises impersonnelles et anonymes, rupture des liens qui existaient entre le patron et l'ouvrier, défiance des ouvriers contre les intermédiaires qu'ils n'ont pas eux-mêmes choisis, ces causes, soit isolées, soit réunies, ont produit d'abord un esprit d'individualisme très accentué.

L'ouvrier jeune et mal élevé cherche avant tout sa liberté. Questionnez, par exemple, le chef d'une grande imprimerie parisienne. Il vous dira que d'une semaine à l'autre, il y a plus d'une figure qui change dans ses ateliers. Un compositeur qui est là depuis huit jours est pris tout à coup de la fantaisie d'aller se promener ou de

prendre part à une fête quelconque : il denaande son « bordereau », on lui paye le travail fait et il s'en va. Qu'est-ce qui le retiendrait ? son domicile ? Il y a beaucoup à parier qu'il loge en garni. Quelques jours après, il ira s'offrir dans d'autres maisons. 11 se flatte qu'après deux ou trois tentatives inutiles, il tombera sur un atelier où une commande imprévue vient d'arriver par le télégraphe ou le téléphone. On est pressé, le personnel ordinaire ne suffit pas ; on est donc heureux de voir arriver un auxiliaire, et on le prend pour quatre ou cinq jours, ce dont lui-même s'accommode.

Bien des patrons s'imaginent trouver leur compte à cette indépendance réciproque. Ils n'ont plus à jouer leur rôle de membres de classes dirigeantes : c'est une responsabilité de moins. Il y avait sans doute quelque humeur et quelque ironie dans cette réponse d'une chambre de commerce * répondant à un questionnaire administratif : « Lorsqu'on reconnaît que l'ouvrier peut participer au choix des hommes chargés de gouverner le pays, on ne peut prétendre qu'il soit incapable de se gouverner lui-même. » Peut-être ! Et il est en effet souhaitable que chacun sache se gouverner soi-même. Mais le fils devenu majeur a toujours besoin des conseils de son père, et une direction persuasive qui ménagerait la liberté des gens n'en serait pas pour cela plus mauvaise.

Mais les extrêmes se touchent et s'engendrent ; voilà encore une de ces vérités dont aucune théorie soi-disant nouvelle ne vient à bout. L'union, gage de la paix, est, avons-nous dit, un concours de bonnes volontés que la bienveillance rapproche et que le respect du droit et de la dignité individuelle maintient dans une juste indépendance.

* De Saint-Dizier. Journal officiel du 25 novembre 1875.

3U LA FRANGE CRIMINBLLK

A cette union l'ouvrier individualiste a substitué une action collective où il n'entre plus ni bienveillance, ni respect du droit, ni indépendance et qui est tout sinaplement le socialisme.

A Dieu ne plaise que je confonde ici Tesprit ouvrier et Tesprit socialiste*. D'abord tous les socialistes ne sont pas ouvriers, à beaucoup près. On n'aurait pas de peine à trouver en Europe et en Amérique d'illustres et puissants socialistes qui n'ont jamais songé à prendre l'outil. D'autre part un ouvrier qui réfléchit et qui travaille (ce dernier point est essentiel) n'a guère intérêt à être socialiste, «f Le socialisme, dit avec tant de bon sens et de netteté M. Aucoq» est la doctrine qui veut faire le bonheur de tous avec la bourse commune et avec le concours obligé de toutes les forces de l'Etat. » Il n'y a rien qui exige plus de surveillance, plus de commissions, plus de réquisitions, plus d'inspections, plus de répartitions, plus de convocations, plus de délibérations, plus de rapports, plus d'administration en un mot. Or, tous ceux qui feront cette besogne paperassière et tracasâière, avec quoi les payera-t-on ? Avec le produit du travail des producteurs, c'est-à-dire, en somme, des vrais ouvriers ! Quant aux ouvriers intermittents, oui sans doute, ils ont de fortes raisons pour devenir socialistes : c'est pour eux le mojen d'avoir, en travaillant peu, une part de ce que leurs voisins gagnent en travaillant beaucoup. Ne pourrait-on dire encore que le socialisme est Forganisation despotique d'un vaste parasitisme qui naert la substance des bons travailleur» à la disposition des mauvais et à la disposition de leurs

* Je respecte les iutentions de ceux qui prennent ce mot < socialisme > dans le sens vague de recherche d'une bonne solution des questions sociales.

gouvernants ? C*est pourquoi il y a tant d'individus qui, ne pouvant- encore décréter le socialisme dans l'État, cherchent à l'établir dans leur industrie et dans les syndicats par lesquels ils s'efforcent de la régenter.

Les législateurs qui ont créé les syndicats avaient l'intention de faire une bonne chose ; et rien n'empêche en effet que cette création ne devienne telle. Rien n'empêche que la majorité des ouvriers, qui est bonne*, ne se réunisse avec les patrons pour discuter certaines conditions du travaU, assurer l'apprentissage, organiser les assurances, chercher ensemble avec sincérité la solution de divers problèmes économiques. Quant à présent, les patrons et les ouvriers se syndiquent bien, mais à part les uns des autres.

Voici comment, en 1884, les uns et les autres s'étaient empressés de profiter du bienfait tout récent de la loi.

Le 31 mars 1884*, on comptait :

Chambres patronales 184

Chambres syndicales ouvrières 241

Chambres mixtes de patrons et d'ouvriers. 4!

Le mouvement s'est développé depuis lors, et il y a un peu plus de chambres mixtes, mais les proportions en demeurent toujours faibles. Au l*^' mai 1888, le Ministère du Commerce, dans ses statistiques, donnait les chiffres suivants : Syndicats patronaux : 859. — Syndicats ouvriers : 725. — Syndicats mixtes : 78*.

' Je ne puis répéter ces restrictions trop souvent, je ne songe nullement à appliquer à tous les ouvriers ce que je suis obligé de dire de ceux qui touchent, qui confiDent ou qui poussent à la criminalité.

' Déposition du Préfet de police, dans la séance de la commission dudit jour.

' Dont 17 dans les Bouches-du-Hhdne, 12 dans la Seine, 9 dans le Rhône, 7 en Maine-et-Loire, 4 dans la Vienne.

Au 31 décembre de la même année, d'après un document mis au jour, les syndicats ouvriers rivalisaient pour regagner l'avance que les syndicats patronaux avaient prise, et ils se trouvaient au nombre de 817. Mais les syndicats mixtes avaient déjà diminué : on n'en inscrivait plus que 69.

■ Les chambres syndicales purement ouvrières réunissent-elles la majorité des travailleurs ? On a calculé qu'il n'y était pas entré, dans les premières années, plus d'un cinquième de la population ouvrière de chaq.ue genre d'industrie. Depuis lors, les industries munies de chambres syndicales augmentent, mais la proportion des adhérents ne paraît pas plus s'accroître dans les nouvelles que dans les anciennes.

Quels sont donc ceux qui s'y rattachent ? Il y a certainement des individus sincères, des ouvriers intelligents et hardis qui cherchent le bien, qui y croient et qui ont bonne volonté. Mais il est indubitable que jusqu'à présent, ce n'est point là la majorité 1 Ce qu'on y trouve surtout, ce sont des parleurs et des politiciens. Ceux-là, remarquez-le bien, ne renoncent pas du tout à l'individualisme qui leur est cher. Qu'ils soient habiles ou inhabiles, réguliers ou non, mariés ou vivant en concubinage, peu importe ! Personne ne leur demandera compte de leurs connaissances pas plus que de leur moralité. Ils peuvent changer de domicile tous les huit jours, déménager sans payer leur terme ; mieux encore, ils peuvent refuser de quitter un logement qu'ils ne payent plus, berner le propriétaire qui devrait, pour les expulser, dépenser une somme supérieure à celle qui lui est due * . . . Le syndicat ne s'occupera jamais de ces ba-

* Ce manège se pratique sur une large échelle dans les maisons à petits loyers de certains quartiers, comme La Chapelle et

gatelles. En revanche, chaque membre bénéficie de toute la force commune et de toute la puissance collective de Tassociation. A-t-il quitté son atelier ; il passe dans une maison où il offre son travail. Si on lui répond qu'il n'y en a pas, il fait circuler sous les yeux des camarades la feuille de cotisation qui établit sa qualité de membre de la chambre syndicale. Alors les amis en train de travailler se cotisent et lui font passer dans sa casquette de quoi patienter. Il y a du bon dans cette habitude : on la louerait de meilleur cœur si la paresse systématique et nomade n'en abusait pas, et si cette espèce de droit au secours se payait par plus de responsabilité et plus de contrôle.

Ce n'est pas encore là, toutefois, le caractère le plus saillant et le plus malfaisant de l'organisation actuelle. Ce qui est surtout confié au syndicat, à ses présidents, vice-présidents, secrétaires, trésoriers et délégués, c'est la lutte. Pourvu qu'ils inspirent confiance dans leur audace et dans leurs aptitudes révolutionnaires, on leur abandonne de la façon la plus absolue la suspension, la

autres. Quelquefois le locataire qui n'a voulu ni payer ni partir, feint de faire preuve de bonne volonté. Sous prétexte qu'il n'a pas de quoi déménager, que sa femme est malade, etc., il demande au propriétaire une petite somme de 20 ou 15 francs, moyennant quoi il videra les lieux. Le propriétaire à qui une expulsion forcée coûterait 75 franos a quelquefois la faiblesse d'accepter le marché. Alors l'individu va payer un demi-terme «l'avance dans un autre logement oîi on l'accepte. Une fois qu'il y est, il paye de moins en moins et essaye de recommencer la même opération. — J'avais été le témoin oculaire de ces faits et je les avais commentés dans un journal quotidien. Je reçus alors des doléances de propriétaires qui avaient lu mon article et me racontaient à leur tour qu'ils avaient été victimes de faits pareils. Les ouvriers qui s'en rendent coupables sont à cheval sur la jurisprudence des justices de paix. Si on voulait les presser ou leur adresser des reproches un peu vifs, ils iraieut jusqu'au couteau : je l'ai vu et l'un de mes correspondants l'a vu.

34 s LA. FRANCE CBIMINELLB

reprise, la distribution du travail * . C'est ainsi que se décident les grèves, les concours donnés aux grèves des^ autres métiers, l'intervention plus ou moins violente et, par exemple, la destruction des outils entre les mains de ceux qui travaillent, les concessions à faire ou à refuser selon les circonstances où l'on se trouve. Nous avons commencé par dire que l'imprévoyance, la jalousie et la passion sont les défauts les plus habituels de l'ouvrier,, quand il vit de la vie extérieure de Touvrier des villes. Eh bien î voilà notre cercle qui se rejoint I Les syndicat» fondés par la minorité des ouvriers ne s'attachent guère, en ce moment, qu'à faire de leur imprévoyance un système, qu'à organiser leurs défiances et à armer leurs passions. On comprend qu'alors l'entente si nécessaire à la paix sociale devienne difficile. « Quand pour discuter on nous envoie de véritables ouvriers, disait un entrepreneur de menuiserie *, l'accord se fait aisément. Mais souvent les chambres syndicales sont menées par des hommes qui ne travaillent pas! »

L'antagonisme du travail et du capital qui trouble si fréquemment la société, ne repose donc pas sur le fond des choses. Là où il se manifeste, il est l'œuvre de mauvaises passions qui trouvent leur compte à le raviver. Là où rien ne le fait sentir, la paix n'est en aucune façon le résultat d'une aisance exceptionnelle. Elle est le produit de bonnes volontés qui ont réussi à se mettre d^accord. Alors, non seulement l'entente mutuelle amène une estime réciproque, mais elle établit une cohésion qui ferme l'ensemble tout entier aux influences des étrangers, des nomades et des parasites.

Par quoi cela est-il prouvé? Par la comparaison facile

* Voyez déposition de M. Alphand dans VEnquéte, 28 mars. ' Enquête citée, séance du 27 lévrier.

de la statistique criminellô avec les conclusions des enquêtes administratives.

Voici par exemple deux départements qui ne sont guère éloignés l'un de l'autre, la Seine-Inférieure et le Pas-de-Calais. Dans Fenquête de 1875 *, le Préfet de la Seine-Inférieure s'exprimait ainsi : a L'industrie est généralement florissante. Les rapports entre les ouvriers et les patrons sont cependant difficiles. . . Les causes en sont multiples . . . Elles proviennent tantôt du patron qui néglige les relations directes avec l'ouvrier, impose des règlements très rigoureux, ne se soucie pas assez de la jeune population ouvrière; tantôt des ouvriers euxmêmes qui, persuadés par certains meneurs qu'ils sont exploités par le patron, travaillent le moins possible et entretiennent une lutte constante avec lui. » Invoquerat-on ici encore une fatalité historique ou physiologique? Mais la réponse au questionnaire du Ministre ajoute : t< Les dispositions morales varient suivant les centres*. » Elle se termine en disant : « Le chômage est la plaie du département et la cause permanente de la misère. » Eemarquez bien la première et la dernière ligne de ce témoignage. Il commence par le mot « florissante » ; il finit par le mot « misère ». Qu'y a-t-il entre les deux? La discorde.

Passons au Pas-de-Calais. Le rapport administratif est plus bref; mais il n'est pas moins expressif dans un autre sens, a La condition des ouvriers est bonne . . . ^; les

*■ DoQt les résultats sont consignés au Journal officiel du 25 novembre 1875.

' Voyez plus haut, p. 36.

^ 11 ne iaudrait pas se laisser prendre aux descriptions romanesques ou passionnées de la vie des mineurs. Dans presque toutes les inities du Pas-de*Calais et du Nord, le mineur a huit heures de pr^Mnce à la mia». U y descend à six heures du matin : à deux

rapports entre les ouvriers et les patrons sont bons : les patrons et les chefs de compagnie s'occupent des ouvriers. »

Reportons -nous maintenant à la statistique judiciaire. Dans les dix dernières années, le Pas-de-Calais a, par 100,000 habitants, 565 individus soit accusés en cour d'assises, soit jugés en police correctionnelle à la requête du ministère public : la Seine-Inférieure en a 834.

Dans cette même enquête de 1875, il est dit du département de l'Aisne : « Les rapports sont moins bons qu'autrefois. On constate, sous l'influence d'une pression presque toujours étrangère, un état d'antagonisme très regrettable. » Cette constatation ne coïncide que trop bien avec celles que fait de son côté la magistrature, a Autrefois », c'est-à-dire de 1825 à 1860, la moyenne de TAisne aux tableaux de la Chancellerie était plus favorable que la moyenne de la France. On a vu à quel point il a cessé d'en être ainsi depuis 1860, c'est-à-dire à peu près depuis l'ouverture de la période où le préfet signale un état plus fâcheux dans la population industrielle du département.

Quelques rapprochements encore. Dans le Gard « l'esprit de l'industrie minière est excellent : la population est travailleuse, disciplinée, attachée au sol. . . » Dans l'Hérault, 'département limitrophe, « les rapports manquent de cordialité. . . ; il y a de la défiance. . . ; la discipline est difficile »*. Eh bien I la moyenne criminelle du

heures, il a fini sa journée et vit en plein air. Il est facile aux bons ouvriers d'acquérir assez vite (grâce aux combinaisons offertes par les Compagoies) une petite maison à eux avec un jardinet. Les mineurs de ces régions sont très fiers de leur état et ils l'estiment supérieur au métier de paysan.

* Dans les rapports adressés au Président de la République par la Commission supérieure du travail des enfants (1889), Tlnspecteur

Gard est représentée par 439 ; la moyenne de l'Hérault par 815.

Dans TArdèche, dans l'Isère, les préfets signalent les efforts justement récompensés des industriels qui luttent pour améliorer le sort de leurs ouvriers. Dans la Haute- Vienne, on lit au contraire qu'il y a « peu de bienveillance réciproque »> Nous ne sommes donc pas étonnés de voir la moyenne criminelle des deux premiers départements moins élevée que celle du troisième * , où cependant rindustrie est localisée. Il est vrai qu'au dire d'un témoin oculaire et digne de foi ', l'une des grèves les plus redoutables de Limoges avait été occasionnée « par la débaucbe et le cynisme d'un chef d'atelier ».

En résumé, il y a deux espèces d'ouvriers, l'ouvrier qui travaille et l'ouvrier qui ne travaille pas, j'entends, cela va de soi, d'une façon régulière. Si la seconde catégorie ne contient pas tous les malfaiteurs, il est certain qu'elle les attire.

L'ouvrier qui travaille est généralement encadré dans une double famille, la famille proprement dite et la famille industrielle ou ouvrière. Il fait partie de ce que tout chef d'atelier appelle son noyau, groupe de travailleurs attachés à la maison, que l'on ne congédie jamais dans les crises mêmes les plus intenses, et que l'on conserve au prix des plus grands sacrifices.

L'ouvrier qui ne travaille pas substitue à la famille les

divisionnaire d'une des grandes circonscriptions du Midi s'exprime ainsi : « C'est principalement dans l'Hérault que se manifeste le plus de mauvais vouloir et de négligence. » Et l'Inspecteur raconte (page 77) des faits regrettables qui se sont passés à Celte. Ces concordances (voyez plus haut ch. iv, parag. 3) ne sont-elles pas remarquables ?

* Les ohiffres sont : 329, 338, 453.

* Voyez La Réforme sociale du 15 février 1883.

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