CHAPITRE XIII
, Quelques incertitudes de la statistique. — II. Modes de culpabilité de rhomme instruit : modes de culpabilité de rhomme ignorant. — La question de l'influence moralisatrice de l'instruction. — Comparaison des temps. — Comparaison des lieux. — III. Utilité et moralité. — Les résultats de l'école avant seize ans ; les résultats après seize ans, en France. — Ce que l'école a obtenu en Amérique, en Prusse. — Pourquoi ne l'obtient-elle pas encore chez nous? — La religion, la famille et l'école. — IV. L'instruction qui ne s'acquiert pas à l'école. — L'ouvrier d'aujourd'hui est-il plus instruit de son métier que celui d'autrefois ? — Est il plus instruit des possibilités et des impossibilités ? — Témoignages de M. Corbon. — La méconnaissance voulue du possible et de l'impossible.
L'ignorance ! Voilà encore une « force abstraite », à laquelle on prête, comme à la misère, toutes sortes d'influence^. Mais comme il y a bien des misères, il y a bien des espèces d'ignorances, ou plutôt d'hommes ignorants comme de gens misérables. La question est donc très complexe ; et, ce qui Teinbrouille davantage, c'est que la statistique n'est pas ici d'une sûreté à toute épreuve.
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La statistique devrait pouvoir nous donner deux, ordres de renseignements. La justice devrait d'abord nous dire avec exactitude* le degré d'instruction de chaque accusé. Elle est censée le dire; mais quand elle le dit, le sait-elle et s*est-elle donné la peine de se renseigner ? Il y a dans les nombreux tableaux qu'elle nous livre un grand nombre de chiffres inattaquables*, tant la méthode du casier judiciaire est sûre et précise. Les calculs faits à Paris méritent également toute confiance ; car on a là des hommes éprouvés qui se consacrent exclusivement à ces études. Mais il est permis de croire que pour ces renseignements complémentaires laissés à l'appréciation individuelle d'un substitut ou d'un greffier, les interrogations sont bien sommaires et les vérifica* fions à peu près nulles. On se flattait autrefois de distinguer dans les statistiques : l^ les accusés sachant imparfaitement lire et écrire ; 2*^ les accusés sachant bien lire et écrire ; 3^ les accusés ayant une instruction supérieure. On s'est aperçu que s'était là trop demander : on a réuni la deuxième et la troisième qualification dans une seule. On s'est privé ainsi de renseignements qui, convenablement préparés, auraient pu être précieux, mais qui, recueillis au hasard et sans beaucoup de conscience, pouvaient être trompeurs. Il serait souhaitable qu'on imposât un questionnaire ou un mode de recherches uniforme et simple : on ne craindrait plus les appréciations de fantaisie et les additions faites au coup d'œil.
Mais pour calculer l'influence du degré d'instruction, il faudrait une autre statistique. Il faudrait pouvoir com-
' Je veux dire une exactitude suffisante et constatée avec un certain sérieux.
• Kt ce sont les plus importantes.
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parer exactement, par exemple, le nombre des illettrés dans la population des accusés et dans la population totale. Or, une telle comparaison est difficile : « Il eût été du plus haut intérêt, dit le Compte général de 1882, de voir par la comparaison avec le dénombrement de la population, dans quelle mesure l'instruclion agit sur la moralité publique ; mais le recensement est muet sur ce point, sans doute à cause du peu de garantie qu'auraient offert les déclarations. » En 1872, pourtant, on a fait indiquer dans les recensements l'état d'instruction des habitants de plus de six ans, mais en se bornant à une seule distinction, celle des lettrés et des illettrés, sans marquer aucune nuance, sans indiquer aucun degré.
Un mode d'information peut-être plus sûr, c'est celui que nous fournissent les tableaux des conscrits ; car l'autorité militaire note l'instruction ou l'ignorance de chacun de ceux qui lui arrive.
Voyons si en combinant ces renseignements et en opérant sur de grands nombres, nous ne pourrions arriver à des conclusions probables.
On peut dire, sans craindre de se compromettre, que la nature, sinon le nombre et la gravité des infractions à la loi, varie selon le degré d'instruction de ceux qui les commettent. « Ainsi, disait le Compte général de 1860, l'homme cupide qui sait lire et écrire a, moins souvent que Tignorant, recours au vol pour satisfaire.sa cupidité : il emploie de préférence l'abus de confiance, l'escroquerie, le faux, w On ne peut être étonné non
FRANGB CniM. 24
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plus que les illettrés soient en minorité dans les accusations de banqueroute frauduleuse, et dans les accusations de faux-monnayage.
Mais le nombre des illettrés absolus qui comparaissent devant les tribunaux diminue beaucoup. De 1826 à 1830, on l'évaluait à 61 pour 100 accusés. Dans la période actuelle, cette proportion n'est plus guère que de 25 ; et il est certain qu'elle serait plus faible encore, si on défalquait les étrangers. Aussi, les illettrés ne forment-ils plus la majorité que dans deux groupes d'accusés, les accusés d'infanticide et les accusés d'empoisonnement, deux crimes de femmes l'un et l'autre.
Il n'y a rien d'étonnant non plus à ce que les illettrés soient plus poussés aux crimes contre les personnes qu'aux crimes centime les propriétés. Les principaux mobiles des crimes contre les personnes sont la cupidité, la haine, la jalousie, le désir de la vengeance. En ce qui touche à la cupidité, l'observation que j'ai faite, il y a un instant, subsiste. Mais pour d'autres passions, ne peut-on pas dire aussi que l'homme lettré a plus de moyens de les satisfaire par ruse, et qu'avant d'aller droit à son ennemi pour le frapper, il essayera plus volontiers de moyens détournés ? Je veux donc bien que l'illettré soit plus sauvage, et que, quand il se laisse entraîner au mal, il s'y porte avec plus de furie. Je veux bien encore que beaucoup de personnes aiment mieux se trouver avec des gens capables de les ruiner ou de porter atteinte à leur honneur qu'avec des hommes tout prêts à les assassiner. Mais les crimes contre les personnes sont plus souvent accidentels, et, s'ils supposent plus de passion, ils indiquent peut-être aussi moins de corruption. Encore, n'est-il pas sûr que la vie humaine soit, au bout du compte, plus épargnée
INSTRUCTION KT lONORAKCE Ti\
ar radoucissement apparent du crime. Quand il j avait un peu plus de violence sauvage, il y avait moins de suicides amenés par les effets de cette lutte masquée, où les plus habiles dépouillent et désespèrent les plus naïfs. Certainement, s'il est une passion, s'il est un péril social que l'instruction (toutes choses égales d'ailleurs) ait chance d'atténuer, c'est la violence contre les autres. La plupart du temps, on peut croire que l'homme ignorant a vécu seul ou à l'aventure pendant ses années d'enfance, qu'il est, en conséquence, plus défiant, plus ombrageux, plus superstitieux, plus près enfin de la pure nature. Nous avons vu que, si tous les modes de criminalité ont augmenté depuis 1825, c'est la criminalité violente qui a progressé le plus faiblement. Elle ne s'est accrue que de 51 0/0. Il est donc permis de croire que, si le nombre des illettrés n'avait pas autant diminué dans la population totale, ces actes de violence se seraient multipliés davantage. Mais enfin, malgré les progrès considérables de l'instruction élémentaire, la violence, en augmentant moins que le reste, a augmenté, elle aussi. Quant à l'immoralité, quant à la paresse et à la misère, on a vu ce qu'il en était.
Suivant la méthode que nous avons adoptée partout, la comparaison des époques demande à être complétée par la comparaison des lieux. De 1^25 à 1887, le nombre des écoles et celui de leurs élèves a varié beaucoup; mais d'une partie à l'autre de la France, même en 1887 et 1888, les diversités sont encore grandes. Peut-on dire qu'elles correspondent aux variations de la criminalité locale ou régionale ?
Le Gomj)te général de 1880 * nous dit : « En 1872,
* Page xxvi:.
le recensement avait indiqué le degré d'instruction des habitants âgés de plus de six ans. Si, au nombre proportionnel des habitants on oppose celui des accusés, eu formant six groupes distincts, on obtient les résultats que voici :
l*^ Il y a 6 départements qui ne comptent que de 7 à 10 illettrés par 100 habitants : c'est le chiffre le plus favorable. Or, ces départements n'ont que 9 accusés par 100,000 habitants, ce qui est une moyenne également bonne.
2° Viennent ensuite 13 départements qui ont de 11 à 20 illettrés : pour eux le chiffre des accusés monte à peu prés dans les mêmes proportions, il s'élève à 13.
Jusqu'ici la statistique plaide éloquemment en faveur de l'action moralisante de l'instruction. Mais ici s'arrête l'appui qu'elle donne à la thèse. Dans les trois groupes qui suivent, le nombre des illettrés monte toujours, et le nombre des accusés baisse, il baisse de 13 à 11.
Vient le 6^ et dernier groupe, composé de 11 départements : c'est celui qui contient le plus d'illettrés (de 51 à 61) et le moins d'accusés (8).
Comme le rapporteur du Compte général l'ajoute judicieusement: « Si l'ignorance était l'unique source du crime, les deux proportions resteraient les mêmes ; mais le plus souvent, des passions et des vices indépendants de toute question d'instruction sont les véritables mobiles des méfaits. Il faut donc renoncer à l'espoir de trouver dans la statistique seule le critérium de l'influence de l'instruction sur la moralité. »
, La comparaison qui porte plus spécialement sur les conscrits donne les mêmes résultats.
Le département qui en 1886 avait le moins de conscrits illettrés était l'Hérault : il n'en comptait que 1 0/0. L'Hé-
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rault, que M. Ch. Lucas pouvait mettre*, en 1827, dans « la France obscure », fait donc partie en ce naoment de <t la France éclairée ». A la session du Conseil général d'août 1880, Tun des rapporteurs pouvait dire à ses collègues, chiffres en mains : « Nul département ne s'est imposé de charges aussi lourdes pour l'instruction primaire. . . Vous votez chaque année une somme de 30,000 francs pour améliorer le traitement des instituteurs. Cette dépense n'a cessé de figurer au budget du département que lorsque la loi générale est venue elle-même accomplir l'amélioration à laquelle vous aviez songé avant le législateur. » On peut ajouter que collèges, écoles primaires supérieures, cours complémentaires surabondent dans l'Hérault. La ville de Béziers a deux écoles primaires supérieures et un collège de 500 élèves. Tout cela est louable assurément, et on aurait eu tort de ne pas le faire. L'instruction existe aujourd'hui, c'est quelque chose : on peut espérer que demain on en fera un usage irréprochable. Mais enfin si l'Hérault a gagné beaucoup en instruction , il n'a pas moins perdu en moralité, voilà le fait.
Qui voit- on immédiatement après ? l'Hérault dans les départements éclairés ? Le Doubs, puis la Seine et le Rhône (qui n'ont Tun et l'autre que 2 conscrits illettrés sur 100). Et qui trouve-t-on à l'autre extrémité parmi Ites départements qui ont le plus d'illettrés? Les Deux-Sèvres et la Vendée avec 12: le Lot avait 12,50; la Vienne avec 16 ; Tlndre et le Cher avec 17 ; la Nièvre avec 18 ; les Côtes- du-Nord avec 24; le Morbihan avec 35. On reconnaît là toute la série de nos départements les plus moraux. Quelques-uns sans doute,
* Ch. Lucas, Bu système pénaL lulroduction.
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comme le Jura et les Vosges, viendraient prouver, s'il le fallait, que Tinstruction et la moralité peuvent aller de pair. Mais en face des autres chijffres peuvent-ils prouver davantage ? Peuvent-ils prouver que Tignorance est une force abstraite, cause irrésistible de délit, et que les progrès de Tinstruction suffisent pour faire baisser la criminalité d*un État? Il faut bien reconnaître à quel point nous sommes éloignés d'une telle conclusion.
Comment expliquer, je ne dirai point pareil paradoxe, mais simplement pareil phénomène ?
Il faudrait ici distinguer deux choses: ceux qui parlent de l'influence de l'instruction veulent-ils parler des facilités et des ressources qu'elle assure dans la vie sociale ? Veulent-ils parler de l'action qu'elle exerce sur l'homme même et sur ses dispositions intérieures ?
Sur le premier point, il est bien clair que l'instruction, en se répandant, laisse subsister des degrés nombreux entre les divers groupes d'individus. Lorsqu'il y avait, je suppose, 3 millions de travailleurs qui ne gagnaient que 2 francs par jour, on était privilégié en en gagnant 3, à plus forte raison en en gagnant 4. Depuis que ces 3 millions en gagnent 4, celui qui en gagne exactement 4 cesse d'être un privilégié ; celui qui re^te à 3 est dans un état d'infériorité notable. De même, il y a cinquante ans, celui qui savait signer son nom passait peut-être pour un homme instruit: aujourd'hui, celui qui ne sait que cela passe pour un ignorant. Or, les périls
et les désavantages auxquels condamnent la pauvreté ou l'ignorance restent les mênaes, du moment où les différences de degré entre les divers individus subsistent. Si donc rinstruction ne fait que donner plus de facilité pour trouver un emploi et gagner sa vie, on ne peut pas s'attendre à ce que les progrès de l'instruction diminuent les chances du délit qui tiennent à la concurrence, à la lutte, donc à la jalousie, à la rancune, à Tesprit de convoitise et de vengeance.
Je dirai même plus. II est toujours à craindre que la richesse de ceux qui dépassent la moyenne ne rende Texistence plus dure à ceux qui n'ont pas pu l'atteindre. Il est à craindre également que le surplus d'instruction des uns (or, ce surplus, c'est là le grand point à observer, existera toujours) ne rende encore la lutte plus difficile à ceux dont l'intelligence aura été moins meublée et moins armée. Je dis que cela est à craindre, je dis que cela arrive : je ne dis pas que cela soit fatal ni qu'il j ait là une loi naturelle. Il faut que la société soit avertie, et il faut qu'elle ait bonne volonté. A cette double condition, elle peut faire que la richesse des uns adoucisse la pauvreté des autres ; elle peut faire surtout que l'intelligence et le succès des mieux doués viennent en aide aux simples et aux ignorants. Jusque-là, qu'on ne s'étonne pas si, malgré les progrès de l'instruction générale, la paresse et la misère ne cessent d'augmenter dans d'aussi tristes proportions.
Reste l'autre question : Quelle peut être l'action de l'instruction proprement dite sur les âmes et sur la formation de la bonne volonté?
Je ne reproduirai pas une fois de plus la page si souvent citée où M. Herbert Spencer demande comment le pouvoir de tracer des lettres et d'aligner des chiffres peut
avoir le moindre rapport avec la bienveillance et avec le sentiment du droit d'autrui. Ceux qui avaient dit « ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons », n'étaient cependant pas des utopistes. Ils auraient dû, ils devraient avoir raison. Les murs de l'école n'ont sans doute point de pouvoir mystique sur les dispositions des enfants ; mais la fréquentation régulière de Técole, c'est l'interdiction efficace du vagabondage précoce et de la maraude, c'est l'obéissance à une autorité, c'est la discipline, c'est (il faut l'espérer) la propreté. M. Spencer, très dur et très dédaigneux pour ceux qui aiment à relever les coïncidences des statistiques, dit : a Si Ton faisait le compte des gens qui se lavent les pieds et de ceux qui ne se les lavent pas, on trouverait peut-être que les seconds sont plus nombreux chez les criminels : en conclurait-on que cette habitude a une influence quelconque sur la moralité ? » Pourquoi pas ? 11 est difficile d'aimer la propreté sur un coin quelconque de son corps sans l'aimer d'une manière générale. Or la propreté c'est de l'hygiène, c'est un commencement de souci pour sa dignité extérieure, donc pour une partie de sa dignité personnelle. Ce n'est pas une garantie de premier ordre, ni qui suffise ; mais, après tout, c'en est une, et il n'y en a pas une seule à dédaigner. Les hommes qui, comme M. Georges Picot, parlent d'une façon si persuasive en faveur des. logements d'ouvriers, savent bien quelle est sur l'esprit de famille l'influence d'un domicile décent et ordonné. « Ce serait un grand tort, me disait un jour un ancien chef de la Sûreté * , de ne pas tenir sévèrement à la propreté de la rue, surtout dans Paris. Laisser aller des gens déguenillés, tolérer des agglomérations de mendiants,
* L'honorable M. Jacob.
des hommes ou des enfants dormant sur des bancs, c'est une imprudence. Les chercheurs d'aventures sont tout de suite attirés là, comme certains insectes dans les coins où on a laissé de la saleté. » Il suffirait donc que Técole agît sur les habitudes extérieures et corporelles des enfants pour que son action ne fut pas sans utilité morale. N'oublions pas d'ailleurs que, depuis la multiplication de nos écoles, la criminalité des mineurs de moins de 16 ans n'a pas empiré comme la criminalité des autres âges.
C'est à partir de 16 ans que cette criminalité s'est aggravée. Il faut donc bien reconnaître que, chez nous tout au moins, l'école n'a pas encore tenu les promesses faites généreusement en son nom. La comparaison des ' âges donne même à croire que si l'école a fait du bien, c'est par cette vertu intrinsèque de la discipline et d'une sédentarité modérée. Ce qui est encore impuissant, c'est le mode d'instruction et d'éducation qui devrait laisser dans l'adolescent des traces profondes et qui n'en laisse que de si fugitives.
Il serait facile de démontrer théoriquement que l'instruction scolaire doit pouvoir améliorer le moral des hommes et faire baisser le nombre des crimes. J'aime mieux montrer que cela s'est produit en fait quelque part. Il n'importe pas que les exemples soient nombreux ni qu'ils se soient prolongés à notre connaissance pendant des suites considérables d'années : il suffit qu'ils soient clairs et authentiques. N'eùt-on réussi qu'une fois, dans un seul pays, à diminuer la criminalité par la seule infiuence de l'école, cet exemple serait digne d'être médité et. . . surtout d'être suivi.
Au Congrès de Stockholm, en 1879, un grand nombre de pays, de tous les coins de l'univers, ont envoyé =des
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rapports circonstanciés sur la criminalité de leurs nationaux. Dans le rapport émané de la province de Mendoza (Amérique du Sud) on lit : « Quand nous avions 1 écolier par 2'7 habitants, nous avions 359 condamnations. Depuis que nous avons 1 écolier par 8 habitants, les condamnations sont tombées à 124, malgré Taugmentation de la population et malgré la crise régnante. » Voilà, dira-t-on, des chiffres qui viennent de loin. Soit : mais ils sont parfaitement précis, et ils sont couverts par Tautorité du congrès si bien organisé et si bien conduit auquel nous les devons.
En tout cas, nous avons eu à côté de nous Texemple (il faut bien le reconnaître) du royaume de Prusse.
M. Quételet * , qui analysait avec tant de soin les statistiques, avait dressé, en 1830, le double état de Tins- ' truction et de la moralité dans les diverses provinces de la Prusse. Pour l'instruction il notait combien il y avait d'écoliers sur 1,000 enfants en âge de fréquenter les écoles ; pour la criminalité combien il y avait d'habitants pour un crime commis.
Sur ce double critérium il avait classé les provinces de Poméranie, Silésie, Westphalie, Saxe, Posen, Brandebourg, et Prusse propre. Or, sans être absolue sur toute la ligne, la concordance des rangs obtenus pour le plus d'instruction et pour le moins* de criminalité était remarquable. La Poméranie était la première partout, pour le plus d'instruction, pour le moins de crimes contre les personnes et pour le moins de crimes contre les propriétés. La Prusse proprement dite était la dernière partout, la Westphalie était la troisième partout. Pour les autres, la concordance était surtout
* Voyez Quételet, Phy tique sociale^ 2- éd., 1869, II, 284.
visible entre l'élévation de l'instruction et la diminution du crime contre les propriétés * .
Faut-il croire que le maître d'école prussien inculquait à ses élèves le respect du droit et du bien d' autrui, mais qu'il ne réussissait pas aussi bien à tempérer leur rudesse native ? Quoi qu'il en soit, la fréquentation de l'école a eu généralement en Prusse une influence moralisante. Est-ce à cause d'une assiduité mieux observée ? Cela est possible ; la régularité en toute chose est une habitude précieuse . Une école fréquentée capricieusement, où les figures se renouvellent, où il suffit de venir de loin en loin pour esquiver les pénalités, où les élèves enfin sont tous en retard les uns sur les autres, une telle école est un lieu de désordre : on y apprend le laisser-aller, l'inconstance et le mépris de la règle. « Faites -vous là, me dira-t-on, le tableau de l'instruction primaire dans notre pays ? » Lisez la Eevve Pédagogique (revue officielle), lisez les rapports des inspecteurs primaires dans les sessions des Conseils généraux et vous verrez s'il faut beaucoup adoucir les traits du tableau *.
Il y a un point plus grave. Chez nos voisins, l'école n'est pas seulement pénétrée du respect de l'autorité civile ; elle ne se borne pas non plus à préparer les enfants au respect de la discipline militaire : elle est encore toute pleine de l'esprit religieux. En est-il de même chez nous? Je reconnais tout ce que nos révolutions, tout ce que nos préjugés de parti et nos haines mutuelles ont apporté ici de complications et de difficul-
* La seule exception qui rompît gravement la concordance était celle de la Saxe : ou sait que ce pays fut de bonne heure plus instruit, plus riche^ mais aussi plus dissolu que les autres.
* Voyez, entre autres, un rapport du recteur de l'Académie de Toulouse, 1887.
380 LA FBANCi£ CRIMINELLE
tés. Mais enfin, voici des questions bien simples. Reconnaît-on que l'esprit religieux (la liberté de conscience étant acceptée, les cultes étant respectés, cela va de soi) a une influence pacificatrice, consolante, portant les uns à la patience, les autres à la charité? Reconnaîton que nulle part les hommes ne seront au^si véritablement égaux que devant l'infini et devant l'éternité ? — A ceux qui le nieraient, je n*ai rien à dire. S'il en est qui croient à la possibilité d'une morale entièrement nouvelle et qui se flattent de nous donner mieux que le Décalogue, c'est à eux à faire leurs preuves.
A ceux qui acceptent en principe cette influence, je dirai : Pourquoi comptez-vous sur les écoles pour redresser les générations futures ? Parce que vous comprenez que dans les trois quarts et demi des familles, le père et la mère n'ont pas le temps de donner une instruction suffisante à leurs enfants. Us travaillent selon les nécessités impérieuses de la vie. Quelle que soit la nature de leur travail, ils j sont occupés du matin au soir, et l'heure oîi toute la famille est réunie ne peut guère être pour les parents que l'heure du repos. C'est pourquoi nous trouvons tous bon que les enfants soient soustraits, non pas toujours, mais pendant de longues heures, à cette existence de soucis, que leurs âmes grandissent plus doucement dans une atmosphère intellectuelle, qu'ils ne comparent les uns chez les autres que les dons de l'esprit et ceux du cœur, et qu'aucun des élans désintéressés de notre nature ne soit comprimé en eux par la dureté de la vie. Cela est très bien, mais à la condition que l'enfant soit aussi habitué de bonne heure à voir audelà de la terre et au-delà de la vie. Or, après avoir compté sur l'école pour suppléer à l'insuffisance de la famille laborieuse, vous dites qu'ici vous comptez sur la
famille pour suppléer à Tabstention de Técole. Il y a là ou une ironie qui n'est peut-être pas de très bon goût, ou une contradiction difficile à déguiser. Que Técole soit neutre entre diverses confessions, il le faut. Mais il faudrait aussi que cette neutralité fût bienveillante et, qui plus est, secourable ; elle le peut sans attenter à la liberté de personne. Actuellement elle n'est ni l'une ni l'autre. Comment le nier puisque dans l'intérieur de l'école, il n'est pas donné à l'enfant une minute pour apprendre et réciter son catéchisme ? Comment le nier surtout quand on voit l'image même du Christ enlevée des écoles publiques ? Empêchait-on le maître d'y voir, s'il le voulait, l'image d'un ami quelconque de l'humanité? Il est probable que s'il lui prenait fantaisie de pendre à ses murs les portraits des personnages les plus discutés de la Révolution française, on lui en laisserait la liberté. Pourquoi dès lors arracher ce qui est tout au moins le symbole de l'humanité souffrante^ et régénérée? On parle toujours de solidarité. Où est-elle plus professée que dans la doctrine de la réversibilité des mérites d'un Dieu sur l'universalité des hommes? Craignait-on d'offenser les Juifs? Les plus éminents d'entre eux, dans nos chaires et dans nos académies, respectent tellement le christianisme qu'ils s'en font traiter de cléricaux. A-ton eu souci des mahométans, nos nouveaux sujets de l'Algérie? Rien, dit-on, ne les éloigne plus de nous que de nous voir si sceptiques. Un de nos hommes politiques raconte lui-même avec naïveté dans un de ses livres qu'il voulait expliquer à un musulman de Tunis comment il avait cessé d'être chrétien et de professer aucune religion : le musulman lui tourna le dos *.
* Eu revanche, un Arabe disait à un moine catholique : « Toi et moi sommes les eufants d'un même père. »
— A-t-on voulu enfin respecter les exigences de la ce Philosophie critique » ? Mais elle conclut que s'il est inapossible de prouver que Dieu, Tâme, la liberté, là religion existent, il est égalenaent impossible de prouver qu'ils n'existent pas, et que par conséquent Tâme humaine demeure maîtresse de croire ce qui la réconforte ou l'apaise *.
En attendant, on donne, je le sais, dans nos écoles publiques, l'enseignement moral et l'enseignement civique. C'est là une bonne œuvre, à laquelle il est honorable de participer. Mais est-elle suffisante? Dans un rapport adressa, en 1888, au Conseil général de son département, un inspecteur d'académie était amené à renouveler par écrit cette observation déjà bien ancienne : de ces deux enseignements, disait-il, le second, qui traite des droits, est beaucoup plus apprécié par les élèves et développé par les maîtres avec beaucoup plus de « conviction et d'animation ». Et ce fonctionnaire qui écrivait cependant pour une assemblée « très avancée » ajoutait : « C'est au moment du tirage au sort, dans les fêtes, dans toutes les réunions, qu'on remarque le peu de progrès de l'éducation. » — « L'Enseignement de l'éducation » s'améliorera sans doute comme l'enseignement du calcul et celui de la géographie. Mais quand on vit avec les malfaiteurs, quand on voit par combien de fissures le mal peut entrer dans Tâme humaine, quand on voit surtout se multiplier les délinquants instruits, on ne trouve guère exagérée cette parole de Guizot, qu^une école sans religion n'est qu'un péril de plus.
* Il est vrai que beaucoup d'illustres adeptes de cette philosophie concluent surtout que celui qui a la force ou Tautorité est maître de croire et d'appliquer ce qui lui agrée, dans le domaine, toujours élargi du contingent.
Que devrait donc faire Técole? demandera-t-on. Je reproduirai simplement ce que m'ont dit bien des fois certains habitants de nos quartiers populaires, de petits employés de la Tille de Paris, des hommes qui ont toujours voté pour des candidats radicaux : « Que l'école laïque aide matériellement les enfants des familles chrétiennes à s'initier à leur religion ; qu'elle supplée la famille en cela comme dans le reste ; que, sans pénétrer dans le fond des choses, elle veille à ce que l'enfant se mette en état de participer au culte et de faire sa première communion. » Il s'agit, entre autres choses, d'arrêter la précocité du mal et de guérir la corruption croissante que les chiffres nous révèlent dans les rangs des adolescents. Que ceux qui ont mieux à proposer le disent, et surtout qu'ils fassent leur démonstration.
rv
Il est important que le jeune homme soit instruit des croyances qui soutiennent l'humanité ; il est essentiel que son âme s'ouvre aux grands sentiments inspirés par l'idée de la vie future et par la foi dans l'action de la divinité. Mais il est une autre instruction qui n'est pas moins nécessaire pour le préserver des écarts. Il faudrait qu'il fût instruit de tout ce qui peut l'intéresser à la profession qui le classe et qui lui donne son gagne-pain ; il faudrait qu'il fût également instruit de ce qui est possible et de ce qui ne l'est pas dans la société dont il fait partie.
Les commissaires-enquêteurs de 1884 posaient * à
* Séance du i mars.
M. le sénateur Corbon, la question suivante : « L'ouvrier d'aujourd'hui est-il plus instruit de son métier que celui d'il y a cinquante ans? » L'honorable sénateur, qui connaît si bien le monde industriel et qui l'aime, répondit : « Il travaille plus vivement quand il est aux pièces. Quand il est à la journée, il n'en prend qu'à son aise. Aux pièces, s'il est vrai de dire qu'il travaille plus qu'autrefois, il n'est pas moins vrai de dire que généralement il travaille plus mal. » Ainsi l'ouvrier travaille plus vite quand il esi stimulé par le désir de terminer une œuvre quelconque pour en toucher le prix tout de suite ... ; mais, somme toute, il travaille avec moins de conscience et il travaille plus mal *.
Cette conclusion peut étonner ceux qui ne regardent qu'aux œuvres achevées, mises sous nos yeux par le génie de l'industrie contemporaine, mais il faut remarquer que dans ces œuvres, la part de l'inventeur, la part de l'ingénieur et du constructeur de machines augmente toujours, tandis que la part de l'ouvrier diminue. Il en est de même pour l'agriculture. Si elle arrive à produire davantage, c'est grâce au concours de toutes les sciences et de tous les arts qui se mettent à son service ; ce n'est point par le surplus d'expérience raisonnée et de bonne volonté des travailleurs individuels.
La transformation de l'industrie, en diminuant, au moins provisoirement, la part de l'action personnelle, a donc créé un danger. L'ouvrier apprend moins à compter sur son adresse et sur son idée : il s'intéresse moins à une œuvre qui n'est pas en entier l'œuvre de ses mains, il perd plus vite le goût de son métier ; bref il se déclasse plus aisément, ce qui est le mal par excellence.
* Il n'y a pas été assez préparé d'ailleurs. Relire ce qui a été dit sur la décadence de l'apprentissajçe, chap. vi, § 5.
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Mais l'homme a-t-il réagi suffisamment contre le péril industriel et économique ? La machine a beau étendre et varier de plus en plus son travail, elle ne fait pas tout. Visitez deux imprimeries montées l'une et l'autre avec les perfectionnements les plus modernes : elles pourront être extrêmement différentes, selon les habitudes des ouvriers. Dans Tune, les machines seront toujours en bon état, propres et luisantes, comme les chaudières d'un navire ouïes engins d'un régiment d'artillerie bien tenu ; tout sera toujours à sa place, rien ne sera ni gaspillé, ni égaré, ni gâté ; l'exécution sera soignée dans toutes ses parties et dans toutes ses nuances. Dans l'autre, ce sera l'inverse. En définitive, nous avons beau regarder avec les microscopes et les télescopes les plus puissants : c'est notre œil qui regarde, et l'œil aura toujours besoin d'être attentif et intelligent. L'ouvrier a toujours eu des outils : or, qu'est-ce que la machine, sinon un outil plus compliqué, qui donne des résultats plus considérables, mais qui demande aussi à être connu, on peut même dire, à être aimé par celui qui en joue. Cette adaptation du travail individuel à l'emploi et à la direction de la machine a donc besoin d'être suivie. C'est à l'instruction professionnelle, c'est à l'apprentissage méthodique à y veiller. Tant que l'une et l'autre n'auront pas triomphé de la routine ou de la mauvaise volonté, le temps qui succède à l'école primaire sera rempli d'habitudes fâcheuses. Nos industries recevront des hôtes de passage toujours prêts à glisser dans la paresse et dans le mépris du devoir quotidien.
Est-ce dans une sorte de rêverie distraite et ennuyée de l'ouvrier devant sa machine que germent les mauvaises idées... l'idée du gain forcé, l'idée du bien-être, l'idée surtout des satisfactions à donner à toutes les
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passions maaTaises? Il est des connaissances bien nécessaires à la paix sociale et qui pourraient enrayer l'essorde ces idées. Le travailleur d'aujourd'hui (ouvrier, domestique, voiturier, journalier, employé de commerce ou comptable), les a-t-il? Les a-t-il plus ou les a-t-il moins qu'autrefois? C'est encore là une question qu'il faut se poser pour expliquer l'accroissement du délit.
« Il est certain, disait M. Corbon *, que l'ouvrier de 1848 était plus ignorant de certaines choses que l'ouvrier de 1884. Cependant, quoique l'ouvrier de 1884 sache généralement lire, écrire et calculer, il n'est pas beaucoup plus intelligent, il ne comprend pas beaucoup plus le» lois de l'économie politique que dans ce temps-là. » Vousavez eu la preuve de mon assertion dans certaines des dépositions qui ont été faites devant vous, vous en aurez bien d'autres. . . L'ouvrier n'a pas conscience des possibilités, il faut absolument qu'il arrive à en avoir conscience. » .
Arrêtons-nous quelques instants à cette déposition si sincère, elle en vaut la peine.
Assurément, nous venons de le dire nous-mêmes, il faut que Touvrier soit instruit de ce qui est possible ou impossible dans la société où il vit. Être instruit des grandes espérances et des grands devoirs de la vie, être instruit de son métier, être instruit exactement de la limite de ses droits, voilà trois genres d'instruction qui, pour la grande majorité des hommes, priment tous les autres. Ils les priment d'autant plus qu'une fois acquis, il dépend de l'individu de ne jamais en perdre le fruit : ces connaissances -là se mêlent à tous les actes de la vie sociale et de la vie privée, elles se consolident dans la.
* Voir ch. VI, § 5*
famille qu'elles consolident à leur tour, elles améliorent tout, adoucissent tout, transforment tout.
Mais les « possibilités » de la vie publique, est-ce là affaire de démonstration pure? On enseignera bien à un ouvrier les possibilités d'une machine et le point mathématique au-delà duquel elle éclatera. S'il n'est pas fou, il se le tiendra pour dit et manœuvrera en conséquence. Mais les possibilités sociales, il voudra toujours les reculer. Comme on ne cessera jamais d'avoir des individus plus savants, plus riches et plus forts que les autres, ces autres seront toujours enclins à dire aux premiers : « C'est à vous de trouver quelque chose de nouveau. Vous avez inventé de quoi vous enrichir plus que nous ; inventez maintenant de quoi nous faire vos égaux; autrement nous allons cesser de travailler pour vous; au besoin même, nous nous révolterons contre vous ! » Les connaissances des travailleurs grandiront, mais l'inconnu grandira aussi et les appétits ne s'arrêteront pas. La science fera encore des prodiges ; mais plus elle en fera, plus elle avivera le désir de lui en voir faire de plus grands encore en faveur de ceux qui n'auront pas pu ou n'auront pas su profiter des précédents; car ni l'ambition, ni l'envie, ni la tentation de faire réparer par les autres les effets des fautes qu'on a commises ne diminueront.
Je ne veux pas dire qu'il ne soit pas désirable de faire mieux comprendre à beaucoup d'hommes certaines possibilités et certaines impossibilités. Oui, l'on peut, l'on doit démontrer de plus en plus la possibilité de l'épargne, la possibilité de la mutualité, la possibilité de l'assurance, l'impossibilité de faire rien produire au travail sans le concours du capital accumulé, etc., etc. Je soutiens seulement que pour qu'un pareil enseignement
soit compris et accepté, la bonne volonté n'est pas moins nécessaire que la connaissance de Falphabet et des quatre règles.
Du jour où l'instruction proprement dite sera encadrée dans cet ensemble de croyances, de pratiques et de vertus sociales, elle aura un prix considérable : elle relèvera la dignité humaine, elle accroîtra la force productive du travailleur, elle permettra l'ascension indéfinie de ceux qui se seront voués à la culture intellectuelle, elle préparera aux grands savants une clientèle de disciples, d'hommes capables d'appliquer utilement leurs découvertes partout, jusque dans les plus petites choses : elle ralentira la marche du crime. Dans le cas contraire, elle donnera des moyens nouveaux et plus puissants pour le mal, elle fera pulluler les ambitieux, les envieux, les bavards, les déclassés et les paresseux, elle élèvera de plus en plus le nombre des délits. C'est entre ces deux directions bien divergentes que nous nous agitons aujourd'hui.