‹ La France dans ses grandes coloniesChapitre 11 sur 19 · T. XII · texte numérisé non relu

T. XII

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administrations locales du royaume : « Choisis parmi les hommes les plus influents par leur fortune, les plus honorables par leur conduite, les plus indépendants par leur caractère et les plus populaires par leur bienveillante urbanité, les chefs de canton sont rhonneur de leur pays. » Les délégués des communes formant le canton désignent, par ordre de préférence, plusieurs candidats, parmi lesquels le ^gouvernement annamite fait lin choix. Le candidat désigné prend alors le titre de chef de canton provisoire : il est titularisé après trois ans de fonctions, si sa conduite a été correcte toute la durée de ce stage. Il a spécialement pour fonctions des s'interposer entre les autorités communales et les officiers administratifs, afin de prévenir ou de régler les conflits, les exactions, les abus de toute nature et de part et d'autre. C'est le protecteur né du peuple et des libertés communales. » (Luro.)

Au-dessus de ces organismes locaux, le gouvernement central est établi avec des caractères correspondant à ceux de la vie privée. <( L'organisation du royaume d'Annam, dit M. de Lanessan, semble avoir eu la famille pour modèle (elle n'en a pas d'autre en effet). Le roi jouit à l'égard de ses sujets des mêmes droits qu'un chef de famille sur toute sa parenté... On appelle l'Empereur prrr et iiihrc du peuple... C'est Tinfaillible dont les actes ne doivent pas jdIus être discutés par ses sujets que les enfants n'ont le droit de discuter ceux de leur père. »

Un autre témoin oculaire, M. Silvestre, dit de son côté : (( Aussi bien l'État n'est-il réellement qu'une fédération des familles. Le chef de la famille est souverain à son foyer, comme l'Empereur dans l'empire, sous certaines réserves il est vrai. »

11 semble donc, au premier abord, que nous nous trouvons là en présence d'un régime essentiellement despotique, d'une tyrannie pure. Dans la réalité des choses, ce pouvoir arbitraire est singuHèrement limité par la forte constitution traditionnelle de la vie privée et par la bonne organisation des autorités locales. Toutes les coutumes, toutes les lois écrites sont établies sur cette base et en tirent leur autorité. « La législation annamite ne s'inquiète que fort peu des individus et de leurs in-

LA FUANCE EN INDO-ClllXE.

téréts; elle laisse à la famille et à la commune le soin de les apprécier et de les défendre; mais elle se préoccupe vivement de conserver la famille et la société, de maintenir l'obéissance aux avitorités familiales et royales. » (De Lanessan.)

Il est à remarquer que le régime si vigoureux de la famille et de la commune n'est point comme ailleurs une création plus ou moins artilîcielle de la loi, ou plutôt des légistes. Ce régime est sorti naturellement de la constitution sociale primitive de la race. « L'administration de la commune, comme du reste celle de la famille, est réglée, en tout ce qui n'intéresse pas directement le service de TÉtat, non par la loi, mais par une coutume orale traditionnelle. » (Luro.) C'est là justement ce qui fait sa force, car personne ne peut concevoir l'idée de changer à la légère ce qui vit depuis si longtemps et constitue le fonds, la trame de la vie nationale. Aussi le gouvernement, avec ses allures despotiques, est-il étroitement limité par le jeu de ce mécanisme, résultat naturel de la force des choses. « L'État, dit Luro, n'intervient dans les affaires de la commune que dans la mesure d'une action gouvernementale limitée aux intérêts généraux. » Le fait est que, dans ce système, la vie privée garde une autonomie presque complète, et ne laisse à l'initiative des pouvoirs publics qu'un domaine étroitement restreint aux rapports les plus importants des familles et des communes entre elles ou aux relations du pays entier avec l'extérieur. Les rapports courants, ordinaires, c'està-dire les plus nombreux, échappent à cette initiative éloignée et par suite peu capable de les diriger.

11 est probable qu'en lisant ceci beaucoup de lecteurs éprouveront quelque surprise, et songeront à part eux que les gouvernements et les administrations d'Orient ont au contraire la réputation bien établie d'agir beaucoup, et le plus souvent au détriment des populations. C'est là en effet l'impression que laisse la lecture de la plupart des ouvrages écrits sur ce sujet. Mais cette erreur, car c'en est une, vient de ce fait que nous observons en général les choses de l'Indo-Chine, ou des pays analogues, avec nos yeux d'Européens et surtout de Français. Habitués comme

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nous le sommes à voir le gouvernement agir en tout, contrôler tout, diriger tout, remplir en un mot la première place, nous concevons difficilement un autre régime, et, partout où nous allons, ce sont les faits et gestes du gouvernement et de ses agents que nous notons d'abord, parce que c'est là ce qui nous frappe le plus. Nous n'accordons nulle part à la vie privée plus d'influence qu'elle n'en possède en France, et nous arrivons à commettre de la sorte des erreurs énormes, faute de comprendre l'ordre véritable et le lien des choses. En un mot, nous observons à rebours, et c'est là précisément ce qui nous est arrivé constamment dans les affaires indo-chinoises.

(Juand on y regarde de près, en classant les faits dans leur ordre naturel, en s'élevant du plus simple, c'est-à-dire de la vie privée, au complexe, c'est-à-dire à la vie publique, il est facile de discerner la vérité. Le gouvernement, étroitement cantonné dans sa sphère par Tintensité de la vie privée et de la vie communale, ne garde pas beaucoup d'attributions, et n'intervient que dans des cas exceptionnels, c'est-à-dire rares. Par suite, si son intervention est arbitraire, on n'en éprouve guère les elfets que de loin en loin, par hasard, parfois même volontairement, comme dans le cas où, mécontent de la justice locale, vm plaideur va en appel devant les fonctionnaires impériaux.

Quant aux fonctionnaires eux-mêmes qui sont accusés avec raison d'abus de pouvoir et de concussion, voici quels sont les éléments de leur situation. Considérons d'abord que ce peuple, accumulé sur des terres qui suffisent à peine à le nourrir et ne peuvent par conséquent lui donner la richesse, est une agglomération de petites gens. Les rares fortunes du pays proviennent du commerce, — encore le commerce est-il le plus souvent aux mains des étrangers, des Chinois surtout. Par suite, il n'existe pas dans le royaume d'aristocratie indiquée pour être appelée aux emplois publics. De là cette habitude invétérée des concours successifs, seul moyen pratique de désigner au pouvoir les hommes qui sont aptes à faire des agents. <( Tous les fonctionnaires de l'empire sont choisis exclusivement, dit M. de Lanessan, parmi les lettrés ayant satisfait aux examens. »

C'est là déjà une cause grave de trouble, parce que ce mode de recrutement est tout artificiel. Il ne va pas chercher, en effet, l'homme le pins au courant de telle ou telle fonction ni le mieux adapté; il prend seulement celui qui a fait preuve de la mémoire la plus souple et la plus extensible, et l'improvise fonctionnaire sans tenir suffisamment compte de ses capacités réelles, de ses tendances spéciales, de ses qualités morales, de sa situation personnelle. Il en résulte une condition capitale d'infériorité moyenne pour le corps de fonctionnaires ainsi composé.

En second lieu, les agents publics sont mal rétribués. Le gouvernement ne peut tirer de grosses taxes de ces petits cultivateurs chargés de famille. Et comme il vit lui-même au sein d'un luxe etfréné, créé et alimenté par le commerce actif qui vit de certains produits de la région^ les excessives dépenses de la cour épuisent le Trésor. Or, nous le disions tout à l'heure, les lettrés sortent en général de familles médiocres; leur place doit les faire vivre, et si le gouvernement les paie mal, ils sont naturellement amenés à rançonner leurs administrés dans toutes les occasions où faire se peut. Mais, encore une fois, ces occasions sont rares, et fort souvent ceux-là mêmes qui en souffrent l'ont bien voulu. Il ne faut donc s'exagérer ni l'arbitraire du gouvernement ni les exactions de ses agents, parce que cet arbitraire est contenu dans des limites étroites et parce que ces exactions ne sont ni générales ni permanentes. La famille, la commune opposent aux abus la haute et forte barrière de leur autonomie traditionnelle, large et respectée. L'Annamite reste pour ainsi dire retranché dans ses institutions ; il n'en sort que s'il lui plait, et il sait les défendre si quelqu'un, mandarin, ministre, souverain même, prétend en forcer l'enceinte.

Les institutions propres de l'Annam ont donc du bon, beaucoup de bon. Elles ont longtemps maintenu le pays dans un état d'ordre remarquable et de prospérité relative. On en peut donner comme preuve le développement de la population, qui, nous l'avons constaté, est extrêmement dense. Mais ces institutions ont aussi leurs défauts, qu'il ne faut pas négliger, car ils sont graves. Voici les principaux.

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En premier lieu, rorganisation annamite n'est pas ou n'est que très peu progressive, pour deux raisons capitales. La première dérive de ce fait, que tous les peuples communautaires, fortement attachés à la tradition, offrent une invincible tendance à conserver presque intactes, durant de longs siècles, leurs coutumes privées et publiques. Il est inutile d'insister sur ce fait car « l'immobile Orient » est devenu un lieu commun. De plus une seconde cause, toute locale, s'ajoute à la première. Une démocratie rurale, un peuple de petites gens, privé d'une classe supérieure et riche, d'une classe éclairée, pourvue des loisirs et des moyens d'action que donne la fortune, est un peuple fatalement voué à la stagnation, à la perpétuelle médiocrité. Or, nous l'avons vu, c'est ici le cas. Le peuple d'Ânnam, immobile comme la nation chinoise d'où il est sorti, en reflète assez servilement la civilisation sans la dépasser, et reste même plutôt un peu au-dessous, parce que ses moyens d'action sont moindres.

Il est enfin certain que la part d'arbitraire, d'injustice et de violence qui subsiste dans les institutions publiques de l'Annam, bien qu'elle soit beaucoup plus réduite qu'on ne l'a dit, est encore une cause d'infériorité et de stagnation. 11 serait évidemment très désirable qu'elle disparut, ou du moins s'atténuât, dans l'intérêt commun du peuple et du gouvernement luimême.

Tel est l'état de choses que nous avons trouvé en Annani. Toute la question est de savoir si nous avons réussi, ou du moins si nous sommes en voie de réussir à en corriger les défauts, et à lancer cette nation nombreuse, intéressante, sympathique même, dans la voie du véritable progrès et de la prospérité durable et croissante.

Au premier abord, on remarque dans notre organisation officielle en Indo-Chine une apparence de souplesse, de variété qui surprend un peu, quand on est au fait de l'impitoyable manie d'uniformité dont notre bureaucratie est animée. Nous avons là : une colonie, la Cochinchine ; deux protectorats de forme sensiblement différente d'après les textes, celui du Cambodge apparaissant comme beaucoup plus étroit que celui de l'Annam ; enfin, le

Tonkin, ou vallée du fleuve Kouge, région fertile et peuplée, placée sous un régime mixte qui tient à la fois du protectorat et de Tadministration directe.

Cette diversité dans Torganisation d'un pays aussi étendu, occupé par nous à des époques diflerentes, dans des conditions variées, est parfaitement justifiable et naturelle en principe. C'est une façon de s'accommoder aux circonstances qui répond bien aux nécessités multiples d'une œuvre de colonisation compli([uée. Nous ne la signalons donc pas pour la blâmer, mais Ijien pour faire ressortir une étrange et curieuse contradiction entre les actes imposés en pareil cas à notre administration par les faits, et les idées à priori qui règlent sa ligne de conduite habituelle. Nous allons voir en effet que si la nature des choses nous a conduits à établir en Indo-Chine des régimes différents, adaptés plus ovi moins exactement aux circonstances, c'est bien à notre corps défendant et avec le désir de leur substituer au plus tôt la belle uniformité bureaucratique devenue notre idéal.

La Cochinchine est composée de six provinces, dont trois conquisses en 1862 et trois occupées un peu plus tard, en 1863. Deux régimes administratifs lui ont été appliqués successivement. Le premier fut établi presque dès le début par l'officier général commandant en chef et gouverneur, l'amiral de la Grandière. Ce régime était fort simple. Quelques officiers, détachés et étaJjlis dans les centres les plus importants, contrôlaient le jeu de l'administration communale annamite, sagement conservée telle quelle, et centralisaient l'impôt. Cette organisation simple, douce aux indigènes, peu coûteuse, donna de bons résultats pendant des années. « L'administration française, dit M. de Lanessan, réussit surtout de 1863 à 1878 avec l'amiral de la Grandière, qui copiait l'administration annamite en lui donnant comme chefs supérieurs des fonctionnaires français. » On avait eu notamment l'excellente idée de créer à Saïgon un « collège de stagiaires », où les candidats aux emplois locaux apprenaient au préalable la langue et les institutions du pays.

Mais cela ne faisait pas l'affaire des coureurs de places métro-

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politains. On réclama rapplicatioii du « régime civil », ce qui fut fait à partir de 1879, et dès lors tout changea. C'est encore M. de Lanessan qui le constate, avec plusieurs autres auteurs du reste : « L'arrivée en Cochinchine du premier gouverneur civil marque, dit-il, dans l'histoire de la colonnie une date importante : 6•V^s7 la fin du rrgiine acbniaùtratif si économiqiif' fondé par Vamiml de la Grandièrr^ et le commencement d'une ère de fonctionnarisme à outrance ». Pour faire place aux quémandeurs d'emplois, on bouleversa le régime indigène; la commune fut détruite, on multiplia les agents européens de tout ordre, en leur attribuant des soldes ruineuses. En 1881, on s'avisa de créer à Saigon un Conseil colonial, lequel devait délibérer gravement sur les intérêts de la Colonie, afin d'éclairer le gouvernement et son agent principal, le gouverneur général. Mais ce conseil, on le forma exclusivement, dit M. de Lanessan, de gens dépendants : fonctionnaires, indigènes élus sous la pression administrative, colons liés par des subventions, des entreprises, des prêts, des monopoles. Naturellement, ce singulier conseil travailla surtout dans son propre intérêt. Il doubla les traitements des fonctionnaires; l'un d'eux, ayant montré trop peu de souplesse, fut brusquement diminué, puis rétabli dans sa haute solde aussitôt après sa soumission, l^e conseil réserva à ses membres toutes les bonnes affaires : concessions, entreprises, etc. En peu d'années, le budget se trouva doublé et en déficit, malgré l'augmentation des taxes, sans que rien d'utile eût été fait, ou à peu près.

Quelques indigènes intrigants trouvèrent aussi le moyen de j)articiper à cette curée, en se faisant nommer fonctionnaires pour le compte de la France, à la place des notables désignés par la confiance de leurs compatriotes. On vit des domestiques (boys) improvisés préfets , puis renvoyés après quelques mois pour faire place à quelque autre aventurier. A l'heure actuelle, selon M. de Lanessan, les j^hus et les huycns s'appellent légion. Il y en a d'actifs, payés comme fonctionnaires, et d'honoraires, qui se paient eux-mêmes en exploitant les indigènes... Le huyen et le phu ne sont pas seulement des agents électoraux, heaucowp sont aussi les emploffés des entrep)reneurs et des industriels qui

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Irs font nommer )>.Le même auteur em^egistre à titre de bruit que Ms' placrs sont (m vrntr^ et il ajoute que « les indigènes souffrent beaucoup de cet état de choses », que « les gens honnêtes se tiennent à Técart d'un tel régime et refusent de s'y associer. » Cela n'est pas pour étonner. Mais on voit de suite comment la colère, la rancune et le désir de Tindépendancf^ doivent s'amasser dans le cœur de gens ainsi humiliés et exploités par des étrangers ou des aventuriers méprisables. A partir de 1881, dit le même observateur, « on a fait du maire annamite un agent de l'autorité administrative, comme il Test en France. Ou a transformé le chef de canton en une sorte de commissaire de police hiérarchisé... On les récompense en les faisant huf/rns^ c'est-à-dire sous-préfets, et on les déplace, comme on le fait en France. La conséquence a été d'écarter tous les hommes estimables et riches, qui ne se soucient ni de recevoir les horions des magistrats, des administrateurs, des phus et Ituyms de la nouvelle école , ni de s'exposer à des déplacements qui les éloignent de leur famille, de leurs amis et de leurs propriétés ».

On reconnaît bien là, dans toute leur beauté, les doctrines administratives françaises. Ces braves Annamites cochinchinois n'ont pas su les comprendre, cela fait leur éloge ; mais ils sont oblig-és de les subir, et ce n'est pas une petite charge.

Voilà pour la Cochinchine. On voit qu'en somme le régime établi dans cette partie de l'Indo-Chine reste assez dans le courant de nos habitudes métropolitaines. Beaucoup de fonctionnaires, un gros budget, du gaspillage, des abus grossis en nombre et en importance par la présence de l'élément indigène, tel est le bilan de la colonie. Que dirons-nous à présent du Cambodge?

Le Cambodge a été soumis par un traité de 1863 à un régime de protectorat assez lâche ; mais des actes subséquents, imposés au roi Norodom et couronnés par un traité de 188i, sont intervenus dans le but de resserrer notre action sur le pays. Il en est résulté la vaste insurrection de Si Votha, qui dura deux ans et occupa une petite armée de G. 000 hommes. En 1880, on send3la vouloir

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abandonner le nouveau régime, les troupes furent rappelées, (fussiliit la paix sr rétaJ>iit cVcllo-mAme, Nous avons réussi néanmoins, en pesant sur le souverain, à nous emparer des services publics les plus importants, notamment de la perception des impôts et de l'administration de la justice entre Européens et entre Européens et indigènes. II en est résulté un gâchis presque immédiat. Selon M. de Lanessan : « En résumé, rien ne ressemble moins à un protectorat que le régime auquel nous avons soumis le Cambodge : financièrement, c'est l'exploitation ruineuse du pays par les fonctionnaires de la Cochinchine; administrativement et politiquement, c'est le désordre et Tanarciiie ». Un résident français établi à Pnom-Penh, la capitale, écrivait de son côté : « L'unité nous asservit beaucoup plus qu'avant... Notre budget nous a été imposé sans phrases, à coups de décrets élaliorés à Paris,... régie, justice, tout dépend delà Cochinchine. On nous a simplement pris tout l'argent dont nous aurions pu disposer pour améliorer notre situation, sans nous enlever les charges luxueuses et imisibles que la Cochinchine et la métropole nous imposent. »

Nous voilà déjà loin de la diversité apparente du début, et il semble bien qu'au fond ce soit la même chose dans ces deux premières parties de l'Indo-Chine, à quelques nuances près. Mais allons plus loin, et voyons ce qui se passe en Annam.

Nous avons imposé à cet empire divers traités de protectorat, qui suivent, eux aussi, une progression centralisatrice. Celui de 187i, déguisé sous le titre fallacieux de traité de commerce et d'amitié, se bornait à poser le principe de la subordination de l'Annam à la France au point de vue de ses relations extérieures. Mais celui de 1881p, beaucoup plus précis, donnait aux agents français des droits fort étendus. Voici quelques-unes de ses dispositions.

L'article 3 stipule d'abord que : (( Les fonctionnaires annamites, depuis la frontière de la Cochinchine jusqu'à la frontière de la province du Ninh-Binli (1), continueront à administrer les pro-

(1) Cette phrase exclut le Tonkiii.

vinces comprises dans ces limites, sauf en cp qui concerne les douanes^ les travaux publics et., eu grnéral, 1rs services qui exigent une direction unique ou remploi d' ingénieurs ou d'agents ruropcens. » Voilà qui est largement compréliensif.

Les articles 5 et (i interdisent bien aux agents français de s'immiscer dans Vadministration locale, mais l'article 7 atténue singulièrement ce principe ; en voici les tçrmes : « Les fonctionnaires indigènes de tout ordre continueront à gouverner et à administrer sous leur contrôle; mais ils devront être révoqués sur la demande des autorités françaises, » Voilà des fonctionnaires fort libres, évidemment! Us ont le droit de résister aux ordres des agents français, si par hasard ceux-ci prétendent leur en donner; mais qu'ils ne s'avisent pas au moins d'user de leur droit et de repousser les ordres de nos résidents, car ces liants et puissants seigneurs ne manqueraient pas de les faire révoquer haut la main, pour leur apprendre à vivre : on peut appeler cela la liberté dans Tobéissance.

Est-ce tout? Pas encore, car voici un article 12, qui dit, lui aussi, bien des choses. Cet article dispose ainsi :

« Dans tout le royaume, les douanes réorganisées seront entièrement confiées à des administrateurs français. Il n'y aura que des douanes maritimes et de frontières placées partout où le besoin se fera sentir.

(( Aucune réclamation ne sera admise en matière de douanes, au sujet des mesures prises jusqu'à ce jour parles autorités militaires.

« Les lois et règlements concernant les contributions indirectes, le régime et le tarif des douanes, et le régime sanitaire de la Cochinchine seront applicables aux territoires de l'Annam et du Tonkin. »

Voilà nos fonctionnaires annamites, si libres d'ailleurs, bien empêchés à présent, puisqu'on leur enlève la disposition des ressources de leur budget ! On peut les faire révoquer, on tient les cordons de la bourse, que devient donc, décidément, leur liberté? Elle se réduit eu réalité à peu de chose, et en fait, nous avons la prétention de gouverner l'Annam aussi étroitement que possible, tout en sauvant les apparences.

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Et en effet, dans la réalité des choses, le poids de notre ingérence administrative pèse lourdement sur TAnnam. Nos agents et nos généraux, dès l'abord, voulaient tout prendre et tout soumettre à leur gestion directe. Mais devant la résistance de la population, il fallut se restreindre, laisser à l'Annam au moins Tapparence de Tautonomie politique, et se résoudre à n'absorber le Tonkin qu'à moitié. Mais comme on a su rattraper depuis le temps perdu! « Au Tonkin et dans FAnnam, dit M. de Lanessan, pays auxquels nous avons garanti par les traités leur indépenpendance politique, administrative et sociale, des agents inca- [)ables ou mal dirigés n'ont cessé de substituer au protectorat loyal, sur lequel les populations avaient le droit de compter, une politique cV annexio)i et de conquête aussi brutale que malhabile et coûteuse,,. En résumé, nous déchirions de nos propres mains le traité de 188V; devions-nous trouver étonnant que TAnnani et le Tonkin manifestassent leur mécontentement par des levées incessantes de bandes insurrectionnelles? »

Un parent et collaborateur de Pavil lîert écrivait récemment dans une publication économique : « Il y a au Tonkin et en Annam une cause première d'erreur qui domine toute notre politique et toute notre administration : c'est que, contrairement à la lettre et à l'esprit des traités, nous y faisons très peu de protectorat et beaucoup d'administration directe. » Enfin, un témoin très autorisé, puisqu'il a résidé longtemps en Cochinchine où il était chargé de fonctions importantes, M. Silvestre, dit de son coté : « Quant à l'Annam et au Tonkin, les événements qui y sont survenus depuis quinze ans y ont complètement désorganisé les pouvoirs pul)lics, bouleversé les règles sociales, dispersé les populations et tari pour un temps les sources de la richesse. »

Si encore, en appesantissant sa main sur ce pays, notre administration y avait apporté l'ordre et la paix, il n'y aurait que demi-mal. Mais, bien au contraire, elle a jeté le désordre partout. On vient de lire l'opinion générale de M, Silvestre. Voici des faits qui la corroborent. « A Hué, disait au mois de mars dernier un correspondant du Temps^ en résidence dans cette ville, à Hué, les luttes personnelles entre fonctionnaires, l'absence

LA FRANCE EN INDO-CllINE.

de méthode et la nécessité do concilier 1rs nrcossitos loailes fwec les ordres reçus de Paris^ voilà le mal dont nous souffrons. » — « Paul Bert, dit de son côté M. de Lannessan, avait mis dans les provinces annamites de Than-Hoa et de Ha-ïhinh des résidents qui traitaient très cavalièrement les autorités annamites et soumettaient le pays aux mêmes conditions d'administration que le Tonkin proprement dit », et cela en dépit des traités, bien entendu. En 1886, une insurrection ayant éclaté dans le Binhïhuan et le Han-Hoa, provinces limitrophes de la Cocliinchine, les autorités de la colonie expédièrent en hâte des troupes qui battirent les rebelles. Les résidents s'emparèrent alors de Tadministration, rançonnèrent le pays au moyen d'usuriers indigènes qui firent suer à cette malheureuse population un tiers en sus des contributions imposées. Le produit de celles-ci fut versé en banque par ordre du Directeur de Fintérieur à Saïgon, qui en disposa sans contrôle. Enfin un administrateur provisoire établi dans les deux provinces s'y conduisit en conquérant absolu. On agit de même en 1887, mais sans motif sérieux cette fois, dans les provinces de Phu-Yen et de Binh-Dinh. (De Laxessax.)

Voilà les faits. Ils nous montrent qu'en Annam, comme au Cambodge, comme en Cochinchine, l'idéal de nos agents est d'absorber tout pouvoir, toute autorité, de réduire les Annamites à la condition d'un peuple tenu en lisières, exploité de toutes façons, dégradé, ravalé à ses propres yeux. Peut-on s'étonner, après cela, en constatant que ces gens nous détestent cordialement?

Mais nous n'avons pas parlé encore du Tonkin, de ce fameux Tonkin dont on a dit à la fois tant de mal et tant de bien, en France, selon le parti auquel chacun appartenait. D'après les traités, le Tonkin reste partie intégrante de l'empire d'Annam ; il doit être régi par les autorités locales, sous la direction étroite de nos agents. C'est un régime hybride sorti des tendances que nous avons déjà signalées (1). Conformément au traité de 188V,

(1) Nos prétentions sur le Tonkin ont amené en 1885 une formidable insurrection, la fuite du roi et Fintervention de la Chine avec toutes ses conséquences.

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nous avons mis la main sur l'administration ; mais pour contenir les populations nous avons dû maintenir dans le pays une véritable armée. Cette occupation coûtant fort cher à la métropole, il en est résulté des plaintes. Les agents au Tonkin ont essayé de faire payer aux Annamites une partie des frais. Les impôts ont été exagérés, les dépenses utiles négligées, et la population se plaint vivement. (De Laxessan.)

l^es frais d'occupation du Tonkin, disait récemment un correpondant du Journal drs Drhats^ ruinent le pa^^ à tel point qu'il ne reste rien pour les travaux publics les plus élémentaires.

Ainsi, nous voilà revenus à notre point de départ. La diversité, la souplesse de notre organisation indo-chinoise ne sont que des apparences. Au fond, notre idéal est d'établir partout le lourd mécanisme de notre bureaucratie. Cette tendance a d'ailleurs pris corps dans un acte significatif, qui a constitué précisément ce qu'on appelle V Union mdo'Chinois(\ Cette union n'est pas encore absolue, à cause des difficultés que nous connaissons. Mais déjà les quatre parties de Tlndo-Chine française ont un même gouverneur, un même régime douanier, une même organisation fiscale. La tendance à la plate uniformité est donc bien visible , bien précise. Nous voulons al)Sorl)er le pays, le mener à notre guise, Texploiter selon nos convenances, sans souci des besoins, des aspirations, des vœux de la population indigène -

C'est là, évidemment, une tendance mesquine, étroite, inintelligente. Elle prouve que notre régime administratif est raide , tout d'une pièce, incapable de se plier aux circonstances, de tenir compte de nécessités nouvelles et locales. Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs; Vuniformité aussi complète que possible n'est-elle pas le principe essentiel de nos institutions? Ne sont-elles pas comme ces mécanismes taillés automatiquement , avec pièces numérotées et interchangeables? En mécanique, l'idée peut être juste et utile; en politique, elle est artificielle, gaviche et contraire à la nature des choses.

Du reste, la question de principe n'est pas la seule engagée

ici. Dans la métropole, si les organes de la machine administralive sont gênants par leur nombre, lenr complication et leur raideur uniforme, les agents qui les font mouvoir présentent au moins certaines qualités professionnelles, certaines garanties morales qui, sans atténuer le poids du fardeau, font que les questions de personnes n'y ajoutent pas un supplément trop sensible. En est-il de même en Indo-Chine? La question vaut la peine d'être élucidée , car la manière d'être et de faire des fonctionnaires peut aggraver singulièrement les charges de la fonction vis-à-vis des administrés.

Or, notre personnel de fonctionnaires indo-chinois est d'une déplorable insuffisance, les témoignages sont unanimes sur ce point.

c( La métropole, disait il y a quelques mois un correspondant du Temps, nous envoie des fonctionnaires dont le passé n'offre aucune des garanties qu'on serait en droit d'exiger... Les changements d'hommes et de systèmes auxquels nous avons assisté depuis lS8ï constituent aussi un facteur dissolvant... Il en est résulté un chaos administratif dans lequel le Gouverneur le plus patient aura du mal à se retourner. »

M. de Lanessan dit de son côté : « Beaucoup d'agents sont mal choisis, dépourvus de réducation nécessaire à une tâche aussi difficile, violents, et parfois peu délicats ».

Une personne honorable, revenue depuis peu de temps du Tonkin, me contait d'autre part cette anecdote caractéristique. Se trouvant un jour, avec plusieurs autres personnes, auprès d'un vice-résident français, celui-ci, dans le feu de la conversation et pour démontrer un principe par un fait précis, dit à ses interlocuteurs : « Voyez-vous, Messieurs, dans la vie, il faut savoir se débrouiller. Tel que vous me voyez, j'ai été condamné à mort par contumace pour participation à la Commune de Paris. Revenu en France à la suite de l'amnistie, et devenu rédacteur d'un journal radical, je m'avisai d'entamer une vive campagne contre un sous-secrétaire d'État des Colonies, qui me fit venir un jour et me dit : <( Monsieur, le Gouvernement,

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u tenant compte de vos services, est disposé à vous nommer vice- « résident au Tonkin. Si ce poste vous convient, voici votre no- « mination, il n'y manque plus que ma signature. » J'acceptai, ajouta le vice-résident avec bonhomie; le sous-secrétaire d'État fut satisfait, et moi aussi ». Cet exemple n'est d'ailleurs pas le seul; on m'a cité d'autre part un petit journaliste du Nord devenu également vice-résident d'eml)lée.

L'n oflicier supérieur, retour du Tonkin, affirmait récemment dans la Franco qu'un ancien notaire du Bordelais, tombé en déconfiture, avait réussi à se faire donner là-bas un poste d'inspecteur delà milice (1), à 18.000 francs d'appointements. Dans le même sens, le Temps assurait de son côté qu'on avait nommé gardes principaux dans cette même milice « des gens que leur passé n'avait nullement préparés pour le rôle qu'on leur fait jouer. Parmi eux il y avait d'anciens huissiers », Notez que ces individus sont chargés de conduire de véritables expéditions militaires contre les pirates et les rebelles, et que la vie de centaines d'indigènes leur est confiée.

On peut juger par ces exemples de ce que sont, en grand nombre, nos fonctionnaires coloniaux. Aussi, quelle triste opinion de ces agents chez ceux qui les ont vus à l'œuvre! M. J. Chailley, gendre et collaborateur de P. Bert, écrivait à ce propos il y a quelques semaines : « Aujourd'hui, à l'exception de cinq ou six fonctionnaires, aucun de ceux, — si nombreux, — que nous entretenons là-bas, ne sait un mot de la langue, de Phistoire, du droit de l'Empire d'Annam. Je trouverai peut-être au Tonkin des contradictions sur l'efficacité du Protectorat et de l'administration directe, mais sur Ir méritr des fotirfionnffires^ je suis sur de rencontrer r assentiment unanime. »

M. de.Lanessan n'est pas plus tendre pour eux : « Ignorants, dit-il, des coutumes des Annamites, et ne se rendant pas compte des devoirs que leur impose le traité de 1884, beaucoup de Résidents se considèrent comme les seuls maîtres des provinces et font subir aux autorités annamites des traitements qui blessent,

(1) Sorte d'oflicier supi'rieur de geiidarnicrie indigène.

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