‹ La France criminelleChapitre 20 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

. Instabilité iadustrielle : élément de stabilité donué par le sol et la culture, si petite qu'elle soit. — Exemples : quelques îlots sains et moraux dans la région criminelle de la Normandie. — Limoges et le Berry. — Les industries du centre de la France. — Saint-Etienne et Roanne. — Dans le Doubs. — Situations critiques résolues. — Autres exemples. — Une monographie sur l'Ariège. — IL L'alliance du travail industriel et du travail agricole n'enrichit pas beaucoup : ce qu'elle donne et ce dont elle préserve. — Quand l'alliance se dissout, à qui est la faute ? — Il y a plus d'une forme de la prévoyance.

Nous venons de Toir ce qui pousse au mal les paysans et les ouvriers qui faiblissent. Il ne sera pas inutile de signaler un état favorable au rapprochement des uns et des autres, et à leur moralité respective.

D'illustres publicistes, M. Le Plaj, M. Jules Simon, M. Baudrillart ont plus d'une fois vanté les populations qui unissent le travail agricole au travail industriel. Us ont trouvé dans cette alliance le gage d'un état plus stable, plus à Fabri des crises et par conséquent de la misère, plus favorable à la modestie des goûts et à la

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rectitude de la conduite. Plus on recueille des exemples de cette union et des eiOfets qu'elle produit, plus on est convaincu que ces écrivains étaient dans le vrai. Sur une cinquantaine de cas bien observés, c*est à peine si Ton trouve deux ou trois exceptions.

A priori, on aurait pu croire que le mélange des deux professions prenant un peu à Tun, un peu à Tautre, aurait plutôt marié des vices que des qualités. La supposition eût été aussi vraisemblable qu'aucune autre : mais on va voir qu'elle eût été fausse. Il vaut la peine de le constater et d'en chercher les raisons.

Il n'est pas besoin d'avoir visité beaucoup de pays industriels et beaucoup de pays agricoles pour savoir que la division du travail s'accentue de plus en plus. Les usines s'établissent dans des centres populeux; ou, si elles ne trouvent pas ces centres tout faits, elles les créent par l'ampleur même de leur entreprise. Au lieu d'aller chercher sur place les travailleurs, elles les font venir et les réunissent tous en un même lieu. Les petites machines disparaissent de jour en jour. Cent individus dans un rayon de dix lieues faisaient marcher, il y a quarante ans, cent métiers à bras. Aujourd'hui ces cent individus sont réunis dans un faubourg de chef-lieu. Ils sont désormais les servants^ c'est-à-dire presque les esclaves de machines compliquées qui, pour rémunérer leurs frais d'installation et d'entretien, sont condamnées à ne jamais chômer.

Les cas dont je parle (de familles vivant à la fois d'agriculture et d'industrie) sont donc devenus des raretés. On ne les trouve plus que sur certains points isolés ou dans des régions privilégiées. Ils offrent alors à celui qui les étudie l'avantage d'une comparaison facile et instructive avec le milieu qui les entoure.

Il y a peu de bien à dire, on ne Ta que trop vu, des populations actuelles de la Normandie, ou plus précisément de la Seine-Inférieure, de TEure et du Calvados. Les paysans herbagers de l'ancien évêché de Lisieux ont été corrompus par une aisance facile et dont ils n'ont voulu faire usage que pour la satisfaction de leur sensualité : les actes d'immoralité, la violence, les actes de cupidité, l'alcoolisme, s'y sont développés dans des proportions lamentables. Les ouvriers du Havre, de Rouen, des Andelys, d'Elbeuf ne grossissent pas moins les statistiques criminelles. On a vu comment, dans l'enquête de 1875, l'administration jugeait les centres industriels de ce pays. J'aurais pu y relever le membre de phrase suivant : « De tous les centres ouvriers du département le plus mauvais est Elbeuf. »

Ceci étant, comment ne pas être frappé par la vue de quelques îlots qui, sur ce double fond de criminalité rurale et de criminalité industrielle, se détachent avec un aspect de vigueur saine et réconfortante. M. Baudrillart, qui a si bien observé les habitudes et les mœurs culturales des populations françaises, a remarqué en Normandie ce mélange du travail industriel et du travail agricole, a ti est rare, dit-il *, qu'on ne trouve pas à ce mélange des avantages marqués. Souvent, à l'aisance qui en résulte se joignent des habitudes dont la morale n'a qu'à se louer. Nous avons pu observer en Normandie des exemples fréquents de ce genre ! » Mais où le savant économiste nous dit-il les avoir observés ? D'abord à Bayeux, à Vire et à Domfront. Or, ce sont là des régions où la criminalité reste beaucoup moins élevée que dans les arrondissements de Pont-l'Evêque, de Lisieux, de

* Baudrillart, Les Populations agricoles ds la Normandie, p. 137 et suiv.

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Bernay, qui sont cependant assez voisins. Mais ce qui est plus intéressant encore, il les a observés dans les environs d'Elbeuf et dans la vallée de l' Andelle. « Il existe, écrit-il, un assez grand nombre de tisserands campagnards aux environs d'Elbeuf. Ils donnent leur temps au travail de la laine, généralement assez sûr et assez régulier. Ils réservent les beures qui leur restent au soin de leur jardin. Cette situation plus favorable s'est manifestée bien souvent par la transformation des demeures rustiques. La tenue est devenue meilleure, la mise moins pauvre ; l'esprit a gagné en mouvement, a acquis quelques lumières :- on est devenu moins grossier. Les populations qui exercent Tindustrie aux champs, ont en somme donné l'idée d'une existence où règne une heureuse harmonie entre des besoins modestes et des moyens suffisants. Qui n'en serait frappé, si on les voit un dimanche, un jour de fête ? On remarque leur physionomie ouverte, leux gaieté qui s'unit à leur calme habituel, avec quelque chose de délibéré dans les allures. L'impression reste favorable si on a visité ces mêmes familles un jour de semaine chez elles *. »

. Le nom d'Elbeuf rappelle, par une association inévitable, le nom d'une autre ville où fleurit une industrie tout analogue, je veux dire Sedan. Le département des Ardennes est un département qui, chez lui, est assez bon : sa moyenne criminelle est inférieure de '23 unités à la mojenne de la France. L'enquête de 1875 nous apprenait que ses industries occupaient 36,000 ouvriers ; elle nous signalait, en même temps, le bon esprit de ses

' * Un conseiller à la Cour de cassation, M. Delise, me rend un témoignage non moins flatteur de l'honnêteté, de la sûreté, du bon esprit des habitants de la vallée de l'A-ndelle, où il remarque luimême tous les ans les heureux effets de ce mélange..

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populations attesté par la rareté des grèves. Elle ajoutait enfin, comme trait caractéristique : « Un grand nombre d'ouvriers s'occupent à la fois d'industrie et de travaux agricoles. » En 1889, un des principaux industriels de Sedan * me dit que les choses demeurent, somme toute, dans le même état. Les ouvriers de son usine ont généralement leurs petits jardins autour de la ville. La tradition n'est peut être plus aussi religieusement observée, mais elle subsiste. On peut en dire autant de la moralité générale du centre ouvrier : elle résiste mieux qu'ailleurs aux sollicitations qui ne l'épargnent pas.

Les statistiques et les observations que je rapproche sont ici, comme partout, faites séparément par des hommes spéciaux qui ne se sont nullement entendus. Or, la comparaison des documents, on vient déjà d'en avoir un aperçu, nous montre ceci : quand le département a une bonne moyenne devant la justice, l'enquête administrative - donne l'union des deux modes de travail coname répandue à peu près dans tout le département ; quand cette alliance est le fait de quelques localités isolées, on peut conjecturer que le département dans son ensemble est moins bon, mais que ces localités sont meilleures que les voisines, et l'on a peu de chance de se tromper.

Le département de l'Indre a toujours eu l'un des rangs les plus honorables dans les statistiques de la Chancellerie : il a même assez souvent occupé le pre mier. Or, on y compte des industries fort importantes

* M. Charles Berlèche.

* Parmi les questions qui avaient été posées dans le questionnaire figurait en effet celle-ci : « Avez-vous dans votre département des populations qui allient l'agriculture à l'industrie ? »

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(des forges et hauts-fourneaux, des fonderies, des manufactures). Le Cher ne fait guère moins d'honneur au Berry, et l'industrie y est encore plus répandue. Je veux bien qu'il y ait là un esprit provincial, un caractère de terroir et si Ton veut, un tempérament héréditaire. Mais que tout cela est fragile aujourd'hui 1 Que tout cela résiste peu aux migrations, à l'invasion des étrangers, quand aucun ensemble de traditions respectées ne les défend I Dans tous les cas, que certaines habitudes découlent de la vertu originaire des gens ou qu'elles en soient au contraire la source, elles n'en sont pas moins bonnes à imiter.

Est-ce la théorie qui le dit ? La pratique le dit aussi. Des hommes dont le nom est bien connu dans l'industrie de Limoges citaient, il y a quelques années * , à leurs concitoyens l'exemple de la province voisine. La mauvaise situation * où nous sommes, se demandaient-ils, c< est-elle le résultat fatal de l'industrie houillère » ? Mais voyez le Berry : « Là les patrons ont compris leur rôle et, malgré quelques défaillances, y sont restés fidèles. Ils ont su allier les industries rurales aux travaux de l'atelier ; ils ont donné à l'ouvrier des habitudes d'épargne et d'économie qui maintiennent la conservation de l'esprit de famille. Ils n'ont pas abdiqué leur influence morale sur les ouvriers, et la prospérité matérielle de leurs usines, bien supérieures à celles du Limousin, peut montrer de quel côté est la vraie pratique sociale. »

De son côté, qu'est-ce que l'enquête administrative

^ V. la Béformi sociale du 15 février 1883. Communication de M. C. Ardant.

* Mauvaise au point de vue moral, surtout; voyez plus haut page 321.

nous avait appris sur les deux départements modèles ? Sur le Cher, on lit : a Les rapports entre ouvriers et patrons sont bons, il y a peu de différends, la grande industrie donne bon exemple. » Je lis encore que les populations du Berry tiennent au sol, que le nombre des propriétaires y augmente : « Cultivateurs, commerçants, ouvriers même, s'efforcent de faire des économies pour acquérir un lot de terrain *. » Sur l'Indre, l'Enquête dit que le travail à la tâche s'y généralise, que les chefs d'ateliers sont intéressés aux bénéfices, que les patrons savent s'imposer des sacrifices pour prévenir les chômages, que les ouvriers sont stables dans le pays, et l'on termine par ces mots : « De là résulte leur attachement au sol, vers lequel se portent leurs économies. »

Le département de l'Allier, quoique l'un des plus honnêtes, est, chez lui, un peu moins bon que Iç Cher et surtout que l'Indre. Si, dans ce que l'Enquête nous en apprend, je cherche ce qui touche à notre problème, je trouve tout de suite une petite restriction : « Le travail industriel ne s'allie au travail agricole que dans les industries des mines, dans l'arrondissement de Montluçon notamment. » La compagnie de Châtillon-Commentry donne à prix réduits logements et jardins, facilite l'acquisition de maisons et de terres. Il est vrai que « la moralité des résidents diminue en. proportion du contact avec les ouvriers nomades ». Mais que serait ce si un certain amour du sol ne diminuait pour un grand nombre le péril de ce contact ?

Nous sommes ici tout près de la Loire, département plus industriel encore. « Dans tout le département de la

* On ajoute aussi : > L'instruction des campagnes est en progrès et semble dirigée dans un sens favorable à l'agriculture. *

Loire, écrit le Préfet, l*amour de la propriété est très répandu : Touvrier consacre ses économies à acheter une maison, de la terre. » Est-ce là ce qui nous explique que la moyenne générale de la France étant 517, la Loire, malgré tant d'éléments de trouble, n'atteint que 508? Mais décomposons Tune et l'autre statistique. Dans Tarrondissement de Roanne « le travail industriel s'unit au travail agricole et la situation des ouvriers est bonne ». Dans l'arrondissement de Saint- Etienne « les éléments étrangers sont nombreux », ce qui veut dire : les éléments de stabilité créés par l'amour de la terre sont neutralisés par la présence des nomades. Ouvrez maintenant les comptes de la Chancellerie. Vous verrez que le chiffre des prévenus, relativement à la population, est toujours beaucoup plus élevé au tribunal de Saint- Etienne qu'à celui de Roanne*.

Ne quittons pas la région. L'ouvrier lyonnais a été pendant de longues années la terreur de la France. Mais la plupart des métiers se sont transportés à la campagne, et la criminalité du Rhône doit aujourd'hui plus de la moitié de son contingent - aux étrangers qui y campent. « La population indigène a fait des progrès considérables. . . En général le travail agricole uni au tissage a produit des résultats très heureux. »

Le Doubs, dans son ensemble, n'est pas un bon département. Hors de chez lui comme chez lui, sa criminalité totale le met parmi les douze départements les plus cou-

* Année 1880, arrondissemcDt de Roanne, population 157,132 ; prévenus 529. — Arrondissement de Saiut-Élienne, population 364,655 ; prévenus 2,371. Les autres années sont à l'avenant.

' En cUifTres absolus. Ainsi la cour d'assise du Rhône a vu comparaître devant elle : en 1879, 76 étrangers contre 31 originaires ; en 1881, 76 étrangers contre 25 originaires ; en 1883, 55 étrangers contre 32 originaires ; en 1884, 44 étrangers contre 20 originaires.

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pables. L'enquête de 1875 j signalait simplement un fait qui paraîtra singulier ; elle disait : « L'état moral autant que matériel y est meilleur dans l'industrie que dans les campagnes. » Un rapport spécial écrit dix ans après pour le Bulletin d'études pratiques d'économie sociale * explique en partie cette assertion. L'arrondissement de Pontarlier, par exemple, entretient un nombre considérable de petites industries qui marcbent sans rompre la vie de famille. « C'est peut-être à cette organisation particulière, dit l'auteur de cette étude, et aussi à l'alliance féconde du travail industriel et du travail agricole qu'il faut attribuer le degré de moralité assez élevé qu'on trouve dans les populations des montagnes de la Franche-Comté. »

Une autre étude faite également sur les lieux nous décrit ' les usines de la Ferrière-sur-Jougne ^ « où le bon accord n'a cessé depuis cinquante ans de régner entre les ouvriers et les patrons ». Les ouvriers, au nombre de 350 à 400, ont tous un petit jardin, un terrain où ils cultivent des pommes de terre avec un endroit où ils entretiennent de la volaille. « Ces occupations rurales^ outre le petit profit qu'elles assurent aux ménages, ont une grande influence sur la moralité de la population ouvrière. »

C'est avec les mêmes détails matériels, c'est avec les mêmes éloges de la moralité des gens que des observateurs disséminés ont décrit cette alliance dans les usines de Japy, du territoire de Belfort, dans les forges de la • Côte-d'Or, dans les toiles et fonderies de la Sarthe,

* Tome IX, p. 324 et suiv. Rapport de M. Roland sur hs Industries locales de la Franche- Comté,

* Réforme sociale du 15 janvier 1886.

' Forges, mégisserie, clouterie,, scierie mécanique.

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dans les usines de Fourchambault, dans les papeteries de risère et notamment dans celles de Yidalon, dans les usines de produits chimiques et teinturies d'Oberbriick, dans les ardoisières de Chattemoue (Mayenne), etc. *.

Je nUnsisterai plus que sur deux exemples qui me paraissent plus intéressants ; car ils ont été observés dans des temps de crise où Tefficacité du régime avait été mise à Tépreuve.

L'usine de Montataire ' est située dans l'Oise, c'està-dire dans un de ces départements où la moyenne criminelle est très élevée'. Lorsqu'on observa l'usine de près, en 1887, elle venait de traverser une crise : la réduction des commandes et la diminution des bénéfices avaient entraîné un abaissement des salaires. D'où protestations du personnel, renvoi d'ouvriers étrangers et de jeunes gens bruyants : grève générale enfin. Mais tous ces incidents furent en somme sans gravité, et le travail reprit assez vite.

Or, un ancien ingénieur des forges explique à quelles causes on a pu attribuer cette sagesse relative. La compagnie loue à 128 de ses ouvriers, et sur des taux très modérés, des parcelles de terre dont l'étendue totale est de 9 hectares. La surface de chacune de ces petites parcelles est donc d'environ 7 ares. En outre, on peut évaluer à 200 ou 250 le nombre des ouvriers qui louent à d'autres propriétaires de petits champs labourés et fumés, plus éloignés des usines que les jardins. C'est l'exemple des premiers qui les a entraînés. Le petit coin de terre qu'ils louent est peu de chose : mais ils y entre- ,

* Voyez Journal officiel du 20 novembre 1875 el Réforme sociale du le»* février 1881 et 15 juillet 1883.

* Voyez Réforme sociale du 1°' octobre 1887.

* 160 unités de plus que la moyenne de la France.

tiennent des lapins et des pigeons, quelquefois un porc et ils y récoltent des légumes. Rien de tout cela n'est à dédaigner : c'est de petites mesures individuelles, c'est de petites vertus de ménage que dépendent la paix et la probité des familles.

Presque à la même époque, un publiciste chargé d'une mission spéciale, M. Eug. Simon*, étudiait soigneusement dans l'Ariège des faits tout analogues *.

« Dans la vallée de la Bargillière, près Foix, tous les paysans avaient chez eux de petites forges de cloutiers. Ils travaillaient pour le compte de patrons qui fournissaient le fer et reprenaient les clous, faits à la main, pour ferrer les chevaux et les bœufs. Ces ouvriers, au nombre de huit cents environ, étaient presque tous propriétaires de terres et ne travaillaient, le plus grand nombre du moins, à la clouterie que pendant les chômages des travaux agricoles ou pendant les mauvais temps.

» Aujourd'hui cet état de choses n'est plus. Les clouteries à la main de l'Ariège sont ruinées. depuis quatre ou cinq ans. C'est avec des clous fabriqués à la mécanique, en Norwège principalement, que l'on ferre maintenant les chevaux et les bœufs. Les industries tendent à se concentrer de plus en plus autour de machines puissantes, dans de vastes ateliers, et la classe des petits patrons,

* Bulletin du Ministère de l' Agriculture j mars 1887. Cet intéressant travail ayant été publié dans un recueil très spécial, je crois devoir en faire ici des extraits un peu étenius.

* Déjà le Préfet du déporterneut disait en 1875 : « Les salaires ont légèrement augmenté dans notre pays, les denrées alimentaires ont augmenté aussi considérablement ; mais cette dernière augmentation touche peu l'ouvrier, qui est presque toujours propriétaire d'un champ et s'occupe a la fois d'industrie et de travaux agricoles. » Le champ d'observation était donc, on le voit, bien choisi.

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industriels cultivateurs aura bientôt disparu. Quant aux ouvriers qui D*ont plus dans les campagnes Temploi des longues soirées et des loisirs forcés de Thiver, ils désertent les champs pour lesquels ils sont désormais perdus. En voyant s'élever ces usines immenses qui coûtent souvent des sommes formidables, ils se disent qu*on n'a pas pu immobiliser tant de richesses sans être certain qu'elles ne chômei'aient jamais, et ils j accourent en foule, se croyant garantis eux-mêmes contre toute chance de chômage. Mais, un jour, à force de produire sans cesse, de produire à outrance, comme si le monde entier était devenu tributaire de chacune de ces usines, il arrive qu'elles ont trop produit ; les feux s'éteignent un à un ; les salaires sont diminués , puis supprimés. Des milliers d'ouvriers sont congédiés, trop déshabitués de la vie rurale et des travaux de Tagriculture pour y retourner, trop nombreux d'ailleurs pour trouver dans les environs de leur usine des occupations immédiates.

» Calamiteux au point de vue de l'agriculture, à laquelle elle enlève des bras indispensables, cette séparation, ce divorce de la terre et du métier n'est pas non plus sans danger au point de vue de la paix publique. On a fait venir des milliers d'hommes de tous les points de l'horizon : on en a même fait venir des pays étrangers. On les a séduits par l'appât de salaires relativement élevés et par la promesse (l'usine n'en est-elle pas une ?) de salaires constamment assurés. Puis un jour, par suite de circonstances que ces malheureux ne pouvaient prévoir et qu'ils n'ont pas à apprécier, l'usine ferme ses portes et les laisse sur le pavé ; ou bien elle diminue tellement le nombre des heures de travail et le prix de ces heures-là que, dans les deux cas, le résultat est le même : les ouvriers s'ont plus de quoi manger*

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Quelques-uns tombent à la charge des municipalités des communes ; les autres s'irritent des conséquences cruelles dont ils sont les victimes et dont la responsabilité devrait remonter en fait aux fondateurs de l'usine ; et tout disposés à prêter Toreilie aux pires suggestions, ils deviennent des causes de troubles et d'embarras les plus sérieux. »

Ces embarras cependant n'ont pas eu dans TAriège d'aussi graves conséquences qu'ailleurs. « L'usine de Pamiers qui emploie ordinairement 1,600 ouvriers en a renvoyé 1,000, depuis quinze ou dix-huit mois, on a réduit le travail de la plupart de ceux qu'elle a gardés à quelques jours par semaine. . . ; pourtant la tranquillité publique n'a pas été un seul instant troublée. »

C'est ici le lieu de rappeler que le naturel primitif des habitants de TAriège ne peut passer pour avoir été d'une bénignité à toute épreuve. En 1834, l'Ariège faisait partie des départements les plus mauvais : il s'était un peu amélioré en 1842. Vers 1860, il se plaçait dans les 10 meilleurs : il y reste dans la période actuelle. Il y a donc eu chez ces hommes création lente ou réfection d'un fond moral, et ce fond a résisté, aous le voyons, à des orages qui n'étaient pas sans péril.

« J'ai voulu, dit encore M. Eug. Simon, me rendre compte des raisons d'une aussi heureuse immunité. A Pamiers, je me suis mis en relation avec les ouvriers, j'en visitai un certain nombre, je parcourus quelquesuns des villages qulls habitent, et je constatai ainsi qu'ils étaient tous ou presque tous propriétaires ou locataires d'un petit îopin de terre qu'ils ctiltivent ou bien qu'ils appartenaient à des familles de petits cultivateurs avec lesquelles ils tt*avaient pas cessé de vivre en communauté.

» Ils ne se trouvent pas rassemblés dans des bâtiments spéciaux, dans des cités ouvrières. Leurs demeures ne sont même pas, sauf exceptions, groupés aux abords immédiats de Tusine; mais ils sont établis dans les villages disséminés çà et là dans un rayon de cinq à six kilomètres de Pamiers. Un sifflet assez puissant pour être entendu des plus éloignés, leur annonce chaque matin, la reprise des travaux. »

Puis l'auteur nous décrit par le menu, les petits travaux d'agriculture et de jardinage, auxquels se livrent ces ouvriers dans les loisirs que leur laisse l'usine ; il nous fait, sou à sou, le budget d'une famille, dans l'intimité de laquelle il a pénétré, compte ce qu'elle récolte de méteil, de maïs, de pommes de terre et de haricots, ce qu'elle peut nourrir de volailles. Il conclut : « Eu • résumé, si le bien-être de la famille B. . . se trouve sensiblement réduit, on ne peut pas dire, grâce à l'ordre et à l'économie qui régnent chez eux, grâce aussi aux ressources de leur petite exploitation, qu'ils sont malheureux. Ils peuvent attendre que l'usine rouvre ses portes au grand large, qu'on leur donne la possibilité d'arroser leurs champs, qu'on leur enseigne des pratiques, des procédés de petite culture un peu plus habiles, et ils deviendraient riches. »

Enfin M. Eug. Simon termine son rapport en rappelant les services précieux que rendent, là où ils existent encore, les biens communaux. En maint endroit, une civilisation imprudente les a détruits : une civilisation plus instruite et plus soucieuse du sort de tous, devrait les rétablir. « Pourquoi les grands industriels ne seraientils pas invités, au moment même de la fondation de ces établissements, à constituer, dans les communes voi • sines, un domaine dont l'usufruit serait divisé entre

tous ceux des ouvriers qui ne seraient pas déjà usufruitiers de ces comnaunes * ? »

Tous ces rapprochements que nous venons de faire, à la suite d'enquêtes et de rapports dignes de notre confiance, doivent paraître probants. 11 va sans dire toutefois qu'il faudrait se garder de voir là un spécifique contre aucune des misères humaines. Si la famille n'est pas un préservatif absolu, l'alliance du travail agricole et du travail industriel n'en est pas un qui suffise à tout et qui suffise seul. C'est un état de choses qui a des avantages signalés. N'est-ce pas déjà beaucoup ?

Est-ce à dire qu'il enrichit les gens ? Non. Cette union n'est évidemment compatible ni avec une grande exploitation rurale, ni avec cette passion du travail industriel qui fait de certains ouvriers des contre-maîtres, puis des inventeurs et des patrons. Elle met à l'abri de la misère, elle assure une honnête médiocrité ; or, tout démontre que c'est encore là, quand on s'y tient volonliers, la condition la plus favorable à Fintégrité des mœurs privées et publiques.

Cette petite aisance suppose et produit à la fois la stabilité. La jouissance et la culture d'un coin de terre sont généralement liées à un certain amour du chez soi .

^ Quand' les grandes compagnies de chemins de fer construisent des cités pour leurs employés fixes ou ambulants, près de certaines gares (exemple : la gare de La Roche, Yonne) elles font quelque chose d'analogue. Les maisons sont séparées par des jardins qui, sans être d'une bien grande étendue, présentent néanmoins quelques ressources.

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L'ouvrier qui trayaille à la terre garde les qualités de Touvrier, et il n'a pas le temps de prendre les défauts du paysan, Tâpreté pour la possession, la jalousie.. . Peutil contracter quelques-unes des qualités de ce dernier ? Pourquoi non? Il se montre déjà guéri de l'imprévoyance du salarié : il évite les réunions qui passionnent, il passe ses loisirs en famille. Ce n'est là qu'un enchaînement de faits très simples, mais très importants.

Dans ce mélange ou dans cette alternance de deux occupations, quelle est celle qui a la vertu la plus décisive ? Quelle est celle qui joue dans l'harmonie obtenue le rôle dominant ? Il est difficile de nier que ce soit l'amour, la culture et la possession du sol. Lorsque dans un milieu où les deux choses étaient réunies, la paix se brise et que la criminalité y augmente, il est bien probable que c'est Tindustrie qui a tué ou corrompu l'agriculture. J'en vois pour ma part, dans les comparaisons qui s'offrent d'elles-mêmes, quelques exemples saillants.

A l'inverse de la plupart de ses collègues, le préfet du Gard écrivait en 1815 les lignes suivantes : « Le travail industriel uni au travail agricole produit dans les environs des villes d'assez mauvais résultats. La moralité des deux sexes reçoit d'assez rudes atteintes des émigrations de la campagne à l'usine. » Si, au lieu de comparer entre elles plusieurs parties de son département, le préfet avait pu comparer son département tout entier à d'autres régions, il aurait eu des motifs d'être moins sévère. Dans tou» les cas, prenons que le Gard ait fait exception à la règle dont nons venons de voir tant d'exemples ; c'est le voisinage des villes qu'on incrimine. Ce n'est pas le travail des champs qui nuit à l'ouvrier, c'est l'appel de Tusine ... et celui de la grande ville, qui a nui à la moralité du paysan.

Enfin, M. Baudrillart, qui avait tant admiré, dans de petits coins de la Normandie, l'union des deux professions, nous signale lui-même dans TAisne une douloureuse exception * : « J'arrive à l'ouvrier semi-rural, semi-industriel qui est une des variétés les plus singulières et les plus affligeantes [de ce département]. Beaucoup d'our vriers agricoles travaillent pendant quatre mois dans des fabriques qui se rattachent à la ferme, comme les distilleries et les sucreries*. . . C'est une triste population, à un degré qu'on a peine à croire. Il y règne une intempérance abrutissante. La consommation de l'alcool y est énorme. » Mais est-ce bien là une exception à T espèce de loi que nous avions pu dégager ? M. Baudrillart dit quelques lignes plus loin : « On a connu un temps où ils achetaient un coin de terre, une petite habitation. Ce temps est passé. » Ainsi, c'est bien l'usine et l'abus de ses productions qui a tué ces pauvres gens. Le jour où ils ont dû revendre leur maison et leur petit champ, c'en a été fait de leur moralité.

A quelle fatalité ont -ils succombé ? Rester quatre mois de suite à l'usine, est-ce trop pour entretenir, en les reprenant à propos, les anciennes et bonnes habitudes ? Mais pendant très longtemps, les Creusois, les Limousins, les Nivernais faisaient de plus longues absences : beaucoup savent encore aujourd hui reprendre le travail des champs, après avoir séjourné toute une saison dans la capitale. Est-ce à la tentation permanente de l'alcool qu'ils ont cédé ? Apparemment, puisqu'on nous dit qu'ils en font une consommation énorme. Mais personne ne peut dire qu'il leur fût impossible de l'éviter. L'usine

* Ba-udrillart , Le$ Populations agricoles de V Ile-de-France^ p. 525.

' Dans les environs de Laon, notamment.

Pernod qui fabrique de Tabsinthe dans les environs de Pontarlier a été vantée pour la sobriété de ses ouvriers. Non. Il n'y a là aucune fatalité. De mauvais exemples ont été donnés, on a cédé à la contagion, la tradition s'est créée, un milieu s'est constitué : ceux-là seuls y sont désormais venus ou y sont restés que ni cette réputation, ni ces exemples n'effrayaient*. Voilà comment se forment les foyers : les mauvais sont plus difficiles à éteindre que les bons *.

L'union du travail industriel et du travail agricole reste donc l'un des plus sûrs moyens de résister au mal, un de ces moyens que les uns font bien de conseiller et d'organiser, s'ils le peuvent, que les autres font bien de pratiquer. Toutes les industries ne sont peut-être pas à même de l'employer. On dit, par exemple, qu'il est plus particulièrement difficile dans les centres miniers. Ce qu'on avance là n'est pas prouvé. Admettons-le cependant ; d'autres formes de prévoyance sont alors nécessaires. C'est ce qu'ont bien compris les grandes compagnies du Nord et du Pas-de-Calais qui ont institué d'admirables moyens de préservation ; et c'est ce qui fait que, malgré tant d'éléments de trouble et de désordre, ces deux départements sont loin de compter parmi les J)lus criminels de notre pays.

* De môme que ceux qui tiennent à garder de bonnes habitudes cherchent les endroits où la chose leur sera rendue plus facile, et ils contribuent ainsi à entretenir les vertus de leur milieu, comme le milieu contribue à entretenir les leurs.

* Voyez plus haut, pages 161-1Ô3.

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