LA POLITIQUB ET LA LOI
donne ou lu refuse un aliment, elle décourage les coupables ou surexcite leurs appétits, elle arrête ou elle achève, avec les institutions pénitentiaires, la formation du type criminel ébauché par les passions ou les faiblesses des individus. Cette action de la politique joue dans nos sociétés modernes un rôle trop considérable pour que nous ne lui ménagions pas une place spéciale où il soit possible d'apercevoir la suite de ses effets les plus importants.
Il y a bien des choses parmi nous qui datent de notre première révolution. La nature de mon sujet me condamne à ne parler que des mauvaises. Or, une des pires est l'intervention et le déchaînement des foules dans les moments critiques de la vie nationale. J'ai peut-être tort de dire qu'un tel phénomène date de 1789, on le trouve à chaque pas dans l'antiquité ; mais pour Tétudier sûrement dans des cas où nous puissions nous bien reconnaître nous-mêmes, il nous est difficile de ne point partir de ces terribles événements dont relève toute la société contemporaine.
Reportons-nous aux moments qui précédèrent notre grande journée révolutionnaire du 14 juillet. Il y avait alors à Paris une double cause de troubles populaires. Ce qui dominait l'ensemble, c'était, comme Bailly l'observait* surplace, le courant révolutionnaire modéré, raisonnable. Les hommes qui le composaient s'étaient donc armés pour combattre les desseins des nouveaux ministres, pour prêter main-forte à l'Assemblée, pour
* Bailly, Mémoires, tome I, p. 337.
Ces préliminaires de la Révolution devaient être étudiés avec un soin tout particulier dans Touvrage inachevé de M. A. Chérest, sur la Chute de V Ancien Régime (Paris, Hachette, 3 vol. in-8<*). On y trouvera des détails intéressanls.
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{HTotéger enfin, s*il était nécessaire, l'œuvre de réforme dont tous les gens sensés désiraient le triomphe.
A côté de ce courant, il 7 avait la foule aveugle, déchaînée comme elle Test toujours dans les moments d'émotion publique, perdant aisément le sens du possible et de l'impossible» et surtout celui du juste et de l'injuste. La criminalité collective n'est guère autre chose que cet état d'entraînement où chaque individu faisant partie d'une foule, pour le moment toute puissante, se décharge sur elle, sans raisonner, de sa responsabilité personnelle. Tout d'abord il craint d'être sacrifié par la colère des autres, s'il paraît faire obstacle à leurs desseins. 11 s'y associe extérieurement : ce n'est plus chez lui la volonté qui amène l'acte, c'est l'acte qui met en branle la portion Imaginative, et peut-être plus encore la portion physique de la volonté. Il ne discute plus rien, même à part lui ; il se laisipe prendre par les cris et par le bruit, il crie lui-même, il active la circulation de son sang par le remuement qu'il se donne. Son imagination s'exalte, elle devient crédule et subit toutes les suggestions. Il passe de l'idée à l'acte avec une promptitude terrible : le spectacle même des violences qu'il vient d'exercer communique à tout son être un mouvement qui s'accélère, et que rien ne peut plus arrêter *.
Ce n'était cependant pas encore là, s'il faut en croire les témoignages contemporains, la partie la plus redoutable des foules révolutionnaires. Il y avait ce que Bailly et,
* Je me souviens d'avoir vu, en 1870, une foule poursuivre la voiture d*un général auquel on voulait arracher à tout prix un cri politique. II y avait dans la cohue un jeune homme que je connaissais bien, garçon enthousiaste, mais doux et rangé, laborieux et bon, pariai lement honnête. Tout à coup il se mil a réclamer un revolver pour tirer sur le général récalcitrant. S*il avait en l'arme entre las mains, je ne sais trop ce qui aérait arrivé.