CHAPITRE XII
. Les forces abstraites. — Les moyennes en statistique. — Ceux qui sont au-dessus : ceux qui sont au-dessous. — Instabilité souhaitable et possible de ces moyennes. — II. La misère : elle est souvent innocente. — Imprévoyances des pauvres, imprévoyances des riches. — Les victimes à plaindre. — III. Le crime a pourtant augmenté, tandis que la richesse augmentait. — Les salaires et le mode d'existence. — La vie autrefois, la vie aujourd'hui. — Témoignages de l'enquête de 1884. — IV. Ceux que l'accroissement de la richesse générale appauvrit au lieu de les soulager. — Est-ce fatal ? — Sont-ce les pauvres qui volent le plus ? — Statistiques des vols. — Témoignages de la police : affirmations de M. Macé. — Les crimes des années de disette, les crimes des années d'abondance. — Les crimes et les suicides des jours de paye. — Observation faite à Marseille. — V. Le malheur immérité rend moins coupable que le malheur mérité.
Qu'est-ce qu'une force abstraite? Il faut bien croire que l'expression répond à quelque chose, puisqu'elle a été employée par un savant comme M. Biot, à propos d'un savant tel que Newton. Dans les pages où il a esquissé l'histoire de la découverte de l'attraction universelle, M. Biot nous dit en effet que le calcul infinitésimal permit à Newton « d'atteindre les effets les plus
composés, d*en mettre en évidence les éléments simples, d'obtenir ainsi les f(yrcez ahstraites qui les produisent, pour redescendre ensuite, par la connaissance de ces forces, au détail de tous les effets ». Les forces abstraites sont donc là Texpression des lois universelles selon lesquelles tout corps, quel qu'il soit, se meut dans Tunivers. On néglige les caractères particuliers des corps : on en fait abstraction, et on arrive ainsi aux forces qui les font agir de la même manière en toute fraction du temps et de Tespace.
Y a-t-il dans le monde moral de ces forces abstraites qu'on puisse dégager pour redescendre ensuite au détail de tous leurs effets ? Je vois bien que divers philosophes ou... savants se flattent d'en trouver. L'atavisme de Lombroso a tout l'air de vouloir être une de ces forces al)straites. C est bien aussi la prétention de ces entités que définissent plusieurs statisticiens : le penchant au crime, la profession et 1' et homme moyen », de Quételet.
En statistique, on peut toujours obtenir une mo^'cnne. On prend le chiffre le plus haut, le chiffre le plus bas. . . on fait une addition, puis une division : on a sa moyenne, et les habitudes du langage se prêtent parfaitement à la transformer en une réalité, voire en une force.. Mais ne faut-il point ici se défier des mots? En médecine même, supposons une moyenne bien établie pour un mode de maladie; la grande question sera toujours de savoir comment tel ou tel individu a chance de s'éloigner ou de se rapprocher de la moyenne. C'est en lui, c'est dans sa constitution individuelle qu'il faudra chercher les raisons de cet écart possible. Voici, par exemple, une maladie où l'on sauve, nous dit-on, avec un traitement donné, 50 malades sur 100. Si je suis de ceux qui doivent échapper, les causes d'immunité ou de salut qui sont en
RICHESSE ET MISÈRE *34i
moi ne profitent guère à ceux que des conditions tout opposées condamnent, ou, tout au moins, exposent à succomber. De mon côté, qu'ai-je à redouter des causes spéciales qui feront la perte de ces derniers, si ees causes ne sont représentées ni dans mes antécédents, ni dans mes habitudes, ni dans les effets de mon régime? C'est en ce sens qu'un médecin célèbre disait : « Je ne sais pas ce que c'est que la pleurésie, je ne connais que des pleurétiques. » On peut prendre encore d'autres exemples. Cinquante ouvriers donneront une moyenne de travail qu'on pourra toujours évaluer mathématiquement : cette moyenne n'empêchera pas qu'une partie des ouvriers n'ait rien fait ou fait peu de chose. On amis quelques zéros ou quelques fractions dans les colonnes de chiffres et l'addition a été exacte. La moyenne s'applique indistinctement à tous ; mais les paresseux dont le faible travail a diminué la moyenne, et qui n'ont guère soulagé leurs camarades, ont- ils droit à l'honneur qu'on leur fait au détriment des autres ?
Lorsqu'il s'agit des corps bruts, il est permis, il est même recommandé au savant de négliger les traits individuels et les accidents particuliers : ils n'ont rien qui intéresse, et l'expérience a vite prouvé qu'ils n'ont pas le pouvoir d'exercer une influence appréciable sur les faits qui se passent dans les corps auxquels ils sont liés. Quand nous arrivons à Tindividu humain, à plus forte raison à la personne, n'est-ce pas au contraire le ■cas particulier qui nous intéresse le plus ? Il noUs faut sauver tel malade, il nous faut préserver tel enfant de la contagion des mauvais exemples, il nous faut punir tel coupable et le punir selon le degré de sa responsabilité propre. Autrement il n'y a plus ni médecine, ni éducation, ni justice.
Il est donc bien difficile, peut-on dire, de trouver quoi que ce soit qui, dans l'homme, puisse être a abstrait », de ses dispositions intimes et de ses habitudes person* nelles.
Cependant (c'est une question bien ancienne et toujours bien grave que nous discutons là), nous ne pouvons pas perdre de vue les ressemblances qui nous rapprochent. En somme, nous avons mômes organes, mêmes nécessités, mêmes tentations ; nous avons également des ressources qui nous sont communes. Quand une maladie nous atteint, notre constitution en allonge ou en raccourcit, en aggrave ou en atténue les phases diverses ; mais ces phases tendent à se succéder chez nous selon la même loi que dans Timmense majorité de ceux qui payeront le même tribut. Vous n'avez pas les mêmes motifs de crainte que beaucoup d'autres ; mais si on ne veillait pas sur vous, vous ne tarderiez peut-être pas à les connaître. Votre voisin n'a pas les mêmes ressources que vous ; mais précisément on cherche à les lui donner, en réveillant chez lui des forces trop endormies, en calmant des forces trop agitées. Sur cinquante ouvriers, il y en a cinq qui n'ont rien fait ; mais le travail exécuté par les autres sert à mesurer ce que, sous certaines réserves ou conditions, on aurait pu exiger des paresseux. Quant à l'inertie de ces derniers, elle montre peut-être la nécessité d'une surveillance et d'un contrôle à exercer sur l'ensemble même des bons travailleurs. Ainsi quand un médecin dit spirituellement qu'il ne connaît que des pleurétiques, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, il sait très bien ce que c'est que la pleurésie, et il ne serait pas en peine de la définir.
C'est donc la difficulté, mais c'est aussi le suprême intérêt des sciences de la vie (de la vie corporelle et de
la vie morale ou sociale) que de démêler dans la complexité de leur objet ce qui est individuel et ce qui est Universel. Lorsque les sciences physiques ont trouvé une loi, elles n'ont plus qu'à en calculer les effets, et les applications suivent nécessairement. Lorsque le moraliste a trouvé des moyennes, il sait qu'elles demeurent variables. Il sait ensuite, et cela est encore plus important, qu'il lui reste à faire un double travail : ramener à cette moyenne ceux qui restent trop en dessous, encourager ceux qui la dépassent à la dépasser plus encore, et à élever ainsi de plus en plus la moyenne commune *.
Si cette moyenne existe — plus ou moins facile à déterminer — il y a à cela, comme à toute chose, une cause. Dire que cette cause est une force est parfaitemient admissible. La considérer dans les effets analogues qu'elle produit partout où elle n'est pas contrebalancée par une autre, cela est encore possible. Obtient-on ainsi des forces abstraites, se prêtant à la prévision et au calcul ? Peutêtre 1 Mais il s'agit là d'une prévision qui doit être active et modificatrice, d'un calcul qui opère sur ce qui doit être autant que sur ce qui est ou a été, et qui, au lieu d'imposer ses conclusions à une matière passive, en attend la réalisation d'une volonté éclairée et persuadée, c'est-à-dire libre.
Nous avons passé en revue bien des actes délictueux, bien des milieux criminels. N'y a-t-il point quelques forces qui poussent également hors de la bonne voie des individus de tout âge et de tout rang et de toute profession ? On nomme bien souvent la misère et bien souvent
^ Je parle là^ bien entendu, de cas où la moyenne résume de bonnes choses. S'il s'agit de mauvaises, alors le travail est à faire eu sens inverse. Il faut diminuer la moyenne au lieu de Taugmenter, mais le principe est le même.
346 LA FRANCS GRIMINBLLK
aussi Vignorance. Sont-ce là de ces forces abstraites qu'on puisse suivre dans leur action désorganisatrice et dont on puisse calculer les fâcheux effets ?
ce Le grand facteur du crime, c'est la misère », voilà un mot qui a été dit souvent. Au premier abord il ne soulève aucune contradiction ; mais il y a lieu de s'y arrêter et d'y regarder de très près : il n'y a rien de plu» compliqué, de plus obscur et de plus troublant que ce problème.
Il convient d'abord d'éliminer la misère voulue ou tout au moins encourue par la faute évidente de l'homme . Che^ les vagabonds de profession, chez les mendiants par choix et par spéculation, chez les ivrognes, chez ceux qui ont pris la résolution de vivre n'importe comment et qui se sont par là même fermé toutes les professioùs négulières, chez les jouisseurs qui ont dévoré systématiquement leur capital et celui de leur famille, chez les ouvriers qui n'ont cessé leur travail qu'avec accompagnement de rébellion et par haine contre la société, oui, chez tous ceux-là la misère conduit au crime. Est-ce assez dire ? Ne peut-on se demander si cette misère là n'est pas déjà elle-même un commencement de vie criminelle? Elle mène au vol, comme le vol mène à l'assassinat? Mais n'est-eile pas elle-même une forme de vol, vol à la société, vol à la famille, vol à la corporation? C'est presque une « tautologie », comme disent les logiciens, que de voir dans une pareille misère une source de crimes. Autant dire que la volonté de mal faire est la cause du mal que l'on faiti
BIGHESSE ET MISÂKE 347
Mais il y a une misère involontaire, une misère qui provient des accidents, de la maladie, des infirmités, des charges de famille, de la mort d'un père ou d'un mari, de la faute ou du crime des autres. Personne ne peut nier que ce genre de misère existe et qu'il accable un grand nombre d'innocents.
Ou allègue l'imprévoyance et on l'accuse 1 J'en ai parlé longuement quand j'ai étudié l'ouvrier : je ne vois rien à effacer de ce que j'ai dit. Mais dans la pauvre humanité, qui est-ce qui n'est pas imprévoyant? Seulement il en est dont les imprévoyances n'entraînent que des suites faciles à supporter pour eux : il en est surtout dont les imprévoyances ne compromettent et ne perdent que les autres. Les classes pauvres, on le répète souvent, ne prévoient pas que six ou sept enfants par famille empêchent de faire aucune économie. Mais les classes riches ne prévoient pas que le petit nombre de leurs enfants à elles amènera un jour ou l'autre l'abaissement, peut-être même la ruine de la patrie. Un jeune homme riche et une fille pauvre, un maître et sa domestique, s'abandonnent l'un à l'autre à un entraînement dont l'un n'a pas voulu, dont l'autre peut-être n'a pas su prévoir toutes les suites. L'une tombe dans la misère, et tout le monde dit que c'est par sa faute : on a raison. Mais a-t-on autant raison d'excuser l'autre qui porte si légèrement la poids de sa responsabilité ? Une famille est ruinée par le mort de son chef, par la perte d'un procès, par un mauvais placement; n'y a-t-il pas eu do médecins, n'y a-t-il pas eu d'avocat, n'y a-t-il pas eu d'hommes d'aff'aires imprévoyants? On dit que le riche peut se permettre de risquer beaucoup et que le pauvre ne le peut pas, qu'il est coupable quand il le fait. Cela est spécieux ; mais il serait peut-être plus exact encore de dire que le pauvre,
inhabile à faire de grandes spéculations, n*expose que ce qu'il a, et que le riche, en opérant largement, expose surtout ce qu*il n'a pas.
Une grande entreprise financière a récemment sombré. Ceux qui Tadministraient ont méconnu sciemment les statuts. Ils ont couru après des bénéfices immenses dont ils n'auraient point fait part aux actionnaires de la maison ; mais c'est la ruine qui est survenue, et quelle ruine I Celle de l'entreprise d'abord ; on a congédié d'un seul coup 350 employés, et un grand nombre de petits patrimoines ont été perdus. Quant à ceux qui ont la responsabilité de la catastrophe, ils ont du temps devant eux; ils vendent leurs galeries de tableaux et leurs diamants, puis ils transigent. J'entends vanter le désintéressement d'un homme qui, ayant trois millions, en sacrifie un et demi pour arrêter l'action de la justice. — a Voulez- vous, me dit-on, qu'on le dépouille absolument? Voulez-vous qu'en dispersant son industrie, l'on tarisse une source de la production nationale * ?» Eh bien, non ! je ne le réclame pas ; mais je ne puis m'empôcher de constater que le coupable, en sacrifiant à temps un million, en garde encore un, et que tel petit employé ou fonctionnaire qui avait là vingt mille francs placés perd tout ou à peu près.
Il y a donc évidemment des misères innocentes; et il y en a d'autres d'autant plus pardonnables que les suites en ont été aggravées par la faute des autres. Est-ce donc dans la région intermédiaire qu'il faut chercher les influences qui portent au mal ? Soit. Cette région ne
* On me donae une autre raison : < Si on voulait lui tout prendre, il a devant Jui le temps nécessaire pour dénaturer sa fortune, la faire passer sur d^autres tôles. Mieux vaut consentir a la transaction et accepter ce qu'il offre. •
RICHESSK ET MISÂRB 349
nous est pas inconnue. Cherchons-y sans parti pris d'aucune espèce, et examinons les faits du mieux qu'il nous sera possible.
Il y a une méthode qui permet de voir si un phénomène agit sur un autre phénomène : c'est celle qui cherche si l'un et l'autre varient en même temps. Le nombre des crimes et des délits a indubitablement augmenté dans notre pays comme dans le reste de l'Europe. Est-ce parce que la richesse publique a diminué ? Nous pourrions à la rigueur nous en tenir à ce que nous avons vu de la Normandie et de l'Hérault. Mais d'une manière générale est-il un citoyen français qui n'ait vu, lu et entendu mille fois que cette richesse a augmenté dans des proportions considérables ? Les grands journaux, les revues spéciales nous donnent chaque année des tableaux qui nous montrent l'accroissement continu des achats de rente, des dépôts et comptes-courants dans les banques, dos versements faits aux caisses d'épargne, de l'ensemble de nos importations et exportations, etc. Qu'une partie de cette fortune soit biq^i ou mal dépensée, cela ne prouve pas qu'elle n'existe pas. On donne bien comme ombre au tableau, la diminution actuellement subie par la propriété foncière. Mais j'ai eu occasion de rappeler que si la grande propriété se vend plus mal et si les fermages ont diminué, la petite propriété se maintient. D'autre part, l'ouvrier rural a gagné beaucoup, et c'est précisément cette augmentation de la main-d'œuvre qui ici, comme partout ailleurs, a éprouvé les classes moyennes.
350 LA FRANCK CRIMINSLLB
La condition des ouvriers des villes est-elle devenue plus mauvaise ? Il ne le semble guère, puisque les campagnes continuent à se dépeupler et que les habitants des villages continuent à chercher dans les travaux des grandes villes des salaires plus élevés. Ils n*y sont pas plus heureux; ils n'en ont pas plus de reste au bout de Tannée ; car s'ils gagnent des salaires plus élevés, ils les dépensent ; la facilité du plaisir les amène à chômer
volontairement deux ou trois jours par semaine
D'accord, mais cela ne prouve pas que les conditions économiques du pays aient empiré pour la masse ; cela ne prouve pas que Taccroissement de la criminalité puisse être mis sur le compte d'une misère involontaire et plus inévitable qu'autrefois.
Serrons la question de plus près. La cherté de la vie a-t-elle augmenté plus rapidement et dans des proportions plus grandes que les salaires ? Les préfets ont eu à se prononcer sur ce point lors de l'enquête de 18*75. Dans l'immense majorité des départements, la réponse a été la même : salaires et denrées ont augmenté proportionnellement. Si cela est — et comment s'inscrire en faux contre de telles assertions ? — on peut bien dire que Taccroissement des salaires n'a pas rendu l'ouvrier plus riche ; on peut bien dire que les classes laborieuses ont à la fois plus de satisfaction et moins de sécurité, plus de plaisirs et pas plus de bonheur : elles se sont créé des besoins qu'elles ne connaissaient pas, elles les contentent souvent, mais souvent aussi elles se mettent hors d'état d'avoir régulièrement le nécessaire pour avoir trop joui du superflu. Tout cela concédé, est-il possible d'aller plus loin ? Ce sont là, en déflnitive, des causes morales et nullement des causes économiques.
BICHBSSfl ET BdlSÈRE 351
Le dialo^e suivant, de la Commission des 44*, met parfaitement en relief ce côté de notre histoire sociale. C*est un ancien ouvrier charpentier, devenu Président de la Chambre syndicale des patrons charpentiers de la Seine, qui dépose :
« Maintenant, les ouvriers dépensent beaucoup plus qu'autrefois, parce qu'ils vivent autrement que nous ne vivions. . . Je n'y trouve aucun mal.
» — Quelle somme pensez-vous que l'ouvrier vivant hors de chez lui doive dépenser pour sa nourriture ?
» — Cela dépend de ses besoins. Maintenant je vais faire une comparaison. Autrefois, nous qui ne sommes cependant pas morts de faim, nous dépensions 25 sous au maximum pour notre repas du matin ; les ouvriers aujourd'hui dépensent 3 francs ou 3 fr. 50 ; et puis il y a le vin de midi, le vin d'une heure-, le vin de deux heures. Nous, nous payions 7 sous un ordinaire qui vaut 8 sous aujourd'hui : le pain est meilleur marché, le vin n'est pas plus cher, seulement nous n'en buvions qu'un demi-setier, et maintenant on en boit un litre, on prend le café et on fume un cigare : je ne vois pas de mal à cela, je voudrais que tout le monde pût le faire.
» — Vous n'admettez pas que la vie ait renchéri depuis vingt-cinq ans ?
» — Dans la classe ouvrière, non.
» — Je ne suis pas de votre avis.
» — Parce que vous n'allez pas dans les mêmes maisons que les ouvriers. . . Si l'on voulait vivre aujourd'hui comme autrefois, cela ne serait pas plus cher ; mais on ne se contente pas maintenant de ce dont nous nous contentions. Vous pourrez consulter tous les anciens, ils vous diront ce que je vous dis.
^ Séance du 4 février 1884.
352 LA FRANCU: CRIMINELLE
» — Et que mange-t-on au repas de deux heures ?
» — Autrefois nous gardions un peu de notre bœuf du matin et nous buvions un demi-setier ; aujourd'hui on fait un repas complet et on prend le café.
» — Comment ! vous gardiez de votre bœuf du matin ?
» — Nous n*en étions pas plus maigres. Cela nous irait peut-être moins bien maintenant. . . Notre journée était de 4 francs : elle est aujourd'hui de 8 francs. Quand bien même le prix des choses aurait doublé (ce qui n'est pas *), l'ouvrier devrait être plus heureux. Est-ce que les vêtements ne sont pas meilleur marché qu'autrefois ?
» — A cette époque on se contentait de porter une blouse.
» — Nous sommes absolument d'accord. Oui, aujourd'hui les ouvriers sont mieux mis, et je ne les en blâme pas ; seulement -je dis qu'on s'est créé des besoins et qu'on cherche les moyens de les satisfaire. »
On les cherche, bons ou mauvais, et ce ne sont pas seulement les ouvriers qui se mettent ainsi en quête de satisfaire des besoins nouveaux; ce sont toutes les classes de la société. On fait des « visites », on conseille des procès et des « actes » inutiles ; on se fait payer des services qui ne sont rendus aux uns qu'au détriment des autres, on joue, on parie, on spécule, on falsifie et finalement on vole sous une forme ou sous une autre. Est-ce que les moyens d'existence ont diminué ? Non ; mais les besoins développés par des habitudes nouvelles ont augmenté.
* M. d'HaussoDville affirme, d'après des calculs très minutieux, qu'il u'a pas augmenté, à Paris, de plus d'un quart ou d'un cinquième. On lit d'autre part dans le Journal de la Société de statis tique de Paris (août 1889) : « Aujourd'hui la population parisienne paie le pain le môme prix, à quelques centimes près, qu'il y a quatre-vingts ans. >
Revenons à la question des salaires et à l'ensemble du pays. On a vu que d'après l'enquête de 1875, les salaires et les denrées ont augmenté proportionnellement dans la plupart des départements français. Il y avait cependant des exceptions dans les deux sens. N'ayons garde de les négliger, nous avons déjà vu que les cas exceptionnels sont souvent, par les comparaisons qu'ils suggèrent, les plus instructifs de tous.
Parmi les départements où la hausse des salaires n'avait pas suivi celle de la vie, j'en vois d'abord deux : le Morbihan et la Vendée. On dit du premier : « Salaires très peu augmentés ; objets nécessaires à la vie doublés de prix. » On dit du second : « Les salaires qui n'ont pas augmenté ne sont plus en proportion avec les denrées, dont le prix s'est élevé d'un tiers. » Parmi ceux où l'on a remarqué le phénomène inverse figurent les Bouchesdu-Rhône et l'Hérault. Dans le premier : « Depuis 10 ans, accroissement de 30 0/0 dans les salaires et de 15 0/0 dans les denrées nécessaires à la vie. » Dans le second : <t Les salaires ont augmenté de 60 à 90 0/0 depuis 25 ans, et les denrées dans une proportion moindre, ù Or, je n'ai pas besoin de rappeler que le Morbihan et la Vendée figurent parmi les départements les plus moraux, les Bouches-du-Rhône et l'Hérault parmi ceux où il se commet le plus de crimes et de délits.
Je suis loin de dire qu'il y ait là une loi faisant que le délit augmente avec le salaire ; car ici aussi on ne serait pas embarrassé pour trouver des exceptions. Je me borne à conclure que dans la complexité des faits sociaux, la hausse ou la baisse des salaires ne suffisent pas, à elles seules, pour créer à la moralité des gens des conditions bonnes ou mauvaises. On l'a vu à la fin du dernier chapitre : tantôt l'union de l'agriculture et de l'industrie
FBÂNCB CRIM. 23
permet à Touvrier de ne pas s^apercevoir de la hausse des denrées ; tantôt il y a lieu de dire ce que disait en 1875 le préfet de l'Allier * : « Les dispositions prises par les grandes industries ont empêché dans une certaine mesure l'ouvrier de supporter le désavantage de ce renchérissement. » Rappelons- nous enfin qu'un salaire moindre, avec un avenir assuré contre la maladie et la vieillesse, est une condition cent fois plus morale, qu'un salaire beaucoup plus élevé avec l'incertitude de l'avenir voulue ou acceptée.
En résumé, quoi qu'on puisse dire sur ce que la hausse générale des salaires a eu souvent d'artificiel et de trompeur pour ceux qui l'ont obtenue le mouvement économique a-t-il amené une diminution d'aisance à laquelle il y ait lieu d'attribuer l'accroissement du délit ? Il s'en faut de beaucoup. Mais si ce n'est pas la misère qui a été la cause de cet accroissement, dans l'époque dont nous pouvons suivre et mesurer les variations, on ne peut pas dire, ce semble, d'une manière jiénérale, qu'elle soit la cause principale ou l'une des causes les plus importantes du délit.
Essayons néanmoins d'atteindre un fond plus ancien et plus permanent. Vous prenez, peut-on dire, l'aisance générale ; mais vous avez beau restreindre votre examen à l'ensemble des classes laborieuses ; ici encore c'est le cas de rappeler la distinction de tout à 1 heure. Quand on étabit une moyenne de gain, l'argent gagné par ceux
* Journal officiel du 25 novembre 1875.
qui la dépassent ne procure rien à ceux qui ne Tatteignent pas.
Or, où voit-on le plus de différences et où les sent-on le plus vivement? Précisément dans les époques riches et dans les milieux riches. Aussi est-ce dans les départements pauvres que les crimes contre la propriété se développent le moins. Il y a à cela deux raisons, Tune psychologique, l'autre sociale. Ce qui tient le plus au cœur d'un homme quel qu'il soit, ce n'est pas tant d'être ou d'avoir absolument; c'est d'être ou d'avoir plus ou moins que ceux qui l'entourent. Ce qui devra pousser au crime ou au délit sera donc surtout la comparaison de la richesse et de la pauvreté. Or qui ne voit que les milieux riches prêtent à cette comparaison plus que les autres ? Plus la richesse s'accumule, plus les différences deviennent saillantes. Mais pourquoi est-il tant d'individus qui restent au-dessous de la moyenne? Pour la raison qui fait rester en arrière dans une armée en marche tant de malades et d'éclopés Ou les forces physiques leur ont manqué, ou l'ennemi les a blessés, ou le fardeau qu'ils avaient à porter était trop lourd. — Ai-je nié l'existence de ces misères? Non certes. A côté des maraudeurs et des lâches, qu'il ne faut pas oublier, je vois, en effet, bien des invalides de cette espèce dans la grande armée professionnelle. Les conditions économiques se sont-elles aggravées pour eux plus que pour les autres? Assurément oui. Si en effet les subsistances se sont élevées dans la même proportion que les salaires, ceux-là seuls ne souffrent pas qui touchent ces salaires. Mais ceux qui en sont momentanément privés doivent toujours vivre : la seule augmentation qu'ils connaissent alors et dont ils souffrent est celle des subsistances. Qu'est-ce que cette loi nous prouve? Deux choses : la nécessité en quelque sorte
physique de la prévoyance et la nécessité morale de la charité. Mais la prévoyance ne TofFre-t-on pas? Ne cherche-t-on pas à l'organiser? N'en prépare-t-on pas Faccès àun nombre toujours croissant d'individus? Quant à la charité privée ou publique n*a-t-elle pas également multiplié ses œuvres? On peut donc répondre à l'objection — sans en nier la valeur — que, quoi qu'il paraisse, l'argent gagné par ceux qui dépassent la moyenne profite souvent à ceux-là même qui ne l'atteignent pas. Je dis souvent. On voudrait pouvoir dire toujours, et il est évident qu'on ne le peut pas.
Finalement, il y a une misère innocente et excusable. Peut- on trouver des indices constants et sûrs du rapport plus ou moins étroit qui, répètent tant de personnes, la lient au délit?
Le service de la statistique criminelle a analysé l'ensemble des vols traduits en cour d'assises de 1830 à 1860. Les vols d'argent proprement dit, de numéraire, de billets de banque ou autres, étaient les plus nombreux. Ils atteignaient 395 sur 1,000. Venaient ensuite, par ordre d'importance décroissante, les vols d'objets mobiliers et objets divers, puis les vols de linge et effets d'habillement, puis les vols de marchandises diverses, puis les vols de bijoux et argenterie, puis les vols de comestibles, de blé ou farine, d'animaux domestiques vivants. Les vols de blé ou farine ne dépassaient pas 55 pour 1,000.
J'avoue qu'on ne trouve pas là toute la clarté que l'on souhaiterait. Les bijoux sont inutiles ; mais ne les a-t-on pas volés quelquefois pour les vendre et se procurer du pain ? Question dont l'effet peut être contrebalancé par cette autre: N'y a-t-il pas des gens qui, après avoir volé des objets ou des denrées de première nécessité, les ont vendus pour se procurer un plaisir quelconque ? Il paraît
RICHESSE BT MISÈRE ^57
bien cependant que le vol subit, le vol acconapli sous l'action irrésistible de la faim ou du froid ne doivent fournir à cet ensemble qu'un apport très faible.
L'analyse de la valeur des objets volés présente * à peu près les mômes incertitudes et les mêmes probabilités. Dans une période de 25 ans, les vols les plus fréquents avaient été d'une importance de 10 à 50 francs : ils formaient à peu prés le tiers du nombre total. Venaient ensuite les vols de 100 à 1 ,000 francs, puis ceux de moins de 10 francs. Dix ans plus tard, c'étaient les vols de 100 à 1,000 francs qui étaient les plus nombreux : à leur tour, ils formaient le tiers. Ce sont donc les vols les plus hardis et les plus fructueux qui progressent.
Je sais bien qu'on dira : le voleur prend ce qu'il trouve ; le porte-monnaie qu'il tire de la poche contient ce qu'il contient, de même le tiroir ou le coffre-fort brisé. Puis, il faudrait savoir combien de fois celui qui a volé de petites sommes ou des objets de peu de valeur, a récidivé. Mais ni les vols des pick-pockets, ni les vols réitérés des malfaiteurs de profession ne sauraient être mis au compte de la misère avouable.
Une étude faite par la police sur les cas individuels peut donner des renseignements plus corrects. Il y a donc lieu de prêter grande attention à ces témoignages d'un ancien chef bien connu de la Sûreté qui nous dit* : « On compte une indigente sur cent voleuses à l'abri réel du besoin... L'excuse de la misère est rare... La femme qui vole dans les magasins est généralement sans ordre et amie de plaisir. . . Si l'amant n'est pas arrivé, il est en bon chemin . . . Vous verrez une
* Voyez le Compte général pour 1860 (ce Compte renferme des revues rétrospectives intéressantes, voyez notamment page xi.ii).
* G. Mage, Un joli monde, p. 256, 258, 288.
femme sur mille voler un vêtement pour son enfant. . .
» La misère, dira-ton, doit pousser bien des malheureux à se livrer au vol pour exister. — ... Généralement la faim y est étrangère. L'enfant ne dérobe pas un pain ou un gâteau. Son premier vol se commet dans un bazar, pour un couteau pu un porte-cigarette. Les vols de comestibles, quotidiens, très nombreux, ne naissent pas non plus de la misère, mais bien de Tinconduite, de la paresse et, plus encore, de la gourmandise. L'homme volera du vin, des liqueurs, la femme du chocolat, des bonbons, un pâté et des fruits... Les procès -verbaux classés dans les archives de la préfecture de police en fournissent la preuve *. »
Je sais bien qu'on a observé plus d'une fois^ que l'élévation du prix de l'hectolitre de blé amenait régulièrement une élévation du nombre des vols et des attentats contre la propriété. Cette assertion et celle de M. Macé paraissent en contradiction l'une avec l'autre : on peut cependant les concilier.
Les disettes sont, en somme, exceptionnelles : le vol est constant ; et tandis que les disettes vont toujours en diminuant, le vol va toujours en augmentant. Supposons que dans les années ordinaires on ne vole pas ou qu'on vole très peu : les moments difficiles trouveraient les gens plus patients, plus résolus à n'avoir recours qu'aux moyens légaux et permis; on ne les verrait pas si prompts à se tirer d'affaire en prenant purement et simplement le bien d'autrui. Mais sur quelle résistance peut-
* Je n'ai pas eu recours bieu souvent dans mes travaux aux assertions de M. Macé ; il y a trop de • littérature » dans ses écrits. Mais, ici, on remarquera le caractère si net et si affirmatif de ces lignes qui équivalent à un témoignage professionnel.
* Voyez notamment une leçon de M. Lagassagnb dans la Bévue scientifique de mai 1881.
BIGHBSSB ET MISÈRE 359
on compter chez ceux qui, de longue date, ont contracté l'habitude de voler par gourmandise, fantaisie ou cupidité? Quelle résistance espérer surtout quand l'habitude a commencé dès l'adolescence? Or, nous avons vu que le tiers des vols est commis par des enfants mineurs.
Il serait plus facile de décharger la nature humaine et d'accuser les circonstances économiques, si les années d'abondance abaissaient la criminalité autant que les années de mauvaise récolte l'élèvent. Mais M. Prins, en Belgique, M. Garofalo, en Italie, et dans quelques autres pays de l'Europe, ont observé qu'il était impossible de compter sur une pareille compensation. L'état •économique change : la nature des crimes change, mais non leur noinbre. La statistique criminelle nous donne en France les mêmes résultats.
Le vin d'abord, lorsqu'il est abondant et à bon marché, provoque des crimes de plus d'un genre : actes de rébellion, outrages et violences envers des fonctionnaires publics, rixes de cabarets, meurtres s'ensuivant, viols et attentats à la pudeur. En 1858, année brillante dans notre histoire vinicole (et qui succédait a une année déjà favorisée sous certains rapports) les meurtres par gens ivres s'élèvent à 73, après avoir oscillé entre 25 et 28 dans la période précédente.
Mais ce n'est pas seulement la facilité à boire qui augmente les crimes contre les personnes, c'est la facilité de la vie en général, c'est l'abaissement du prix du blé. Comme le dit très bien M. Garofalo* : « L'ouvrier ayant fait bonne chère et voyant son existence matérielle assurée pour le lendemain, recherchera tout de suite les amusements, les fêtes, les amours : autant d'occasions de
* Garopalo, La Criminologie , p. 166.
360 LA FRAMCB CRIMINKLLK
querelles, de rixes et de vengeances, o Or, de ceux-là aussi Ton peut dire : s'ils avaient toujours été sobres, s'ils n'avaient jamais eu aucune tendance à s'abandonner aux excitations grossières, sont-ce quelques sous de moins dans le prix du litre de boisson qui les auraient rendus criminels ?
L'ouvrier dans la misère est souvent redoutable, surtout quand il parie et quand il agit dans l'entraînement des réclamations collectives. Mais ces cas sont exceptionnels; ce qui ne l'est pas, c'est l'entraînement des jours de paye. Dans certains centres industriels il s'est trouvé des administrateurs prévoyants et préoccupés de leur mission ; ils ont imaginé une innovation bien simple, mais d'une grande portée. Au lieu de payer tous les ouvriers à la fois et de les payer la veille d'une fête, on les solde l'un après l'autre par ordre alphabétique*. Voilà une idée qu'on devrait appliquer partout. Il a été constaté à Marseille que les jours de la semaine où les suicides sont le plus nombreux sont le lundi (122) et le dimanche (100), et que ceux où ils sont le plus rares sont le samedi (32) et le vendredi (63). « Cette distribution hebdomadaire du suicide n'est pas particulière à notre ville , dit le savant * qui l'a relevée ; elle correspond exactement à ce qui a été observé en France et dans les autres pays. On aurait tort d'en chercher la cause ailleurs que dans une question ouvrière, la paye du samedi, la débauche du dimanche et du lundi. »
Quand on touche au suicide, on ne touche pas toujours au crime, on en est même quelquefois loin, mais bien
* C'est à Guise que l'idée a été appliquée, Bulletin de statis^ tique internationale^ 1888, p. 160.
* M. le D' MiREUR, Le mouvement comparé de la jDopulation à Marseille^ en France et dans les États de f Europe, 1889.
souvent aussi on y confine. Dans ces états de débauche notamment, qu'est-ce qui fait qu'un individu dont Timagination est à l'état de cauchemar, choisit entre le meurtre de soi-même et celui d'un autre? Le hasard. . . et certains traits de tempérament difficiles à analyser. Le phénomène social que nous signalons peut donc produire le crime autant que le suicide. Il y a là périodiquement un état d'aisance temporaire dont les effets sont analogues à ceux d'une année d'abondance et d'une saison où le vin est à bon marché ; mais dans chacun de ces cas, l'effet des causes accidentelles est en grande partie déterminé par les dispositions ordinaires de l'individu qu'elles intéressent. La hausse et la baisse des denrées ont chacune un groupe de clients dont elles irritent ou dont. elles flattent les goûts particuliers. Si les buveurs qui ont accru en 1858 le nombre des meurtriers, si ces hommes qui se tuent le dimanche et le lundi avaient été habituellement plus sobres, s'ils n'avaient jamais eu si grande tendance à s'abandonner aux excitations grossières, encore une fois, ce n'est pas quelques sous de plus dans leurs poches et quelques sous de moins à dépenser qui les auraient fatalement conduits au crime ou au suicide.
Les observations que nous venons de présenter n'infirment donc nullement celles qui nous avaient permis d'établir que l'accroissement du vol n'était dû à aucune infiuence économique et que par conséquent la misère involontaire n'est pas une cause essentielle de criminalité.
362 LA FKANCB CRIMINELLE
Elles vont nous en permettre quelques autres qui, ainsi étajées, paraîtront moins conjecturales.
Nous avons mis de côté Thomme qui, voyant la misère au bout d'une conduite anormale, n'a point reculé. Celuilà était résigné d'avance aux suites de son inconduite : « d'une manière ou de Tautre, se disait-il, je trouverai bien le moyen de m'en tirer ». C'çst pour n'avoir pas eu peur du délit qu'il s'est laissé tomber dans la misère, ce n'est pas la misère qui lui a suggéré l'idée du délit.
L'homme qui a été précipité dans le dénuement par des fautes indépendantes de sa volonté, doit être évidemment tenté d'en sortir par des moyens dont il regardera plutôt le résultat que le caractère. Tout le monde est tenté de mal faire. Lorsque l'on voit tant de gens qui ne sont pas pauvres et qui volent, soutenir que le pauvre est à l'abri d'une pareille faute serait un paradoxe tout à fait excessif.
Il est bien aisé de voir cependant que le pauvre s'habitue souvent à sa pauvreté. On peut même dire qu'il s'y habitue trop, en ce sens qu'une fois classé comme indigent, il s'en fait une sorte de profession. Il en est qui aiment à raconter leur misère et à en faire sonder la profondeur, comme d'autres s'enorgueillissent de vous faire compter leurs millions. Il en est qui y mêlent un autre sentiment, quelque chose comme la consolation, parfois même l'orgueil bien excusable de se dire qu'ils n'ont point mérité leur malheur ni avant ni après, et qu'un jour ou l'autre ils auront droit à une compensation. Il en est qui s'abandonnent au contraire à l'amertume de leur tristesse et se découragent, mais ne s'en prennent qu'à la vie et, ne voulant faire ni mal ni tort à autrui, se suicident. Beaucoup tombent dans cet engourdissement où les besoins du corps et ceux de l'esprit s'en-
BICHUSSE KT MISÈRE 363
dorment peu à peu : ceux-là attendent que la charité publique les recueille et les enterre. Il en est enfin qui meurent de privations, sinon positivement de faim. Sur 5*7,000 personnes décédées à Paris en 1886, la statistique officielle en portait 6 dont on attribuait authentiquement la mort à « l'inanition ». Mais sur un corps épuisé n'y at-il pas toujours quelque maladie prête à s'abattre, et la terminologie médicale n*a-t-elle pas toujours de quoi déguiser sous un nom spécial le résultat définitif d'un long épuisement ?
Ce n'est donc pas l'état économique d'un individu qu'il faut considérer pour expliquer son improbité ou sa probité ; c'est le rapport de son état moral à son état de. richesse ou de pauvreté. On trouve des individus qui n'ont rien et qui ont perdu l'espoir même de ne jamais rien avoir. On en trouve qui ont beaucoup et qui sont dévorés du désir ardent d'avoir encore davantage. Entre ces deux extrémités les degrés sont innombrables. Or il n'en est pas un qui ne prête aux efforts les plus divers, soit pour s'adapter à la situation et en profiter, soit pour essayer d'en sortir. Ces efforts qu'est-ce qui les anime et qu'est-ce qui les dirige? Bien des choses, dont aucune n'a quoi que ce soit d'impersonnel, de fixe et de mesurable : c'est la comparaison de l'état d'hier avec l'état d'aujourd'hui et avec celui qu'on juge possible pour le lendemain ; c'est la comparaison de son état avec celui des gens qu'on a connus, qu'on fréquente, qu'on envie, avec lesquels on a pris l'habitude de rivaliser ; c'est le désespoir, c'est l'espèce de rage que Ton éprouve de ne pouvoir montrer aux autres tout ce qu'on s'est vanté sottement de posséder ; c'est l'appât d'un plaisir qui est là tout prêt et dont on a conservé le désir, sinon toujours la capacité. Il y a peu de gens qui soient plus à
364 LA FBAMCK CRIMKNKLT.K
Tabri du besoin que les domestiques ; il y en a peu qui volent davantage. Les célibataires, qu'ils soient jeunes ou vieux, ont évidemment moins de chargés et sentent moins la misère que les gens mariés : leur part proportionnelle dans les vols a toujours monté. Lorsque la Chancellerie faisait sur ce point des calculs spéciaux, elle trouvait 66 0/0 de vols à mettre à leur compte. Ajoutez-y les vols qualifiés, les vols organisés par les bandes, et vous verrez combien les données de la statistique tendent à se mettre d'accord avec les observations personnelles de M. Macé.
Un tableau spécial de la criminalité de la Marne m'a encore montré, sous une autre forme, l'exactitude de ces conclusions. Un magistrat, que j*ai déjà cité', a examiné pour moi scrupuleusement les dossiers de 107 affaires portées depuis dix ans devant la cour d'assises de Reims.
Les colonnes ouvertes sous les rubriques : Crise agricole, crise industrielle, crise commerciale, sont souvent vides, et ce n*est guère que dans les deux dernières années que cette troisième cause a paru exercer un effet de quelque gravité. Mais ces causes elles-mêmes et surtout leurs effets moraux demandent à être étudiés. Ce qu'il faut expliquer ce n'est pas qu'il y ait des difficultés, c'est que ces difficultés conduisent de plus en plus au délit. Or, si dans le tableau qui m'est donné je passe des causes économiques aux causes sociales, je vois deux colonnes qui n'ont jamais cessé d'être remplies, ce sont celles qui sont consacrées à l'immigration étrangère et à la dépopulation des campagnes; j'en vois une troisième qui, restée vide pendant neuf ans, commence à se garnir; c'est celle qui est consacrée aux difficultés entre ouvriers et patrons.
* M. Ch. Vuébat, voyez plus haut page 230.
BICHKSSB ET MISÂRE 365
Mais viennent enfin les causes morales; et ici le magistrat a été obligé de multiplier les rubriques. Les habitudes de paresse et de débauche dominent de beaucoup. Viennent ensuite la diminution des mariages et la diminution des naissances, Taccroissement des naissances illégitimes, l'alcoolisme , les dépenses excessives, les torts réciproques de deux époux ou Tinconduite de Tun d'eux ; puis çà et là des passions telles que la haine, la vengeance, la jalousie, la cupidité calculée produisent des effets accidentels. En résumé, les causes économiques sont sous la dépendance des causes sociales, et celles-ci sous la dépendance des causes morales qui, directement ou indirectement, produisent les plus nombreux et les plus redoutables effets.
En résumé, ce n'est pas l'accroissement de la misère qui est la cause de l'accroissement du vol ; ce n'est pas la misère en général qui pousse au crime contre les propriétés. Cela ne veut pas dire du tout que la misère et la misère innocente n'existe pas, cela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas mauvaise conseillère, cela ne veut pas dire que les hautes classes et le gouvernement n'aient pas le devoir de se préoccuper du sort des pauvres. Cela veut dire que l'homme est moins porté à la méchanceté par la faute des autres ou par celle de la destinée que par ses fautes personnelles.
Que d'exemples, que de preuves n'en avons-nous pas déjà rencontrés ? Ce n'est pas l'époux trompé qui tue le plus;' c'est l'époux trompeur. Ce n'est pas le jeune homme qui commet le plus d'attentats aux mœurs, c'est le vieillard FaUt-il ajouter ici : ce n'est pas le pauvre qui vole le plus, c'est le riche ? La formule serait excessive, et elle prêterait à des interprétations qui dépasseraient de beaucoup ma pensée. Disons plus exactement :
366 LA FRANCE GRIMINBLLB
celui qui vole le plus n'est pas celui qui n'a rien, c'est celui qui a gaspillé Tolontairement tout ce qu'il avait ; c'est celui qui, ayant quelque chose, veut jouir au-delà de ce qu'il a, veut avoir davantage et veut l'avoir à tout prix. Lorsque le pauvre vole — ce qui arrive — c'est qu'il s'est rendu tel par le désordre de sa vie et qu'il ne veut se résigner à aucune des conséquences de sa conduite.
Supposons un ménage d'ouvriers : l'homme a mangé ou bu sa paye en 24 heures, et la femme meurt de faim à la maison. Quel est celui des deux qui, le lendemain, sera le plus tenté d'aller voler? Ce ne sera pas la femme. Supposons un homme d'affaires, agent, courtier, ban-quier, notaire ou monteur de sociétés, qui aura ruiné un honnête père de famille ou une veuve ou une pauvre domestique à laquelle il aura enlevé les économies de quarante années avec lesquelles elle allait soigner ses infirmités. Sont-ce ces victimes qui, le lendemain, méditeront quelque entreprise sur le bien d'autrui? L'expérience universelle est, je crois, bien éclairée sur ce point ; elle vaut les statisticjues, et, ce qui est heureux, l'une et l'autre se confirment mutuellement.