ET PAK QUELS PROCÉDÉS
La grande péninsule indo-chinoise se subdivise politiquement en trois fractions distinctes : la Birmanie anglaise, à l'ouest; le Siam indépendant, au centre; Tlndo-Chine française, à Test. Celle-ci comprend elle-même trois parties : la Cocliinchine, colonie française; le Cambodge et l'Annam, royaumes protégés. On pourrait même distinguer une quatrième partie, le ïonkin, dont la situation mixte participe à la fois du régime colonial et du protectorat.
Toute cette région, et particulièrement celle cjui nous intéresse.
LA FRANCE EN TNDO-CIIINE.
présente ee caractère essentiel, d'être formée d'arêtes montagneuses qui se détachent en éventail des nœuds thibétains, et entre lesquelles les eaux abondantes et torrentielles des tropiques ont étalé d'immenses alluvions. Ces alluvions forment des plaines basses, périodiquement inondées par les fleuves ou détrempées par les pluies , par conséquent toujours humides. Joignez à cela une chaleur toujours grande, souvent excessive, molle, énervante et anémiante, et vous aurez une idée de ce climat, que TEuropéen ne peut habiter longtemps sans en souffrir. Le Tonkin fait cependant exception à ce régime ; il jouit d'une saison tempérée qui repose le corps et ramine les forces. Aussi n'est-il pas rare de voir des Européens, des missionnaires notamment, résider vingt ans et plus au Tonkin sans trop en pâtir, tout en se livrant à de pénibles travaux. Mais le Tonkin représente la moindre partie de l'Indo-Chine française; on lui attribue 11.000 kilomètres carrés seulement de superficie. La population y est d'ailleurs très dense.
Il est utile de noter que les hauteurs elles-mêmes sont malsaines, parce qu'elles sont sont en général boisées, c'est-à-dire couvertes d'une couche de débris végétaux en état de fermentation continue sous la double action de la chaleur concentrée et de l'humidité. On ne tarde guère à y contracter la fièvre des bois.
11 résulte de tout ceci que le régime climatérique de la région s'oppose nettement à une colonisation européenne régulière. Tous les voyageurs sont d'accord sur ce point. Le docteur de Lanessan, entre autres, après avoir visité le pays, écrit : « Ni la Cochinchine, ni le Cambodge, ni l'Annam, ni même le Tonkin, malgré l'hiver dont il jouit, ne se prêtent à racclimatement de l'Européen. Celui-ci ne peut y vivre qu'à la condition d'éviter les fatigues de toute sorte, et d'aller de temps à autre retremper sa santé sous le climat de la patrie. »
Voilà un premier, permanent et grave obtacle à la colonisation régulière par des Européens : il résulte de la condition physique même de la région. Il en est un autre non moins sérieux : ces pays sont occupés, et ils le sont à un point dont nous n'avons pas ridée dans nos contrées, qui passent cependant pour si avancées
LA SCIKNCE SOCIALE.
et si riches. Bien souvent un seul hectare de sol cultivable doit nourrir dix personnes. Donc, la place est prise par une race agricole, race par conséquent très fortement attachée au sol dont elle vit, dont elle est propriétaire; une persécution atroce pourrait seule l'écarter de ses foyers et de ses champs.
Mais, si les Européens n'ont que peu de chose ou même rien à faire dans ces pays comme colons proprement dits, ils peuvent en obtenir, par un autre procédé, de sérieux profits. En effet, nous venons de dire que la population indo-chinoise est surtout agricole. Par suite, son industrie est extrêmement arriérée par rapport à la notre. Les Annamites fabriquent encore au foyer domestique un bon nombre d'articles de consommation ménagère. Les femmes filent et tissent le coton indigène, décortiquent le riz, etc. Le bambou, aux multiples applications, facilite singulièrement le jeu de cette organisation primitive. Quant aux objets de fabrication qu'il est impossible de produire sans aptitude spéciale, on les demande aux artisans dispersés dans les villages, ou bien au commerce.
D'un autre côté, les Annamites produisent certains articles agricoles au delà de leurs besoins. Quelques-uns de ces articles, comme la soie, la cannelle, le café, le cardamone, le poivre, sont recherchés partout et trouvent un débit assuré.
L'Indo-Chine française offre donc tous les éléments d'un commerce actif et riche. Les transports y sont facilités sur bien des points par le réseau fluvial très serré qui couvre le pays; le principal cours d'eau du Tonkin, le fameux fleuve Rouge, ouvre même, paraît-il, un moyen de communication direct et économique en tre la mer et la Chine méridionale, au travers du massif montagneux de la frontière. Le pays fournit des produits recherchés et assez abondants. La population, relativement aisée quand elle vit et travaille en paix, accepte avec empressement les articles manufacturés d'Europe, pourvu qu'on les lui offre à bon marché et selon ses goûts. Notons enfin que la condition sociale de la race offre encore au commerce un précieux avantage. C'est là en effet une population communautaire, c'est-à-dire essentiellement stable dans ses goûts comme dans ses traditions. Aussi,
lorsque Findustrie s'est organisée une fois pour la satisfaire, il y en a pour longtemps ; les changements brusques, les caprices de la mode ne sont guère à craindre chez les Annamites. Mais, précisément pour la même raison, il faut se conformer dans la forme, la couleur et la qualité du produit à leurs habitudes séculaires, sinon ils ferment leur bourse, vont porter leur pratique ailleurs, ou mêinje s'en tiennent à leur fabrication ménagère plutôt que d'accepter des innovations qui les troublent.
Les Européens, et spécialement les Français, s'ils ne peuvent espérer de s'établir en Annam comme colons, sont au moins à même de trouver là une cHentèle étendue, aisée en règle, essentiellement stable, pouvant offrir, en échange des produits manufacturés d'Europe, un fret de retour avantageux, d'où un double profit. Notons encore que le sol de l'Indo-Chine renferme sur divers points des gisements carbonifères ou métalliques assez riches, dit-on, dont les indigènes ne savent pas organiser l'exploitation en grand, mais qu'ils peuvent fort bien mettre en valeur sous une direction européenne. Voilà donc réunis beaucoup d'éléments de prospérité pour des colons mavchanth.
Cette catégorie de colons n'a pas, sans doute, la stabilité, la vigueur des colons agricoles. Ils campent dans le pays qu'ils exploitent, s'y enrichissent, puis reviennent dans leur patrie sans laisser une trace profonde de leur passage. Par suite, ils ne peuvent réaliser la conquête sociale, l'assimilation d'une race soumise. Mais lorsque le milieu s'oppose, comme dans le cas qui nous occupe, à l'établissement d'une autre catégorie de colons, une race dominatrice bien organisée peut encore tirer de sérieux avantages du système de l'exploitation commerciale. Et cela, bien entendu, sans que la race indigène ait à en souffrir; sinon, Texploitation devient inique et précaire.
La France a-t-elleau moins fourni à Tlndo-Chine des colons marchands capables d'en conduire l'exploitation dans les conditions que nous venons d'indiquer? Elle lui en a envoyé, mais bien peu. Un sous-secrétaire d'État des colonies déclarait récemment, au cours d'une discussion parlementaire, que dans la colonie déjà ancienne de Cochinchine, avec une population totale de près de deux
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millions d'ànies, ou trouvait environ seize cents Français, dont quatorze ( rats fonctionnaires. On voit que la proportion des individus adonnés aux affaires est faible. Ces rares commerçants ont-ils su, du moins, absorber la meilleure part du commerce international de la région?
Pour y réussir, il eût fallu qu'ils fussent dressés par leur formation sociale à de telles entreprises. Or ils ne le sont guère. C'est répéter un lieu commun, que de dire que tout chez nous, et cela depuis bien longtemps, est calculé pour refouler, pour étioler les initiatives, en matière économique comme en tant d'autres. Depuis les monopoles et les règlements du colbertisme, jusqu'aux exigences des lois maritimes contemporaines, il semble que les pouvoirs publics aient pris spécialement à tâche de décourager le commerce de mer. La décadence bien constatée de ce commerce leur a inspiré, il est vrai, Tidée lumineuse de le relever au moyen de primes directes (1), ou indirectes (2). Mais ce moyen n'a réussi qu'à engourdir davantage les individus, à les accoutumer plus que jamais à compter sur l'État, c'est-à-dire sur la communauté : et Ton sait quelle attraction la vie de communauté, avec sa facile imprévoyance, exerce sur les esprits faibles ou paresseux. Il en est résulté, chez les commerçants français, une inaptitude bien reconnue à lutter dans l'arène du négoce international avec des rivaux mieux armés. Je ne formule ici, bien entendu, qu'une règle générale; elle comporte d'honorables exceptions; mais je crois que personne n'oserait en contester ni la vérité d'ensemble, ni la mauvaise influence sur notre mouvement d'affaires à l'extérieur. J^e fait a été constaté et répété à satiété partout.
Cette infériorité bien constatée de notre commerce se retrouve naturellement en Indo-Chine comme partout. Dans la réalité des choses, si nous dominons politiquement ces pays, si nous les retenons à grands frais sous notre direction, ce sont surtout des étrangers qui les exploitent. La statistique annuelle, dressée par les douanes françaises qui enveloppent notre Indo-Chine, le
(1) Primes à la navigation ou à la construction maritime.
(2) Surtaxes, droits de port, tarifs différentiels, etc.
LA FRANCE KX INDO-CIIIM:
constate impitoyablement. En 1888, le mouvement commercial s'est ainsi établi :
Totales. Françaises.
Exportations 08 millions de francs. 2 millions de francs.
Importations 71 — 11 —
Nous avons acheté cette année pour un peu plus de deux millions de francs de produits annamites sur 71 millions de sorties; et nous avons introduit pour 11.200.000 francs d'articles français sur 68 millions d'entrées. Encore faut-il noter que sur ces 11 millions une bonne part est représentée par des articles étrangers, devenus français par importation dans la métropole ou dans une autre colonie et réexpédiés en Indo- Chine !
En 1889, M. de Lanessan disait dans un livre retentissant : « Le fait important qui se dégage de Texamen des statistiques commerciales de rindo-Chine, cest la prépondérance dont jouit Ir commerce étranger dans nos établissements indo-chinois, pour les exportations comme pour les importations. En 1887, la valeur des importations faites par la France ne dépasse pas 15 millions de francs, tandis que celle des importations de Fétranger atteint G8 millions et demi. Les exportations de Flndo-Chine en France ne dépassent pas douze cent mille francs, tandis que les exportations à l'étranger approchent de 55 millions de francs (1) ».
J^e même auteur dit encore : « Les flanelles bleues et les cotonades blanches avec lesquelles sont faits les uniformes des officiers et les vêtements de tous les fonctionnaires, so)it entièrement d'origine anglaise,.. L'examen des statistiques permet de constater que les marchandises étrangères importées en plus grande quantité sont particulièrement celles que les indigènes consomment. »
Le Directeur des Douanes du Tonkin disait récemment dans un document officiel : « Comme les années j^récédentes^ les cotons filés proviennent de Bombay, les cotonnades nous sont fournies
(1) n est bon de rappeler que, M. de Lanessan ayant été nommé récemment gouverneur général de l'Indo-Chine, ce fait donne à ses critiques une portée considérable.
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par les fabriques de Manchester. Malgré les droits actuels variant de 25 à 30 ^, les produits français ne peuvent pas encore lutter pour le bon marché contre ceux de l'Inde et de TAngleterre : à prix égal, ces derniers seront même très probablement préférés, parce que leurs dimensions, leurs couleurs et leurs dessins conviennent bien aux Annamites ».
M. de Lanessan indiquait le même fait en ces termes, parfaitement précis : « J^es tissus figurent au premier rang des objets d'importation consommés par les Annamites et Cambodgiens... Or ils viennrnt pr^esque en totalité de r étranger... On pourrait même démontrer non seulement que la France ne fournit pas des tissus aux indigènes de la Cochiuchine, mais encore que les Européens de notre colonie consomment à peu près exclusivement des tissus étrangers. Cela est vrai d' ailleurs j^^our beaucoup d'autres jjroduits d' importation ».
Le fait est donc certain : nous avons en Indo-Chine bien peu de colons négociants, et la métropole ne fait avec la région, par leur intermédiaire, qu'un commerce insignifiant. Et ce n'est pas tout encore : que deviendrait donc ce commerce, si nous n'avions pas là-bas une petite armée et de nombreux fonctionnaires? Évidemment il tomberait à rien ou peu s'en faut. Bien souvent nos agents et nos officiers se fournissent d'articles étrangers, mais ils n'en consomment pas moins une certaine quantité d'articles français, qu'ils sont seuls à demander. Il en résulte que les contribuables français, pris en masse, sont en définitive obligés de solder la presque totalité des bénéfices réalisés par les quelques maisons métropolitaines qui opèrent en Indo-Chine, et de payer en outre les frais d'occupation. On conviendra que la combinaison est peu économique.
Il faut avouer, du reste, (pie nos colons négociants ont fort à faire pour réussir en Indo-Chinc. Indépendamment des difficultés inhérentes à ce genre d'affaires , et de la rude concurrence du commerce étranger, ils ont encore à se débrouiller au milieu des difficultés de tous genres que leur crée le régime administratif. Et ce régime ne leur fait certes pas la partie trop belle. C'est ce que nous allons démontrer, preuves en mains.