‹ La France dans ses grandes coloniesChapitre 10 sur 19 · II. COMMENT NOUS GOUVEUNONS l'iNDO-CHINE · texte numérisé non relu

II. COMMENT NOUS GOUVEUNONS l'iNDO-CHINE

Jamais des commerçants isolés n'ont réussi à fonder au dehors des établissements coloniaux dignes de ce nom, étendus, durables et prospères. Pour y réussir ils doivent opérer selon Tune de ces deux combinaisons :

1^ La formation dr Compagnies souveminrs^ dites encore Compagnies à charte ^ portant sur un point déterminé tout reftbrt d'une puissante association de capitaux.

On a essayé , en France , de ce procédé ; des Compagnies se sont fondées à diverses époques de Tancien régime. Elles ont toutes fini, après une existence assez courte et languissante, par reffet de l'abusive ingérence et de la fiscalité ruineuse d'un gouvernement jaloux et besoigneux. Depuis un siècle, elles sont proscrites par suite de Tétroitesse tatillonne et inintelligente de l'esprit bureaucratique, devenu décidément le maître de la situation. A l'heure qu'il est, et devant le néant lamentable de notre expansion extérieure, on songe bien à revenir au régime des Compagnies. Mais dans quelles conditions! L'administration veut bien admettre en principe l'idée de la constitution de Compagnies à charte, mais à la condition de laisser à l'État un droit d'investigation permanent et sans limite dans leurs affaires ^ et de remettre ce droit à de hauts commissaires, investis de pouvoirs analogues à ceux de nos Consuls en Orient et en extrême Orient et, à ce titre, représentant le Gouvernement auprès des étrangers (1).

Pour bien comprendre la portée de cette proposition, il faut savoir que nos consuls en Orient sont armés de pouvoirs immenses; ils sont à la fois : chargés d'affaires politiques, administrateurs, commissaires maritimes, notaires, juges au civil, au correctionnel et commerciaux, etc. Munis du droit d'investiga-

(l) Rapport au Conseil supérieur des Colonies, par une sous-commission chargée d'examiner la question des Compagnies coloniales, 1891.

14 LA SCIENCE SOCIALE

tioli sans limites dont nous parlions tout à l'heure, il leur serait facile d'intervenir dans toutes les affaires des Compagnies pour les entraver, de leur susciter mille difficultés , et enfin de les faire échouer. Nous laissons pour mémoire les formalités, les frais et les taxes qu'on ne manquerait pas d'imposer à ces entreprises, et nous concluons hardiment en disant que nous n'avons aucun espoir dans le succès de Compagnies formées sous un tel régime, en supposant toutefois qu'on ne le repousse pas comme trop en dehors encore des idées françaises, et que, le régime étant admis, quelqu'un se rencontre d'assez osé pour l'essayer.

Quoi qu'il en soit de l'avenir, jusqu'à présent on n'a pas pu recourir au système des Compagnies souveraines, et pour cause; il a donc fallu se contenter de la seconde combinaison. La voici, avec toutes ses conséquences.

2^ Occupation Pt organisation du pai/s j^ir Irs pou roi publics.

C'est précisément le cas de l'Indo-Chine française. Voyons donc comment ce régime s'est établi et ce qu'il a donné. Et d'abord , demandons-nous qui nous avons à gouverner là-bas , ou bien, en d'autres termes, comment sont organisés nos sujets indo-chinois.

Les premiers habitants de ce pays , émigrés probablement par force des régions avoisinantes (1) , durent plier leur mode d'existence aux exigences du milieu forestier qui les enveloppait, et devenir de purs sauvages. Plus tard, le pays fut envahi par des migrations mieux organisées. Des groupes sortis de l'Inde, et munis d'un organisme social supérieur, pénétrèrent jusqu'au cœur de la péninsule; ils fondèrent entre le Me-nain et le Me-kong l'empire resté fameux des Khniers ou Cian^pas. Enfin, un troisième élément, le Chinois, venus du nord cette fois, arrivant à son tour dans le pays, entra en lutte avec les Ciampas, les refoula peu à peu et finit par les submerger. Ce long conflit ne s'est terminé qu'au dix-huitième siècle, laissant dans la région un mé-

(1) Quelques auteurs font venir les Annamites des archipels malais. Le contraire nous semble plus probable et tout porte à croire que les îles furent occupées au contraire par des émigrés de la péninsule.

LA FIÎANCE EN INDO-CIIINE. 15

lange assez confus de ces divers éléments. (V. de Lanessan et autres.)

Les envahisseurs de Flndo-Chine, qu'ils vinssent de Fouest ou du nord, appartenaient d'ailleurs à la même formation sociale, et leur action sur le pays fut sensiblement la même. Ils se concentrèrent dans les terres basses, arrosées et fertiles, et ils refoulèrent dans la montagne les indigènes sauvages, qui y ont subsisté avec la plupart de leurs caractères propres, tout en se modifiant un peu au contact de populations mieux constituées. C'est ainsi que les Muoiigs du Tonkin , qui vivent surtout de chasse, ont cependant des cultures rudimentairos de riz et de patates; mais ce sont les femmes qui en ont le soin. Les hommes passent le meilleur de leur temps à fumer, causer et boire du vin de riz, absolument comme les Nègres de l'Afrique centrale.

Le Cambodge, qui est un pays de plaines, nous offre à ce point de vue un exemple bien frappant de Tinfluence du milieu. Dans cette partie de la péninsule, le sol n'est pas encore affermi. Sur d'immenses espaces s'étend une mer de boue que l'inondation couvre jiresque sans cesse , et où la forêt règne sans partage. Çà et là, des mouvements de terrain forment comme des ilôts où sont bâtis de pauvres hameaux. La population, faible, éparse, vit de pêche, de cueillette dans les bois, d'un peu de culture. Elle ne peut ni étendre ni consolider ses plantations , puisque le sol manque. C'est un petit peuple de demi-sauvages, exploité par quelques chefs asiatiques qui le dévorent. Le roi gouverne à la façon d'un chef de tribu des bords du Congo. Il est maître absolu des biens et de la vie de ses sujets, il les dépouille, les supplicie, les réduit en esclavage à son gré. (De Lanessan.) Ce pays constitue, au point de vue social, une exception parmi les États qui l'entourent. Cette exception est due à la nature du milieu, qui ne permet pas la constitution de groupes importants de cultivateurs sédentaires et organisés sur un type plus vigoureux, plus compliqué, plus favorable au développement simultané du régime social et des institutions politiques.

Quant aux habitants de la région orientale, ceux qui ont formé le peuple annamite, ils sont sortis de la famille com-

LA SCIENCE SOCIALE

miluautaire cliinoise, et ils en ont gardé jusqu'à ce jour le type accusé et précis. « Le père de famille, dit Luro, possède de puissants moyens d'action sur ses enfants. Il a le droit des châtiments corporels et la liberté de tester... Il peut marier ses enfants , et ceux-ci ne peuvent se marier sans son consentement... J^e chef de famille est le juge naturel de toutes les contestations qui s'élèvent entre ses descendants. » Ces caractères sont très nets; ils suffisent pour déterminer le type, et pour expliquer tous les faits de la vie privée et publique des Annamites.

Il y faut ajouter ce2)endant une circonstance qui possède aussi sa forte part d'influence. Cette population si dense est essentiellement rurale. Dans toutes les parties cullivables, dit M. de Lanessan, les villag^es sont innombrables, mais les villes de quelque importance sont rares. Au Cambodge, Pnoni-Penh; en Cochinchiue, Saïg-on et Cholon, ville commerçante chinoise; dans l'Annam, Fal-Foo, également peuplée par les Chinois, et Hué, la capitale: au Tonkin, Ha-Noï , Nam-Dinh et Haï-Phong sont les seules villes assez dignes de ce nom pour qu'on puisse les citer (1).

Ainsi, l'Annam est occupé par une population qui a pour type social la famille patriarcale et communautaire, et, pour mode principal de travail, la culture. Voici les conséquences qui résultent de cet état de choses.

Au point de vue de la vie privée, la famille annamite, très unie sous la main de son chef, forme une communauté disciplii^e, paisible, laborieuse, de mœurs calmes, douces, hospitalières. Tous les voyageurs s'accordent pour lui reconnaître ces caractères. La fertilité du sol lui permet de vivre, bon an mal an, dans une aisance relative tant qu'une grave perturbation naturelle ou politique ne vient pas la troubler. Les familles trop nombreuses envoient au dehors quelques-uns de leurs membres, qui deviennent artisans, marchands, voire même mandarins. Mais chacun tend à revenir un jour au foyer natal, muni d'éco-

(1) Encore doit-on observer que ces villes sont pour la plupart un ensemble de villages serrés les uns contre les autres et plus ou moins soudés.

LA FHANCK EN INDO-CIIINE. 47

nomies suffisantes pour y vivre sans être trop à charge à la communauté.

Au point de vue de la vie publique, la forte organisation de la famille et Tesprit communautaire donnent des résultats importants. Les familles sont réunies en groupes municipaux très bien organisés sous la direction des chefs de famille. On distingue parmi ceux-ci les Notal)les, c'est-à-dire les individus plus considérés, qui forment le Conseil communal. Ce conseil se recrute par cooptation : les notables désignent en eifet leurs successeurs parmi les citoyens inscrits au r<Me des impôts directs (ce sont, de fait, les chefs de famille, puisque selon Luro on estime leur nombre à un sur quinze habitants). Enfin le Conseil désigne le maire, qui est Tagent du Conseil avant tout.

Les Conseils communaux ont des attributions très importantes, qui se combinent étroitement avec l^-iutoritél^patriarctjl^. (^est ainsi qu'en matière de juridiction criminc^tle civile. ie\ père est chargé de maintenir Tordre dans i^a prop^i}^ vfftiîiille;^., et de régler les contestations intestines qui! j^ui^vîêhnenrt. Dansi^i les rapports entre familles, ce sont le maire^yél.les inôtables qujÇ interviennent pour juger les contraventions\et;/, menus délilaS^ instruire les faits criminels, tranclier en premier' 'jaessofrt concilier les procès. Les autorités administratives n'agisse pour réprimer les crimes graves, ou juger en appel les civiles (LuKO et autres). j^^l

Les communes sont en outre chargées d'assurer la traii(|iii|^lité publique, sous leur responsabilité. Des miHces locales serx^^lt d^ gendarmerie et maintiennent Tordre sans difficulté, en t^n^gfe ordinaire, au milieu de cette paisible population. Ce sont encore les notables qui représentent tous les rouages administratifs dans la commune, répartissent les impôts, dressent les listes, président aux recrutements, etc. Les fonctionnaires royaux n'ont guère plus qu'à contrôler, et on a grand soin d'éviter leur ingérence dans les affaires locales. Les communes ont même un représentant spécial chargé de les défendre contre les entreprises arbitraires des mandarins, c'est le c/u'f de canton.

Le chef de canton, dit Luro, est la clé de voûte de toutes les

Page 1