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CHAPITRE XIV

I. La femme ne subit pas les influences sociales de la même manière que l'homme. — Les proportions variables de la criminalité féminine. — IL Les influences qu'elle subit avec un plus grand détriment : la naissance illégitime, l'immoralité des parents, l'abandon, l'ignorance. — L'instruction des hommes et celle des femmes. — III. L'écueil redoutable : la prostitution. — Ses causes principales. — Elle mène au délit, le délit y mène. — Le désordre chez les filles mineures. — Résultats de l'enquête Roussel. — Charité insuffisamment éclairée. — Les responsabilités sociales.

Au fur et à mesure que nous examinions les influences capables de porter au crime, nous avions le plus souvent une réserve à faire : la femme ne subit pas tout à fait ces influences de la . même manière que l'homme ; il y a presque toujours quelques différences, en plus ou en moins, dans l'intensité avec laquelle ces influences agissent sur les deux sexes. Essayons de réunir ici ces diversités avec quelque ensemble et essayons de les expliquer.

Nous savons que sur 100 accusés comme sur 100 prévenus, il n'y a guère en France que 14 femmes. En lc;30,

la proportion était d'à peu près 20 0/0. La criminalité légale de la femme a donc baissé depuis le commencement de la statistique, et elle a baissé d'une façon continue. Je me borne ici à renvoyer aux explications que j'ai déjà données à ce sujet : je n'insiste pas de nouveau sur la part occulte ou impunie que la femme prend à la criminalité masculine. Quelques mots seulement sur cette moyenne, qui n'est qu'une moyenne, et dont quelques régions du pays s'éloignent dans un sens ou dans un autre.

C'est dans le midi que la proportion baisse le plus. Dans le sud-est, par exemple, elle ne dépasse pas 8 0/0. On en donne cette explication, que les femmes sont toujours en plus grand nombre parmi les accusés de crinàes contre les propriétés que contre les accusés de crimes contre les personnes. Or, ce sont les premiers qui dominent dans les départements du midi, et ces crimes-là, il est naturel que ce soient les hommes qui s'en chargent.

Les départements où la proportion des femmes poursuivies s'élève le plus haut sont les départements de Touest, comme ceux de la Bretagne, de la Vendée, de la Marche. Qu'on ne s'imagine pas que les femmes y soient particulièrement mauvaises : le nombre réel de celles qui y sont prévenues ou accusées n'y est pas plus grand qu'ailleurs ; il l'est même moins. Seulement, la proportion paraît plus forte à cause de l'absence fréquente des hommes partis pour la grande pêche ou temporairement émigrés pour les travaux des villes. Peut-être. aussi fautil dire que dans le reste de la France, la religion établit une différence plus accentuée au profit des femmes, en les préservant plus que leurs frères et que leurs maris. Mais dans les régions de l'ouest, les hommes sont demeurés à peu près tous aussi religieux que les femmes ; c'est

pourquoi la moralité des uns et des autres tend davantage l«»-» è, se ressembler*. '

Y a-t-il quelques départements où l'on ait à donner aucune de ces explications et où néanmoins la proportion des délinquantes s'élève au-dessus de la moyenne ? Nous savons que le Calvados est dans ce cas : là il nous a paru tout simplement que la corruption avait pénétré plus profondément qu'ailleurs : elle y avait gagné des "éléments qui, dans Tordre social actuel, résistent plus efficacement que les autres *.

Si les femmes en général payent à la criminalité légale un tribut moindre que les hommes, ce n'est pas que toutes les causes qui portent au mal aient sur elles une faible prise, il s'en faut.

Dans son rapport de 1872, M. d'Haussonville le faisait remarquer judicieusement : a La naissance illégitime, l'absence d'éducation, l'immoralité des parents, l'abandon. . ., toutes ces circonstances portent encore plus de tort à la moralité des filles qu'à celle des garçons. » Nous ne saurions mieux dire. Heureux si nous pouvons compléter cett^ assertion par des comparaisons nouvelles et par des chiffres plus récents.

Que la femme soit faite pour la famille régulière, c'est-

* Cette observation m'a été suggérée, à la suite d'un de mes cours près de l'Ecole de droit, par le regretté M. Beaussire. Il avait d^antant plus d'autorité pour me ladresser qu'il connaissait bien ses compatriotes de la Vendée.

* Il faudrait encore signaler l'Oise. Mais dans l'Oise on peut «ccuser rinfluence de la maison centrale de Clermont.

à-dire une et perpétuelle, je ne vois pas qui Ta contesté. Ceux-mêmes qui ont demandé ou voté le divorce, ont pu dire qu'ils se préoccupaient, eux aussi, des intérêts de la famille stable. Ils voulaient que dans les cas exceptionnels, et en vue d'éviter de plus grands maux, il fût possible à des époux séparés de reconstituer, chacun de leur côté, un foyer légal hautement avoué et permanent. Que ce remède soit inofîensif pour tous et en particulier pour les enfants, qu'il augmente ou qu'il n'augmente pas le nombre des cas qu'il a la prétention de rendre moins graves, ce n'est pas ici le lieu de le discuter. Mais il est évident que la femme a toujours été faite pour être ménagée, on peut ajouter respectée par la passion même qu'elle inspire. C'est à ce prix qu'elle garde sa grâce et la vertu de son influence consolante. Or, sa dignité, qui est faite de délicatesse et de réserve, s'altère, nous l'avons dit, plus vite et plus profondément que celle de l'homme : car pour se réhabiliter elle n'a ni la vie active ni les efiets publics du dévouement patriotique. Donc, moins le respect qui ménage sa pureté et le charme de sa faiblesse lui est assuré par les mœurs, plus ilfaut qu'elle soit protégée.

La première protection qui lui est, pour ainsi dire, due, c'est celle de la naissance. Bien responsable est celui qui a la naissance d'un fils naturel à se reprocher ; plus malheureux encore est celui qui a* mis dans la société une fille illégitime. On a lu plus haut que si les envois d'enfants naturels . dans les maisons de correction avaient baissé de 15 à 13 0/0 pour les garçons, ils restaient à 20 0/0 pour les filles.

Autre rapprochement : sur les 13,000 enfants abandonnés dont la ville de Paris est tutrice légale, elle n'en place pas en préservation plus de "75 à 80 par an, soit

1 sur 160 *. Mais cette moyenne, qui fait juger si favorablement Téducation et la tutelle procurées à ces enfants, elle est obtenue par la réunion des filles et des garçons. Si on décompose les chiffres, la part des filles est de beaucoup la moins bonne. De 1876 à 1882 ^, sur un total de 84,336 pupilles de la ville, on avait dû envoyer en préservation 214 garçons seulement et 342 filles. Cependant, chez les enfants assistés, le nombre des garçons dépasse en général de beaucoup celui des filles : peu s'en faut qu'il n'atteigne le double. M. Th. Roussel n'a donc que trop raison lorsqu'il dit dans son enquête : « Les filles (parmi les enfants trouvés ou abandonnés) sont plus difficiles à garder que les garçons. »

Parmi les observations acquises à la science qu'avait faites Quételet^, se trouvait celle-ci, elle complète bien celles qui précèdent : « Moins il y a d'instruction, plus les habitudes des femmes tendent à se rapprocher de celles des hommes. » Dans les temps préhistoriques, les femmes partageaient les luttes et la vie grossière des hommes : leurs squelettes et leurs crânes mêmes diffèrent moins qu'aujourd'hui des squelettes et des crânes masculins. Aujourd'hui dans les milieux moins moraux, la femme mal élevée partage les haines, les propos injurieux et l'alcoolisme de son mari. Les statistiques fonctionnaient à peine depuis quatre ans, qu'on y pouvait déjà relever ces proportions :

Parmi les accusés ayant une instruction supérieure, 56 fois moins de femmes que d'hommes.

* Voyez plus haut page 195.

* Voyez tableau communiqué par l'Assistance publique à la commission de la Chambre. Rapport, déjà cité, de M. Gerville- Réache, p. tOfl.

* Physique sociale^ II, p. 29.

Parmi les accusés sachant bien lire et écrire, 12 fois moins .

Parmi les accusés sachant imparfaitement lire et écrire, 1 fois moins.

Parmi les accusés ne sachant ni lire ni écrire, 3 fois moins seulement.

Cette statistique n'a pas été continuée avec la mênie précision analytique. Mais nous voyons des faits donnant à croire que la même loi persiste à se faire sentir. Plus la peine infligée aux femmes est grave, plus on est sûr de trouver beaucoup d'illettrées parmi celles qui vont la subir. Il y a plus d'illettrées chez les femmes condamnées aux travaux forcés que chez celles qui sont condamnées à l'emprisonnement simple ou à la réclusion. Il n'en est pas de même pour les hommes : ce n'est pas parmi les forçats, c'est parmi les réclusionnaires qu'il y a le plus grand nombre d'hommes illettrés*.

Je vois bien ce que l'on peut dire pour une certaine interprétation de ces statistiques. L'ignorance est moins fâcheuse en elle-même que comme indice de l'abandon, dé la misère, du vagabondage où l'enfant a été laissée. Cela est très vrai, mais cela ne diminue en rien le bienfait de l'école : cela n'infirme point cette vérité intéressante que l'instruction, loin d'effacer nécessairement les caractères de la femme, peut rendre la femme encore plus femme, c'est-à-dire encore plus douce, encore plus éloignée des sentiments habituels de haine, de violence et de désordre sans lesquels il n'y aurait guère de délits. L'homme peut toujours valoir par la force utile qu'il est à même de mettre au service de ses semblables. Ainsi un arbre sauvage vaudra toujours quelque chose par l'am-

*■ Voyez la Statistique pénitentiaire ^ publiée par le Minislère de rintérieur, 1880.

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pleur de ses branches, par l'épaisseur de son écorce et la solidité de son bois. Pour donner des fruits savoureux et des parfums délicats, il faut que Varbuste soit greffé, la fleur cultivée.

Ce que nous disons là a-t-il à souffrir des réserves que nous avons faites sur l'instruction des hommes? En premier lieu, l'instruction primaire est restée plus imprégnée d'esprit religieux pour les filles que pour les garçons. Je n'en exclus pas les écoles laïques, j'en exclus encore moins les familles qui gardent leurs enfants chez elles ; car à tous les rangs de la société, on persiste à tenir pour les filles à des pratiques religieuses qu'on néglige plus facilement pour leurs frères. En second lieu, la majorité des jeunes filles instruites n'a pas encore •éprouvé jusqu'à présent le besoin d'une instruction professionnelle. Leur profession, c'est de se marier et de devenir mères de famille. Si ces deux conditions changeaient, tout porte à croire que les résultats changeraient aussi, et que les mêmes réflexions seraient à faire, sur les conséquences d'une éducation mal entendue, pour l'un et pour l'autre sexe. Deux ordres de faits, l'un en haut, l'autre en bas, sont là pour le faire craindre.

Pour le premier, il y a lieu d'être circonspect; car les faits sont encore peu nombreux et l'expérience commence à peine. N'y a-t-il pas lieu cependant d'être frappé par -cette observation d'un homme comme M. Ch. Feré? Pour user hardiment dans son langage du privilège du médecin, il n'en est pas moins digne d'être écouté, et il ne mérite certainement pas qu'on le suspecte. « Or, nous dit-il, j'ai soutenu dans la presse qu'une fois qu'on avait admis les jeunes filles dans l'enseignement secondaire, il fallait les laisser continuer plus loin : les exclure des concours et des hôpitaux, ce serait les empêcher de trouver

une profession, c'est-à-dire un emploi utile d'une instruction exceptionnelle. Leur instruction demeurerait ainsi incomplète, purement théorique, improductive, anti-sociale. . . On n'aboutirait alors qu'à créer une aristocratie de la prostitution; j'avais des exemples sous les yeux, ils se sont multipliés depuis*. »

L'autre ordre de faits, le voici. L'industrie a fait appel à un grand nombre de mains féminines. Ces mains ont répondu d'autant plus volontiers , que les exigences réelles ou factices de la vie sont devenues plus pressantes et que la part, revenant à la maison, du salaire de l'homme, devient plus petite. Bref, nous n'avons plus seulement l'ouvrier, nous avons aussi l'ouvrière. Or, toute jeune fille destinée, par la pauvreté ou par la mort, par l'absence ou l'abandon de ses parents, à gagner sa vie elle-même, a autant besoin que les jeunes ouvriers d'une instruction qui la prépare aux nécessités de son existence. Un enseignement qui ne ferait que lui donner plus de facilité pour entretenir une correspondance ou pour lire des romans, lui serait encore plus funeste qu'aux garçons.

Cette dernière considération nous ramène aux filles mineures jetées hors des conditions qu'assure aux autres une famille régulière et honnête. L'écueil qui les attend, on le devine, c'est le désordre et, il faut bien l'appeler par son nom, la prostitution.

Celles qui succombent ne s'y jettent pas tout de suite.

* Gh. Fjsré, Dégénérescence et criminalité^ p. 90.

Il y a comme des diminutifs de la débauche et des essais préparatoires à l'inconduite qui faussent gravement et dé bonne heure la conscience des femmes. Avant d'être instruites de ce qu'elles pourraient encore ignorer sans inconvénient, elles ont ce sentiment vague que tout leur est permis à l'égard des hommes, parce qu'elles peuvent en quelque sorte tout payer par leurs complaisances. C'est là probablement l'une des causes d'un si grand nombre de vols domestiques. Mais cela n'est pas seulement vrai pour les filles : on peut le dire aussi d'un grand nombre de femmes mariées qui commettent des délits. Une femme qui vole, par exemple, regarderat-elle beaucoup à se racheter par un adultère, si l'occasion s'en présente et si c'est là pour elle un moyen d'impunité ?

On est bien obligé de dire que l'homme fait à peu près tout ce qu'il faut pour entretenir ce sentiment, et que la plupart du temps c'est lui qui l'a fait éclore pour la première fois. Ce qu'on appelle galanterie dans un sexe et coquetterie dans l'autre ont vite fait de sortir du cercle banal des petits manèges inoffensifs. En tout pays la jeune fille qui n'est point gardée se voit tout de suite poursuivie par les regards, puis par les paroles qui, elles-mêmes, glissent peu à peu de la tendresse apparente à l'inconvenance de moins en moins dissimulée. Aux abords des atehers mixtes ou dans les grands jardins de Paris, tout cela se passe publiquement.

De ce point de départ — surtout quand la jeune fille en part jeune — plusieurs chemins mènent au gouffre. Une liaison conclue par surprise et par abandon laisse encore un semblant d'espoir. On se fait des promesses pour l'avenir et on se jure fidélité. Si, après avoir été rompue, cette liaison est suivie d'une seconde, on peut

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dire que dès lors la prostitution n'est pas bien loin : elle sera clandestine ou publique suivant le degré d'intelligence et de ruse ou de grossièreté malbabile du sujet. Là sera toute la différence.

J'ai longuement examiné les rapports de la prostitution et du crime chez la personne coupable '. Au point de vue . social, je dirai ici que si le désordre des mœurs favorise un grand nombre de délits, le délit à son tour conduit presque fatalement la jeune fille au désordre. Celle qui a volé, par exemple, ou qui après un acte grave a été traduite devant la justice, celle môme qui s'est fait « renvoyer D pour des faits d'indélicatesse prouvés et connus, ■que peut-elle devenir? Il semble aux yeux de beaucoup d'hommes et finalement aux siens, qu'elle ne soit plus bonne dans la société qu'à une seule chose. . . : c'est à celle-là qu'elle va s'employer. « L'enquête a révélé, dit un document législatif*, que les filles mineures qui, par

* Voyez Le Crime^ chap. ix. J'ajouterai seulement quelques chiffres. On a longtemps relevé combien, parmi les femmes iraduiies en cour d'assises, il y en avait qui eussent vécu en concubinage ou eussent donne naissance à des enfants naturels. De 1826 à 1836. cette proportion oscillait entre le quart et le tiers. En 1836, c'était le tiers (les infanticides compris); les infanticides éliminés, 24 p. 0/0.*

* Mapport déjà cité à^ M. Gerville-Réache, p. 11. — VEnçuâie Roussel (II, CLii] dit avec plus de détails : < Il est aisé de voir comment, dans cette descente irrésistible, la première intervention de la police, la première sévérité de la justice, consomment à jam.ais la perte d'une adolescente qu'un asile ouvert à temps et quelques efforts d^éducation auraient sauvée. Une jeune fille de quinze ans est jetée, par une de ces causes vulgaires que TEiiquôte révèle, hors du toit maternel : elle erre cherchant du travail, peut-être cherchant des aventures : la police constate son état de vagabondage, et. la justice, pour la punir et la corriger, lui applique quinze jours de prison. Cet arrêt est en réalité pour son avenir une peine capitale. La maison d'arrêt avait reçu une enfant coupable et malheureuse à la fois. La détention en a fait une femme perdue ; elle

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suite d'une condamnation, ont fait un séjour en prison, si court fût-il^ sont vouées à la prostitution. »

Pour tous ceux qui ont étudié de près cette maladie sociale, la misère joue ici son rôle. Mais c'est rarement, on peut même dire, ce n'est jamais la cause première et initiale. Elle intervient presque à coup sur comme un épisode inévitable et qui précipite le dénouement. Mais ce qui a ouvert la scène, c'est la coquetterie dans les deux sens du mot : désir de plaire à un individu d'un autre sexe et amour de la parure et du luxe ^ Ces deux sentiments peuvent se rencontrer chez un grand nombre de jeunes filles qui ne succombent pas ; mais celles-là sont élevées et surveillées ou garanties par toutes sortes de précautions contre les conséquences sociales de leur faute. Chez celles qui n'ont aucun de ces secours, le libertinage arrive beaucoup plus vite qu'on ne le croit» Il semble même que les filles soient plus précoces dans l'immoralité proprement dite que les garçons. En 1883 et 1884, parmi les enfants envoyés en correction par les tribunaux, on comptait proportionnellement quatre fois plus de filles que de garçons coupables d'attentats à la pudeur. Quand la femme pèche *, c'est par là qu'elle pèche : c'est là le délit par excellence auquel l'expose la poursuite dont elle est l'objet, quand elle s'y prête.

Il faut bien que cela soit, pour que le nombre des filles mineures qui viennent se faire inscrire à la police et que,

appartient désormais à la prostitution qui, seule, eu règle générale, pourra lui donner du pain- Une série de faits, mis sous nos yeux par l'Enquête, nous a montré comment la condamnation d'une mineure à quinze jours de prison devient pour elle un arrêt de mort morale ...»

* Voyez Parent-Dughatelkt, La Prostitution^ etc., 3® édi-tlon. Notes de ses continuateurs, tome I, p. 62.

* Socialement, veux-je direj je ne parle pas du péché individuel.

malgré la loi, la police se voit contrainte* d'inscrire, soit si considérable. L'enquête Roussel nous a appris qu'en 18^7, on en avait compté à Paris 1,500, la plupart de quinze à dix-huit ans. Dans les départements, on en avait compté 1,338. Mais de Taveu unanime des administrateurs, ces chiffres devaient être a très inférieurs » aux nombres réels, car c'est surtout dans la prostitution clandestine que les mineures abondent.

Or, parmi les mineures si vite tombées dans Tabjection volontaire, on signale à chaque instant des enfants trouvées, des orphelines, des enfants abandonnées... Dans un ensemble de 60 villes françaises, on a constaté que les enfants trouvées avaient fourni un cinquième de la population des maisons de débauche *.

On a pu noter également que la plupart des mineures inscrites dans l'Aube sont orphelines et que plusieurs de celles du Pas-de«Calais ont été élevées dans des orphelinats ou dans des maisons du Bon-Pasteur. Les 10 mineures inscrites dans la Charente au moment de Tenquête étaient toutes des orphelines, et 6 d'entre elles avaient été élevées dans des orphelinats d'où elles étaient sorties pour se placer comme ouvrières ou femmes de chambre, ft Débauchées, disent les rapports administratifs, par des hommes qui ont abusé de leur inexpérience, abandonnées ensuite sans soutien, sans ressources, poussées aussi par de mauvais instincts, elles ont fini par entrer dans des maisons de tolérance. » A Bordeaux, sur 600 filles inscrites, on avait 98 mineures. De ces dernières, 44 semblaient s'être elles-mêmes perdues par leur propre faute. Les 54 autres avaient eu des conditions de famille anormales : 15 étaient orphelines de père et de mère,

* Voyez le Crime, p. 120.

* Enquête Roussel, I, 75 ; II, gxlix.

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7 étaient à demi orphelines, 32 avaient été délaissées ou perverties par leurs parents.

En résumé, M. Th. Roussel avait raison de dire*, avec sa haute autorité : « Quelque large part qu'il faille faire, dans les causes de la prostitution, à l'amour du plaisir et de la toilette, à l'horreur du travail, aux mauvais instincts, la cause qui, dans les faits cités, apparaît partout comme la plus puissante et la plus générale, c'est le manque d'un foyer domestique, d'un foyer maternel, soit que la mort ait éteint ce foyer, soit que la mineure lait déserté sous l'influence de la misère et du délaissement, soit qu'elle ait été mise en fuite ou chassée par le désordre ou par les sévices de ses parents. »

L'union si évidente de la prostitution et du délit - nous dispense d'aller chercher plus loin les causes qui corrompent les femmes ou les filles. Nous en savons assez pour dégager quelques-unes des responsabilités qui incombent à la société tout entière, mais en particulier à celle de notre temps.

Il est de mode de traiter le désordre ou ce qu'on appelle le plaisir avec légèreté. Il en a été ainsi à toute époque; mais ce n'est pas une raison pour ne pas insister toujours sur les conséquences, pour ainsi dire, indéfinies

^ ISnquêie Roussel, p. cl.

* Il est peut-être permis d'étendre ici le sens du mot et d'y rattacher le vice, l'oubli des devoirs conjujçaux, l'iaûJélité, l'amour du luxe qui en est la suite, le vol qui vient après et queUfuefois le meurtre ou l'empoisonûement, plus souvent encore l'infanticide.

que peut entraîner un acte de séduction. Si on s'adresse à des filles déjà perdues, Ton se donne cette excuse facile qu'elles le sont quand même et irrémédiablement. Mais parmi ceux qui persévèrent dans l'habitude de s'absoudre ainsi, combien y en a-t-il qui reculeraient devant le plaisir de débaucher pour la première fois une fille encore innocente ? La statistique n'enregistre point les cas dans lesquels une jeune servante a été corrompue par son maître, soit par un maître jeune, soit plus souvent peutêtre encore par un maître vieux. Elle n'enregistre point les cas où une ouvrière a été entraînée au mal par un patron, par un chef d'atelier, par un contre-maître. Il est hors de doute que des centaines de créatures sont ainsi gâtées pour la vie. Supposez qu'elles mettent des enfants au monde, il faudra tous les prodiges d'une charité intelligente pour arrêter les effets combinés de l'abandon et de l'hérédité.

La charité à l'égard des filles abandonnées est active, elle est pleine de sollicitude. Est-elle toujours éclairée ? Est-elle toujours entendue de manière à être efficace ? Pour les garçons j'ai observé qu'on était encore assez loin du but : on en est beaucoup plus éloigné pour les filles, et ici le péril est plus grave. On ne me reprochera pas d'être prévenu contre les établissements qui se préoccupent par dessus tout de développer le sentiment religieux dans lésâmes jeunes. Mais si une certaine instruction sans religion mérite nos défiances, il ne faut pas nous fier davantage à des pratiques religieuses que ne soutiennent ni le bon enseignement, ni la bonne direction d'un travail utile. Il n'est pas une personne vouée à la vie religieuse qui ne le proclame en principe. Il est cependant trop connu que beaucoup d'orphelines sortent de leurs asiles sans avoir appris un métier qui les pré-

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serve. Les raisons de cet état de choses sont celles que l'on signale aussi pour les garçons : on se laisse môme aller plus volontiers à employer les filles dans des travaux qui ne leur apprennent à peu près rien ; puis, quand elles sortent, les dangers qui les attendent sont d'autant plus grands que leurs ressources honnêtes sont plus faibles.

; Le Directeur de Saint-Lazare faisait à un journaliste TDien connu * cette observation que le nombre des ouvrières habituées au travail à la machine allait toujours en dé- <;roissant dans la prison. « On n'en voit presque plus à l'heure qu il est », disait-il. Celui qui recueillait ce renseignement ajoutait : a Cela tient à ce que le salaire, relativement élevé de ces ouvrières, les met à l'abri de la misère et des tentations qui conduisent tant de malheureuses à la prison. » Cette explication a sa valeur. J'ajouterai, pour ma part, que quand une ouvrière a chez elle une machine à coudre, cela prouve qu'elle est casée, qu'elle a fait quelques économies et qu'elle compte sur un travail régulier.

Quoi qu'il en soit, toute fille ou toute femme livrée à l'inconduite constitue dans la société un fojer de délit. Mais ce foyer, c'est la société qui l'allume, qui le nourrit •et qui l'attise. Nulle part on ne voit avec autant d'évi- •dence la part des hommes instruits, classés, rangés et considérés dans les crimes exécutés paf des mains plus ^iles. Nulle part on ne voit autant de motifs de prendre en dérision la théorie métaphysique de l'atavisme, ou toute doctrine qui voudrait concentrer le poids entier du crime sur quelques individus mal nés, afin d'en décharger tous les autres.

* Voyez le Temps du 8 février 1888, article de M. Hugues Le Houx.

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